Une raison de rester

Chapitre 1 : Quand le bruit retombe

2001 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 12/05/2026 08:46

         Cela faisait trois semaines que le procès pour le viol de Trish Winterman était terminé. Alec avait été satisfait que la justice fasse un exemple de sévérité dans la sanction, ce qui avait été bien accueilli par la communauté. Cette dernière était encore ébranlée par le choc. Quand Alec sortait, il voyait que les femmes hésitaient encore à se promener seules le soir. Les unes des journaux finirent par passer à autre chose, mais on continuait à murmurer et à frémir dans le noir.

Pourtant, dès que l’enquête de Trish Winterman avait été conclue, Broadchurch était redevenue cette petite ville côtière, avec cette falaise ocre qui attirait les touristes. Les vagues continuaient à mourir sur la plage, à heurter la falaise et le temps avançait. Une certaine légèreté soufflait à nouveau sur la ville. Rien ne se passait. Rien de grave, et la vie pouvait alors continuer son long et indolent cours.

 

Au poste de police, l’ambiance était bien plus détendue. On ne courrait plus après des violeurs récidivistes ou des tueurs d’enfants, mais après des voleurs du dimanche de carburant, des vols à l’étalage et du tapage nocturne. Personne ne le disait, mais tous les officiers savouraient ce retour à la normale. Les horaires du bureau étaient respectés. Il n’y avait pas de crime atroce commis par des inconnus qu’il fallait démasquer au plus vite. La tension et les cauchemars de graves criminels en liberté étaient terminés.

Mais ce calme ne convenait pas au DI Alec Hardy. Car cela signifiait pour lui une chose : la paperasse. Alors, il s’enfermait dans son bureau, sous une avalanche de dossiers qu’il devait revoir, parafer, signer, corriger… Tout ce qu’il détestait. Néanmoins, il ne l’aurait jamais admis à personne, mais une part de lui était soulagée par le calme dans lequel était plongé Broadchurch. Rien d’atroce, aucune urgence vitale… Il ne se sentait pas utile à être enseveli sous la paperasse, cloué au bureau au lieu d’être sur le terrain et d’enquêter. Mais il savait qu’il se battait pour ces moments où rien ne se passait et où chacun pouvait vivre tranquillement sa vie.

 

Cette dernière enquête l’avait laissé extrêmement mal à l’aise. Il avait été stupéfié par l’attitude des hommes. Comme il l’avait dit à Miller, il pouvait se mettre dans la tête d’un meurtrier. Il arrivait à apercevoir la psyché du tueur, à entrevoir le moment où tout bascule. Mais un violeur… cela, il n’arrivait pas à le concevoir. Et en interrogeant la grande partie de la population masculine de Broadchurch, il avait découvert qu’il était à des années-lumière de la pensée dominante. Alec ne pouvait que penser, horrifié, à sa fille encore adolescente et aux hommes qu’elle rencontrerait sur son chemin.

 

Désormais, Alec faisait attention. Il avait réalisé qu’en tant qu’homme, il était perçu comme une menace potentielle pour les femmes. Chose à laquelle il n’avait jamais pensé.

Il avait pris conscience de ces moments où il pouvait inquiéter les femmes. Quand il marchait dans la rue la nuit et que son regard croisait celui d’une passante, qui s’affairait à changer de trottoir. Quand il prenait une déposition et constatait le réel soulagement dans les yeux de la plaignante quand elle voyait Miller. Les femmes le regardaient comme un prédateur qu’il aurait pu être. Et cela l’écœurait. Alec Hardy était beaucoup de choses. Il avait énormément de défauts et de choses à corriger dans son comportement. Mais il respectait les femmes et le consentement. Alors, quand il voyait dans les yeux des femmes qu’il croisait cette peur nue et vibrante, cela lui brisait le cœur tout en le rendant nauséeux.

 

Depuis cette enquête, Alec essayait vraiment de désamorcer l’angoisse qu’il pouvait percevoir. Il parlait plus doucement, gardait un peu plus d’espace entre lui et les femmes. Il laissait plus souvent Miller s’occuper de ces cas. Être un homme, c’était déjà être suspect et Alec était désemparé par ce fait. Il analysait désormais chacune de ses interactions. Avait-il été déplacé ? L’avait-il mise mal à l’aise ? Il se retrouvait seul avec une femme dans l’ascenseur et il avait des sueurs froides à l’idée de faire quelque chose qui pourrait être mal perçu. En bref, même si la vie était calme à Broadchurch, Alec Hardy restait en proie à de vives agitations.

 

 


Un soir, Alec se dit que c’était peut-être le moment de se confier à quelqu’un et il ne voyait que Miller pour ça. Ils étaient dans son bureau, lui plongé dans un dossier et Miller assise dans le canapé, des documents en main. Il levait régulièrement les yeux vers elle, guettant le moment où il aurait le courage de parler de tout ça. Mais rien ne sortait. Il ne savait pas comment dire : comment faire pour que les femmes ne me voient pas comme un prédateur ?

Miller leva les yeux de son document pour poser son regard sur lui.

« Il y a un problème ? » demanda-t-elle d’un ton interrogatif.

Alec s’enfonça dans son fauteuil et marmonna des mots incompréhensibles. Parler, parler, pourquoi fallait-il toujours parler ?

« Un problème, monsieur ? » insista Miller en fronçant des sourcils.

Elle avait posé son dossier et le regardait plus attentivement. Elle commençait à bien le connaître. Et là, elle sentait qu’il avait quelque chose sur le cœur qu’il n’arrivait pas à avouer.

Alec la regarda un instant. Elle était installée confortablement dans le petit canapé, entourée de papiers et de dossiers. Ils étaient en plein dans le rapport annuel et Alec se dit que ce n’était vraiment pas le bon moment pour parler de ça. Mais pour être honnête, il n’y avait pas vraiment de bon moment pour ça. À vrai dire, il savait que s’il ne se lançait pas maintenant, alors qu’ils étaient seuls et tranquilles, il n’y arriverait jamais. Et il ne pouvait plus continuer à se torturer comme ça. Il retira ses lunettes et se frotta les yeux. Puis, il inspira profondément, rassemblant ses forces pour réussir à parler.

« Miller… Est-ce que… est-ce que vous trouvez que… enfin, que je me comporte mal avec les femmes ? »

Il avait marmonné tout le long en fixant un point derrière Miller. Il était très embarrassé d’aborder le sujet, de mettre à jour quelque chose qui le mettait si mal à l’aise. Ses joues avaient sûrement un peu rougi face à la honte qu’il ressentait. Un homme bien ne se pose pas la question, non ? Finalement, il posa les yeux sur Miller. Elle ne se moquait pas de lui, c’était déjà ça. Elle le regardait avec calme et sérieux.

« Monsieur, honnêtement… Je ne pense pas que vous ayez ce type de problème avec les femmes. »

Alec ne put retenir un soupir de soulagement, il le camoufla tant bien que mal en se frottant la nuque.

« Je crois que vous êtes le seul homme que j’ai rencontré qui… enfin, avec qui les femmes n’ont pas d’angoisses comme elles pourraient face à d’autres hommes. »

« Vraiment ? »

Il avait soufflé cela comme pour évacuer la tension qui comprimait ses poumons. Miller eut un petit sourire malicieux.

« Vous êtes nuls avec les gens, tout court. Vous êtes malpoli, froid, brusque… Mais vous êtes comme ça avec tous les êtres humains. Vous ne faites pas de distinction entre homme et femme avec votre mauvaise humeur », répondit-elle en riant doucement.

Alec grimaça et tritura nerveusement son nœud de cravate. Ça, il savait qu’il était malpoli et qu’on le trouvait désagréable… Mais cela, ça lui allait. C’était lui. Il était direct, taciturne et silencieux. Il ne savait pas comment être autrement.

« C’est l’affaire de Trish qui vous perturbe encore ? »

Il hocha nerveusement la tête, plantant son regard dans l’éclat de lumière d’un de ses verres de lunettes qu’il tenait du bout des doigts.

« Les hommes sont… enfin, j’ai honte d’être un homme quand je vois comment ils sont. »

Il avait finalement lâché le morceau. Ce qui le rongeait depuis des semaines. Il n’osait pas regarder Miller. Il comprit dans la tension qui nouait sa cage thoracique qu’il avait peur de sa réaction.

« Vous n’êtes pas comme ça. Je vous fréquente depuis longtemps maintenant. Et vous n’êtes pas ce type d’homme. Vous êtes rude, mais vous êtes un homme bien. »

Alec tourna finalement les yeux vers elle, un peu intimidé par la conviction qu’elle avait mise dans ses propos. Miller le regardait de ses grands yeux noisette, un léger sourire confiant aux lèvres. Il sentit alors ses muscles se détendre peu à peu.

« Je ne sais plus comment me comporter avec les femmes… » avoua-t-il à voix basse.

Miller eut un rire et cela le surprit. Il leva les yeux vers elle, étonné.

« Je ne suis pas sûr que vous ayez déjà su ! » répondit-elle en riant. « Restez comme vous êtes, les femmes s’en portent bien. Vous pourriez bien sûr apprendre un peu de politesse. Bonjour, s’il vous plaît, comment ça va ? Proposer du thé… Enfin, devenir une personne sociable. Mais si ça, vous ne pouvez pas le faire, ce n’est pas grave. L’important, c’est que vous n’êtes pas un homme comme ceux que l’on a pu interroger pendant l’enquête. »

Ils se regardèrent un instant dans les yeux. Miller souriait et Alec ne put s’empêcher de tordre légèrement un coin de ses lèvres, poussé par le soulagement. Il se racla la gorge et attrapa un dossier devant lui. Le budget des véhicules de fonction.

Il remit ses lunettes et jeta un œil vers Miller qui s’installait à nouveau confortablement dans le canapé.

« Merci Miller. »

Elle lui adressa un sourire rassurant. Alors qu’elle baissait à nouveau les yeux sur ses documents, Alec prit une seconde pour la regarder. Il n’en revenait pas encore d’avoir réussi à se confier à quelqu’un. Enfin, s’il devait être honnête, il n’y avait que Miller avec qui il pouvait avoir ce genre de conversation. D’une collègue agaçante, elle était devenue un pilier dans sa vie. Il lui faisait une confiance absolue. Ce qui relevait presque du miracle, sachant qu’il ne faisait confiance à personne par principe. Il disait que c’était une déformation professionnelle, mais ce n’était pas vrai. Il avait appris très jeune à se méfier de tout et de tout le monde. Mais Miller… Quelque chose était différent chez elle.

 

Miller sentit qu’il la fixait et elle leva les yeux. Elle lui adressa un nouveau sourire un peu distrait avant de retourner à sa lecture. Le cœur d’Alec rata un battement. Une sensation de chaleur, un trouble, une hésitation. Juste une seconde. Il ferma les yeux et les ouvrit pour fixer le document qu’il tenait. Le budget des véhicules de fonction n’était certes pas captivant, mais il préférait se concentrer là-dessus plutôt que de penser au frisson qu’il venait de ressentir. 


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