L' Âme Maudite
Chapitre 33 : Undertaker, deuxième partie
2173 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 19/10/2026 19:51
Undertaker était assis sur son bureau, une jambe repliée contre lui tandis que l'autre se balançait paresseusement dans le vide.
Sebastian venait de lui raconter sa première rencontre avec Eloa. Ou, du moins, ce qu'il avait jugé utile d'en raconter.
Le croque-mort l'avait écouté sans l'interrompre, le menton posé contre ses doigts. À plusieurs reprises, un petit rire avait agité ses épaules, sans que Sebastian puisse déterminer ce qui, précisément, l'amusait.
Lorsqu'il eut terminé, Undertaker resta silencieux quelques secondes.
— Hm...
Il inclina légèrement la tête.
— J'ai une dernière question. Dis-moi, monsieur le majordome...
Sebastian attendit.
— À l'époque où tu trouvais l'âme de Jade si... irrésistible, étais-tu réellement certain d'avoir faim ?
Les yeux bordeaux de Sebastian se rétrécirent légèrement.
Undertaker poursuivit :
— Ou est-ce que tu ressentais quelque chose d'un peu... différent ?
Undertaker ne poursuivit pas.
Sa jambe continua de se balancer paresseusement dans le vide.
Il attendait.
Une seconde passa. Puis une autre.
Le visage de Sebastian ne changea presque pas.
Presque.
— Goodness...
Un sourire froid étira ses lèvres.
— Vous ne suggérez tout de même pas que j'éprouvais des sentiments pour elle ?
Undertaker cessa de balancer sa jambe.
Un silence passa.
Puis son sourire s'élargit.
— ...
Sebastian fronça légèrement les sourcils.
Les épaules d'Undertaker commencèrent à trembler.
— Hih...
Il porta une main à sa bouche.
— Hihihi...
Undertaker se plia en deux, une main agrippée au bord du bureau.
— Hihihihihi !
Sebastian le regarda sans amusement.
— Notre accord prévoyait que vous répondiez à mes questions.
Undertaker tenta de relever la tête.
— Attends... Hih...
Il inspira.
Un regard vers Sebastian suffit à faire repartir son rire.
Cette fois, il glissa presque du bord du bureau et dut poser un pied au sol pour ne pas tomber.
— Hihihihi !
Sebastian attendit, son expression devenant progressivement plus froide.
Undertaker finit par reprendre suffisamment son souffle pour parler.
— Je n'ai jamais parlé de sentiments.
Undertaker eut encore un rire étouffé.
— Pas une seule fois.
Il essuya du bout d'un doigt une larme au coin de son œil, toujours caché derrière sa frange. Le silence de Sebastian sembla presque le faire repartir.
— Hih... Ah...
Il se redressa enfin.
Son sourire demeurait immense, mais quelque chose avait changé derrière son amusement.
Il observait maintenant Sebastian avec beaucoup plus d'attention.
— Voilà qui est intéressant.
— Vous vous méprenez.
— Peut-être.
Il inclina légèrement la tête.
— Mais c'est toi qui as pensé à ça, pas moi.
— Je vous déconseille d'en tirer des conclusions absurdes.
Undertaker sembla trouver l'avertissement tout aussi divertissant. Puis, avec une facilité déconcertante, il revint à la conversation.
— Enfin... ce n'était pas ce que je voulais dire.
Il plongea une main dans le bocal posé près de lui et en sortit un biscuit en forme d'os.
— Mon hypothèse est beaucoup moins romantique.
— J'en suis ravi.
— J'imagine que, pour vouloir conclure un pacte, l'âme de Jade t'avait paru exceptionnelle.
Une pointe de dédain passa dans le regard de Sebastian.
— Jusqu'à ce que je la dévore.
— Et que tu découvres qu'elle était parfaitement ordinaire.
Le regard de Sebastian se durcit.
Undertaker sourit.
— Voilà le problème.
Il brisa le biscuit entre ses doigts et en garda un morceau dans chaque main.
— Ce que tu percevais n'était pas seulement Jade.
Sebastian fixa les deux fragments.
— Eloa.
— Exactement.
Undertaker leva l'une de ses mains.
— Les anges ont une particularité assez amusante. Ils ne viennent pas seuls au monde.
Il leva l'autre.
— Ils apparaissent par deux.
Sebastian ne dit rien.
— Deux êtres distincts. Deux consciences qui peuvent passer des siècles chacun de leur côté sans jamais se revoir.
Undertaker rapprocha lentement les deux morceaux de biscuit.
— Chacun apprend, accumule ses propres souvenirs, ses propres connaissances, sa propre puissance.
Les bords brisés se touchèrent.
— Puis, lorsqu'ils sont prêts, ils peuvent choisir de fusionner.
Sebastian observa le biscuit reconstitué entre ses doigts.
— Fusionner ?
— Pour ne former qu'un seul être. Pas l'un qui absorbe l'autre. Pas une âme qui en dévore une seconde.
Son sourire se fit légèrement moqueur.
— Je sais que cette nuance doit être difficile à concevoir pour un démon.
Sebastian ignora la remarque.
Undertaker poursuivit :
— Les deux consciences se réunissent. Leurs souvenirs, leurs expériences, leurs connaissances... tout devient commun. Et naturellement, leur puissance également.
Il contempla les deux morceaux.
— Deux lanternes cinématiques qui cesseraient de projeter deux films différents pour n'en produire plus qu'un seul.
Sebastian eut une légère moue.
— Répugnant.
— Hih... Je me doutais que ça te plairait.
Undertaker mangea l'un des morceaux.
— Rassure-toi. Tu ne peux pas fusionner avec elle.
— Je n'en avais pas l'intention.
— Mais cela ne signifie pas que ta nature ne puisse pas réagir à quelque chose qu'elle est incapable d'obtenir.
Sebastian releva légèrement le menton.
— Expliquez-vous.
Undertaker prit quelques secondes avant de répondre.
— Je soupçonne que ce qui t'attirait n'était pas seulement la qualité de son âme.
Il regarda le morceau de biscuit restant entre ses doigts.
— Eloa est incomplète.
Son ton était toujours léger, mais Sebastian ne le quittait plus des yeux.
— Elle existe depuis des millénaires comme la moitié de quelque chose qui n'a jamais pu être achevé. Et toi...
Undertaker inclina la tête.
— Eh bien, tu descends d'un être qui a quelques raisons très personnelles de connaître ce manque.
Le silence tomba.
Sebastian ne bougea plus.
— Mon créateur ?
Undertaker sourit.
Il ne répondit pas.
Sebastian fixa le morceau de biscuit restant, puis le visage à demi dissimulé du croque-mort.
Une idée venait de prendre forme.
Elle semblait d'abord absurde.
Puis plusieurs détails s'assemblèrent brusquement.
Une âme angélique incomplète.
Une fusion qui n'avait jamais eu lieu.
L'intérêt anormal qu'elle avait provoqué chez lui.
Son regard changea.
— Eloa...
Undertaker attendit.
Les pupilles de Sebastian se rétrécirent.
— Eloa est l'autre moitié de Lucifer.
Le sourire d'Undertaker s'étira lentement.
— Hih...
Il porta le dernier morceau de biscuit à ses lèvres.
— Fascinant, n'est-ce pas ?
---
Kristen fit tourner les lunettes entre ses doigts.
La monture était étrange, plus complexe que celles qu'elle avait l'habitude de voir. Elle les approcha de ses yeux.
À travers les verres, William devint une silhouette indistincte.
— Rendez-moi ça, Kristen !
"Je ne suis pas Kristen."
Elle abaissa légèrement les lunettes.
— Elles sont bizarres. Je n'en ai jamais vu des comme ça.
La pièce disparut.
Le froid la saisit.
Elle se tenait désormais debout sur le rebord d'un pont, au milieu de la nuit. Sous ses pieds s'ouvrait un vide noir. Le vent fouettait ses cheveux châtains et faisait battre ses vêtements contre son corps.
Une voix retentit derrière elle.
— Ne fais pas ça !
Le vent emporta les mots.
Puis tout changea de nouveau.
Des murs immenses s'élevèrent autour d'elle.
Une église.
Son regard se posa sur les restes d'une peinture brûlée accrochée au mur.
Des pas résonnèrent derrière elle.
Un homme en habit de majordome se penchait à son oreille.
— Vous êtes sûre de ce que vous faites, dame Blodweell ?
Sa voix était basse, légèrement amusée.
— Me faire entrer dans une église... moi, le démon ?
"Je ne suis pas dame Blodweell."
"Je suis..."
Le sol se couvrit de blanc.
La pierre disparut sous la neige.
Lorsqu'elle releva les yeux, il n'y avait plus ni murs ni plafond. Seulement une étendue blanche sous un ciel nocturne.
Une silhouette avançait vers elle.
— Eloa.
Elle se figea.
— Te voilà enfin. J'en avais assez de t'attendre.
"Eloa."
Le nom résonna en elle avec une évidence presque douloureuse.
"Je suis Eloa."
L'homme se rapprocha.
Ses cheveux blonds semblaient retenir la lumière des étoiles. Son visage était d'une beauté presque irréelle.
À mesure qu'il approchait, un sourire éclaira ses traits.
— Raconte-moi.
Il saisit ses mains.
— Raconte-moi tout ce que tu as vu sur Terre. Je veux tout savoir.
---
Héloïse ouvrit les yeux.
Pendant quelques secondes, elle resta immobile.
Le rêve persistait encore par fragments.
La neige.
Les cheveux d'or.
Ce nom.
Eloa.
Elle tenta de lever le bras droit.
Une douleur vive lui arracha une grimace.
Héloïse abandonna le mouvement et attendit quelques secondes avant de se redresser plus prudemment.
La chambre d'amis était silencieuse.
Elle repoussa les couvertures, posa les pieds sur le sol, rejoignit la penderie et s'arrêta devant le miroir fixé à sa porte.
D'une main, elle écarta légèrement sa robe de chambre et souleva le bord du bandage.
Trois entailles traversaient son biceps.
La première n'était guère plus qu'une coupure. Les deux autres avaient été refermées avec soin.
Elle remit le bandage en place, puis releva les yeux vers le miroir.
Elle y retrouva des cheveux noirs, des yeux gris. Les traits de Jade.
Héloïse resta immobile quelques secondes.
Elle s'était habituée à ce reflet. À le retrouver sur les vitres, parfois à la surface de l'eau. Pourtant, ce matin-là, elle eut l'impression de le voir autrement.
Elle s'approcha légèrement.
Ses cheveux défaits encadraient le visage que Joker avait regardé. Qu'il avait embrassé en croyant retrouver Jade.
Héloïse posa lentement une main contre le miroir.
La voix de Sebastian lui revint.
"Vous êtes bien consciente qu'il ne vous aimait même pas, n'est-ce pas ?"
Sa gorge se serra.
"Il aimait Jade."
Elle détourna légèrement les yeux.
Elle le savait.
Joker avait regardé ce visage et cru retrouver quelqu'un qu'il avait perdu. Et elle l'avait laissé faire.
Elle s'était même convaincue qu'elle le faisait pour lui : qu'elle pouvait lui donner enfin ce que Jade n'avait jamais voulu lui offrir.
La main d'Héloïse glissa le long du miroir.
Sebastian avait également raison sur autre chose.
Elle s'était jetée devant une Death Scythe. Elle avait risqué de retourner dans cette prison où les Faucheurs l'avaient maintenue pendant des siècles.
Pour Joker.
Un homme qui venait de mourir en la haïssant.
Pendant quelques secondes, elle ne ressentit plus que du manque et de la honte. Et cette certitude insupportable qu'elle ne pourrait plus jamais lui expliquer quoi que ce soit.
Héloïse ferma les yeux.
La douleur ne disparut pas.
Puis un nom lui revint.
Eloa.
Héloïse rouvrit les yeux.
Les Faucheurs savaient qui elle était.
Ils l'avaient enfermée dans des vies qui n'étaient pas les siennes, déplacée d'un corps à l'autre, jusqu'à effacer le souvenir même de sa propre identité.
Sa main se crispa contre le miroir.
La colère vint alors.
Pas assez forte pour faire disparaître la douleur.
Mais assez pour lui donner enfin une direction.
Quelque part existaient les réponses qu'on lui refusait depuis des siècles.
Elle les trouverait.
---
L'aube commençait à éclaircir le ciel lorsque William et Grell atteignirent la rue.
La pluie avait cessé, laissant les pavés brillants.
Depuis le toit d'un bâtiment voisin, ils observaient la boutique située de l'autre côté de la rue.
William ajusta ses lunettes.
— Si les informations du dossier sont exactes, nous avons affaire à un ancien Faucheur ayant quitté l'Organisation sans autorisation.
Grell contempla l'enseigne.
— Et à un croque-mort qui sert des biscuits en forme d'os.
William tourna légèrement la tête.
— Ce détail n'est pas pertinent.
— Tu ne les as pas goûtés.
William l'ignora.
Son coupe-branche reposait contre son épaule.
— Nous ignorons ses capacités actuelles, ses intentions et les raisons exactes de son départ. Il serait donc préférable d'établir une procédure avant d'entrer.
Un rugissement mécanique éclata à côté de lui.
William ferma les yeux.
— Sutcliff.
Grell avait déjà lancé sa tronçonneuse. Elle bondit du toit.
— Sutcliff !
La lame rouge traversa la porte de la boutique dans une pluie d'éclats de bois.
— Undertakeeer ! On vient te poser deux ou trois petites questions !
William resta une seconde immobile, puis il soupira, avant de descendre à son tour.
Lorsqu'il entra dans la boutique, Grell se tenait déjà au milieu des débris, Death Scythe à la main.
Undertaker se trouvait derrière son comptoir.
Deux tasses étaient posées devant lui.
Il ne semblait ni surpris ni particulièrement contrarié par l'état de sa porte.
Son sourire s'élargit.
— Hih...
Grell resserra les doigts autour de sa tronçonneuse.
Undertaker prit tranquillement l'une des tasses.
— Quelle entrée.
Son regard passa de Grell à William.
— Et moi qui me demandais combien de temps vous alliez rester sur ce toit.
William se figea imperceptiblement.
Grell leva les yeux.
— Tu savais qu'on était là ?
— Hihihihi...
Undertaker porta la tasse à ses lèvres.
— Le thé est encore chaud.
Il désigna de la main une assiette posée sur le comptoir.
— Et les biscuits viennent de sortir.