Shinigamis et Shinas, la nouvelle histoire
Chapitre 30 : Taro devient Maître - Sur le champ de bataille - La princesse Chiyoko Wada
6891 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 25/08/2026 14:55
Au matin, on avait annoncé à Taro qu’il allait recevoir les Honneurs, car les maîtres de Shimandal l’avaient jugé digne d’être reconnu Maître.
Taro savait qu’il aurait dû être empli de joie, que c’était une distinction importante qu’espéraient tous les Shinas. Mais au fond, il se moquait à présent de quelque distinction que ce fût. Il se rendait compte, non sans ironie, que Roka lui avait sans doute transmis son désintéressement de la reconnaissance publique... Il savait, à présent, que ce n’était pas les titres qui comptaient, mais ce que l’on faisait chaque jour ; le sens que l’on donnait à chacun de ses actes. Surtout en ces temps difficiles. Mais il était venu pour ça. Il avait promis à Roka d’achever sa formation, car en devenant Maître, il pourrait sans doute faire entendre sa voix auprès d’un plus grand nombre des jeunes Shinas. Et c’était bien le nombre, aujourd’hui, qui comptait.
Il avait donc eu la journée entière pour se préparer à la cérémonie. Et plus la journée avança, plus il se laissa gagner, finalement, par une certaine émotion. A force de réfléchir au sens de cette dernière étape, il avait fini par prendre la mesure de son importance. Il ne s’agissait pas seulement d’un honneur, mais d’un nouveau départ.
C’est donc bien moins décontracté qu’il ne l’avait imaginé qu’il se présenta, le soir venu, devant les jeunes Shinas. Troublé, il se tenait à l’entrée de la grande salle des cérémonies de la maisonnette de Shimandal. Vêtu des habits qu’on lui avait offerts pour l’occasion, il ne se sentait pas tout à fait à son aise, mais il était impatient.
Le maître de la maisonnette s’approcha de lui, posa une main sur son épaule pour le rassurer.
-Shinas, reprit le maître en se redressant, Taro à fini sa formation, reconnaissons-le en tant que maître !
Il y eut une clameur de joie dans la salle. Taro regarda tous ces hommes autour de lui. Ils lui rappelaient ceux qui marchaient avec Roka. Il semblait régner ici le même espoir, le même partage...
-Taro, voici Chiba qui vient d’apporter sept bouteilles de vin, c’est la quantité que les jeunes Shinas payent au futur maître. A ta santé, Taro !
Le maître des lieux but une gorgée, puis passa sa coupe à Taro qui en fit de même. Puis Chiba remplit les verres de chacun, et l’on but à nouveau à la santé de Taro. Les jeunes Shinas se mirent à chanter, à rire et à féliciter celui qui allait bientôt les quitter. Ils se rassemblèrent tous au milieu de la grande salle, et acclamèrent Taro.
L’albinos les remercia tous. Il se sentait libéré, mais triste aussi. Un nouveau départ était toujourd un adieu... Et il savait que le travail qu’il lui restait à accomplir serait sans doute beaucoup plus dur que tout ce qu’il avait fait jusqu’à ce jour.
La soirée continua ainsi, festive et nostalgique à la fois. Un peu plus tard, le maître de Shimandal remit à Taro son congé.
Soudain, Taro sentit une main serrer son épaule. Il se retourna et vit un très grand jeune homme, au visage fin et aux yeux brillants, qui lui souriait. L’albinos se pencha vers lui, l’embrassa et lui murmura à l’oreille :
-Mon nom est Ukino Minji. Tu embrasseras le prince Roka de ma part.
Kalgox, depuis quelques jours, avait perdu la jouissance de ses yeux. Tout au plus, il voyait par moment des ombres, des mouvements de lumière. Mais son ouïe, elle, était intacte. Elle s’était peut-être même développée, avec la perte de la vue. Et il entendait tout.
Il avait entendu les flammes, avant tout le monde, puis les premiers cris, la toile déchirée des tentes qu’on éventrait, le choc des sabres, la douleur, le bruit sourd des corps morts. Il avait entendu ses hommes, perdus, désemparés. Et, immobile, impuissant, il avait attendu la mort, allongé sur son lit.
La main serrée sur celle de son bras droit, Kalgox parlait avec peine.
-Tout s’en va, murmura Kalgox alors que son bras droit lui passait un linge mouillé sur le front. La lumière est partie. Je crois bien que je vais mourir, cette fois.
Son bras droit ne savait plus que dire. Il avait l’impression de flotter dans un rêve. Ou plutôt un cauchemar. Le combat faisait rage au-dehors. C’était un vacarme assourdissant. Fer contre fer, fer contre chair, douleur, agonie. C’était le bruit de la bataille. Et le spectacle de ce démon de haut rang mourant, était bouleversant. La guerre semblait si stupide, si vaine, alors que le démon se mourait ici, à quelques pas à peine de ceux qui perdaient la vie pour ou contre lui.
Au même instant, à quelques pas de la tente, un homme s’écroula dans la neige. Le bras droit de Kalgox entendit le bruit de sa chute, juste derrière eux. Les combats se rapprochaient de plus en plus. Il serra plus fort encore la main de Kalgox.
-Ils vont bientôt l’emporter, soupira le démon. Et qui se souviendra ?
-Se souvenir de quoi ? demanda son bras droit, qui n’était pas sûr de comprendre.
-Mais de tout ! De nos noms. Des vallées de fleurs mauves. Des arbres. Et puis... des Yokai. De Yû. Tiens, toi, dis-moi comment s’appelle la plante qui rampe sur son corps...
Son bras droit fronça les sourcils. Les paroles de son souverain avaient de moins en moins de sens.
-Quelle plante ? Je ne vois pas de plante...
-Alors cela a déjà commencé... Je ne puis plus rien pour vous tous, souffla Kalgox en fermant les yeux. Je suis désolé, je vais mourir.
Son bras droit caressa la tête de son souverain comme celle d’un enfant pris par la fièvre.
-Je n’ai plus la force. Et aucun d’entre vous ne voudra me remplacer, n’est-ce pas ? Aucun de vous n’a la fois qu’il m’a fallu pour croire en notre combat. Pis encire : aucun de vous ne se souvient de la raison de cette guerre. Qui pourrait se souvenir à ma place ? Toi ?
-Je... Non, je... Je ne comprends pas... Que voulez-vous dire ?
-Tu ne comprends rien. Bien sûr ! Sais-tu au moins pourquoi nous nous battons ?
-Ces hommes, dehors, ils se battent pour vous. Parce que vous le leur avez demandé et que vous êtes leur souverain...
-C’est tout ce dont tu te souviens ?
Son bras droit ne répondit pas. Il se demandait si cela servait vraiment à quelque chose. Si Kalgox l’entendait.
-Tu ne crois donc à rien ? s’emporta le mourant. Mais c’est pour cela que nous nous battons : le pouvoir de croire !
Son bras droit porta un verre d’eau fraîche à la bouche de Kalgox. Cette fois, il se dit que Kalgox avait bien perdu la raison.
-Est-ce que tu crois aux Yokai ? demanda le démon après avoir bu une gorgée.
-Les Yokai ont disparu.
-C’est bien ce que je craignais.
-Crois-tu au pouvoir des Shinas ?
-Non, Kalgox. Je crois aux êtres démoniaques, et nous devons y croire, pour qu’ils nous sauve. La bataille n’est pas perdue.
-La bataille ? Quelle bataille ? Celle-ci ? Dehors ? Mais elle n’a aucune importance. La bataille, nous l’avons déjà perdue. Depuis longtemps. C’est... comment s’appelle-t-il ?
-Qui, Kalgox ?
-Le jeune Shinas. Le fils de la Grande Prêtresse.
-Roka ?
-Oui. C’est cela. Le prince Roka. C’est lui qui a gagné. Roka. Je me souviens maintenant. Nous aurions dû le suivre.
Les bruits du combat s’éloignèrent quelque peu, et le démon poussa un long soupir. Son visage s’apaisa un peu. Il semblait presque dormir. Le bras droit lâcha les mains de Kalgox, se recula sur sa chaise, et il aperçut alors les larmes qui coulaient sur les joues du démon.
Ils marchèrent sans répit pendant deux longues journées, à une cadence épuisante, affrontant le froid et la neige, et Roka ne les laissa pas ralentir. Il entendait la voix de Rukia. Elle était là, dans sa tête, de plus en plus proche. Elle l’appelait, elle le guidait, et il n’entendait plus que cela. Il ne parlait plus à personne, pas même à la Grande Prêtresse. Le dos courbé, la tête rentrée dans les épaules, il ne pensait plus qu’à une seule chose, avancer, avancer plus vite, et personne n’aurait osé le contrarier.
Il y eut des morts, encore, dans les rangs des marcheurs, mais ils continuèrent de le suivre, sans se plaindre, sans espérer la moindre halte. La mort ne devait pas les arrêter.
Plus ils avançaient, plus le froid devenait glacial, plus le sol craquait sous leurs pas. C’était comme s’ils approchaient de la source même du froid, de la naissance de cet hiver furieux. Le paysage était d’une désolation grandissante.
Au soir du deuxième jour, enfin, ils arrivèrent devant une forêt d’arbres morts, et Roka fut certain que Rukia n’était plus loin. A quelques pas seulement, peut-être. Il se retourna, adressa un regard à la Grande Prêtresse, comme pour s’excuser, puis il se mit à courir, sans un mot, cherchant partout du regard la trace du passage de la jeune femme. Il s’enfonça dans le cœur de la forêt. Il tournait sans cesse, croyant l’avoir vue là, derrière un tronc, ici, près d’un chemin. Il voyait des ombres bouger dans la neige, il imaginait des silhouettes, il entendait des bruits de pas... Mais nulle part il ne pouvait la trouver. Il grogna, frappa l’écorce d’un arbre et se mit à courir de plus belle. La voix de Rukia grandissait dans sa tête, tournait comme une complainte désespérée. Il avait l’impression de devenir fou. Et pourtant, pourtant elle était là. Il n’y avait pas de doute.
Soudain, il se rendit compte qu’il courait depuis longtemps. Il n’y avait plus rien autour de lui que ces armées d’arbres dénudés et difformes. Il ne savait plus où était le sud ou le nord, et il ne voyait même plus le chemin par lequel il était venu. Perdu. La tête lui tournait. Les cimes noires s’élevaient au-dessus de lui, de plus en plus hautes, semblant toucher le ciel obscur, comme s’il était en train de s’enfoncer dans le sol. Il cria :
-Rukia !
Mais personne ne répondit. Il se ressaisit, courut encore un peu. S’arrêta. Tourna sur lui-même, fouilla encore parmi les arbres. Mais il n’y avait que lui. Lui et le grand hiver. Il se laissa tomber par terre, à genoux. Ses mains s’enfoncèrent dans la neige, en écho à ce geste ancestral. Il ferma les yeux. Et il comprit.
Il avait rêvé. Rukia n’était pas là. Tout cela n’était qu’un songe. Elle devait être encore dans le Suniruil. Prisonnière de l’arbre de Mizuchi. Morte peut-être. Comment avait-il pu se laisser ainsi tromper par ses sens ?
La voix de la forêt ne parvenait même plus à ses oreilles. Elle était morte, ici, comme la plaine immense tout autour. Morte, gelée. La terre n’avait plus le moindre souffle de vie. Elle s’était éteinte, comme les Yokai. Comme tous ceux qui étaient tombés ces derniers jours. Et comme lui, bientôt.
Comme Rukia, sûrement. Alors à quoi bon ?
Et puis, soudain, il entendit sa voix. Indistincte, d’abord. Puis claire, enfin. Comme un chant de cristal.
-Roka !
Le jeune homme ouvrit les yeux, incrédule. Il se leva d’un bond, les mains rougies par la neige. Il chercha, le cœur battant à tout rompre. Il se retourna. Et il la vit, devant lui, à quelques pas, si belle.
Rukia. De chair et de sang. Ses cheveux noirs, trempés, collés contre son visage, jusque sous ses yeux. Elle souriait, incrédule elle aussi. Elle semblait tellement fatiguée ! Ses mains, son visage étaient si blancs !
Roka n’attendit pas un instant de plus. Sans respirer, il courut vers elle, comme volant au milieu des arbres, au-dessus du tapis blanc de la forêt. Il franchit les derniers pas, et enfin, il fut contre elle. Avec elle. Il la prit dans ses bras, la serra, et il ferma les yeux. C’était bien elle. Bien réelle. Là, tout contre lui.
Ils restèrent un long moment ainsi, profitant de ces quelques instants uniques, loin des regards, loin du chaos où sombrait le monde. Roka murmura enfin :
-Viens. Nous devons rejoindre les autres. Nous avons tant à te raconter. Et tu as besoin qu’on te soigne, Rukia ! Tu es blanche !
Il y eut un court répit dans la fureur des combats. Les corps étaient de plus en plus nombreux, enfoncés dans la neige rouge, et on entendait le râle plaintif et vain des blessés, abandonnés à la nuit. Puis, à nouveau, la formation des Shinas et des Shinigamis menés par Zenzo fondit sur le campement comme une vague de chair et de fer.
Le général Bokuni, malgré son épuisement, était parvenu à réunir huit démons avec lui. C’était peu, mais c’était déjà cela. L’armée de Kalgox n’avait presque plus d’hommes, et il lui avait fallu faire tout le tour du campement pour trouver les derniers hommes.
-Suivez-moi !
Nous sommes si peu nombreux ! pensa-t-il. Mais nous n’avons pas le choix. Ils sont en train de nous massacrer. Nous devons rompre l’unité des Shinas ! Les éparpiller et les empêcher de se reformer.
Le général partit droit sur l’adversaire. Les huits démons le suivirent aussitôt. Face à eux, l’ennemi était au moins quatre fois plus nombreux. Ils savaient tous, sans doute, que c’était un héroïsme déraisonnable, mais c’était le seul moyen de laisser une chance aux autres démons de bas niveau.
Ils arrivèrent au contact juste avant que l’ennemi ne passe une nouvelle fois au milieu des troupes à terre. Et l’affrontement fut d’une violence effroyable.
Le général Bokuni, enragé, échangea quelques passes avec plusieurs ennemis, puis il parvint à toucher un combattant d’un grand coup de taille. Touché en plein torse, l’homme tomba à terre, et le général laissa les démons de bas niveau s’occuper de lui.
Tout autour, les autres démons se battaient avec autant de frénésie que lui. Deux, déjà, étaient tombés, mais son plan semblait fonctionner : les Shinas et les Shinigamis se dispersaient, et ne parvenaient pas à reformer un bloc. Il se précipita vers un nouvel adversaire. Para du tranchant un coup d’épée donné en martel, se dressa pour prendre de la hauteur et riposta d’un revers, portant sa lame vers la figure de son rival. Celui-ci esquiva, et répliqua à son tour. Bokuni repoussa encore l’assaut. Le Shinas n’eut pas le temps de se protéger, la lame glissa et s’enfonça dans la chair.
Mais alors que le général dégageait sa lame pour chercher un nouvel ennemi, il aperçut du coin de l’oeil l’éclat d’une épée qui tombait sur lui. Il eut tout juste le temps de lever le bras pour protéger son visage, et la lame s’enfonça dans son épaule. Le coup fut si fort qu’il fut projeté au sol.
Sa chute fut amortie par la neige. Bokuni, allongé sur le dos, serra les dents pour retenir un hurlement de douleur. Son épaule était probablement déboîtée. Il leva les yeux et reconnut aussitôt l’homme qui l’avait frappé. Zenzo en personne. Le général vit Zenzo lui jeter un coup d’oeil, faire demi-tour pour trouver un autre ennemi. Le général n’hésita pas un seul instant.
L’heure est venue pour moi de faire la différence. Nul ici n’est mieux placé que moi pour défaire Zenzo. Je le dois à mes hommes, je le dois à mon souverain.
Bokuni s’appuya sur son épée pour se relever et courut en boitant vers Zenzo. Il arriva juste à temps pour se jeter sur Zenzo. Le Shinas, déséquilibré, se rattrapa à un arbre. Puis, pivotant, il envoya un coup d’épée vers son assaillant. Mais Bokuni esquiva l’attaque trop haute et trop approximative.
Aussitôt, Bokuni s’écarta sur le côté pour attirer le Shinas hors du cœur de la bataille, et éviter une attaque surprise d’un autre ennemi. Il enjamba deux hommes étendus à terre, morts sans doute, puis il s’immobilisa enfin, le regard droit, les muscles tendus. Il vit arriver le puissant coup de taille. Il releva sa garde, sans reculer, et para, sa lame parfaitement perpendiculaire à celle de Zenzo. Le choc produisit une vive étincelle. Il fenditsur sa gauche et tenta de saisir le bras de son adversaire. Mais Zenzo se dégagea, et frappa à nouveau. Le général esquiva en rompant à sénestre, puis donna un coup d’estoc, sans succès. Les coups s’enchaînaient de part et d’autre avec une violence grandissante. Bokuni tentait de casser le rythme de ses coups. Lents, rapides, puis lents à nouveau. Tantôt il avançait, tantôt il effectuait une agile passe arrière, pour empêcher le Shinas de la cadrer. Mais il ne parvenait pas à toucher.
Son épaule le faisait souffrir et, petit à petit, il se fatiguait, alors que son adversaire, lui, semblait ne pas peiner. Il se rendit bientôt compte que Zenzo prenait l’avantage, par la force comme par la vitesse. Et soudain, il manqua une parade et reçut un coup de taille à la hanche. Il ne ressentit pas tout de suite la douleur, mais il vit le sang sur la lame de son opposant. Il se déroba deux pas en arrière et se laissa gagner par la peur.
Il n’osait imaginer la profondeur de sa blessure à son côté.
Non. Pour Kalgox. Je dois résister. Si je ne tue pas Zenzo, qu’au moins je le retienne, aussi longtemps que possible.
Mais aussitôt, Zenzo réduisit la distance qui les séparait d’une double fente et porta un nouveau coup horizontal. Bokuni bloqua l’attaque du tranchant de sa lame. Puis une seconde, une troisième.
Il voit que je suis fatigué. Il essaie de m’user. Qu’importe ! Je sais maintenant que je ne pourrai pas gagner. Je dois combattre le plus longtemps possible. Pendant ce temps-là, Zenzo ne peut soutenir ses hommes.
Le général ne ortait plus aucun coup. Il ne faisait qu’esquiver, mais en reculant il entraînait Zenzo de plus en plus loin de la bataille. Soudain, alors qu’il rompait encore pour éviter une attaque, il buta contre un arbre derrière lui. Au même instant, l’épée de Zenzo arriva en hauteur. Bokuni se baissa. La lame s’enfonça dans l’écorce de l’arbre. Le général, par pu réflexe, en profita pour porter un coup au Shinas. La pointe de son arme heurta la boucle de ceinture de Zenzo, mais elle glissa sur le métal.
Bokuni se remit en garde. Son adversaire avait dégagé son épée du tronc, et préparait déjà un nouvel assaut.
Il est en train de s’emporter. Il voit que je l’éloigne de la bataille. Il veut retourner là-bas au plus vite. Trop vite.
Le Shinas effectua un moulinet vertical du contre-tranchant. Mais Bokuni esquiva à nouveau. Il avait repris confiance, et c’était Zenzo, à présent, qui s’essoufflait. Le démon fit une volte, pivota d’un quart de tour sur son pied gauche et visa le cou du Shinas d’un puissant avers. Sa lame manqua de peu sa cible. Emporté par la force de son coup, Bokuni offrit son franc gauche à l’adversaire. Zenzo n’hésita pas un seul instant. D’un geste bref, il enfonça sa lame dans la poitrine du général.
Zenzo poussa un grognement de satisfaction, il repoussa le corps sans vie de son adversaire, puis il se retourna pour voir où en était la bataille. Il découvrit alors avec stupéfaction le tournant inattendu qu’avaient pris les combats. Zenzo poussa un cri de rage : des démons venaient d’arriver sur le champ de bataille.
Il était tard et, un à un, les jeunes Shinas saluèrent Taro et se retirèrent, souvent ivres, pour aller dormir d’un sommeil mérité. Ils ne furent bientôt plus qu’une demi-douzaine, assis sur les chaises, à finir leur vin en échangeant quelques dernières paroles, l’humeur joyeuse.
Taro se sentait bien. Il se sentait chez lui, si cela pouvait encore signifier quelque chose pour un jeune Shinas. Il pensait avec nostalgie à ces années passées à la capitale d’Erèbe et ses aventures enfantines avec son prince, les espoirs et les découvertes des jeunes Shinas. Il pensa à sa mère, aussi, se demandant s’il la reverrait un jour. Si elle était encore vivante...
Soudain, il vit se lever le jeune Shinas qui, plus tôt, lui avait parlé de Roka. Il était sur le point de quitter la salle lui aussi.
-Attends ! J’aimerais parler avec toi...
Le grand gaillard se retourna. Il avait l’air épuisé et passablement éméché, mais il acquiesça et, traînant les pieds, il vint s’asseoir à côté de Taro.
Les autres jeunes Shinas, devinant peut-être que Taro avait besoin d’intimité, se retirèrent en silence, et seul resta le maître des lieux, qui vint s’asseoir avec eux.
-Je me souviens, maintenant. Roka m’avait parlé de toi, expliqua Taro en regardant Ukino Minji avec un sourire amical. Mais il y avait un autre jeune Shinas, avec vous, n’est-ce pas ?
Le grand Shinas hocha la tête, d’un air triste.
-Oui. Il est mort quand nous nous sommes battus contre les démons pour permettre au prince Roka de s’enfuir... Cela n’aura pas été en vain.
Taro grimaça.
-Roka sera désolé de l’apprendre. Je pense que vous comptez beaucoup pour lui.
A côté d’eux, le maître les écoutait en silence.
-C’est un honnête Shinas, fit Taro. Il fait ce qu’il pense devoir faire. Ne pas asservir, ne pas se servir, mais servir.
-Je vois. Et toi, pourquoi es-tu venu ici ? demanda Ukino, le regard brillant. Je me doute que ce n’est pas seulement pour devenir maître. Tu dois avoir plus urgent à faire, n’est-ce pas ?
Taro sourit. Les jeunes Shinas n’étaient pas dupes. Aucun d’entre eux.
-Nous allons devoir nous rassembler autour de Roka, expliqua Taro en se tournant vers le maître. L’heure est venue pour les jeunes Shinas de quitter les maisonnettes.
-Eh bien ! répliqua Ukino en riant. Au moins, tu ne manques pas de franchise !
-C’est notre devoir. Quand la famille royale est en danger, les jeunes Shinas se doivent de les secourir. Le monde est en train de s’éteindre, Ukino. Les hommes sont face à un unique choix. Soit ils luttent pour sauver ce qui peut l’être, soit ils attendent la mort en silence.
-N’exagères-tu pas un peu ?
-Combien sont morts, ici ?
Ukino lança un regard au maître. Celui-ci se décida à répondre :
-Beaucoup trop. Tu as raison, Taro. Nous ne pouvons pas attendre les bras croisés. Mais qui peut nous assurer que le prince Roka nous mènera à la survie ?
-Personne, avoua Taro. Roka n’a rien d’autre à nous proposer que de nous unir. Il ne connaît pas le remède au mal qui détruit le monde, mais il pense que nous aurons plus de chances de le trouver ensemble. «Tous ensemble», pas seulement nous, les jeunes Shinas... mais aussi tous ceux qui voudront se joindre à nous. Les Shinigamis nous ont rejoints, et les Shinas, et certains démons, viendront grossir les rangs.
-Les démons ? s’étonna Ukino. Je reviens du sud, et certains démons m’ont paru dans une difficulté profonde ! Je ne vois pas comment ces pauvres êtres démoniaques pourront se joindre à nous... Tant bien que mal, ils tentent de reconstruire leur vie, mais les démons de hauts rangs continue de les attaquer. Et ils refusent de se défendre. Ils refusent de se battre.
-Alors nous devons aller les chercher.
Le maître haussa les sourcils.
-Tu es sérieux ?
-Plus que jamais, maître. Nous devons les conduire, sains et saufs, jusqu’à Roka, à la Soul Society.
-Mais, notre monde est en pleine crise... La Grande Prêtresse a disparu, et son nouveau bras droit, Zenzo s’entête dans sa guerre contre l’ennemi.
-Non. La Grande Prêtresse n’a pas disparu. A l’heure qu’il est, elle doit être avec Roka. Et bientôt, ils retourneront à la Soul Society.
Ukino et le maître restèrent silencieux, condus sans doute. Les nouvelles du monde leur parvenaient certainement de façon bien déformée, ici.
-Êtes-vous prêt à m’aider dans ma tâche ?
-Je n’ai jamais refusé d’aider un Shinas, répondit Ukino avec malice.
Le maître fit une moue hésitante.
-Je ne sais pas. Il n’a jamais été dans les fonctions des maîtres des jeunes Shinas de participer aux combats politiques... Mais il est certain que les temps appellent des mesures exceptionnelles. Sans parler du fait que les jeunes Shinas, eux-mêmes, sont directement menacés, tout autant que les démons de bas niveaux...
-Ce qui compte, ce n’est pas de résister aux assauts des démons, c’est de trouver la solution à l’épidémie qui décime les populations.
-Tu as sans doute raison, concéda le maître. Nous ne pouvons pas nous laisser mourir, les uns après les autres, et je ne connais pour l’instant aucune meilleure alternative que de rejoindre le prince Roka.
Taro acquiesça, d’un air reconnaissant.
-Si je parviens à convaincre les différents maîtres de Shimandal, nous serons des vôtres, promit le maître en se levant. Les jeunes Shinas de cette cité marcheront avec vous. D’autres villes suivront certainement.
-Alors ne perdons pas de temps.
Roka regarda Rukia, allongée dans une petite cabane en bois.
La soirée avait été fort gaie, tellement réconfortante ! Mado et Ichigo avaient pleuré de joie. Et même si Rukia, épuisée, n’avait passé que de très brefs moments parmi les gens assemblés, ils avaient continué de célébrer son retour au-dehors, en chantant jusque tard dans la nuit.
L’espace d’une soirée, on avait oublié les peurs et les doutes. On avait oublié demain pour ne vivre que l’instant. L’angoisse s’était envolée dans les volutes sombres de leur grand feu de joie.
On entendait encore quelques hommes qui continuaient de parler, au centre du campement. Roka était certain de reconnaître la voix du Shinigami suppléant. La lumières des hautes flammes passait à travers les branches de la petite cabane.
Roka se sentait bien, à présent, apaisé. Les voix, enfin, s’étaient tues dans sa tête. Les yeux fermés, il écoutait le souffle discret de Rukia qui dormait à l’autre bout de la cabane. Mais il crut entendre une voix à nouveau au tréfonds de son âme. Il s’immobilisa. Rukia, réveillée, le regarda.
-Qu’y a-t-il ? murmura la Shinigami.
Roka hésita. Le silence régnait à nouveau dans sa tête.
-Rien.
Il se leva et s’étira. Rukia fit de même et s’approcha de lui.
-Non.
Roka recula. Il ne comprenait pas. Il souffla, comme pour chasser ce murmure qui l’habitait. Il aurait voulu garder pour lui ces moments de quiétude. Mais son âme l’appelait, comme pour briser son rêve.
-Non. Roka !
Le prince des Shinas serra les poings derrière son dos.
-Que se passe-t-il, prince Roka ?
Il fit un petit signe de tête, comme pour la rassurer.
-Tout va bien? Murmura la jeune femme.
Il n’arrivait pas à répondre. La voix était trop présente. Comme une troisième personne qui se glissait dans la cabane.
-Non.
Il lui semblait reconnaître cette voix. Ce timbre familier. Il en était presque sûr, à présent. Mais ce n’était pas possible.
-Prince Roka, non !
U frisson lui parcourut l’échine. Il se redressa complètement, et s’assit, en se prenant la tête dans les mains.
-Ca ne va pas ?
Roka regarda la jeune femme dans la lumière tamisée de la cabane. Comment était-ce possible ? La voix qu’il entendait...
-Non, Prince Roka, non...
La voix dans sa tête... C’était celle... C’était celle de Rukia elle-même !
Roka se mit à genoux et saisit la jeune femme par les épaules.
-Qui êtes-vous ? lâcha-t-il en la secouant.
-Mais ! C’est moi, enfin...
-Non, Prince Roka. Je suis toujours dans le Suniruil.
Un instant, le jeune homme se demanda s’il devenait fou. Pourtant, cette voix ne mentait pas. Il le sentait au fond de son coeur.
Ce n’était pas Rukia, là, devant lui.
Et soudain, il vit les traits de la jeune femme se transformer sous ses yeux. Il se leva, le regard incrédule. Horrifié.
-Chiyoko Wada ! balbutia-t-il. Vous êtes...
La jeune femme se leva lentement. Son visage apparut enfin tel qu’il était. Plus rond, plus fier. Oui. C’était bien elle. Là, devant lui. Chiyoko Wada, la princesse des démons !
-Chiyoko ! répéta Roka avec dégoût.
La jeune femme eut un sourire malicieux.
-Rukia est morte, prince Roka.
-Non !
Le jeune homme, pris d’un élan de fureur, gifla la princesse brutalement. Le visage de Chiyoko fut projeté sur le côté, mais elle redressa aussitôt la tête, et le dévisagea en souriant.
-Prince Roka, tu n’as pas le choix. Nous devons nous unir, toi et moi.
Le Shinas regarda autour de lui.
-Tu me tuerais, prince Roka ?
Il la regarda à nouveau.
Non. Il ne devait pas céder à cet instinct si vif. Il ne pouvait pas tuer cette femme. Mais il voulait qu’elle disparaisse.
-Princesse, partez avant que je ne demande aux Shinas de vous emmener de force.
-Qu’espères-tu ? Me repousser ainsi alors que tu n’as pas d’autre issue ? Je suis la princesse des démons, prince Roka. Tu ne peux rien me refuser.
Elle tendit une main vers lui, les yeux brillants.
-Allons, prince Roka, des milliers d’hommes rêveraient d’être à ta place. Je suis à toi.
Le jeune homme, furibond, se jeta sur la princesse. Il la saisit par le cou, passa derrière elle et serra sa gorge sous son bras, de plus en plus fort.
-Et moi, je ne suis à personne, princesse Chiyoko !
Il augmenta encore la pression sur le cou de la jeune femme. Il sentit ses muscles se tendre. Elle commençait à manquer d’air. Sans réfléchir, il serrait encore, céder à sa pure colère. La princesse de débattait. Il risquait de la tuer, s’il continuait. Mais il n’arrivait pas à se raisonner. Il voulait effacer l’image de Chiyoko. La faire disparaître.
Puis soudain, la princesse attrapa le bras de Roka et se dégagea d’un geste brusque. Pour une femme de sa taille, elle avait une force prodigieuse ! Sans lâcher la main du Shinas, elle pivota sur elle-même et lui tordit le bras. Roka poussa un cri de douleur et perdit l’équilibre. Il parvint à dégager son bras, mais il tomba la tête la première contre la paroi de la petite cabane. La structure s’écroula tout autour de lui.
Roka, étourdi, se retourna au milieu de sbouts de bois, écarta les branches qui recouvraient son visage et se redressa sur ses coudes. Il regarda, perplexe, tout autour de lui.
Chiyoko Wada avait déjà disparu.
Kaji Jukaru, Grand-Maître, traître de la famille royale, comprit rapidement la stratégie de l’ennemi et en guerrier avisé il fut prompt à réagir. Il ordonna à ses soixantes hommes de se séparer en trois groupes. Deux pour affronter les formations de Zenzo, et le troisième pour aller assurer la protection de Kalgox, s’il était encore temps. Il prit le commandement de l’un des deux groupes et les mena aussitôt vers le nord, où un bataillon de Zenzo était en train de massacrer les démons.
Les hommes du Grand-Maître s’engouffrèrent au cœur du combat en formation serrée. Leur assaut provoqua une surprise générale et un retournement soudain de la situation. Très peu de gens, d’un côté comme de l’autre de la bataille, les avaient vus arriver, et il régna une grande confusion dans les premiers instants du combat.
Kaji Jukaru en profita pour attaquer les Shinigamis et les Shinas qui lui semblaient le plus désorientés. Un premier, qu’il parvint à renverser en quelques coups de sabre, puis un second, plus loin, qui se défendait à peine tant il semblait surpris d’être attaqué par des Shinas ! mais, petit à petit, les hommes de Zenzo se réorganisèrent, et ils reprirent leur formation pour affronter ce nouvel ennemi d’un seul bloc.
Le Grand Maître se débarrassa de son ennemi, puis donna une seconde fois l’ordre de charger. Les démons obéirent aussitôt, fonçant droit sur l’adversaire. La sauvagerie des combats s’intensifia encore. Les sabres se heurtaient de part et d’autre dans un fracas assourdissant, les fléaux faisaient tournoyer leurs boules aux pointes acérées dans les airs et s’abattaient sur les crânes. Il y eut de nombreux morts dans ces instants barbares, d’un côté comme de l’autre. On les voyait tomber, ensanglantés, éventrés, décapités. Les démons de Kalgox reprenaient courage, ils se jetaient à corps perdu dans la mêlée, et s’acharnaient sur les Shinas avec une férocité inouïe.
Kaji Jukaru aperçut soudain Zenzo, seul, qui arrivait en courant depuis le sud. Le Grande Maître fit demi-tour et partit affronter le Shinas.
Les hommes filaient l’un vers l’autre, se frayant une longue ligne droite au milieu des combats. C’était comme si une grande route avait été tracée entre ces deux guerriers. Les soldats semblaient s’écarter un à un du duel qui se préparait.
Le Grand Maître amena son sabre à hauteur d’épaule, se préparant à l’abattre sur Zenzo au dernier moment. Il fallait se fier à son instinct, et ne pas quitter l’ennemi des yeux un seul moment.
Kaji serra ses doigts sur le manche de son arme. Et enfin, il vit Zenzo à sa portée. Du coin de l’oeil, il aperçut l’attaque de Zenzo, et il frappa aussitôt, de toutes ses forces. Les deux sabres se heurtèrent à mi-course. Le Grande Maître fit aussitôt demi-tour et se précipita sur Zenzo. Il voulait se battre à courte distance, à un allongement de bras. C’est là qu’il était le meilleur, grâce à sa force et à son poids.
Zenzo ne refusa pas le combat. Celui-ci frappa le premier, de taille. Zenzo écarta le coup, et envoya une attaque d’estoc. À côté.
Kaji Jukaru tenta une offensive de revers. La doubla. Mais Zenzo bloqua les deux coups du tranchant de son arme et rendit la pareille.
Les deux hommes échangèrent encore plusieurs coups. Mais aucune attaque ne passait. Kaji décida alors de changer d’angle. Mais là encore, Zenzo parvenait à esquiver chaque nouvel assaut. Rarement Kaji avait rencontré escrimeur si habile. Les parades de Zenzo étaient impeccables. Précises, toujours parfaitement anticipées. Mais il y avait sûrement un moyen de le battre. Il fallait frapper plus vite.
Kaji Jukaru saisit son épée à deux mains. Du même élan, il envoya un moulinet horizontal vers le torse de son adversaire, avec autant de force que le rapidité. Zenzo eut toutefois le temps de faire apparaître un sortilège de protection dans la trajectoire de la lame. Mais le choc fut si violent que le sortilège explosa en mille morceaux.
Les deux hommes, côte à côte, se retrouvaient à présent sans protection. Le Grand Maître se pencha sur le côté et, avançant, porta deux attaques successives. Un coup au fer pour écarter la lame de Zenzo, et un fort coup de pommeau sur le torse.
Zenzo ne put esquiver et perdit l’équilibre. Il tomba violemment à terre.
Kaji Jukaru, attendit que celui-ci se fût relevé, puis il se mit en garde.
Autour d’eux, les combats n’avaient rien perdu de leur intensité, et les flammes des postes de défense qui brûlaient toujours éclairaient à présent le campement tout entier.
Zenzo se mit en garde, lui aussi, en secouant la tête pour reprendre ses esprits.
Les deux hommes s’approchèrent, amenant leurs deux épées au contact.
-Ainsi, c’est vous qui remplacez Gaku Koike ? lança Zenzo d’une voix assez forte pour couvrir le bruit de la bataille.
Le Grande Maître hocha la tête.
-Oui, Zenzo. Je suis Kaji Jukaru , Grand Maître. Je vous somme de cesser les combats.
Zenzo sourit.
-Vous savez bien que je ne ferai jamais ça. Pas tant que Kalgox sera encore en vie.
-Alors je devrai vous tuer, Zenzo.
Sa lame percuta le tranchant de l’épée de Zenzo. Celui-ci attaqua à son tour.
Kaji Jukaru rompit pour esquiver, releva sa garde et frappa à son tour. Peu à peu, il prenait la mesure de son adversaire. Il commençait à comprendre sa façon de se battre. Bientôt, il pourrait anticiper ses attaques et peut-être déjouer ses défenses.
Ils échangèrent encore quelques coups, et le Grand Maître prit petit à petit l’ascendant sur son ennemi. Ses coups étaient plus rapides, plus précis et, après avoir fait reculer Zenzo, il ne lui laissa même plus le temps d’attaquer, mais seulement celui de se défendre.
Zenzo, essoufflé, effectua une habile retraite de trois pas pour se mettre hors de portée et se donner un peu de répit.
-Je vous ai sous-estimé, Kaji. Vous valez mieux que Koike.
Le Grand Maître ne se laissa pas prendre au piège des échanges verbaux. Il porta aussitôt de nouvelles attaques, refusant de laisser son opposant reprendre son souffle.
Zenzo para, à droite, à gauche, repoussa plusieurs fois la lame adverse, mais alors qu’il s’apprêtait lui-même à porter un coup, il reçut une flèche en pleine jambe.
La pointe s’enfonça dans sa chair. Zenzo poussa un grognement de douleur et posa un genou à terre.
Kaji baissa aussitôt sa garde. Il hésita. Il ne pouvait frapper Zenzo au sol, alors qu’il n’était pas lui-même la cause de sa chute.
Zenzo leva les yeux vers lui. Les deux hommes se dévisagèrent un instant. C’était le regard de deux guerriers héroïques, qui s’étaient préparés à mourir ou à tuer en duel. Mais pas ainsi. Pas à cause d’une flèche perdue. Immobiles, ils se comprirent dans ce simple silence.
Un répit.
L’un et l’autre acceptaient un répit.
Zenzo se releva péniblement, adressa un dernier regard au Grand Maître, où se mêlait un sentiment de reconnaissance et la promesse de reprendre bientôt le combat. Il se tourna vers la bataille, et hurla à l’intention de ses hommes :
-Repliez-vous ! Repliez-vous !
Kaji Jukaru le regarda s’éloigner.
Un homme de l’armée de Kalgox s’écria aussitôt :
-Ne les laissez pas partir ! Poursuivez-les !
Mais Kaji coupa :
-Non ! Restez dans le campement !
Le démons hésitèrent.
-C’est un ordre ! cria le Grand Maître.