Shinigamis et Shinas, la nouvelle histoire
Arata Bando était à genoux devant un chêne, les yeux fermés, le visage caché par l’ombre de sa capuche. Au loin, les Yokai et les démons installaient leur campement.
Il récitait en silence les anciennes croyances des Shinas. Il ne voulait pas les oublier. Ils pourraient à nouveau diriger le monde.
Il fit une longue pause. Les yeux toujours fermés. Mais dans sa tête il voyait le chêne devant lui. Il le ressentait. Se le figurait. Un simple exercice de concentration.
Il ouvrit les yeux et se releva. Arata entendit des pas derrière lui. Des pas légers, sûrs, réguliers. Il sut aussitôt que c’était Avios, le chef des démons. Et qu’il faisait exprès de faire un peu de bruit en marchant pour ne pas le surprendre. Car s’il l’avait voulu, Avios aurait paru derrière lui sans qu’il l’entende arriver.
Le Shinas se retourna. Il commençait à apprécier le démon. Ses hommes étaient des brutes épaisses et dégénérées, certes, mais lui était bien plus intelligent que ne le laissait croire sa tenue.
Avios commença à remuer ses mains devant lui. En quelques jours à peine, Arata avait appris à comprendre les signes que les démons faisaient pour s’exprimer. Leur langage.
Trois gestes simples. Le Shinas traduisit.
Que faire maintenant ?
-Nous avons deux possibilités, chef Avios. Soit nous les suivons, soit nous faisons confiance au destin de ce jeune homme.
Pourquoi ?
-Son destin est différent, expliqua le vieux Shinas. Il doit commencer à le comprendre. Je sais où il veut aller. Où il doit aller. D’une façon ou d’une autre, je suis certain qu’il va s’échapper. Les Shinigamis sont trop sûrs d’eux. Ils sont arrogants. Et ils sont divisés. C’est leur faiblesse. Et je sais de quoi je parle. Il va réussir à s’enfuir.
Comment être sûr ?
-Parce qu’il n’a pas le choix. C’est plus fort que lui. Il doit faire ce qu’il a à faire. Nous devons faire confiance à son instinct.
C’est risqué.
-Oui, mais c’est un choix que nous pouvons faire et qui me semble judicieux. Bien sûr, nous pouvons le suivre encore, comme nous n’avons cessé de le faire, mais nous serons toujours derrière lui. Ou bien alors, comme je vous le propose, Avios, nous pouvons le devancer. Et l’attendre.
Le prendre par surprise.
-Exactement. Quand il s’y attendra le moins.
Le chef des démons acquiesça en souriant. Il joignit ses poings devant son visage. Il était satisfait. Et il commençait lui aussi à avoir de l’estime pour le Shinas. Deux chefs de guerre si différents, et pourtant si proches. Deux mondes distants, réunis par le destin. La même vengeance à accomplir. Le même maître à servir.
Le Shinigami rouquin posa lentement son index sur sa bouche pour demander à Roka de ne pas faire de bruit. Il avait passé sa tête à l’intérieur, et après s’être assuré que Roka n’allait pas hurler, il était monté dans la charrette.
Il enleva le bâillon du jeune homme.
-Bonjour, prince Roka ! chuchota-t-il.
Le Shinas était paralysé. Il n’en croyait pas ses yeux. Qui était ce Shinigami ?
-Qui es-tu ? balbutia finalement Roka.
-Je m’appelle Ichigo Kurosaki, un allié. Je t’expliquerai tout plus tard...
Il s’arrêta soudain de parler et mit sa main sur la bouche de Roka. Il fronça les sourcils et tendit l’oreille. Il y avait du bruit dehors. Il attendit. Non. Ce n’était rien.
Il se retourna vers Roka et lui fit signe de parler le plus bas possible, puis il pointa le doigt vers Hamano, à côté de lui. L’ancien bras droit de Koike était tétanisé lui aussi. Il ne devait pas comprendre ce qu’il se passait et devait se demander qui était ce personnage.
-Et lui ? Qui est-ce ? demanda Ichigo d’un air méfiant.
-Un Shinigami renégat que le capitaine Koike a destitué...
-Il est avec nous ?
Roka haussa les épaules.
-Je ne sais pas. Je crois.
Le Shinigami suppléant ne parut pas satisfait.
-Vous êtes avec nous ?
Le Shinigami hocha vivement la tête, les yeux pleins d’effroi.
-Et de venir avec nous, ça oui, sans faire de bruit ?
Hamano promit.
Ichigo grimaça, hésita, puis lui enleva son bâillon.
-Merci, chuchota l’ancien bras droit de Koike dans un souffle.
Roka le regarda. Il se demandait s’il avait bien fait. Hamano allait-il les trahir ? Non. Il ne pensait pas. Il avait vu la haine dans son regard quand le capitaine Koike était entré. Ses yeux ne mentaient pas. Et s’enfuir avec lui serait peut-être plus facile. Il pourrait leur être utile.
Ichigo commença alors à les détacher. Quand il fut enfin libre, Roka se frotta les poignets et les chevilles pour faire passer la douleur. Les Shinigamis renégats avaient serré leurs liens si fortement !
Le Shinigami suppléant jeta un coup d’oeil au-dehors.
-La voie est libre, dit-il en se tournant vers eux. Il n’y avait qu’un homme pour garder votre charrette, je l’ai envoyé au pays des rêves. Il n’est pas encore réveillé. Dépêchons-nous !
Il passa le premier. Roka le suivit. Il glissa ses jambes à extérieur, puis se laissa glisser à terre sans faire de bruit. Enfin, Hamano les rejoignit.
Roka aperçut devant la charrette le corps du Shinigami évanoui. Il n’y avait personne d’autre alentour. Tous les autres dormaient de l’autre côté de la tente du capitaine Koike. S’ils ne faisaient pas de bruit, ils avaient une chance de pouvoir s’échapper. Mais il était encore trop tôt pour se réjouir.
-Par la forêt, chuchota Ichigo. Par la forêt.
Les deux autres acquiescèrent. Mais Hamano leva le doigt, pour indiquer qu’il avait eu une idée. Il se mit à quatre pattes sous le regard inquiet des deux autres et passa lentement sous la charrette. Il disparut dans l’ombre de la nuit. Roka se tourna vers le rouquin en fronçant les sourcils. Avaient-ils bien fait de le libérer ? Et s’il les dénonçait pour se racheter auprès du capitaine Koike ?
Très vite, Hamano parut à leurs pieds. Il se redressa fièrement. Il avait récupérer son Zanpakutô.
-C’est bon, dit-il, maintenant, on peut y aller.
Ichigo n’attendit pas un instant de plus. Il fit volte-face et se mit à courir. Les deux autres le suivirent et se précipitèrent avec lui dans l’obscurité de al nuit. Le dos courbé, le pas léger, ils traversèrent la courte plaine qui les séparait des arbres.
Ils coururent de plus en plus vite, à mesure qu’ils s’éloignaient du campement. Et enfin, ils arrivèrent dans la forêt, à l’abri des arbres.
Roka était abasourdi. Il ne s’était pas attendu à être libéré si vite, si facilement. Ils avaient eu de la chance, pour une fois. Était-ce vraiment de la chance ?
Mais ce n’était pas fini. Il le savait. Cela ne faisait sans doute que commencer. Parce qu’à présent, il allait peut-être enfin avoir des réponses.
-Je crois, Shinigami Kurosaki, que tu me dois des explications.
Le Shinigami suppléant haussa les sourcils d’un air amusé.
-Moi ? Ça, peu-être. Mais je crois d’abord que tu me dois, toi, des remerciements !
Roka grimaça. Le rouquin avait raison. Il était libre, grâce à lui. Ils s’étaient enfoncés au cœur de la forêt, Hamano avait fait attention à brouiller leur piste, et ils étaient maintenant assis dans une petite clairière, sous le ciel encore noir de cette nuit.
Hamano s’était assoupi. Mais Roka, lui, ne pouvait pas dormir. Il avait trop de questions à poser au Shinigami.
-Tu as raison, Kurosaki. Je... Je te dois des remerciements. Mais j’ai besoin de comprendre. D’abord, comment... Comment m’as-tu retrouvé ?
-Eh bien, c’est Rukia Kuchiki qui m’a raconté toute l’histoire des Shinas avec Kisuke Urahara et Yoruichi Shihoin. Elle nous a appris l’attaque de la première division et la fuite du prince des Shinas.
-Je n’y comprends rien !
-Urahara pourra tout t’expliquer !
-Tout m’expliquer ?
-Tout.
-Comment ça, tout ? demanda Roka en avançant la tête d’un air dubitatif.
Ichigo se leva à son tour. Il regard le jeune homme en penchant la tête.
-Je ne connais pas toute ton histoire, mais Urahara avait l’air d’en connaître une grande partie.
-Kisuke Urahara, je me rappelle de lui.
-Tu sais qui sont tes parents, prince Roka ?
Le jeune homme resta paralysé. Il ne s’était pas attendu à cela.
Le cœur de Roka battait à tout rompre. Et il était terrifié. Voulait-il savoir ? C’était bien la question, en effet. Etait-il prêt ? Peut-être pas. Roka, l’enfant mi-Shinas mi-démon. Son père, Hachiro Chosokabe, futur grand prêtre d’Erèbe et sa mère Sei, un démon. C’est tout ce qu’il savait. Tout ce que sa grand-mère lui avait raconté.
-Cela fait longtemps qu’ils ont disparu, dit-il, la voix tremblante.
Le Shinigami suppléant hocha lentement la tête. Il ne souriait plus. Il avait l’air triste, même.
-Urahara pourra te renseigner mieux que moi, mais pour ça, nous devons aller dans le monde des humains !
-Tu reconnais cette bague ?
Roka, qui était trop abasourdi pour parler, regarda l bijou que lui tendait Kisuke Urahara.
Il ne savait toujours pas que penser de ce qu’il venait d’arriver. Ce shinigami Kurosaki l’avait délivré et emmené rapidement dans le monde des humains, chez Uarahara, une ancienne connaissance du prince Roka dans sa jeune enfance.
L’homme au bob dévisageait Roka, et dans ses yeux brillait une lumière malicieuse. Il attendait, la main tendue, que le Shinas veuille bien répondre.
Bien sûr. Il la reconnaissait, cette bague ! C’était celle de sa mère. Oui, Roka la reconnaissait, mais il ne comprenait toujours pas pourquoi le Shinigami tenait tellement à ce qu’il la voie. Les deux mains qui couvraient un cœur couronné. Quel rapport avec lui ?
-Oui. Mais...
-Elle appartenait à ta mère. Elle te revient de droit.
Roka hésita, puis il prit la bague dans le creux de sa paume et la regarda.
-C’est la bague de la pythonisse, prince Roka.
-Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda le jeune homme en fronçant les sourcils.
-Ta mère était la pythonisse des démons. Ça ne veut plus dire grand-chose, aujourd’hui, bien sûr. Mais à l’époque, c’était... c’était très important. As-tu déjà entendu parler de la Mascarade ?
-Non. Je ne comprends pas grand-chose à tout ce que vous me dites et...
-La Mascarade était un pouvoir lié à plusieurs clans vampirique. Et celui qui recevait le titre de Pythonisse avait un contrôle sur tous les clans.
-Ma mère était un vampire ?
-Oui. C’était leur reine. Ta mère était une jeune femme très humble, un peu... un peu comme toi.
-Vous racontez n’importe quoi !
-Non, ça non, pas n’importe quoi, Roka. Ta mère, Sei, était même la dernière Pythonisse. Car après elle, la Mascarade a disparu...
Roka se demandait si le Shinigami au bob n’était pas complètement fou. Cette histoire était de plus en plus alambiquée, et il se demandait s’il ne se moquait pas de lui.
-Puisque vous dites que vous les connaissiez, pourquoi ne les ai-je jamais vus, moi, ces vampires ?
-Parce qu’ils ont pratiquement tous disparu, prince Roka.
Le jeune homme referma son poing sur la bague et se leva brusquement. C’était trop. Tout ça. Toutes ces choses. Ce Shinigami devait avoir perdu la raison. Ou bien il inventait son histoire. Ce qu’il disait était tout simplement de la pure fiction.
-Kurosaki t’avais prévenu, que tu n’étais pas prêt à entendre tout ça...
Non ! Pas prêt du tout ! Pas à entendre des histoires pareilles ! C’était insensé !
Et pourtant... Pourtant, au fond de lui, il savait que c’était vrai. Bien sûr. Il le ressentait dans son cœur. Evidemment. C’était la vérité. Mais elle était trop dure. Et trop soudaine. Roka était complètement perdu. Il ne savait pas s’il avait envie de pleurer ou de hurler de rage. De haine. Mais il devait écouter. Il voulait comprendre. Le Shinigami n’avait sûrement pas tout dit. Il savait que Kisuke Urahara connaissait beaucoup de chose sur les Shinas et le territoire de Léthé. Il le savait.
Il se rassit, prêt à en entendre davantage, mais sur son visage se lisait déjà une grande tristesse. Une grande peur.
-Je vous écoute, dit-il en essayant de ne pas trembler.
-Prince Roka. Tu dois me croire. Je sais que ce n’est pas facile. On a toute une vie, d’ordinaire, pour comprendre qui sont ses parents. Toi, tu vas devoir accepter cela en une soirée. Mais tu dois me croire. Et accepter. Accepter d’être qui tu es.
-Je vous écoute, répété le jeune homme.
-Bien. Quand la Mascarade a disparu, ton père s’est marié avec ta mère. Ça a fait beaucoup de bruit, un Shinas épousant un démon. Et pas n’importe quel démon. La Reine ! Ta mère et lui ont essayé de réunifier ses deux mondes différents. Avec tout leur amour. Mais cela n’a pas marché. Pas tout de suite. Cela prendra du temps. On ne change pas le monde en une nuit, tu sais. Il y a eu des résistances. Des démons et des Shinas qui ne voulaient pas du progrès dont rêvaient tes parents.
-Quel progrès ?
-Dans le territoire de Léthé et le monde démoniaque, il y avait des inégalités très profondes entre les gens. Je suppose que c’est pareil partout. Tout le monde se battait, prince Roka. Tout le monde. Les uns contre les autres. Tes parents se sont battus contre tout ça. Ils ont essayé d’apprendre aux Shinas et aux démons à vivre ensemble. Et ils ont réussi à changer un peu les choses. À ouvrir une nouvelle voie. Tes parents se sont fait beaucoup d’ennemis. Et cela à mal tourné, prince Roka.
Roka connaissait la suite. Il n’écoutait plus. Il n’avait pas besoin de l’entendre. Il savait...
Il ferma les yeux et plongea sa tête entre ses poings crispés. Il avait encore la bague dans la main, collée contre sa paume. Elle s’enfonçait dans sa peau. Il serra plus fort encore. Comme s’il voulait chasser ces idées loin de lui. Chasser la vérité. Mais elle ne partirait plus, maintenant. Elle était là, dans sa tête, dans son cœur, et elle ne partirait plus.
Il savait.
C’était son histoire. C’était lui. Roka. Prince des Shinas mais également des démons. Il ne pouvait pas se mentir. C’était cela, la vérité. Rien d’autre. Mais c’était trop lourd pour lui, trop lourd à porter. Au fond, il avait toujours été seul. Toujours. Mais la solitude ne l’avait jamais autant étouffé.
-Et vous... Vous, Urahara ? Comment connaissez-vous mon histoire ?
-Moi ? s’étonna le Shinigami. J’étais un très bon ami à ta mère, prince Roka ! Mais avec les événements d’il y a douze ans, je ne pouvais plus venir dans le monde des Shinas et encore moins vers la famille royale.
-Mais pourquoi tout me dire maintenant ?
-Mais parce que tu devais savoir ! Tu avais besoin de savoir, n’est-ce pas ?
-Je... Je ne sais pas.
Roka fronça les sourcils. Après le trouble de l’incompréhension, c’était la colère à présent qui grondait au fond de lui. Une colère instinctive, qu’il ne s’expliquait pas vraiment. Une révolte soudaine. Plus forte encore que la confusion qui l’habitait.
-Pourquoi dites-vous que j’avais besoin de savoir ? demanda-t-il, d’une voix de plus en plus tendue.
-Ta mère était une femme très importante, prince Roka, elle avait commencé quelque chose qui n’est pas fini et...
-J’en étais sûr ! Vous attendez quelque chose de moi ! Mes parents sont morts et je me fiche de savoir s’ils étaient importants ! Vous n’êtes quand même pas venu me dire que je dois finir quelque chose que mes parents ont commencé, j’espère !
Roka se leva. Il était furieux maintenant. Sa peur, en tout cas, se traduisait ainsi. Par la colère.
-C’est à cause d’eux, n’est-ce pas ? C’est à cause d’eux qu’on me poursuit aujourd’hui ! A cause d’eux que des Shinas sont morts... Emi... C’est à cause d’eux que j’ai été emprisonné ! Et vous croyez que j’ai envie de faire quelque chose pour eux, c’est ça ? Mais qu’est-ce que vous êtes venu me demander, au juste ? Ayez le courage de me le dire ! Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse ?
-Rien. Kurosaki est venu te libérer grâce aux données de Rukia Kuchiki. Et il t’a amené ici pour te protéger. Et il restera avec toi le temps que la Grande Prêtresse d’Erèbe trouve une solution...
Roka écarquilla les yeux. Il ne s’était pas attendu à cette réponse. Une réponse aussi simple. D’une certaine façon, elle lui remettait les pieds sur terre. Oui. Le Shinigami rouquin était venu le libérer. Certes. C’était la vérité. Il l’avait libéré. Mais qu’allait-il faire de sa liberté, à présent ?
Le fait de savoir tout cela n’allait pas le sauver. Savoir qui étaient réellement ses parents ne l’empêcherait pas d’être poursuivi, encore et encore.
-Que veux-tu faire, prince Roka ?
-C’est-à-dire ?
-Que veux-tu faire, maintenant ?
-Je n’ai pas vraiment le choix Je dois fuir ! Toujours fuir ! Que voulez-vous que je fasse d’autre ? Je suis obligé de fuir. Obligé, parce que je suis le fils d’un Shinas et d’un démon qui ont fait je ne sais quoi !
-Tu n’as pas répondu à ma question. Que veux-tu faire ?
-Je ne comprends pas.
-Si prince Roka. Tu comprends très bien. Je te demande ce qu’il y a au fond de toi, là, ça oui. Je le vois dans tes yeux. Tu es habité, prince Roka. Comme...
-Comme mes parents, c’est ça ?
-Peu importe. Tu es habité. Cela se voit. Dis-moi ce que tu veux vraiment faire, au fond de toi.
Roka poussa un long soupir. Il n’avait pas envie de répondre. Il savait très bien ce que le Shinigami au bob voulait lui faire dire. Mais il n’avait pas envie de penser à ça. Pas envie de lui en parler, à lui. Il regarda à nouveau la bague dans sa main. Le symbole gravé dessus. Il se demanda ce qu’il signifiait. Le cœur, les mains, la couronne. Cela évoquait une phrase qu’avait dite Urahara. «Ta mère et ton père ont essayé de diriger ses mondes avec amour.» Gouverner avec amour. Quelle farce ! Personne ne gouvernait avec amour ! Et où était l’amour dans le sort qu’on lui avait réservé, et qu’on avait réservé à tous ceux qui avaient essayé de l’aider ?
-Elle est belle, n’est-ce pas ?
-Pardon ?
-Cette bague. Elle est belle. Elle en a fait, du chemin.
-Peut-être, répondit Roka d’une voix plus calme.
Puis il enfonça la bague dans sa poche.
-J’ai aussi un cadeau pour toi, prince Roka, de la part de ton père.
Kisuke Urahara fouilla dans un sac. Il en sortit un petit morceau d’étoffe plié. Il le déballa devant Roka et Ichigo. Au milieu, il y avait une fleur noire. Qui n’avait jamais séché. Elle devait être là depuis fort longtemps, et pourtant elle était encore fraîche.
Le jeune homme ne put s’empêcher de la regarder avec intérêt, intrigué.
-C’est une orchidée noire, prince Roka. Une fleur de la vie et de la mort. C’est la dernière. C’est très, très précieux. Il n’y en aura plus jamais, nulle part. Cette fleur a de grands pouvoirs. Tu dois la garder.
-Je n’en veux pas, répondit Roka. Si c’est si précieux, gardez-là !
Urahara grimaça.
-Écoute, prince Roka, que tu en veuilles à tes parents, cela te regarde ! C’est ton droit. Tu as le droit de ne pas comprendre. Mais moi, je ne t’ai rien fait, que je le sache ! A part envoyer Kurosaki te libérer ! la moindre des choses, ce serait de te montrer un peu reconnaissant. Et d’accepter ce cadeau.
Roka se mordit les lèvres. Oui, bien sûr... Urahara avait raison. Il n’avait pas le droit de passer sur lui la rage qui l’habitait. Aussi dures qu’avaient été ses révélations pour lui, il devait se montrer reconnaissant envers le Shinigami.
-Excusez-moi, dit-il.
Et il prit délicatement le cadeau qu’Urahara lui offrait.
-Ne la perds jamais, prince Roka. Elle est vraiment très précieuse ! elle pourra te sauver la vie ou sauver la vie de quelqu’un que tu aimes. Ne la perds jamais, et ne la gâche pas ! C’est la toute dernière, tu comprends ? Le jour où tu choisiras de t’en servir, il faudra être sûr. Car il n’y aura pas de seconde fois.
Roka n’était pas sûr de comprendre, non. Mais il ne voulait pas blesser le Shinigami. Il replia délicatement l’étoffe et s’apprêta à la mettre dans sa poche, là où il avait mis la bague...
-Attends ! l’interrompis l’homme au bob. Tu ne peux pas les laisser comme ça, dans ta poche. La bague et la fleur. Tiens. Prends ce petit sac. Tu peux le porter autour du cou, sous ta chemise. Contre ta poitrine. Et ne l’ôte jamais.
Le jeune homme acquiesça, commençant à se calmer. La colère était passée. Il savait de toute façon qu’il ne servait à rien de la retenir. Il n’avait pas le choix. Il ne s’agissait pas de faire un choix, d’ailleurs, mais d’accepter. Et de vivre.
Il regarda l’ancien capitaine de la douzième division. Kisuke Urahara. Cet homme qui avait connu ses parents, qui avait sûrement tant de choses à lui dire. Urahara avait un regard si franc, si profond et si plein d’amitié. Ce n’était pas une amitié feinte, pas une amitié nouvelle. C’était autre chose. Une amitié solide, ancrée dans les âges. Comme il avait dû être proche de ses parents ! Son affection pour eux avait dû être bien forte pour briller encore dans ses yeux, longtemps après leur mort ! Roka dut reconnaître que c’était beau. Tout simplement.
Alors il décida de répondre enfin à sa question. Sincèrement.
-Urahara, je veux sauver mon peuple.
Ils avait parlé toute la nuit. Le soleil allait bientôt se lever. Roka était épuisé. Mais ce n’était pas une fatigue physique, ce n’était pas le manque de sommeil, il le savait bien. Non, il était abattu parce qu’il commençait à accepter tout ce que lui avait dit l’homme au bob. Il commençait à céder. A comprendre, plutôt. À intégrer toutes ces choses dans sa mémoire, à les faire entrer de force dans sa vie. Et il n’arrivait pas à maîtriser la profonde tristesse qu’elles avaient éveillée en lui.
-Prince Roka, je veux t’aider. Pour ton peuple.
-Pardon ? marmonna Roka, comme s’il venait de se réveiller.
-Je veux t’aider à sauver ton peuple, répéta Ichigo Kurosaki.
Le jeune homme fronça les sourcils.
-C’est tout ce que tu as à me dire ? Tu crois vraiment que c’est ce à quoi je pense maintenant ?
Le rouquin ne put s’empêcher de sourire. Il voulait se montrer gentil, mais le jeune homme ne lui facilitait pas la tâche.
-Tu as mieux à faire peut-être ? Moi, je ne crois pas. Je crois que tu dois accomplir ce dont tu as envie. Tu dois faire confiance à cette envie, si c’est ce qu’il y a de plus profond en toi. C’est ainsi que je procède, moi. Depuis longtemps.
Roka pouffa. Ce jeune Shinigami était un véritable fou. Mais un fou qu’il commençait à apprécier. Il réfléchit. Puis il se tourna vers Urahara.
-Vous savez lire les dialectes anciens ?
-Prince Roka ! Je suis un scientifique ! Je sais tout lire !
-Eh bien, tant mieux ! Vous voulez m’aider ? Alors, lisez ce manuscrit, dit-il en sortant les écrits de son sac. Et dites-moi où se trouve le Shinas Zenkichi Yu.
-Zenkichi Yu ? répliqua Urahara en attrapant le manuscrit de Roka. Mais, ça, je n’ai pas besoin de lire ton livre pour te dire où il se trouve !
-Vous savez où est Yu ?
-Bien sûr, répondit le Shinigami au bob d’un ton faussement méprisant.
-Où ?
L’ancien capitaine Shinigami hésita.
-Alors ! insista Roka. Je croyais que vous vouliez m’aider !
-Si je te dis où se trouve le Shinas Yu, tu me promets de laisser Kurosaki t’accompagner ?
Roka haussa les épaules.
-Je n’ai pas du tout envie d’y aller tout seul, vous savez !
-Parfait ! Et lui ?
Roka se retourna. Le Shinigami renégat dormait.
-Lui ? répéta Roka. Je ne sais pas. Vous croyez qu’on peut lui faire confiance ?
-En faisant confiance aux gens, parfois, on les transforme. On les aide à suivre un chemin plus juste.
-Vous croyez ?
-Oui. Et puis, tu ne m’as pas l’air d’être un sacré guerrier ! Je n’ai pas envie que Kurosaki soit tout seul à se battre si vous êtes attaqués. Il pourrait vous être d’un grand secours.
-Je peux apprendre à me défendre...
-En une nuit ? Je ne pense pas. Et si tu veux apprendre, il te faudra un bon professeur. Proposons-lui de vous suivre. Nous verrons bien. J’ai envie de lui faire confiance.
-D’accord, répondit finalement le jeune homme. Et où allons-nous ?
Le Shinigami au bob sourit. Il rendit le manuscrit à Roka.
-Dans la forêt Céleste.