Shinigamis et Shinas, la nouvelle histoire
Roka était parvenu à s’enfuir par le sud des divisions. De justesse. Il avait dû escalader l’enceinte de la première division sans se faire voir, redescendre de l’autre côté et traverser la rivière à la nage. Il avait profité des dernières heures de la nuit pour ne pas se faire repérer par les nombreux ennemis qui sillonnaient les environs. Ils étaient partout. Il avait dû rester caché sur la rive un long moment avant que la route soit libre.
Il était à présent allongé dans l’herbe, épuisé. Il avait couru tout droit, sans se retourner, sans réfléchir à la direction, et il avait estimé qu’il était suffisamment loin des remparts pour pouvoir se reposer enfin. Après toutes ces journées passées dans la première division, il devait reprendre la route, maintenant. Il avait assez attendu, il le sentait au fond de lui. Comme une urgence inexpliquée qui lui ordonnait de se mettre en route. Il devait aller au-devant de ce qui l’attendait.
Et surtout, il ne savait toujours pas où aller. Il n’avait pas encore vraiment décidé. Que cherchait-il, après tout ? Voulait-il uniquement comprendre pourquoi on le cherchait ? En quoi cela l’avancerait-il ? Ou bien... Ou bien voulait-il savoir qui étaient ses parents ? Cela ne changerait sans doute rien à son destin ! La réponse, il l’avait au fond de lui. Inutile de chercher ailleurs. Il n’avait qu’une seule chose à faire.
Il devait assouvir sa vocation. Sa grand-mère l’avait si bien énoncée. Devenir Grand Prêtre. Voilà ce qu’il devait faire. Et c’était à sa portée. Mais par où commencer, maintenant ? Il ne pouvait aller à la capitaine d’Erèbe et se montrer ! Ce n’était pas possible, évidemment. Mais alors, comment faire ?
Il devait trouver ce vieux Shinas qui était cité dans le manuscrit et qui était le mentor de son père, Zenkichi Yu. Oui. Trouver le Shinas Yu. Celui qu’aucun Shinas n’avait jamais trouvé. Lui, il le trouverait, il en était sûr. Mais que ferait-il alors ? Il ne savait pas vraiment. Peut-être qu’il le guiderait. Il lui montrerait comment utiliser son pouvoir King of the Underworld. Les chances étaient faibles, et il n’était pas certain de réussir. Cependant, pour le moment, il n’avait rien de mieux à faire...
Cela risquait de ne pas être simple. Partir à la recherche de Zenkichi Yu tout en échappant à ceux qui le poursuivaient... Il faudrait encore fuir, se cacher ! Et celle fois-ci il était seul. Vraiment seul.
Soudain, Roka entendit des bruits sourds de pas contre le sol. La tête dans l’herbe, il ressentit les vibrations dans la terre. Il se leva brusquement. Et il comprit alors que c’était une erreur. Une grave erreur. Qu’il aurait dû rester couché dans l’herbe.
Car les ennemis l’aperçurent aussitôt.
Roka ne bougea pas. Il sut qu’il était inutile de fuir cette fois. Il était trop tard. Plus rien ne pourrait le sauver. Et de toute façon, il n’avait même plus le courage d’essayer.
Il se laissa tomber sur les genoux et attendit. Résolu.
Les hommes fonçaient droit sur lui. Il commençait à voir leur uniforme. Roka secoua la tête. Il ne comprenait pas vraiment. Ce n’était ni des démons, ni des Yokai, ni des Shinas ! Mais il lui semblait les reconnaître tout de même. Shinobi noir. Et leurs pressions spirituelles.
Des Shinigamis. Des renégats. Etait-il à sa recherche eux aussi ? Non, c’était complètement insensé. Il fronça les sourcils et se releva lentement.
Quand les Shinigamis arrivèrent à sa hauteur, il n’eut pas même le temps de les saluer. Ils jetèrent sur lui un grand filet de cordes ensorcelé. Rok, surpris, essaya de se débattre, mais il se prit un pied dans une maille et tomba la tête la première aux pieds des Shinigamis. Quand il essaya de se relever, il reçut un coup violent sur le crâne et perdit connaissance.
Quand il revint à lui, Roka était couché sur le dos d’un grand homme, bâillonné. Des cordes ensorcelées lui liaient chevilles et poignets, trop serrées. Il poussa un grognement de douleur. La position inconfortable dans laquelle on l’avait mis lui déchirait l’abdomen, et il commençait à ressentir sur la nuque les effets du coup qu’on lui avait porté. Il avait envie de vomir.
Il toussa, mais cela fit empirer sa douleur à la tête, alors il essaya de souffler, de reprendre une respiration normale à travers le bâillon qu’il avait sur la bouche. Impossible. Jusqu’où les Shinigamis voulaient-ils l’emmener ? Et pourquoi ? Etaient-ils au service du chef du Conseil d’Erèbe ? Avait-il échappé aux uns pour finalement tomber entre les mains des autres ?
Il ne s’était pas attendu à ce qu’on l’attaque ainsi. Quel idiot il faisait ! il le savait pourtant ; il devait se méfier de tout le monde. Il n’avait personne de son côté, sauf, peut-être, le commandant Yamamoto et la famille Kuchiki. Il ne devait faire confiance à personne. Il se l’était dit mille fois.
Soudain, un autre homme, venu de l’arrière, arriva à sa hauteur.
-Allons, ne vous inquiétez pas, prince Roka, nous arrivons bientôt à notre repère, vous pourrez vous reposer, et demain nous vous escorterons ailleurs.
L’escorter ? Etait-ce vraiment la formule appropriée ? Il aurait voulu crier quelque insulte à l’homme qui lui parlait ainsi, mais il ne pouvait pas. Le bâillon l’empêchait de prononcer la moindre parole. Il aurait voulu demander pourquoi on l’emmenait, et où. Mais il devrait attendre. Attendre dans la douleur et la peur. Encore. Il ne faisait que ça.
Les Shinigamis le transportèrent ainsi jusqu’au soir. Ils arrivèrent à la tombée de la nuit devant un ensemble de bâtiments que Roka distingua vaguement. Une sorte de ferme immense, avec plusieurs dépendances. On leur ouvrit la porte qui menait au cœur des bâtisses. Roka respirait avec de plus en plus de difficulté, et il faillit s’étouffer quand enfin on le fit descendre.
Il s’écroula par terre en fermant les yeux, se contorsionnant de douleur. Mais on ne lui laissa pas le temps de reprendre son souffle. Deux Shinigamis vinrent le ramasser et le traînèrent dans l’une des dépendances où il y avait un cachot. On le jeta à l’intérieur sans ménagement. Le visage dans la poussière, il entendit le bruit de la grille qu’on refermait derrière lui, dans l’obscurité.
Il grogna de douleur. On n’avait même pas pris la peine de le détacher ou de lui enlever son bâillon. La tête lui tournait. Il ferma les yeux et essaya de se calmer. De reprendre le contrôle de son souffle. De prendre le dessus sur la souffrance. Mais il était pris de vertiges. Il avait l’impression de tomber dans un gouffre obscur, poussé par un vent silencieux, de plus en plus fort. Il allait s’évanouir. Non. Il ne devait pas flancher. Il devait se reprendre.
Il pensa à Taro. A sa grand-mère. Il essaya de se raisonner. De se concentrer sur ces souvenirs simples. Les Shinas. Sa grand-mère. De bons souvenirs. Des raisons de vivre. De ne pas se laisser abattre. Les images dans sa tête arrêtèrent peu à peu de tourner. Les vertiges s’estompèrent peu à peu.
Quand il eut à peu près retrouvé ses esprits il ouvrit les yeux. Puis, en bougeant la tête de bas en haut, plusieurs fois, il parvint à se débarrasser de son bâillon. De l’air ! Il inspira profondément. Souffla. Reprit une respiration normale.
Il leva la tête. Il crut distinguer un tas de paille et des couvertures au fond du cachot. Il poussa un long soupir. Puis il rampa lentement vers cette couche de fortune et roula dessus, en gardant ses mains liées au-dessus de sa tête. Il s’étendit de tout son long sur le dos.
Il plongea son regard dans le labyrinthe des pierres au plafond. Ses yeux commençaient à s’habituer à la pénombre. Il y avait quelques fenêtres surélevées, dans les différents cachots, et plusieurs rais de lumière traversaient l’obscurité.
Combien de temps allait-on le laisser là ? Et comment pourrait-il s’en sortir, à présent ? Comment avait-il pu se laisser prendre si bêtement ? Après tous ces efforts ! Après ce qu’avaient fait tous ceux qui l’avaient aidé ! Il s’en voulait tellement !
Soudain, une voix le fit sursauter de l’autre côté de la pièce.
-Vous êtes le prince Roka ?
Le jeune Shinas se dressa sur un coude. Il y avait un homme dans le cachot voisin. Il ne l’avait pas vu. Immobile, assis contre le mur, le visage à peine éclairé par la lumière des étoiles qui filtrait entre les barreaux de leur prison, il le dévisageait.
Roka fronça les sourcils. C’était un homme qui portait un Shinobi noir. Un piège ? On voulait le faire parler ? Peut-être valait-il mieux ne pas répondre à cette question. Pas tout de suite. Rester méfiant.
-Qui êtes-vous ? demanda Roka.
-Un imbécile.
-Mais encore ?
-Je suis le bras droit du capitaine Gaku Koike. Enfin, je l’étais. Le capitaine m’a relevé de mes fonctions... Je m’appelle Eiji Hamano. Et vous êtes le prince Roka, n’est-ce pas ? Ces yeux...
-Pourquoi vous a-t-on relevé de vos fonctions ? le coupa Roka.
-Parce que je suis un imbécile et que depuis longtemps je suis aveuglément des ordres de plus en plus stupides !
-Qu’avez-vous fait ?
-J’ai eu la mauvaise idée de dire au capitaine que je n’étais pas favorable à ses intentions d’attaquer les divisions, voilà.
-Et pourquoi n’étiez-vous pas favorable aux intentions de votre capitaine ? demanda finalement Roka en s’adossant au mur lui aussi.
-Mais dites-moi, je ne vais pas répondre comme ça à toutes vos questions sans que vous répondiez à la seule question que je vous ai posée, moi.
Roka resta silencieux.
-De toute façon, vous n’avez pas besoin de me répondre ! lâcha finalement le Shinigami d’une voix cynique. Je sais bien que c’est vous. Vous correspondez exactement à la description. Et vous ne seriez pas ici...
Le Shinigami se tut à son tour. Il cessa de regarder Roka et plongea son regard dans le petit bout de ciel derrière la fenêtre de son cachot. Le silence s’installa, longuement. On entendait quelques bruits dehors, des gens qui s’affairaient entre les bâtiments. Une chouette. Rien d’autre.
-Je ne voulais pas obéir, reprit finalement Hamano.
-Je vois. Vous avez eu mauvaise conscience...
-Exactement, jeune homme. Mais pas pour vous, rassurez-vous ! Je n’ai pas pitié d’un Shinas assassin...
-Assassin ? C’est ainsi qu’on me voit ?
-C’est ce que vous êtes !
-Vraiment ? Et pourquoi ?
-Je préfère ne pas en parler !
-Vous préférez ne pas en parler, ou bien vous ne savez pas ?
-Pourquoi me demandez-vous ça ? Vous prétendez ne pas l’être ?
-Je n’ai aucune leçon à vous faire, il me semble que vous êtes plus âgé que moi... mais vous dites vous-même que votre capitaine vous a manipulé pendant des années. Ne pouvez-vous pas envisager un seul instant qu’il vous ait aussi menti à mon sujet ?
-Et dans ce cas, jeune homme, pourquoi beaucoup de monde vous cherche ?
-J’aimerais bien le savoir ! En tout cas, je peux vous dire une chose, que vous croirez si vous voulez : je ne suis pas un assassin...
Au même instant, un Shinigami fit irruption dans le petit bâtiment qui abritait leurs cachots. Roka sursauta.
-Allons, assez parlé tous les deux ! on vous entend depuis la cour. Hamano, tu n’es pas raisonnable ! Nous allons te changer de cachot !
Le Shinigami se laissa faire. Il savait sans doute qu’il était inutile de lutter. Il suivit l’autre Shinigami derrière une porte du bâtiment. Et Roka ne les vit pas reparaître.
Il ferma les yeux et se laissa tomber sur sa couche, désespéré.
Le matin, on installa Roka et Hamano dans une charrette couverte. Le Shinigami qui lui avait parlé la veille ne lui avait pas menti. Le voyage, au moins, serait plus confortable. Moins insupportable en tout cas. Mais ils étaient toujours attachés, et on leur avait remis des bâillons pour les empêcher de parler.
Escorté par une douzaine de Shinigamis, la charrette se mit en route sans plus tarder. Roka pouvait voir dehors entre les deux battants de la bâche de cuir qui fermait l’arrière de la charrette. Il comprit qu’ils sortaient des bâtiments et qu’ils paraient rapidement vers l’est. Il regarda les bâtiments de pierre s’éloigner et se demanda ce qui les attendait à présent.
On ne lui avait toujours pas adressé la parole. C’est tout juste s’il avait pu croiser le regard de l’un de ses tortionnaires. On lui avait donné un morceau de pain et un peu d’eau en le réveillant, rien de plus. Et il n’avait pas revu le Shinigami Hamano de la nuit.
Mais il était là, à nouveau. Attaché en face de lui. Il lui adressa un regard. L’homme le dévisageait. Roka ignorait si ce qui brillait dans ses yeux était de la rage, de la compassion, ou de la peur. C’était, en tout cas, un regard intense. Il se demanda si le Shinigami savait, lui, où on les emmenait. Ce qu’on allait leur faire. Il aurait aimé pouvoir lui parler plus longuement la veille. Il y avait quelque chose de sincère dans la voix de cet homme déchu. Une rancœur aiguë qui ne trompait pas. Mais Roka n’était pas certain d’avoir pu le convaincre de son innocence à lui.
Il se demanda ce qu’on avait pu dire aux Shinigamis pour qu’ils acceptent de le capturer ainsi. On l’avait passer pour un monstre. Mais comment ? Avec l’histoire de son passé, sans doute... Mais cette histoire seulement ? Cela suffait-il à convaincre des hommes pareils ? Certainement pas.
Roka soupira et ferma les yeux. Secoué par les cahots violents de la charrette, il essaya de ne penser à rien. De vider son esprit pour ne pas se laisser submerger par l’angoisse. Par la peur. Mais il n’y parvint pas.
Les deux prisonniers restèrent ainsi longuement face à face, ballottés sur leurs petites planches de bois, incapables de parler, échangeant de temps en temps des regards inquiets.
Soudain, au milieu de la journée, la charrette s’arrêta. Ce fut une libération pour les deux hommes. Ils étaient assourdis, assommés par le bruit qui régnait à l’intérieur. Et qui ne s’était pas arrêté. Le bruit des roues. Le bruit du bois qui grinçait. Les secousses de la route.
Roka aperçut les Shinigamis se réunir un peu plus loin. Pour manger sans doute. Il entendit le bruit des gamelles. D’un feu qu’on allumait. Et le brouhaha indistinct des conversations.
Un peu plus tard, une silhouette s’approcha de la charrette. Un homme ouvrit la bâche et entra à l’intérieur. C’était un Shinigami un peu plus âgé qu’Hamano, imposant, le visage grave.
Roka vit Hamano écarquiller les yeux. Il en déduisit que ce devait être le capitaine, cet homme que le Shinigami semblait détester et qui l’avait destitué. Gaku Koike.
Celui-ci enleva le bâillon de Roka et s’assit en face de lui, à côté de son ancien bras droit. Il n’adressa même pas un regard à ce dernier.
-Bonjour, prince Roka.
Le Shinas ne répondit pas.
-Je suis le capitaine Gaku Koike.
-Votre nom ne m’intéresse pas. Libérez-moi, je n’ai rien à faire ici, se contenta de répliquer le jeune homme, plein de mépris.
Le Shinigami éclata de rire.
-Mais bien sûr ! s’exclama-t-il ironiquement. J’ai traversé le pays tout entier pour vous retrouver, et maintenant que je vous tiens, je vais vous libérer, puisque vous me le demandez si gentiment !
Roka resta impassible. Il se demanda ce que le capitaine Koike était venu faire. Ils étaient visiblement en route pour une autre destination, et ils n’étaient pas encore arrivés. Pourquoi venait-il lui parler maintenant, pendant que ses hommes déjeunaient ?
-Où m’emmenez-vous ? demanda Roka d’une voix calme.
-Nous nous rendons dans votre monde, au domaine de Lives, jeune homme.
Roka plissa le front. Il avait déjà entendu parler de Lives. Bien sûr. Ils allaient dans le plus grand domaine d’Erèbe ! Pourquoi ?
-Qu’est-ce que Lives a à voir avec moi ?
-Pas grand-chose, je suppose. Mais il y a quelqu’un là-bas qui a très envie de vous voir. Vous savez pourquoi...
-Non, répondit très sincèrement Roka.
Alors, il comprit. Le capitaine Koike ne savait pas non plus. Il ne faisait qu’exécuter des ordres. Mais il ignorait ce qu’on voulait à Roka. Il n’était qu’un pion, lui aussi. Et cela devait le déranger. Gaky Koike voulait en savoir plus. Il voulait comprendre ce que Roka avait de si intéressant hormis son titre princier.
Le jeune homme ne put s’empêcher de sourire. C’était tellement ironique. Ils étaient là, face à face, pleins de mépris l’un pour l’autre, mais ils ne savaient pas pourquoi.
Le capitaine Koike sembla ne pas apprécier ce sourire. Il se leva brusquement et envoya une gifle à Roka.
Le jeune homme eut la tête projetée sur le côté. Sa joue le brûlait, mais il ne pouvait rien faire. Il avait les mains attachées dans le dos. Il se redressa et adressa au Shinigami un regard empli de haine.
-Je n’aime pas qu’on se moque de moi, jeune homme. Je vois que vous êtes intelligent. Vous avez très bien copris ma question. Expliquez-moi ce que je fais là. Dites-moi ce que l’on vous reproche. Après tout, je vous libérerai peut-être si je ne trouve pas votre capture justifiée...
-Capitaine, je n’en sais pas plus que vous. Je ne sais pas ce qu’on me veut, je pensais même que vous pourriez me le dire, vous...
-La dernière fois que quelqu’un a refusé de ma répondre ainsi, c’était à Oryonne. La femme du guérisseur Jinzô qui ne voulait pas me dire où vous étiez. Elle est morte aujourd’hui. Et son silence n’aura servi à rien puisque je vous ai trouvé.
Roka se figea. Non. Le capitaine Koike ne pouvait pas être sérieux. Il mentait. Il voulait l’impressionner. Il ne pouvait pas avoir tué Ponyo, la femme de Jinzô !
Le jeune homme tourna les vers Hamano. Celui-ci ne put soutenir son regard. Il baissa la tête, désolé. Roka comprit que c’était donc vrai. Il pencha la tête en arrière et ferma les yeux.
-Alors, prince Roka. Dites-moi ce que l’on vous reproche...
Le jeune homme resta un instant la tête levée, les yeux clos. Puis il abaissa son regard vers le capitaine Koike. Celui-ci vit qu’il n’y avait plus une seule trace de peur dans les yeux du jeune homme. Il était furieux. Déterminé.
-Capitaine Koike, je n’ai rien à vous dire. Et vous ne pouvez pas me tuer, moi, alors sortez d’ici, cette conversation ne mènera nulle part.
Le Shinigami resta immobile. Puis il frappa du pied sur le plancher de la charrette. Le jeune homme était d’une impertinence incroyable ! Roka savait que le capitaine Gaku ne pouvait rien lui faire. Ses ordres étaient simples. Il devait ramener Roka vivant au domaine de Lives. Et en bonne santé. Roka l’avait deviné, sans doute. Il en profitait.
Gaku Koike se leva, remit à Roka son bâillon et sortit de la charrette sans ajouter un mot. Ce gamin ne perdait rien pour attendre.
A l’approche du crépuscule, Piko Wamura aperçut enfin un Yokai en haut d’un grand rocher.
Le Shinigami s’immobilisa. Il ne l’avait pas vu. Pas entendu, même, peut-être. C’était sa chance. La seule qu’il aurait sans doute. Il ne devait pas la manquer.
Debout au pied du rocher, dans la lumière bleutée de cette nuit finissante, il le regardait sans bouger. Il devait attendre qu’il tourne la tête. Dans une autre direction. Il ne fallait surtout pas faire un geste tant que le Yokai avait le regard tourné de ce côté-ci. Le moindre déplacement attirerait son regard.
Alors, il attendit. Les muscles tendus. Le visage crispé. Les yeux figés sur le Yokai. Prêt à lever zanpakutô.
Mais le Yokai, pour le moment, ne bougeait pas. Il était aussi immobile qu’une statue de pierre, dressée sur son rocher. Que faisait-il ? Peut-être l’avait-il vu, finalement ?
Piko sentait ses membres s’engourdir. Ses bras, ses jambes. Sa nuque lui faisait mal. Il avait besoin de bouger. Mais non. Il devait résister. Attendre encore. Il était un bon Shinigami. Parmi les meilleurs de sa division. Parce qu’il était patient, justement. Parce qu’il avait passé de nombreuses nuits ainsi, immobile, à l’affût.
Soudain, le Yokai tourna la tête, d’un mouvement brusque. Il ne regardait plus dans sa direction. Piko ne perdit pas un seul instant. Il savait que cela ne durerait pas. Le Yokai pouvait tourner encore la tête, tout de suite, instantanément, et le voir bouger.
D’un geste sûr, précis, vif mais contrôlé, il amena son zanpakutô devant son épaule. Son attaque était déjà imprimé dans sa tête. Il l’avait répété tant de fois. Il sauta sur son ennemi. Le Yokai eut juste le temps de tourner la tête. Mais il était trop tard. Il ne put même pas voir le regard du Shinigami. Le visage de sa mort.
A la fin de la journée, les Shinigamis s’arrêtèrent à la lisière d’une forêt et installèrent rapidement leur campement.
Il n’y avait aucune ville alentour, c’était un endroit calme et silencieux où ils ne seraient pas dérangés. Ils étaient encore assez près de la Soul Society et les Shinigamis renégats craignaient sans doute que les Shinigamis des divisions aient découvert leur présence et viennent s’occuper de ce qui ne les regardait pas. Mieux valait ne pas les croiser. Filer vers Lives sans attirer l’attention. La course n’était pas encore finie.
On dressa une tente pour le capitaine Koike, qui disparut à l’intérieur et ne se montra pas de toutes la soirée. Depuis la relève d’Hamano, l’ambiance au sein des hommes était tendue. La capture du prince Roka n’avait sans doute pas calmé tous les esprits. Ils étaient mal à l’aise. Cela se sentait dans leur regard, cela se voyait dans leurs gestes.
Les deux prisonniers eurent tout juste le droit de manger un peu de viande et un peu de pain, puis on leur fit faire un tour dans la campagne avoisinante pour qu’ils se dégourdissent les jambes, avant d’être ramenés à la charrette où ils allaient devoir passer la nuit. On leur lia à nouveau les mains et les pieds, on leur remit leurs bâillons, et on leur fit signe de s’allonger à l’intérieur, l’un à côté de l’autre.
Roka n’en pouvait plus, il était épuisé et découragé. Et surtout, maintenant qu’il n’était plus maître de son destin, maintenant qu’il était tombé entre les mains de l’ennemi, il se demandait à quoi avait servi sa longue fuite à travers les mondes. Les yeux fermés, la tête appuyée sur le plancher de bois, il ne pouvait s’empêcher de penser à Emi Mori. C’était sa fiancée que sa grand-mère avait choisi. Elle faisait partie d’une grande famille noble Shinas. Il la voyait encore, avec ses cheveux couleur blé ondulés, son sourire si simple. Les conversations à voix basse au cœur de la nuit. les moments de partage. Et son regard, son regard surtout.
Il essaya de retenir ses larmes. Il ne fallait pas penser à ça. Il n’était pas responsable. Les responsables étaient ceux qui le cherchaient ainsi, et qui étaient prêts à tout pour le capturer, sans qu’il puisse comprendre pourquoi. Mais si ! Maintenant il commençait à comprendre. Il se doutait, en tout cas. Tout cela tournait autour de son pouvoir, forcément.
Il n’était pas un Shinas comme les autres, il l’avait toujours su, e c’était tout ce qui les intéressait. Ce n’était pas quelque chose qu’il avait fait. Non. Mais qui il était. Voilà ce qui les fascinait. Voilà ce qu’ils voulaient comprendre. Et sans doute espéraient-ils le comprendre en le capturant. Pire, ils espéraient peut-être qu’il se mettrait à leur service ! Eh bien, ils risquaient d’être déçus ! Car il ne se mettrait jamais au service de quiconque. Il ne l’avait jamais fait et ne le ferait jamais.
Non ! Toutes ces morts n’auraient pas été vaines. Parce qu’il continuerait, lui, de résister. Jusqu’au bout. De se battre contre ceux qui pensaient ainsi disposer de lui. Disposer des gens. Disposer de la vie des autres.
Il poussa un profond soupir et essaya de trouver le sommeil. Il était tellement fatigué !
Il tourna lentement la tête sur le côté.
Alors, il faillit pousser un cri d’horreur. Mais le bâillon l’en empêcha. Il eut un geste de recul et se cogna la tête sur l’épaule de son voisin qui se réveilla.
Il y avait deux yeux, là, qui le dévisageaient, juste à côté de lui. Par-dessous la bâche de la charrette.
Roka se redressa, prêt à reculer encore, tellement ces yeux lui faisaient peur. Il fronça les sourcils. Il leva un peu la tête. Un sourire apparut. Une tête rouquine. Une tunique de Shinigami.
Un Shinigami était à côté de la charrette, et l’observait fixement.