Batman
Chapitre 2 : Le Dernier Adieu
6198 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 28/10/2026 00:58
Quatre jours s’étaient écoulés depuis l’assassinat de Thomas et Martha Wayne. Quatre jours durant lesquels Gotham City avait semblé retenir son souffle. La nouvelle de leur mort avait fait la une de tous les journaux. Les chaines de télévision diffusaient continuellement des images du couple, revenant sur leur fortune, leur influence et les nombreuses œuvres caritatives auxquelles ils avaient consacré une grande partie de leur existence. Devant le Monarch Theatre, des centaines de citoyens avaient déposé des fleurs, des bougies et des photographies. D’autres s’étaient rendus jusqu’à Crime Alley, où les dernières traces du drame avait été effacées par les services municipaux. La ville pleurait deux de ses plus illustres bienfaiteurs.
Mais derrière les murs du manoir Wayne, le chagrin prenait une forme infiniment plus silencieuse. Depuis cette terrible nuit, Bruce n’avait pas prononcé un seul mot. Il mangeait à peine, dormait très peu et passait de longues heures assis devant la fenêtre de sa chambre, le regard perdu dans les jardins de la propriété. Alfred avait tenté de lui parler à plusieurs reprises, sans jamais obtenir de réponse. Les médecins qui l’avaient examiné attribuaient son mutisme au traumatisme provoqué par les événements. Ils avaient recommandé du repos, de la patience et, surtout, de ne pas le contraindre à raconter ce qu’il avait vu. Alfred avait suivi leurs recommandations. Il était simplement resté auprès de lui.
Ce matin-là, une pluie fine tombait sur Gotham City. Dans sa chambre, Bruce se tenait immobile devant un grand miroir, vêtu d’un costume noir spécialement ajusté pour lui. Une chemise blanche dépassait légèrement de son veston, tandis qu’une petite cravate sombre reposait contre sa poitrine. Alfred se trouvait derrière lui, occupé à redresser délicatement le col de sa chemise.
- Voilà, monsieur. C’est beaucoup mieux.
Le vieil homme recula légèrement pour examiner son travail. Bruce ne bougea pas. Ses yeux étaient fixés sur son propre reflet. Son visage avait considérablement changé en quelques jours. Les joues autrefois rosées étaient devenues pâles. De légères ombres s’étaient formées sous ses yeux et ses lèvres demeuraient obstinément closes. Alfred tenta un sourire.
- Votre père aurait certainement trouvé que vous aviez fière allure.
À ces mots, Bruce baissa lentement la tête. Le sourire d’Alfred disparut.
- Pardonnez-moi, maitre Bruce. Je ne voulais pas…
Il s’interrompit. Que pouvait-il dire? Depuis quatre jours, il cherchait désespérément les mots capables d’apaiser la souffrance de cet enfant. Mais chaque phrase lui semblait dérisoire. Chaque tentative de réconfort lui rappelait l’ampleur de ce qui venait de lui être arraché. Alfred s’agenouilla devant lui.
- Je sais que cette journée sera difficile, monsieur.
Il posa doucement ses mains sur ses épaules.
- Il y aura beaucoup de monde. Des personnes que vous connaissez, d’autres que vous n’avez jamais rencontrées. Certaines voudront probablement vous parler. Mais vous n’êtes pas obligé de répondre à personne. Est-ce que vous comprenez?
Bruce acquiesça faiblement.
- Très bien.
Alfred lui adressa un sourire empreint de tristesse.
- Et je serai avec vous. Du début jusqu’à la fin.
Cette fois, Bruce releva les yeux vers lui. Pendant quelques secondes, ils se regardèrent en silence. Puis, le garçon tendit timidement la main. Alfred la prit sans hésiter.
- Venez, monsieur. La voiture nous attend.
L’église Saint-Swithun se dressait au cœur de l’un des quartiers les plus anciens de Gotham City. Ses deux imposantes tours gothiques dominaient les immeubles environnants, tandis que d’immenses vitraux colorés ornaient ses façades de pierre. Les cloches sonnaient lentement depuis le début de la matinée, leur glas funèbre résonnant dans les rues humides. Devant l’édifice, une foule considérable s’était rassemblée. Des dizaines de véhicules de luxe bordaient les trottoirs. Plusieurs limousines étaient stationnées devant l’entrée principale, où des policiers en uniforme supervisaient la circulation. Des agents de sécurité privés avaient également été déployés afin de protéger les invités et d’empêcher les journalistes de pénétrer dans l’église.
Car les funérailles de Thomas et Martha Wayne réunissaient une grande partie de l’élite de Gotham. Des dirigeants d’entreprises, des magistrats, des élus municipaux, des médecins réputés et de riches philanthropes avaient fait le déplacement pour rendre hommage au couple disparu. Les représentants des principales fondations caritatives de la ville étaient également présents, tout comme plusieurs cadres importants de Wayne Enterprises.
Mais parmi les invités figuraient aussi des hommes dont la réputation était nettement moins irréprochable. Carmine Falcone, notamment, venait d’arriver dans une longue limousine noire. Âgé d’une quarantaine d’année, le puissant homme d’affaire portait un élégant costume sombre, parfaitement ajusté à sa silhouette. Ses cheveux noirs, soigneusement coiffés vers l’arrière, commençaient à grisonner légèrement au niveau des tempes. Son visage affichait une expression grave, presque solennelle. Deux hommes l’accompagnaient. Le premier, imposant et solidement bâti, demeurait constamment à quelques pas derrière lui. Il s’agissait de Milos Grapa, son garde du corps personnel. Le second était un collaborateur chargé de ses affaires. Carmine Falcone était officiellement connu comme un investisseur influent, propriétaire de plusieurs entreprises et établissements commerciaux. Mais dans les quartiers les plus pauvres de Gotham, son nom était prononcé avec un mélange de respect et de crainte. De nombreuses rumeurs l’associaient au crime organisé. Aucune n’avait cependant permis de le faire condamner. Falcone observa la façade de l’église pendant quelques instants.
- Une bien triste journée, murmura-t-il.
Milos demeura silencieux.
- Thomas Wayne était un homme remarquable. Gotham ne sera plus la même sans lui.
Le garde du corps hocha légèrement la tête.
- Certainement, monsieur Falcone.
Carmine rajusta les manches de son veston.
- Allons lui rendre hommage.
Il gravit lentement les marches de l’église, saluant au passage plusieurs personnalités qui s’empressèrent de lui serra la main. Quelques minutes plus tard, une autre limousine s’immobilisa devant l’entrée. Alfred Pennyworth en descendit le premier. Il contourna le véhicule et ouvrit la portière arrière. Bruce apparut. Le petit garçon posa prudemment les pieds sur le trottoir, puis leva les yeux vers l’immense édifice. Le bruit des conversations diminua presque immédiatement. Plusieurs invités se tournèrent vers lui. Des murmures parcoururent la foule.
- C’est le fils des Wayne…
- Mon Dieu, il est si jeune…
- Le pauvre enfant…
Bruce se raidit. Il sentit des dizaines de regards peser sur lui. Certains exprimaient de la compassion. D’autres de la curiosité. Quelques personnes essuyaient déjà leurs larmes. Mais Bruce ne voulait voir personne. Il voulait simplement que tout cela disparaisse. Alfred remarqua son malaise et se pencha vers lui.
- Regardez-moi, monsieur.
Bruce tourna légèrement la tête.
- Ne faites pas attention à eux. Restez près de moi.
Il lui tendit la main. Bruce la saisit immédiatement. Ensemble, ils gravirent les marches.
L’intérieur de l’église était baigné d’une lumière douce, filtrée par les immenses vitraux. Des centaines de bougies avaient été disposées le long de la nef, et de magnifiques arrangements floraux entouraient l’autel. Le parfum des roses blanches se mêlait à celui de l’encens. Au centre de l’édifice reposaient deux cercueils. Ils étaient placés côte à côte. Le premier, en acajou sombre, appartenait à Thomas Wayne. Le second, légèrement plus petit, était celui de Martha. Tous deux étaient fermés. Derrière eux se trouvait deux portraits encadrés. Sur le premier, Thomas apparaissait vêtu d’un costume élégant, un sourire chaleureux illuminant son visage. Sur le second, Martha portait une robe de soirée bleu foncé. Ses cheveux bruns encadraient délicatement son visage, et ses yeux semblaient regarder directement les personnes réunies devant elle. Bruce s’immobilisa. Ses doigts se resserrèrent autour de ceux d’Alfred. Le vieil homme suivit son regard.
- Ce sont eux, monsieur, murmura-t-il.
Bruce contempla les cercueils. Il ne les avait pas revus depuis Crime Alley. Pendant les quatre derniers jours, une partie de lui avait continué d’espérer que tout cela n’était qu’un cauchemar. Qu’il finirait par se réveiller dans sa chambre, entendre les pas de sa mère dans le couloir ou découvrir son père installé dans le grand salon, occupé à lire le journal. Mais les deux cercueils étaient bien réels et ses parents se trouvaient à l’intérieur. Alfred sentit la main de Bruce trembler. Il s’agenouilla près de lui.
- Voulez-vous vous approcher?
Le garçon ne répondit pas. Il fixa longuement les deux cercueils puis acquiesça. Alfred l’accompagna jusqu’à l’autel. Leurs pas résonnaient doucement sur le sol de marbre. Lorsqu’ils arrivèrent devant les cercueils, Bruce leva les yeux vers celui de son père. Il tendit lentement la main. Ses doigts effleurèrent le bois poli. Il resta ainsi plusieurs secondes puis il se tourna vers celui de sa mère. Une petite rose blanche avait été déposée sur le couvercle. Bruce la contempla. Il se souvenait que Martha aimait particulièrement les roses blanches. Chaque printemps, elle demandait aux jardiniers du manoir d’en planter de nouvelles autour de la terrasse. Parfois, elle l’emmenait avec elle pour les arroser. Il se souvenait de son sourire, de sa voix, de ses mains qui arrangeaient délicatement les fleurs et soudain, ses yeux se remplirent de larmes. Il baissa la tête. Une première larme tomba sur le bois sombre. Puis, une autre. Alfred posa doucement une main sur son épaule. Il ne dit rien. Il n’y avait rien à dire.
La cérémonie commença peu après onze heures. L’église était désormais remplie. Les invités occupaient presque tous les bancs disponibles tandis que plusieurs personnes demeuraient debout à l’arrière de la nef. Bruce était assis au premier rang, Alfred à ses côtés. Le garçon gardait les mains posées sur ses genoux. Son regard ne quittait presque jamais les deux cercueils. Le prêtre, un homme âgé aux cheveux argentés, s’avança lentement jusqu’au pupitre.
- Mes frères et mes sœurs, nous sommes réunis aujourd’hui pour rendre un dernier hommage à deux êtres dont la générosité, la compassion et l’humanité ont profondément marqué notre ville.
Il marqua une pause.
- Thomas et Martha Wayne n’étaient pas simplement des personnalités respectées. Ils étaient un exemple de ce que la richesse et l’influence peuvent accomplir lorsqu’elles sont mises au service des autres.
Plusieurs personnes baissèrent la tête.
- Thomas Wayne consacrait son existence à soigner ceux qui souffraient. Il croyait profondément que chaque être humain, quelle que soit sa condition, méritait d’être traité avec dignité.
Le prêtre tourna légèrement la tête vers le cercueil de Martha.
- Quant à Martha, elle était une femme d’une bonté exceptionnelle. Elle travaillait sans relâche pour offrir de meilleures perspectives aux enfants défavorisés de Gotham.
Bruce écoutait sans bouger. Il avait déjà entendu ces paroles. Depuis quatre jours, les journaux, les présentateurs de télévision et les invités venus au manoir répétaient constamment à quel point ses parents avaient été généreux. Mais pour lui, Thomas Wayne n’était pas seulement un médecin. C’était l’homme qui lui avait appris à faire du vélo. Celui qui lui lisait des histoires le soir. Celui qui l’avait emmené voir Le Masque de Zorro. Et Martha n’était pas simplement une philanthrope. C’était sa maman. Celle qui venait l’embrasser avant qu’il s’endorme. Celle qui lui préparait parfois son déjeuner malgré la présence de plusieurs domestiques. Celle qui lui avait promis qu’ils retourneraient bientôt au cinéma.
Bruce sentit sa gorge se serrer. Il baissa les yeux vers ses chaussures. Le prêtre poursuivit son hommage pendant plusieurs minutes. Puis, il invita un représentant de Wayne Enterprises à prendre la parole. Lucius Fox se leva dans les premiers rangs. Plus jeune que l’homme qu’il deviendrait plus tard, Lucius portait un costume gris froncé et des lunettes à monture fine. Il travaillait depuis plusieurs années au sein de l’entreprise et avait développé une profonde admiration pour Thomas Wayne. Il s’avança lentement jusqu’au pupitre. Pendant quelques instants, il observa l’assistance. Puis, son regard se posa sur les deux cercueils.
- J’ai eu l’honneur de travailler avec Thomas Wayne pendant plusieurs années, commença-t-il d’une voix grave.
Il inspira profondément.
- Beaucoup d’entre vous connaissaient Thomas comme un homme d’affaires brillant. D’autres se souviendront surtout du médecin, du philanthrope ou du citoyen engagé qu’il était.
Lucius esquissa un sourire douloureux.
- Moi, je me souviendrai avant tout d’un homme qui n’oubliait jamais le prénom de ses employés.
Quelques sourires tristes apparurent dans l’assemblée.
- Un homme qui refusait de quitter une réunion sans avoir écouté les préoccupations de chacun. Un homme qui croyait sincèrement que Wayne Enterprises devait servir Gotham et non simplement s’enrichir grâce à elle.
Lucius s’interrompit. Ses yeux brillaient.
- Thomas avait une vision de notre ville. Une Gotham où les enfants pourraient grandir sans craindre la violence. Une Gotham où les familles n’auraient pas à choisir entre se nourrir et se soigner. Une Gotham dont nous pourrions tous être fiers.
Il baissa la tête.
- Je ne sais pas si nous réussirons un jour à réaliser pleinement ce rêve. Mais je sais une chose : nous avons le devoir de continuer à essayer.
Il tourna les yeux vers Bruce.
- Et j’espère qu’un jour, son fils comprendra à quel point ses parents ont été aimés.
Bruce releva la tête. Pendant un bref instant, son regard croisa celui de Lucius. L’homme lui adressa un sourire empreint de compassion. Puis, il quitta le pupitre. La cérémonie se poursuivit avec des prières et plusieurs chants religieux. Lorsque l’orgue commença à jouer, Bruce sentit une nouvelle vague de tristesse l’envahir. Il se rapprocha instinctivement d’Alfred. Celui-ci passa un bras autour de ses épaules. Le garçon appuya sa tête contre lui et ils demeurèrent ainsi jusqu’à la fin de la cérémonie.
Après la bénédiction finale, les invités furent invités à présenter leurs condoléances à la famille. Alfred avait initialement espéré éviter cette épreuve à Bruce mais plusieurs proches de Thomas et Martha souhaitaient personnellement saluer l’enfant. Les premiers furent d’anciens amis du couple. Une femme âgée, vêtue d’une longue robe noire, s’accroupit devant Bruce.
- Oh, mon pauvre petit…
Elle porta un mouchoir à ses yeux.
- Ta maman était une femme merveilleuse. Tu le sais, n’est-ce pas?
Bruce la regarda sans répondre.
- Elle parlait toujours de toi. Toujours.
La femme lui caressa doucement la joue avant de s’éloigner. D’autres personnes suivirent. Certaines lui serrèrent la main. D’autres déposèrent une main sur son épaule. Plusieurs prononcèrent des paroles qu’il comprenait à peine. Toutes mes condoléances. Sois courageux. Tes parents seraient fiers de toi. Le temps finira par apaiser ta peine. Bruce ne répondit à personne. Plus les minutes passaient, plus il semblait se replier sur lui-même. Alfred finit par intervenir lorsque deux invités tentèrent de lui poser des questions sur les événements de Crime Alley.
- Je crois que cela suffit pour le moment, messieurs.
Son ton était courtois, mais ferme.
- Maitre Bruce a besoin de repos.
Les hommes s’excusèrent immédiatement et s’éloignèrent. Alfred posa une main protectrice sur l’épaule du garçon.
- Encore quelques instants, monsieur. Ensuite, nous partirons.
C’est à ce moment qu’une voix grave s’éleva derrière eux.
- Alfred Pennyworth.
Alfred se retourna. Carmine Falcone se tenait à quelques pas. Milos Grapa demeurait près de l’une des colonnes de l’église, suffisamment éloigné pour ne pas interrompre la conversation mais assez proche pour intervenir au moindre problème. Alfred reconnut immédiatement le puissant homme d’affaires.
- Monsieur Falcone.
Carmine inclina respectueusement la tête.
- Je tenais à vous présenter personnellement mes condoléances.
- Je vous remercie, monsieur.
Falcone regarda les cercueils.
- Thomas était un homme exceptionnel. Nous avions nos désaccords sur certaines questions mais je n’ai jamais douté de son intégrité.
Alfred demeura silencieux. Il connaissait les rumeurs entourant Carmine Falcone. Thomas lui-même avait souvent exprimé des réserves concernant l’influence grandissante de certaines organisations criminelles sur les institutions de Gotham. Mais ce jour-là n’était pas celui des confrontations.
- Il croyait profondément en cette ville, poursuivit Carmine. Peut-être davantage que n’importe lequel d’entre nous.
Son regard descendit vers Bruce.
- Et voici donc son fils.
Le garçon leva lentement les yeux. Carmine s’accroupit pour se retrouver à sa hauteur.
- Bonjour, Bruce.
Aucune réponse. Falcone ne sembla pas offensé.
- Je connaissais ton père. Pas aussi bien que certains hommes présents aujourd’hui, mais suffisamment pour savoir qu’il était profondément attaché à sa famille.
Bruce fixa l’homme sans expression.
- Il était très fier de toi, tu sais.
Les yeux du garçon se remplirent légèrement de larmes. Carmine marqua une pause.
- Personne ne devrait avoir à vivre ce que tu viens de traverser. Encore moins un enfant.
Il tendit doucement la main, sans chercher à le toucher.
- Si tu as besoin de quoi que ce soit, sache que plusieurs personnes à Gotham seront toujours prêtes à t’aider.
Bruce détourna les yeux. Carmine demeura accroupi une seconde supplémentaire, puis se releva. Il se tourna vers Alfred.
- Prenez bien soin de ce garçon.
- Vous pouvez compter sur moi, monsieur Falcone.
Le puissant mafieux acquiesça lentement.
- Gotham vient de perdre deux personnes irremplaçables.
Il regarda une dernière fois les cercueils.
- Que Dieu ait leur âme.
Puis, il s’éloigna. Alfred le suivit brièvement du regard avant de reporter son attention sur Bruce. Le garçon observait maintenant les mains de Carmine, qui venait de rejoindre son garde du corps. Il ne comprenait pas qui était cet homme. Il ne connaissait rien de son empire, de ses affaires ou de sa réputation. Pour lui, Carmine Falcone n’était qu’un étranger parmi tant d’autres, venu lui parler de son père. Alfred lui serra doucement la main.
- Venez, maitre Bruce. Il est temps.
Le cortège funèbre quitta l’église peu après midi. Deux corbillards noirs transportaient les cercueils de Thomas et Martha Wayne, suivis d’une longue procession de véhicules. La limousine familiale avançait immédiatement derrière eux. Bruce était assis près de la fenêtre, Alfred à ses côtés. La pluie avait redoublé d’intensité. Des gouttes glissaient lentement sur la vitre, déformant les silhouettes des passants et les façades des immeubles. À plusieurs intersections, des citoyens s’étaient arrêtés pour regarder passer le cortège. Certains tenaient des fleurs. D’autres inclinaient respectueusement la tête. Quelques policiers en uniforme saluaient au passage des véhicules. Bruce observait silencieusement la ville. Il reconnaissait certaines rues. Des endroits où ses parents l’avaient emmené magasiner. Des restaurants dans lesquels ils avaient mangé ensemble. Des boutiques devant lesquelles ils s’étaient arrêtés lors de promenades. Chaque lieu semblait désormais appartenir à une autre existence. Une existence qui s’était terminée quatre nuits auparavant. La limousine passa finalement devant une petite place bordée de commerces. Bruce aperçut, au loin, une affiche annonçant toujours Le Masque de Zorro. Son cœur se serra brutalement. Il détourna la tête. Alfred remarqua le mouvement mais ne dit rien. Il se contenta de prendre doucement la main du garçon.
Le cimetière familial des Wayne se trouvait sur une portion isolée de leur vaste propriété, au-delà des jardins et d’un ancien bosquet de chênes. Depuis plusieurs générations, les membres de la famille y reposaient sous d’imposantes pierres tombales, entourées de monuments de marbre et de statues anciennes. La pluie tombait désormais sans interruption. Les invités, abrités sous une multitude de parapluies noirs, se rassemblèrent autour de deux fosses fraichement creusées. Les cercueils furent placés côte à côte au-dessus des sépultures. Bruce se tenait au premier rang. Alfred avait ouvert un grand parapluie noir afin de les protéger tous les deux. Le prêtre prononça les dernières prières. Sa voix résonnait doucement sous le bruit de la pluie.
- Que leurs âmes reposent dans la paix éternelle, et que leur mémoire demeure vivante dans le cœur de ceux qui les ont aimés.
Bruce regardait les cercueils. Il savait ce qui allait se produire. Alfred le lui avait expliqué la veille, avec toute la délicatesse possible. Mais maintenant que le moment était arrivé, le garçon aurait voulu l’empêcher. Il aurait voulu courir vers les cercueils. Les ouvrir. Réveiller ses parents. Leur demander de rentrer à la main. Pourtant, ses jambes demeuraient immobiles. Il ne pouvait que regarder. Le prêtre termina ses prières et recula. Deux employés du cimetière s’approchèrent des cercueils. Un mécanisme commença à grincer doucement. Le cercueil de Thomas descendit lentement dans la fosse. Bruce sentit sa respiration se bloquer. Ses yeux suivirent chaque centimètre de la descente. Lorsque le cercueil disparut presque entièrement sous le niveau du sol, il agrippa brusquement le manteau d’Alfred. Le vieil homme baissa les yeux.
- Maitre Bruce…
Le garçon secoua faiblement la tête. Des larmes commencèrent à couler sur ses joues. Puis, le cercueil de Martha fut abaissé à son tour. Bruce regarda sa mère disparaitre dans la terre. Ses lèvres se mirent à trembler. Un son étranglé tenta de franchir sa gorge mais il n’y parvint pas. Il secoua de nouveau la tête. Plus vivement. Comme s’il voulait refuser ce qui se déroulait devant lui. Alfred posa immédiatement une main sur son épaule.
- Je suis désolé, monsieur…
Bruce leva les yeux vers lui. Il y avait dans son regard une détresse si profonde qu’Alfred sentit ses propres larmes monter.
- Je suis tellement désolé…
Le garçon se précipita contre lui. Alfred s’agenouilla malgré la boue qui recouvrait le sol et le serra dans ses bras. Bruce enfouit son visage dans sa poitrine. Ses épaules furent secouées par des sanglots silencieux. Alfred ferma les yeux. Autour d’eux, les invités baissèrent respectueusement la tête. Certain se détournèrent pour leur laisser un peu d’intimité. D’autres essuyèrent discrètement leurs larmes. Pendant plusieurs minutes, Alfred demeura agenouillé au milieu de la pluie, tenant contre lui le petit garçon dont il avait désormais la responsabilité. Il ne chercha pas à interrompre ses pleurs. Il ne lui demanda pas d’être courageux. Il ne lui promit pas que tout irait bientôt mieux. Il savait qu’aucune de ces paroles ne pourrait rendre à Bruce ce qu’il venait de perdre. Alors, il se contenta de le tenir dans ses bras comme il aurait voulu que quelqu’un le fasse pour lui-même.
La cérémonie prit fin en début d’après-midi. Les invités quittèrent progressivement le cimetière, regagnant leurs véhicules sous la pluie. Les moteurs des limousines se mirent à gronder dans l’allée principale et les employés commencèrent à retirer les chaises et les arrangements floraux. Lucius Fox fut l’un des derniers à s’approcher d’Alfred.
- Si vous avez besoin de quoi que ce soit concernant l’entreprise, n’hésitez pas à me contacter.
Alfred lui serra la main.
- Merci, monsieur Fox.
Lucius baissa les yeux vers Bruce.
- Prends soin de toi, Bruce.
Le garçon ne répondit pas. Lucius lui adressa un dernier sourire avant de s’éloigner. Bientôt, il ne resta plus que Bruce et Alfred devant les sépultures. Les deux cercueils avaient disparu sous la terre. Des fleurs blanches recouvraient désormais les fosses. Deux pierres tombales provisoires avaient été installés en attendant la réalisation des monuments définitifs. Sur la première, on pouvait lire : THOMAS WAYNE. Époux, père et bienfaiteur. Sur la seconde : MARTHA WAYNE. Épouse, mère et bienfaitrice. Bruce contempla les inscriptions. Il avait toujours su que ses parents portaient de noms mais les voir gravés sur des pierres tombales lui procura une sensation étrange comme si leurs existences entières venaient d’être réduites à quelques mots. Il s’approcha de la tombe de son père. Alfred demeura légèrement en retrait, lui laissant quelques instants d’intimité. Bruce s’accroupit. Il tendit la main vers une rose blanche déposée sur la terre humide. Puis, il la prit délicatement. Il l’observa pendant quelques secondes. Ses doigts effleurèrent les pétales encore mouillés par la pluie. Finalement, il déposa la fleur entre les deux tombes. À égale distance de son père et de sa mère. Comme s’il voulait leur offrir quelque chose qu’ils pourraient partager. Alfred sentit sa gorge se nouer. Il détourna brièvement les yeux. Puis, il s’approcha.
- Nous devrions rentrer, monsieur.
Bruce ne bougea pas immédiatement. Il contempla encore les deux sépultures. Puis, il se releva. Alfred lui tendit la main. Le garçon la saisit. Ils commencèrent à marcher en direction du manoir, laissant derrière eux les tombes fraichement creusées. Le silence n’était troublé que par la pluie et le bruissement du vent dans les branches des arbres.
Lorsque Bruce et Alfred regagnèrent le manoir Wayne, la grande demeure leur parut plus vide que jamais. Les domestiques s’étaient retirés dans leurs quartiers, laissant le hall principal plongé dans un calme presque irréel. Alfred referma doucement la porte derrière eux. Puis, il aida Bruce à retirer son manteau trempé.
- Vous devriez prendre un bain chaud, monsieur. Je demanderai qu’on vous prépare quelque chose à manger ensuite.
Bruce ne répondit pas. Il regardait l’immense escalier de marbre qui menait à l’étage. Pendant quelques secondes, Alfred crut qu’il allait monter directement dans sa chambre mais le garçon se dirigea plutôt vers le grand salon. Alfred le suivit. La pièce était exactement comme ses parents l’avaient laissée. Une pile de dossiers appartenant à Thomas reposait encore sur un bureau, près de la fenêtre. Un livre que Martha avait commencé se trouvait sur une petite table, à côté de son fauteuil préféré. Une photographie familiale occupait une place importante au-dessus de la cheminée. Bruce s’arrêta devant elle. Sur l’image, Thomas et Martha étaient assis sur un banc dans les jardins du manoir. Bruce, alors âgé de six ans, se tenait entre eux, souriant à pleines dents. Tous les trois semblaient heureux. Bruce s’approcha. Il tendit la main et effleura le cadre.
Alfred s’immobilisa près de la porte. Il contempla l’enfant pendant plusieurs instants. Puis, il remarqua une enveloppe posée sur le bureau de Thomas. Elle portait le sceau d’une autorité judiciaire de Gotham. Alfred la connaissait. L’avocat de la famille la lui avait remise un peu plus tôt dans la journée, après avoir reçu les documents définitifs relatifs à la garde de Bruce. Depuis l’assassinat des Wayne, plusieurs démarches urgentes avaient été entreprises afin de garantir que leur fils ne serait pas séparé de la seule personne qu’il considérait encore comme un membre de sa famille. Thomas et Martha avaient prévu cette éventualité dans leurs dispositions testamentaires. Ils avaient expressément désigné Alfred Pennyworth comme la personne à laquelle ils souhaitaient confier Bruce si un malheur venait à leur arriver. Le tribunal venait de confirmer officiellement cette disposition. Alfred prit lentement l’enveloppe. Il l’ouvrit et parcourut une nouvelle fois les documents. Ses mains tremblaient légèrement. Il avait consacré une grande partie de son existence à servir la famille Wayne. Mais désormais, tout serait différent. Thomas n’était plus là pour prendre les décisions importantes. Martha ne serait plus présente pour console son fils ou lui raconter des histoires avant de dormir. Et Bruce n’avait que huit ans. Alfred contempla longuement le document. Puis, il le replia soigneusement et s’approcha du garçon.
- Maitre Bruce?
L’enfant ne se retourna pas immédiatement.
- Il y a quelque chose dont j’aimerais vous parler.
Bruce baissa lentement sa main. Il pivota vers Alfred. Le vieil homme désigna doucement le grand canapé près de la cheminée.
- Voulez-vous vous asseoir un instant?
Bruce s’exécuta sans protester. Alfred prit place à côté de lui. Pendant plusieurs secondes, il chercha ses mots. Il avait affronté bien des situations difficiles au cours de son existence. Il avait connu la violence, la peur et la mort mais rien ne l’avait préparé à ce moment. Il regarda le petit garçon assis près de lui. Ses pieds ne touchaient même pas le sol. Son visage était encore marqué par les larmes et dans ses yeux, Alfred retrouvait parfois le même regard que Thomas Wayne lorsqu’il était préoccupé. Le majordome inspira profondément.
- Bruce…
Il s’interrompit. Il lui arrivait rarement de l’appeler simplement par son prénom. Le garçon releva les yeux vers lui.
- Je sais que ces derniers jours ont été terriblement difficiles pour vous et je sais aussi qu’aucune parole ne pourra changer ce qui s’est passé.
Alfred posa doucement les documents sur la table.
- Vos parents vous aimaient plus que tout au monde. Vous étiez ce qu’ils avaient de plus précieux.
Il sentit sa voix trembler.
- Ils avaient également pris certaines dispositions pour s’assurer que, quoi qu’il puisse leur arriver, vous ne seriez jamais abandonné.
Bruce baissa brièvement les yeux vers les documents.
- Avant leur décès, vos parents avaient exprimé un souhait très particulier, poursuivit Alfred. Ils voulaient que je sois celui qui veille sur vous si jamais ils n’étaient plus en mesure de le faire.
Il marqua une pause.
- Les autorités ont examiné leurs volontés et les documents nécessaires ont été signés aujourd’hui.
Alfred se tourna complètement vers lui. Il prit délicatement les deux petites mains de Bruce entre les siennes.
- Je ne pourrai jamais remplacer votre père, monsieur. Ni votre mère et je ne prétendrai jamais le contraire.
Une larme glissa lentement sur sa joue.
- Mais je vous fais la promesse de prendre soin de vous, de vous protéger et de vous accompagner aussi longtemps que vous aurez besoin de moi.
Bruce le regardait attentivement. Pour la première fois depuis plusieurs jours, son expression sembla s’adoucir légèrement. Alfred serra doucement ses mains.
- Vous ne serez pas seul, Bruce. Jamais.
Il inspira une dernière fois, puis lui adressa un sourire empreint d’une immense tendresse.
- À compter d’aujourd’hui, je suis officiellement devenu votre tuteur légal.