Batman

Chapitre 1 : Le Sang des Wayne

Chapitre final

8264 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 28/10/2026 00:56

Les lourdes portes dorées du Monarch Theatre s’ouvrirent sur la fraicheur de la nuit, laissant s’échapper les derniers spectateurs dans les rues animées de Gotham City. Au-dessus de l’entrée, d’immenses lettres lumineuses annonçaient encore le film de la soirée : Le Masque de Zorro. Les néons rouges et jaunes se reflétaient sur le trottoir humide, tandis que les conversations des spectateurs se mêlaient au grondement des voitures et aux klaxons lointains. Thomas Wayne franchit les portes du cinéma, tenant la main de son fils de huit ans. À leurs côtés, Martha Wayne resserra légèrement son manteau autour de ses épaules pour se protéger du vent automnal.

-          Alors, jeune homme, demanda Thomas avec un sourire amusé, qu’as-tu pensé du film?

Bruce leva immédiatement les yeux vers son père.

-          C’était génial! Tu as vu comment Zorro s’est battu contre tous ces hommes? Ils étaient au moins dix contre lui!

Thomas laissa échapper un petit rire.

-          Je crois que tu exagères un peu.

-          Pas du tout! Répliqua Bruce avec conviction. Et il les a tous battus! Même celui avec la grande épée!

Martha sourit en observant l’enthousiasme de son fils.

-          J’espère seulement que tu ne comptes pas essayer de reproduire ses exploits à la maison.

-          Pourquoi pas?

-          Parce que la dernière fois que tu as voulu jouer au chevalier, tu as brisé un vase qui appartenait à ta grand-mère.

Thomas éclata de rire.

-          Pour sa défense, Martha, c’était un adversaire particulièrement redoutable.

-          Thomas!

-          Quoi? Notre fils a remporté une grande victoire ce jour-là.

Bruce se mit à rire à son tour, tandis que Martha levait les yeux au ciel, incapable de dissimuler son sourire. Ils descendirent les quelques marches du théâtre et se mêlèrent à la foule qui se dispersait sur le trottoir. Une légère bruine commençait à tomber, donnant aux rues de Gotham un éclat argenté sous les réverbères. Thomas consulta brièvement sa montre.

-          Il commence à se faire tard. Alfred doit probablement nous attendre.

-          Il a dit qu’il me laisserait terminer mon livre avant de dormir, répondit Bruce.

-          Dans ce cas, nous ferions mieux de ne pas le faire attendre davantage.

-          Tu pourrais lui demander de me laisser regarder un autre film demain?

-          Bruce, intervint Martha, tu as école lundi.

-          Mais demain, c’est dimanche!

-          Et dimanche, tu as tes devoirs.

Bruce poussa un soupir dramatique qui arracha un nouveau sourire à ses parents. La famille poursuivit son chemin en direction de la rue principale. Le quartier des théâtres était encore animé, mais l’agitation diminuait rapidement à mesure qu’ils s’éloignaient des établissements illuminés. Plusieurs restaurants avaient déjà fermé leurs portes. Quelques taxis circulaient entre les intersections, tandis que des silhouettes solitaires attendaient les derniers autobus de la soirée.

Thomas avait demandé à Alfred de ne pas venir les chercher directement devant le cinéma. Leur véhicule les attendait dans un stationnement privé situé de l’autre côté du quartier, à quelques minutes de marche. Il avait souhaité profiter de cette sortie pour passer un peu de temps avec sa femme et son fils, loin des obligations de Wayne Enterprises et des réceptions mondaines qui occupaient si souvent ses soirées. Ce soir-là, il n’était ni le milliardaire influent, ni le dirigeant d’une immense entreprise, ni le philanthrope que Gotham connaissait. Il était simplement un père qui profitait d’une soirée avec sa famille. En approchant d’une intersection, Bruce aperçut une affiche du film placardée sur le mur d’un immeuble. Il s’immobilisa.

-          Papa, regarde!

Thomas suivit son regard. L’affiche représentait Zorro, vêtu de noir, brandissant son épée face à plusieurs adversaires.

-          Tu aimerais être comme lui, n’est-ce pas?

Bruce acquiesça avec enthousiasme.

-          Oui! Je voudrais combattre les méchants et sauver les gens!

Thomas s’accroupit pour se retrouver à la hauteur de son fils.

-          Tu sais, Bruce, il n’est pas nécessaire de porter un masque ou de manier une épée pour aider les autres.

-          Mais Zorro, lui, le fait!

-          C’est vrai. Mais il existe différentes façons de faire le bien. Parfois, il suffit de tendre la main à quelqu’un qui en a besoin.

Bruce sembla réfléchir à cette réponse.

-          Comme quand tu aides les gens à l’hôpital?

-          Exactement.

Thomas posa affectueusement une main sur son épaule.

-          Et rappelle-toi une chose : être courageux, ce n’est pas ne jamais avoir peur. C’est faire ce qui est juste, même lorsqu’on a peur.

Bruce hocha lentement la tête.

-          D’accord, papa.

Thomas lui ébouriffa les cheveux avant de se relever.

-          Allez, héros. Ta mère risque de nous abandonner si nous trainons encore.

Martha les attendait quelques pas plus loin, un sourire attendri sur les lèvres. Ils reprirent leur marche. Quelques minutes plus tard, Thomas désigna un passage entre deux immeubles.

-          Nous pouvons passer par là. Ça nous évitera de faire le tour du pâté de maison.

Martha observa la ruelle. Elle était étroite, sombre, bordée de vieux bâtiments en briques dont les murs disparaissaient dans l’obscurité. Une unique ampoule jaunâtre éclairait faiblement une porte de service à mi-chemin du passage. Plus loin, une grille métallique donnait sur une autre rue.

-          Tu es certain? Demanda-t-elle.

-          Nous serons de l’autre côté en moins de deux minutes.

Martha hésita brièvement, puis accepta. Thomas prit la main de Bruce. Tous trois quittèrent la rue principale et s’engagèrent dans la ruelle. Le bruit de la circulation s’atténua presque immédiatement derrière eux. Leurs pas résonnaient sur le pavé humide. De grosses gouttes tombaient régulièrement d’une gouttière endommagée, éclatant dans une flaque près d’une benne à ordures. Quelque part, dans les profondeurs du passage, un chat détala derrière un tas de caisses en bois. Bruce resserra légèrement sa main autour de celle de son père. Il n’aimait pas beaucoup cet endroit. Les murs semblaient plus hauts qu’ils ne l’étaient réellement, et les fenêtres sombres des immeubles donnaient l’impression que quelqu’un les observait.

-          Papa?

-          Oui?

-          Tu crois que Zorro existe vraiment?

Thomas sourit.

-          Peut-être pas exactement comme dans le film.

-          Mais il pourrait exister quelqu’un comme lui?

-          Je suppose que oui.

-          Quelqu’un qui combat les criminels?

-          Il y a déjà des policiers pour ça, Bruce.

-          Oui, mais quelqu’un qui porte un masque!

-          Dans ce cas, je crois qu’il faudrait lui demander pourquoi il tient tellement à cacher son visage.

Martha laissa échapper un petit rire. Puis, soudainement, une voix masculine retentit derrière eux.

-          Hé!

Thomas s’arrêta. Le sourire disparut instantanément de son visage. Martha tourna la tête. À quelques mètres derrière eux, une silhouette venait de surgit de l’ombre, près d’une porte de service. C’était un homme d’une trentaine d’années, maigre, le visage creusé, vêtu d’un vieux manteau brun et d’une casquette sombre enfoncée sur le front. Une barbe mal entretenue couvrait son menton. Ses yeux parcoururent rapidement les vêtements élégants de Thomas, le manteau de Martha et les bijoux qu’elle portait. L’homme s’avança.

-          Vous trois. Bougez pas.

Thomas se plaça instinctivement devant sa femme et son fils.

-          Bonsoir, monsieur. Est-ce qu’il y a un problème?

L’homme sortit brutalement un revolver de sa poche. Le canon de l’arme se dirigea vers la poitrine de Thomas.

-          J’ai dit : BOUGEZ PAS!

Martha poussa un petit cri étouffé. Bruce se figea. Pendant une fraction de seconde, il ne comprit pas ce qui se passait. Il regarda le revolver, puis le visage de l’homme, comme s’il cherchait à déterminer s’il s’agissait d’une mauvaise plaisanterie. Mais il n’y avait rien d’amusant dans l’expression de l’inconnu. Ses mains tremblaient légèrement. Sa respiration était rapide et son doigt reposait sur la détente.

-          Doucement, dit Thomas en levant lentement les mains. Nous ne voulons aucun problème.

-          Ton portefeuille! Tout de suite!

Thomas acquiesça.

-          Très bien. Je vais vous le donner.

Il porta prudemment une main vers l’intérieur de sa veste.

-          Pas de geste brusque!

-          Je vous assure que je ne vais rien tenter.

Bruce sentit sa mère lui saisir l’épaule. Elle le ramena doucement derrière elle.

-          Reste près de moi, mon chéri, murmura-t-elle.

L’homme observa le mouvement.

-          Hé! Qu’est-ce que tu fais, toi?

-          C’est notre fils, répondit Martha d’une voix tremblante. Il a peur.

-          J’en ai rien à foutre!

Thomas sortit son portefeuille et le tendit à l’agresseur.

-          Prenez-le. Il contient de l’argent et des cartes. Vous pouvez tout garder.

L’homme arracha le portefeuille de sa main et l’ouvrit rapidement. Il aperçut les billets, mais son attention fut immédiatement attirée par un éclat brillant au cou de Martha. Un collier de perles.

-          Et ça, là! S’exclama-t-il en pointant son arme vers Martha. Ton collier! Donne-moi ton foutu collier!

Martha porta instinctivement la main à son cou. Le bijou avait été offert par Thomas plusieurs années auparavant, à l’occasion de leur anniversaire de mariage.

-          Bien sûr, répondit-elle. Je vais vous le donner.

Ses doigts tremblants cherchèrent le fermoir derrière sa nuque mais la panique rendait le geste difficile.

-          Plus vite!

-          Une seconde, je vous en prie…

-          J’AI DIT PLUS VITE!

L’homme s’approcha brusquement. Thomas fit un mouvement instinctif pour s’interposer entre le revolver et Martha.

-          Attendez! Laissez-lui simplement le temps de…

Une détonation assourdissante déchira la ruelle. Bruce sursauta. Le bruit résonna contre les murs de briques avec une violence terrifiante. Pendant un instant, le garçon ne comprit pas. Il vit seulement son père reculer d’un pas. Thomas porta lentement la main à sa poitrine. Une tache rouge commença à s’étendre sur le tissu de sa chemise blanche, juste sous son manteau. Son visage exprima une surprise presque enfantine. Il baissa les yeux vers le sang. Puis, ses jambes se dérobèrent.

-          Thomas! Hurla Martha,

Son mari s’effondra lourdement sur le pavé humide.

-          PAPA!

Bruce tenta de se précipiter vers lui mais Martha le retint instinctivement. L’agresseur semblait lui-même stupéfait de ce qu’il venait de faire. Il contempla Thomas étendu au sol, puis releva son revolver vers Martha.

-          Le collier! DONNE-MOI LE COLLIER!

-          Vous lui avez tiré dessus! Sanglota-t-elle. Mon Dieu… Thomas!

Elle voulut se pencher vers son mari. L’homme fit un pas en avant.

-          ÉCOUTE-MOI QUAND JE TE PARLE!

Il attrapa brutalement le collier. Martha tenta de se dégager. Le geste fut rapide, désordonné, presque irréfléchi. Une seconde détonation retentit. Martha se raidit. Ses yeux s’écarquillèrent. Elle sembla vouloir dire quelque chose mais aucun mot ne sortit de sa bouche. Bruce vit sa mère porter une main à son abdomen. Du sang apparut entre ses doigts.

-          Maman…?

Martha recula lentement. Le collier céda sous la traction de l’agresseur. Des dizaines de perles blanches se dispersèrent sur le pavé, rebondissant dans les flaques d’eau avec de petits claquements presque imperceptibles. L’une d’elles roula jusqu’aux chaussures de Bruce. Martha regarda son fils. Il y avait dans ses yeux une terreur immense mais également quelque chose d’autre. Une inquiétude désespérée. Elle tendit faiblement la main vers lui.

-          Bruce…

Son corps bascula. Elle s’effondra à son tour, à quelques centimètres de Thomas.

-          MAMAN!

Le cri de Bruce traversa la ruelle. L’homme au revolver recula brusquement. Il regarda les deux corps étendus devant lui, puis le petit garçon qui venait de se précipiter vers sa mère.

-          Merde… merde, merde…

Ses mains tremblaient tellement qu’il faillait laisser tomber son arme. Il recula encore, ramassa précipitamment le portefeuille de Thomas et jeta un regard paniqué vers l’entrée de la ruelle.

-          Putain…

Puis, il tourna les talons. Ses chaussures frappèrent le pavé à toute vitesse. En quelques secondes, Joe Chill disparut dans l’obscurité. Bruce ne le regarda même pas partir. Il n’entendit pas ses pas s’éloigner. Il ne vit pas le revolver disparaitre sous son manteau. Tout son univers venait de se réduire aux deux silhouettes étendues devant lui.

-          Papa…?

Thomas était couché sur le dos, les yeux entrouverts. Sa respiration était faible, irrégulière. Bruce s’approcha de lui.

-          Papa, réveille-toi…

Il posa une petite main sur son épaule.

-          Papa?

Thomas tenta de tourner la tête. Ses lèvres remuèrent. Un souffle rauque s’échappa de sa gorge. Il regarda son fils. Pendant une seconde, leurs regards se croisèrent. Bruce sentit les larmes lui monter aux yeux.

-          Papa, s’il te plait…

Thomas essaya de lever la main vers lui. Ses doigts bougèrent à peine. Puis, son bras retomba. Sa poitrine cessa de se soulever. Ses yeux demeurèrent fixer sur le visage de son fils.

-          Papa…?

Bruce attendit. Il secoua doucement son épaule.

-          Papa, arrête…

Aucune réponse.

-          Papa, s’il te plait, réveille-toi…

Sa voix se brisa. Il se retourna vers sa mère. Martha gisait sur le côté, une main posée près de son visage. Ses cheveux bruns s’étalaient sur le pavé trempé. Ses yeux étaient entrouverts mais elle ne bougeait plus.

-          Maman!

Bruce se précipita vers elle. Il s’agenouilla à ses côtés et posa ses mains sur son manteau.

-          Maman, réveille-toi! Papa ne bouge plus!

Il lui secoua doucement l’épaule.

-          Maman!

Rien.

-          Il faut appeler Alfred! Il faut aller à l’hôpital!

Sa respiration devint saccadée. Il regarda autour de lui. La ruelle était vide. Les fenêtres demeuraient obscures. Personne ne venait.

-          À L’AIDE!

Sa voix aigue rebondit contre les immeubles.

-          QUELQU’UN! AIDEZ-NOUS!

Seul le bruit lointain de la circulation lui répondit. Bruce baissa les yeux vers ses mains. Elles étaient couvertes de sang. Le sang de ses parents. Il les contempla avec incompréhension, comme si cette couleur rouge pouvait encore disparaitre s’il attendait suffisamment longtemps. Puis, il regarda de nouveau Thomas. Son père ne bougeait toujours pas. Martha non plus. Et lentement, quelque chose brisa dans l’esprit du petit garçon. Il comprit. Il comprit que son père ne se relèverait pas. Que sa mère ne lui sourirait plus. Qu’il n’entendrait plus leurs rires, leurs voix ou leurs pas dans les couloirs du manoir. Il comprit qu’ils étaient partis. Pour toujours. Se jambes tremblèrent. Il recula de quelques centimètres, incapable de détacher son regard des deux corps. Puis, il tomba à genoux sur le pavé froid, entre les cadavres de Thomas et Martha Wayne. Et Bruce, huit ans, éclata en sanglots.

*****

 

Les premières sirènes retentirent plusieurs minutes après les coups de feu. Leur hurlement lointain traversa les rues de Gotham City, se rapprochant progressivement de la ruelle plongée dans l’obscurité. Des reflets rouges et bleus commencèrent à danser sur les façades des immeubles, illuminant par intermittence les murs de briques humides. Deux voitures de police tournèrent au coin de la rue et s’immobilisèrent brutalement devant l’entrée du passage. Les portières claquèrent.

-          Central, ici unité vingt-trois. Nous sommes sur les lieux. Deux victimes signalées par balle. Nous allons procéder à une vérification.

Un policier d’une quarantaine d’années, au visage fatigué, dégaina sa lampe torcha et s’engagea dans la ruelle. Son jeune collègue le suivit, une main posée sur la crosse de son arme.

-          Police de Gotham! Lança le premier. Il y a quelqu’un?

Aucune réponse. Le faisceau de sa lampe balaya les murs, les bennes à ordures et les flasques d’eau accumulées entre les pavées. Puis, la lumière s’immobilisa.

-          Nom de Dieu…

À une vingtaine de mètres de l’entrée, deux adultes gisaient sur le sol. Un petit garçon se trouvait entre eux. Il était agenouillé, la tête baissée, les épaules secouées par de faibles tremblements. Ses vêtements étaient maculés de sang. Ses petites mains, posées sur ses cuisses, avaient pris une teinte rouge sombre. Le policier accéléra le pas.

-          Central, envoyez immédiatement une ambulance! Deux adultes au sol, blessures par arme à feu! Nous avons également un enfant sur place!

Les deux agents se précipitèrent vers les victimes.

-          Monsieur? Monsieur, vous m’entendez?

Le policier s’agenouilla près de Thomas Wayne et posa deux doigts contre son cou. Il attendit, déplaça légèrement sa main puis son expression se durcit. Il se tourna vers Martha. Son collègue examinait déjà la femme.

-          Et elle? Demanda-t-il.

Le jeune agent secoua lentement la tête.

-          Rien.

Un silence pesant s’installa. Le premier policier observa de nouveau les deux corps puis remarqua enfin le visage du petit garçon. Ses yeux étaient grands ouverts. Ses joues étaient couvertes de larmes séchées. Il fixait obstinément la poitrine ensanglantée de son père.

-          Hé, petit…

Le policier s’approcha doucement.

-          Tu m’entends?

Bruce ne répondit pas.

-          Je suis policier. Je m’appelle Daniel Mercer. Tu es en sécurité maintenant.

Aucune réaction. Mercer abaissa sa lampe torche pour ne pas lui diriger la lumière dans les yeux.

-          Comment tu t’appelles, mon grand?

Bruce continua de fixer son père. Le policier remarqua alors les vêtements élégants des victimes, la montre coûteuse de l’homme et le collier brisé dont les perles étaient dispersées sur le sol. Il fronça les sourcils. Son regard revint vers le visage de Thomas. Il l’observa plus attentivement. Soudain, il pâlit.

-          Attends une seconde…

Son collègue releva la tête.

-          Quoi?

-          C’est Thomas Wayne.

-          Qui?

-          Thomas Wayne. Le propriétaire de Wayne Enterprises.

Le jeune policier regarda de nouveau le cadavre.

-          Putain…

Mercer se leva immédiatement et saisit sa radio.

-          Central, ici unité vingt-trois. Identification probable des victimes : Thomas Wayne et son épouse Martha Wayne. Je répète, Thomas et Martha Wayne. Les deux sont décédés sur place. Un enfant est présent, vraisemblablement leur fils.

La voix du répartiteur répondit presque aussitôt.

-          Unité vingt-trois, confirmez-vous l’identité de Thomas Wayne?

-          Affirmatif. J’en suis pratiquement certain.

-          Bien reçu. Deux unités supplémentaires et des enquêteurs sont en route. Sécurisez immédiatement le périmètre.

Mercer raccrocha sa radio et regarda de nouveau Bruce. Le garçon n’avait pas bougé.

-          Bon sang…, murmura-t-il.

Son jeune collègue retira sa veste d’uniforme.

-          Il est couvert de sang. Tu crois qu’il est blessé?

Mercer s’accroupit de nouveau.

-          Écoute-moi, petit. Il faut que je vérifie si tu as mal quelque part, d’accord?

Il approcha prudemment sa main. Bruce sursauta violemment. Son regard se posa enfin sur le policier. Pendant un bref instant, une terreur absolue traversa ses yeux. Mercer retira immédiatement sa main.

-          Doucement. Doucement, mon grand. Je ne vais pas te faire de mal.

Bruce ouvrit légèrement la bouche. Aucun son n’en sortit.

-          C’est terminé, reprit Mercer d’une voix apaisante. Celui qui a fait ça n’est plus ici.

Le garçon tourna lentement la tête vers sa mère. Ses lèvres tremblèrent. Mercer suivit son regard. Il comprit.

-          Je suis désolé, petit…

Il s’interrompit, incapable de trouver les mots appropriés. Son collègue s’approcha et déposa doucement sa veste sur les épaules de Bruce. Cette fois, l’enfant ne réagit pas. Il semblait avoir quitté la réalité qui l’entourait. Au loin, de nouvelles sirènes retentirent. Quelques instants plus tard, plusieurs véhicules de police arrivèrent devant la ruelle. Des agents commencèrent à installer des barrières métalliques et un ruban jaune interdisant l’accès à la scène de crime. Les premiers curieux s’étaient déjà rassemblés sur le trottoir.

-          Qu’est-ce qui se passe?

-          J’ai entendu des coups de feu!

-          On dit que quelqu’un a été assassiné!

Un policier repoussa les badauds.

-          Circulez! Personne ne passe!

Deux ambulanciers pénétrèrent dans la ruelle avec leur équipement médical. Ils examinèrent successivement Thomas et Martha Wayne mais ne purent que confirmer leur décès. L’un d’eux s’approcha ensuite de Bruce.

-          Bonjour, bonhomme. Je suis ambulancier. Est-ce que tu peux me regarder?

Bruce demeura silencieux. L’homme s’agenouilla et commença à examiner délicatement ses bras, son visage et ses mains.

-          Je ne vois aucune blessure apparente, déclara-t-il à Mercer. Le sang semble provenir des parents.

-          Il n’a pas prononcé un seul mot depuis notre arrivée.

-          État de choc, probablement. Il faut le sortir d’ici.

L’ambulancier voulut aider Bruce à se relever mais dès qu’il tenta de l’éloigner, le garçon agrippa soudainement la manche du manteau de son père. Ses doigts se refermèrent avec une force surprenante sur le tissu. L’ambulancier s’immobilisa.

-          D’accord. D’accord, on ne va pas te brusquer.

Bruce serra davantage le manteau. Son regard restait rivé sur Thomas. Mercer détourna les yeux. Il avait travaillé quinze ans dans les rues de Gotham. Il avait découvert des cadavres dans des appartements abandonnés, assisté à des règlements de comptes et vu des familles entières détruites par la violence mais la vision de cet enfant refusant de lâcher le corps de son père lui serra douloureusement la poitrine. Il s’agenouilla une nouvelle fois.

-          Écoute, Bruce…

Le garçon ne sembla pas surpris d’entendre son prénom.

-          Nous allons nous occuper de ton papa et de ta maman. Je te le promets. Mais il faut que tu viennes avec nous.

Bruce ne bougea pas.

-          Est-ce qu’il y a quelqu’un qu’on pourrait appeler? Un grand-parent? Un oncle?

Toujours aucune réponse. Mercier soupira doucement.

-          Très bien. Nous allons trouver quelqu’un.

Il fit signe à son collègue de s’approcher.

-          Contacte le manoir Wayne. Demande qui est responsable de l’enfant en l’absence de ses parents.

-          Compris.

Le jeune policier s’éloigna pour utiliser sa radio. Pendant ce temps, deux hommes en vêtements civils franchirent le périmètre de sécurité. Le premier était grand, légèrement corpulent, avec des cheveux grisonnants et une moustache épaisse. Il portait un imperméable beige sur un costume sombre. Son collègue, plus jeune, tenait un carnet à la main.

-          Inspecteur Richard Hennessey, brigade des homicides, annonça le premier en présentant son insigne. Qui a découvert les corps?

Mercer se leva.

-          Mon collègue et moi. Nous sommes arrivés il y a environ quinze minutes.

Hennesey parcourut la scène du regard.

-          Les Wayne?

-          Oui.

-          Merde…

L’inspecteur s’approcha des victimes, prenant soin d’éviter les premières marques placées par les techniciens.

-          Deux balles?

-          Une victime touchée à la poitrine, l’autre à l’abdomen. Le médecin légiste confirmera.

Hennesey observa les perles éparpillées sur le pavé.

-          Le collier a été arraché?

-          C’est ce qu’on suppose.

L’inspecteur s’accroupit près de Martha, puis examina rapidement le corps de Thomas.

-          Portefeuille?

-          Disparu.

Hennesey hocha la tête.

-          Un vol à main armée qui a dégénéré.

Son jeune collègue nota immédiatement l’hypothèse.

-          On a un témoin? Demanda-t-il.

Mercer désigna Bruce.

-          Leur fils. Il était avec eux.

L’inspecteur tourna la tête. Il contempla l’enfant silencieux, enveloppé dans une veste d’uniforme beaucoup trop grande pour lui.

-          Il a vu le tireur?

-          Probablement.

-          Il a dit quelque chose?

-          Pas un mot.

Henessey soupira.

-          Il faudra pourtant qu’on lui pose des questions.

-          Inspecteur, avec tout le respect que je vous dois, cet enfant vient de voir ses parents mourir.

-          Je le sais, agent. Mais si on veut retrouver le salaud qui a fait ça, il nous faut une description.

Mercer serra la mâchoire mais ne répondit pas. Hennessey s’approcha de Bruce. Il s’accroupit face à lui, suffisamment près pour entrer dans son champ de vision.

-          Bonsoir, Bruce. Je suis l’inspecteur Hennessey.

Le garçon fixa les chaussures de l’homme.

-          Je sais que tu as vécu quelque chose de terrible ce soir mais j’ai besoin de te poser quelques questions.

Bruce ne bougea pas.

-          Est-ce que tu as vu l’homme qui a fait ça?

Aucune réponse.

-          Est-ce que tu pourrais me dire à quoi il ressemblait?

Les yeux du garçon se remplirent de nouvelles larmes. Il remura légèrement les lèvres. L’inspecteur se pencha.

-          Oui? Tu peux me parler, Bruce.

Mais aucun mot ne vint. Une larme roula silencieusement sur sa joue. Hennessey attendit quelques secondes.

-          Il était grand? Petit? Il portait un masque?

Bruce baissa davantage la tête.

-          Est-ce qu’il était seul?

Mercer intervint.

-          Inspecteur…

Hennessey leva une main pour lui demander de patienter.

-          Bruce, regarde-moi. Je veux retrouver cet homme. Mais pour ça, tu dois m’aider.

Le garçon commença à trembler. Sa respiration s’accéléra. Ses doigts agrippèrent si fortement la manche de son père que ses jointures blanchirent. Mercer posa une main sur l’épaule de l’inspecteur.

-          Ça suffit?

Hennesey le dévisagea.

-          Pardon?

-          Regardez-le. Il n’est pas en état de répondre.

L’inspecteur hésita puis observa de nouveau l’enfant. Il finit par se relever.

-          Très bien. On reprendra son témoignage plus tard.

Il se tourna vers son collègue.

-          Notez : témoin mineur, état de choc sévère, audition impossible pour le moment.

Le jeune inspecteur écrivit rapidement dans son carnet. Hennessey s’éloigna ensuite vers l’entrée de la ruelle, accompagné de Mercer.

-          Vous avez trouvé une arme?

-          Non.

-          Des témoins dans les immeubles?

-          On frappe aux portes. Pour l’instant, personne n’a rien vu. Un résident affirme avoir entendu deux détonations vers vingt-trois heures.

Hennesey observa les façades environnantes.

-          Probablement un voleur qui cherchait de l’argent facile. Il a vu les vêtements du père, les bijoux de la mère et il a tenté sa chance.

-          Vous pensez vraiment que c’est aussi simple?

L’inspecteur haussa les épaules.

-          Un portefeuille disparu, un collier arraché, deux coups de feu. Ça ressemble à quoi, selon vous?

-          Je ne sais pas. Mais il s’agit de Thomas Wayne.

-          Et alors?

Mercer fronça les sourcils.

-          Vous ne trouvez pas étrange qu’un homme aussi important se fasse assassiner dans une ruelle comme un vulgaire passant?

Hennessey eut un sourire amer.

-          Écoutez, Mercer. À Gotham, les balles ne font pas la différence entre les milliardaires et les pauvres types.

Il désigna les victimes d’un mouvement de tête.

-          Ils ont pris un raccourci dans le mauvais quartier. Un voleur les a repérés. Le père a probablement essayé de protéger sa femme et le type a paniqué.

-          On devrait au moins vérifier s’il existait des menaces contre Wayne.

-          On le fera, répondit sèchement Hennesey. Mais je ne vais pas monter une théorie de complot simplement parce que la victime possédait une fortune.

Il consulta sa montre.

-          Pour l’instant, on traite ça comme un double homicide commis lors d’un vol à main armée. On récupère les douilles, on interroge les résidents et on transmet la description du suspect dès qu’on en aura une.

Mercer contempla la ruelle. À quelques mètres, un technicien photographiait les taches de sang, pendant qu’un autre plaçait de petits marqueurs près des douilles. Il aurait voulu insister. Quelque chose dans cette affaire lui paraissait profondément injuste mais Hennesey était son supérieur et il savait parfaitement comment fonctionnait la police de Gotham. Il se contenta d’acquiescer.

-          Bien, inspecteur.

Un mouvement attira soudain son attention à l’entrée de la ruelle. Un homme âgé, grand et mince, vêtu d’un manteau noir impeccable, venait de franchir le périmètre de sécurité. Deux policiers tentaient de le retenir.

-          Monsieur, vous ne pouvez pas entrer!

-          Je vous en prie, laissez-moi passer.

Sa voix était posée, mais une inquiétude terrible déformait ses traits.

-          Je suis Alfred Pennyworth. Je travaille pour la famille Wayne. On vient de m’appeler, j’étais juste à côté.

Le policier secoua la tête.

-          La scène est sécurisée. Vous devez attendre à l’extérieur.

-          Un enfant se trouve là-dedans.

-          Monsieur…

-          C’est moi qui m’occupe de cet enfant!

Alfred prononça ces mots avec une fermeté soudaine qui surprit les policiers. Mercer s’approcha.

-          Laissez-le passer. Nous l’attendions.

Les deux agents s’écartèrent. Alfred s’engagea rapidement dans la ruelle. Il aperçut d’abord les véhicules d’urgence. Puis, les enquêteurs, les photographes de la police scientifique, les petites balises jaunes disposées sur les pavés et enfin, les corps. Il s’immobilisa. Son regard se posa sur Thomas Wayne puis sur Martha. Pendant quelques secondes, Alfred sembla incapable de respirer. Il avait connu Thomas depuis de nombreuses années. Il l’avait vu devenir un homme, épouser Martha puis accueillir Bruce dans leur vie. Ces deux personnes n’avaient jamais été de simples employeurs à ses yeux. Elles étaient sa famille.

-          Non…

Le mot s’échappa à peine de ses lèvres. Il fit un pas en avant puis un autre. Son visage perdit toute couleur.

-          Monsieur Wayne…

Il porta une main tremblante à sa bouche. Une douleur immense traversa son expression lorsqu’il reconnut Martha, étendue à quelques centimètres de son mari. Alfred ferma brièvement les yeux. Il aurait voulu s’approcher d’eux. Leur parler. Leur supplier de se relever mais un faiblement mouvement attira son regard. Un petit garçon se trouvait entre les deux cadavres. Enveloppé dans une veste de police, Bruce demeurait agenouillé sur le pavé, les yeux fixés sur sa mère. Alfred sentit son cœur se serrer.

-          Maitre Bruce…

Il s’avança immédiatement. Mercer tenta de lui expliquer la situation.

-          Monsieur Pennyworth, l’enfant n’est pas blessé physiquement mais il est en état de choc. Nous avons essayé de…

Alfred ne l’écoutait déjà plus. Il s’agenouilla devant Bruce.

-          Maitre Bruce?

Aucune réaction. Alfred observa les petites mains ensanglantées, les vêtements tachés, le visage pâle et les yeux vides. Il dut lutter pour ne pas éclater en sanglots.

-          C’est moi, monsieur, murmura-t-il. C’est Alfred.

Bruce cligna lentement des yeux. Pour la première fois depuis l’arrivée des policiers, quelque chose sembla traverser son expression. Il leva légèrement la tête. Ses yeux rencontrèrent ceux de son majordome. Alfred lui adressa un sourire fragile.

-          Je suis là, mon garçon.

Les lèvres de Bruce tremblèrent. Il regarda son père, puis sa mère et enfin Alfred. Il ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Alfred comprit immédiatement qu’il ne servait à rien de lui demander de parler. Il tendit simplement les bras.

-          Venez ici, monsieur.

Bruce hésita une seconde puis il se jeta contre lui., Alfred l’entoura immédiatement de ses bras. Le petit garçon enfouit son visage contre sa poitrine et s’agrippa désespérément à son manteau. Aucun sanglot ne retentit. Aucun cri. Seulement une respiration courte, irrégulière et de violents tremblements parcourant son petit corps. Alfred posa une main derrière sa tête.

-          Je suis là, murmura-t-il. Je suis là, maitre Bruce.

Il ferma les yeux. Une larme glissa lentement sur sa joue.

-          Mon pauvre petit garçon…

Il le serra un peu plus fort contre lui. Pendant plusieurs instants, aucun des deux ne bougea. Autour d’eux, les policiers poursuivaient leur travail. Les appareils photographiques crépitaient, les radios grésillaient et les enquêteurs échangeaient des instructions. Mais pour Alfred, tout cela semblait désormais infiniment lointain. Il ne voyait plus que cet enfant qui venait de perdre ses parents. Finalement, Mercer s’approcha doucement.

-          Monsieur Pennyworth?

Alfred releva les yeux.

-          Oui?

-          Nous aurons besoin de reprendre le témoignage de Bruce lorsqu’il sera en état de le faire. Pour ce soir, nous aimerions qu’il soit examiné à l’hôpital.

Alfred acquiesça.

-          Bien entendu.

-          Et nous devrons également vous poser quelques questions sur les déplacements de monsieur et madame Wayne.

-          Je répondrai à tout ce que vous voudrez.

Mercer hésita.

-          Je suis sincèrement désolé pour votre perte.

Alfred baissa les yeux vers Bruce.

-          Merci, agent.

L’ambulancier revint avec une petite trousse médicale. Il procéda à un dernier examen sommaire de l’enfant, vérifiant ses pupilles, sa respiration et l’absence de blessure apparente. Bruce ne protesta pas. Il demeura accroché au manteau d’Alfred pendant toute la procédure.

-          Il ne présente pas de blessure visible, confirma finalement l’ambulancier. Mais son état psychologique nécessite une évaluation. Nous pouvons le transporter immédiatement.

-          Je l’accompagnerai, répondit Alftred sans hésiter.

L’homme acquiesça.

-          Bien sûr.

Alfred passa lentement un bras sous les jambes de Bruce et l’autre derrière son dos. Il le souleva avec précaution. Le garçon se laissa faire sans prononcer le moindre mot. Ses bras se refermèrent autour du cou de son majordome. Alfred se redressa péniblement. Bruce tourna alors la tête. Son regard revint une dernière fois vers les corps de Thomas et Martha Wayne. Les techniciens avaient terminé les premières photographies. Deux civières attendaient à proximité. Un drap blanc venait d’être déplié. Le garçon fixa longuement ses parents. Ses petites mains se crispèrent sur le manteau d’Alfred. Celui-ci sentit le mouvement. Il suivit le regard de Bruce et comprit ce qu’il regardait. Sa gorge se noua.

-          Ne regardez pas, monsieur, murmura-t-il doucement.

Mais Bruce continuait de fixer les deux silhouettes immobiles. Alfred tourna lentement sur lui-même afin de lui épargner cette vision. Le petit garçon ne résista pas. Il enfouit simplement son visage dans le cou de son majordome. Alfred marcha vers l’entrée de la ruelle. Les policiers s’écartèrent silencieusement pour les laisser passer. Lorsqu’il arriva près du ruban jaune, Mercer lui adressa un dernier signe de tête.

-          Nous vous contacterons demain, monsieur Pennyworth.

Alfred acquiesça sans répondre. Puis, il franchit le périmètre de sécurité, tenant Bruce fermement contre lui, Derrière eux, les lumières rouges et bleues continuaient de balayer les façades de Crime Alley. Et sans se retourner, Alfred Pennyworth emporta le jeune Bruce Wayne loin de la ruelle où son enfance venait de s’achever. 

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