L' Âme Maudite

Chapitre 32 : Undertaker, première partie

1529 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 16/10/2026 19:21

24 mars 1889


La pluie battait les pavés lorsque Sebastian atteignit la boutique.


Son long manteau noir ruisselait sous l'averse, épousant sa haute silhouette à chacun de ses pas. Quelques mèches sombres, alourdies par l'humidité, retombaient sur son front et accentuaient encore la beauté froide de son visage.


L'enseigne mauve se détachait dans la grisaille, surmontée d'un unique mot peint en grandes lettres :


"UNDERTAKER"


Sebastian poussa la porte.

La clochette tinta au-dessus de sa tête.


Personne ne vint l'accueillir.

Il parcourut la pièce du regard.


Des cercueils occupaient une bonne partie de l'espace disponible. Des bougies brûlaient entre des bocaux, des crânes et divers objets dont l'utilité n'était pas toujours évidente. Une odeur de cire, de poussière et de bois humide flottait dans l'air.

Sebastian fit quelques pas.


Son attention fut attirée par un cercueil légèrement entrouvert.

Il s'en approcha.


Une femme y reposait.

Ses longs cheveux indigo encadraient un visage extrêmement pâle. Une robe sombre et élégante épousait sa silhouette, rehaussée de quelques bijoux d'argent. Un voile noir avait été posé sur ses yeux.


Sebastian l'observa un instant.

Le corps ne présentait aucune trace visible de décomposition.


— Jolie, n'est-ce pas ?


Sebastian tourna légèrement la tête.

Undertaker était apparu derrière lui sans qu'aucun bruit de pas ne l'annonce.

Sa haute silhouette noire se confondait presque avec l'obscurité de la boutique. De longs cheveux argentés s'échappaient de son chapeau et sa frange tombait si bas qu'elle dissimulait entièrement ses yeux.


Un large sourire découvrit ses dents.


— On dirait presque qu'elle dort.


Un petit rire lui échappa.


— Hih...


Il se pencha sur le cercueil et passa un bras derrière les épaules de la défunte.

Sebastian le regarda la redresser.


La tête de la femme bascula contre son épaule avec une souplesse assez inhabituelle pour un cadavre.

Undertaker prit délicatement son poignet et lui fit lever la main.


— Un peu de thé, peut-être ?


Il fit osciller le bras du cadavre comme si celle-ci lui proposait elle-même une tasse.

Son rire enfla.

Sebastian considéra la scène sans amusement.


— Je crains que les dépouilles humaines ne présentent que peu d'intérêt à mes yeux.


— Oh ?


Undertaker inclina la tête.

Sebastian regarda la femme. Il poursuivit :


— Une fois l'âme disparue, il ne reste qu'une enveloppe.


Le sourire d'Undertaker s'élargit.


— Hih... Bien sûr.


Il laissa retomber doucement la main de la morte.


— Toi, c'est plutôt ce qu'il y avait à l'intérieur qui t'intéresse.


Les yeux bordeaux de Sebastian revinrent lentement vers lui.

Undertaker rit de plus belle, puis recoucha la femme dans son cercueil avec une précaution qui contrastait curieusement avec la plaisanterie précédente.

Il arrangea même une mèche de cheveux contre son épaule avant de rabattre le couvercle.


— Les âmes sont précieuses, c'est vrai.


Il tapota deux fois le bois.

Puis il se tourna vers Sebastian.


— Alors ? Qu'est-ce qui amène monsieur le majordome dans mon humble boutique ?


— J'ai une question à vous poser.


Undertaker joignit ses mains devant lui.


— Une seule ? Voilà qui est raisonnable. La reine a-t-elle confié une nouvelle mission au petit comte ?


Son sourire s'élargit.


— Faites-le venir la prochaine fois. Ce garçon sait toujours comment égayer mes journées.


— Non, je suis là de ma propre initiative.


Undertaker s'immobilisa.

Puis sa tête pencha légèrement sur le côté.


— Oh ?


L'intérêt dans sa voix était devenu plus net.


— Voilà qui est encore plus amusant.


Sebastian ne releva pas.


— Une jeune femme séjourne actuellement au manoir. Je souhaite obtenir certaines informations à son sujet.


— Et monsieur le majordome mène sa petite enquête tout seul...


Undertaker porta les doigts à ses lèvres.


— Hih... Comme c'est consciencieux.


— Elle se nomme Héloïse Wayte. Mais vous la connaissez peut-être sous un autre nom.


Cette fois, Sebastian observa attentivement son interlocuteur.


— Celui d'Eloa.


Le rire cessa.

Ce ne fut qu'une seconde.

Le sourire d'Undertaker resta pourtant exactement à la même place.

Puis :


— Eloa...


Il laissa traîner le nom, comme s'il en éprouvait la sonorité.


— Voilà un nom qu'on n'entend pas tous les jours.


— Vous le connaissez.


— Ai-je dit cela ?


Undertaker se détourna tranquillement et se dirigea vers son comptoir.


— Vous avez cessé de rire.


Il s'arrêta.

Puis ses épaules commencèrent à trembler.

Un rire étouffé lui échappa.


— Hih... Ah, monsieur le majordome... Vous observez vraiment tout.


Sebastian le suivit du regard.


— Je ne pensais d'ailleurs pas nécessairement à une rencontre ayant eu lieu dans cette boutique.


Undertaker se retourna.


— Non ?


— Je pensais à une époque plus ancienne.


Le silence revint.


— Lorsque vous apparteniez encore à l'Organisation des Faucheurs, par exemple.


Un sourire immense fendit le visage du croque-mort.


— Hihihihi...


Il porta une main devant sa bouche.


— Voilà donc où vous vouliez en venir.


Undertaker se détourna de nouveau et fouilla derrière son comptoir.

Lorsqu'il se redressa, il tenait un bocal.

Il l'ouvrit et en sortit un biscuit en forme d'os.


— Quel dommage...


Il mordit dedans.


— J'espérais que ma petite retraite passerait davantage inaperçue.


— J'en conclus que mon hypothèse est exacte.


— Conclus ce que tu veux.


Le ton avait été presque joyeux.

Undertaker lui tendit le bocal.

Sebastian regarda son contenu.


— Non, merci.


— Vraiment ? Ils ne sont pas si vieux.


Sebastian lui adressa un regard.

Undertaker éclata de rire.


— Hihihihi ! Ce visage !


Il reposa le bocal.


— Très bien. Eloa...


Son rire diminua peu à peu.


— Oui. Ce nom me dit quelque chose.


Sebastian attendit.

Undertaker attendit également.

Quelques secondes passèrent.


— Et ?


— Et quoi ?


— Vous comptiez manifestement poursuivre.


— Ah...


Undertaker sourit.


— Peut-être.


Son sourire s'élargit.


— Mais si tu veux des informations, il va bien falloir m'offrir quelque chose en échange.


Il s'assit sur le bord du comptoir, une jambe se balançant négligemment dans le vide.

Sebastian retint un soupir.

Il savait parfaitement ce qu'Undertaker attendait d'ordinaire en échange de ses informations.

Restait à trouver de quoi le faire rire.


Avant qu'il n'ait le temps d'envisager quoi que ce soit, le croque-mort reprit :


— Aujourd'hui...


Son sourire s'élargit.


— J'ai envie de changer les règles.


Il se pencha légèrement vers lui. Sebastian attendit.


— Je répondrai à tes questions.


Une pause.


— Si tu réponds aux miennes.


Cette fois, ce fut Sebastian qui demeura silencieux.

Undertaker glissa un nouveau biscuit entre ses dents.


— Hih... Alors ?

 

---

 

La bibliothèque de l'Organisation des Faucheurs était presque vide.


William T. Spears se tenait derrière le bureau d'accueil, un registre ouvert devant lui.


À quelques mètres, Grell occupait l'autre extrémité du comptoir, entourée de plusieurs volumes qu'elle avait sortis des rayonnages.

136649.


William avait relu le numéro suffisamment de fois pour ne plus avoir besoin de regarder la page.


Une machine que quinze employés du bureau médico-légal n'avaient toujours pas réussi à reproduire en vingt années de recherches.

Et, plus irritant encore, aucune explication satisfaisante concernant le départ de son concepteur.

William tourna une page.


Un soupir particulièrement sonore retentit à l'autre bout du bureau.


— Attends une minute.


William leva les yeux.

Grell avait rapproché un énorme registre de son visage.


— Cheveux très longs...


Elle suivit les lignes du doigt.


— Argentés. Vêtements noirs...


Son doigt descendit encore.


— Et il travaillait dans un endroit lugubre, entouré d'ossements.


Un sourire commença à apparaître sur son visage.


— Oh.


William referma son propre registre.


— Sutcliff ?


Grell releva brusquement la tête.


— Je crois que je le connais !


Elle bondit de sa chaise.


— Enfin, pas connaître connaître, mais je l'ai déjà vu !


William s'approcha.


— Où ?


— Dans une boutique de pompes funèbres.


Elle posa un doigt sur la description.


— Même cheveux, même allure sinistre... Et complètement dérangé.


Grell contourna le bureau.


— J'y suis allée lorsque j'étais au service de Madame Red. Sa frange cachait tellement son visage que je n'ai jamais vu ses yeux.


William resta silencieux quelques secondes.

Puis :


— Où se trouve cette boutique ? Nous devons nous y rendre immédiatement.


Grell eut un sourire satisfait.


— Oh ? Notre petit bibliothécaire modèle envisage d'abandonner son poste ?


William jeta un regard vers l'horloge.


— L'affaire Eloa est prioritaire.


— Nous sommes censés rester ici jusqu'à huit heures.


— J'en suis parfaitement conscient.


— Will...


Grell posa une main théâtrale contre sa poitrine.


— Je suis choquée.


William l'ignora et sortit une feuille.


— J'informerai l'Administration générale que nous quittons temporairement notre affectation pour les besoins de l'enquête.


Il commença à écrire.

Grell se pencha par-dessus son épaule.

William termina son message avec application.


Quelques instants plus tard, un pigeon vint se poser sur le rebord de la fenêtre. Il fixa le billet à sa patte et le laissa repartir.

Puis il remit soigneusement son stylo dans sa poche.


— Prenez votre Death Scythe. Nous partons.


Le sourire de Grell s'élargit aussitôt.


— Oh, Will...


Elle porta une main à sa joue.


— J'adore quand tu me donnes des ordres comme ça.


William se dirigeait déjà vers la sortie.

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