NIGHTWING
Il n'a pas dormi.
Pas vraiment. Deux heures peut-être, à plat ventre sur son lit, la chemise encore boutonnée jusqu'au col, les chaussures par terre là où il les avait laissées tomber. Les yeux fermés, mais le crâne en marche. Le cerveau qui refuse de s'éteindre, qui repasse la séquence en boucle comme une vieille pellicule rayée.
La sirène. Une seconde trop tôt.
Le coup de feu, mat, contenu par les murs de la banque.
Et elle, derrière son comptoir, qui s'affaisse sans un cri. Vingt-trois ans. Un badge avec son prénom écrit à la main, parce que l'imprimante de la First Colonial était cassée depuis des mois. Des mains levées, paumes ouvertes, exactement comme on le lui avait appris.
Elle avait tout fait comme il fallait.
C'est lui qui n'avait pas fait comme il fallait.
Il s'est levé à six heures. A mis de l'eau à chauffer. L'a laissée refroidir sans y toucher. À huit heures, il était sous la douche, le front contre le carrelage, l'eau brûlante coulant sur une épaule encore raide d'un coup pris la veille. À neuf heures, il était habillé. Cravate. Veste. Le déguisement du jour.
Il n'avait nulle part où être avant onze heures. Mais rester entre ces quatre murs lui coûtait plus cher que de marcher.
Alors il est sorti.
* * *
Je tombe debout.
C'est ce que je me suis raconté toute ma vie. Mes parents sont tombés du ciel un soir d'été, devant mes huit ans, et depuis, moi, je tombe debout. C'est mon mensonge. Ma colonne vertébrale. La braise qui refuse de crever sous la cendre.
Mais elle, hier soir, elle n'est pas tombée debout.
Elle est juste tombée. Comme on tombe quand il n'y a plus personne pour vous rattraper. Comme mes parents sont tombés, quand le câble a lâché et que les mains tendues n'ont rencontré que le vide.
Et le pire, c'est que je n'étais pas censé être là. La banque, ce n'était pas mon affaire. Je suivais autre chose, une ombre dans le noir, et cette ombre m'a mené devant la First Colonial à la mauvaise seconde du mauvais soir. J'ai vu les hommes entrer. J'ai vu comment ils tenaient leurs armes. J'ai su, immédiatement, que c'étaient des amateurs. Et les amateurs, on les laisse ressortir. On les cueille plus loin, là où personne ne saigne.
Je le savais.
Mais j'ai entendu quelqu'un pleurer à l'intérieur.
Alors je suis descendu. Et une voiture de patrouille a tourné le coin, et sa sirène a hurlé une seconde trop tôt, et un gamin terrifié a serré ce qu'il ne fallait pas serrer.
On me dira que ce n'est pas moi qui ai tiré.
C'est vrai. Ce n'est pas moi.
Mais elle est morte quand même. Et j'étais là. Et si je n'avais pas été là, peut-être qu'elle rentrerait chez elle ce soir.
Peut-être.
C'est ce "peut-être" que je vais porter. Pas la certitude — la certitude, on finit par s'en arranger. Le "peut-être", lui, il ne dort jamais.
* * *
Blüdhaven, à dix heures du matin, ressemble à une gueule de bois collective.
La nuit a laissé ses traces partout. Des éclats de verre qu'on n'a pas balayés. Un sac-poubelle éventré sur le trottoir, son contenu dispersé par un chien ou par quelqu'un qui cherchait quelque chose à manger. Une devanture taguée pendant la nuit, la peinture encore fraîche qui coule en larmes rouges. Le ciel est bas, couleur de plomb sale, le genre de ciel qui ne se décide ni à pleuvoir ni à s'éclaircir et qui reste là, suspendu, à peser sur les épaules de la ville.
Les gens marchent la tête baissée. C'est une posture, ici. Une habitude apprise. Lever les yeux, ce serait voir les immeubles qui s'inclinent, les fils électriques qui pendent trop bas, les fenêtres condamnées par des planches. Alors on regarde le sol. On compte ses pas. On arrive où on doit arriver.
Dick marche au milieu d'eux. Les mains dans les poches de son manteau sombre, les lunettes teintées sur le nez malgré l'absence de soleil. La cigarette habituelle dépasse de sa poche de poitrine — il ne l'allumera pas. Il ne l'allume jamais. Elle est juste là, comme le vestige d'une version de lui qu'il n'est pas certain d'avoir tout à fait quittée.
Il connaît cette rue. Il y vit depuis deux ans. L'avenue Brennan, l'artère du quartier — ou ce qu'il en reste. Le fleuriste qui survit par entêtement plus que par commerce. La laverie automatique dont une machine sur trois fonctionne. Le snack au néon cassé dont seules les lettres du milieu s'allument encore, ce qui donne, la nuit, un mot obscène et involontaire que les gamins du coin trouvent hilarant.
Et l'épicerie de Sam.
* * *
La cloche au-dessus de la porte tinte quand il entre. Le même son depuis deux ans.
Sam est derrière sa caisse, comme toujours. Soixante ans bien tassés, des lunettes remontées sur le front, un gilet de laine élimé aux coudes. Une petite télévision posée sur l'étagère derrière lui, le son baissé, qui diffuse les informations du matin. Il lève les yeux, reconnaît Dick, hoche la tête.
— Inspecteur.
— Sam.
Dick prend un panier par habitude, même s'il ne sait pas vraiment ce qu'il est venu acheter. Du café, peut-être. Du pain. Quelque chose qui justifie d'être debout et dehors plutôt qu'allongé entre quatre murs avec une fille de vingt-trois ans dans la tête.
Il longe les rayons. Le magasin est presque vide à cette heure. Une vieille femme compte ses pièces près des conserves. Un gamin traîne devant le présentoir à bonbons en calculant ce qu'il peut se payer.
Et derrière la caisse, la petite télévision murmure.
"... le drame survenu hier soir à la First Colonial continue de susciter l'émotion dans toute la ville. Une jeune employée de la banque, âgée de vingt-trois ans, a perdu la vie lors de l'assaut..."
Dick s'immobilise au milieu du rayon.
Sam, qui l'observait sans en avoir l'air, baisse encore le son d'un cran. Comme par pudeur.
— Sale affaire, dit le vieux, à mi-voix. Cette petite. Vingt-trois ans.
Dick ne répond pas. Il fixe une boîte de café sans la voir.
— Ma nièce a le même âge, continue Sam, en rangeant machinalement des paquets de cigarettes derrière lui. Elle bosse dans une banque, elle aussi. À Gotham. J'l'ai appelée ce matin. Juste pour entendre sa voix, vous voyez. Juste pour être sûr.
Il hausse les épaules, un peu gêné de s'être livré.
— On devient con, en vieillissant.
— Non, dit Dick. C'est pas con.
Sa propre voix lui semble venir de loin.
Il pose la boîte de café dans le panier. Avance vers la caisse. La vieille femme aux conserves le regarde passer, le détaille, et il sent dans ce regard quelque chose qu'il commence à connaître depuis ce matin — une méfiance vague, diffuse, qui ne le vise pas lui personnellement mais qui vise tout. La police. Les institutions. Le monde qui n'a pas su protéger une fille de vingt-trois ans.
Il pose ses articles sur le comptoir. Sam les scanne lentement.
— Vous savez ce qu'on dit, dans le quartier ? fait le vieux sans lever les yeux. Que c'est l'autre. Le type au masque. Qu'il était là. Qu'c'est à cause de lui que ça a dégénéré.
Dick reste parfaitement immobile.
— On dit ça, répète-t-il.
— On dit ça. Y'en a qui l'défendent, remarquez. Qui disent qu'sans lui, ça aurait été pire. Qu'les six bonshommes, ils auraient flingué tout l'monde. Moi, j'sais pas.
Sam relève enfin les yeux. Son regard est franc, fatigué, sans malice.
— J'sais juste qu'une gamine est morte. Et que tout l'monde a une opinion sur pourquoi. Mais elle, elle a plus d'opinion sur rien.
Il annonce le prix. Dick paie. Ses mains sont parfaitement assurées en comptant la monnaie, ce qui, vu ce qui se passe à l'intérieur de lui, relève de l'exploit.
— Bonne journée, inspecteur. Faites attention à vous.
— Toi aussi, Sam.
La cloche tinte à nouveau. Dehors, l'air est froid et humide. Dick reste un instant sur le trottoir, le sac à la main, et il regarde la ville qui s'éveille mal autour de lui.
Elle a plus d'opinion sur rien.
Il se remet à marcher.
* * *
C'est l'écran qui l'arrête.
Au coin de l'immeuble Hargrove, au-dessus de la bouche de métro condamnée depuis trois ans, l'un de ces grands panneaux publicitaires que le maire Hill a fait reconvertir en "tableaux d'information civique" — inauguration en grande pompe, ruban coupé, photos dans la presse, Blüdhaven se modernise. La plupart du temps, l'écran vend des assurances et des appartements que personne dans le quartier ne pourra jamais s'offrir.
Mais là, à dix heures vingt, il diffuse autre chose.
Un logo blanc sur fond noir. *BNN — Blüdhaven News Network. Et en dessous : Édition spéciale.*
Dick s'arrête. Et la rue, sans vraiment le décider, ralentit avec lui.
* * *
Elle apparaît à l'écran.
Vicki Vale. Tailleur sombre, presque noir. Les cheveux bruns aux reflets sable effleurant ses épaules, coiffés avec cette précision qui ne ressemble pas à de l'effort — comme si la netteté était, chez elle, une donnée de départ. Le bureau derrière elle est épuré. Une tablette. Une carafe d'eau. Rien d'autre. Pas de fioritures. Pas de bruit.
Elle regarde la caméra comme on regarde quelqu'un qu'on connaît, mais qu'on respecte assez pour ne pas baisser la garde.
— Bonjour, Blüdhaven.
Sa voix est posée. Nette. Elle n'élève pas le ton pour capter l'attention — elle n'en a pas besoin. Il y a dans sa diction quelque chose d'ancré qui donne envie d'écouter, simplement parce que ça contraste avec tout le bruit que cette ville produit le reste du temps.
— Il est dix heures. Et pour beaucoup d'entre nous, hier soir n'est pas encore vraiment terminé.
Une pause. Mesurée.
— À vingt-trois heures trente-cinq, un commando armé investissait la First Colonial Bank, dans le secteur nord. Des otages. Une unité de la MPD en périmètre. Et, selon plusieurs témoignages concordants, une intervention qui n'était pas celle de la police.
Autour de Dick, des gens s'arrêtent. Pas tous. Pas d'un coup. L'un après l'autre. Une femme avec un cabas. Un livreur qui s'allume une cigarette et ne repart plus. Deux ados qui devraient être en cours. Un vieil homme appuyé sur une canne, qui lève les yeux avec une lenteur prudente.
La ville regarde.
— Une jeune femme de vingt-trois ans a perdu la vie. Employée de la banque. Elle avait pris son poste trois heures plus tôt. Selon les premiers éléments, elle a été touchée lors d'un mouvement de panique des assaillants.
Vicki Vale marque un temps. Très court. Juste assez.
— Nous ne donnerons pas son nom ce matin, à la demande de sa famille. Mais nous tenions à dire qu'elle n'était pas un chiffre. Qu'elle avait un visage. Une vie. Des gens qui l'attendaient.
Dans la rue, la femme au cabas ferme les yeux une seconde.
Dick a les mâchoires serrées au point de sentir les muscles de ses tempes se contracter. Il regarde l'écran, et l'écran lui renvoie une ville en deuil d'une fille qu'il a, lui, vue mourir.
* * *
À l'écran, Vicki Vale change de registre. Pas de ton — de regard. Quelque chose qui n'y était pas dix secondes plus tôt vient de s'allumer dans ses yeux. Pas de l'émotion. Une curiosité. Une de celles qui se réveillent et ne se rendorment plus.
— Et puis il y a cette autre question. Celle que toute la ville se pose ce matin. Qui était cet homme ? Celui qu'on appelle Nightwing.
Le nom tombe dans la rue, et Dick sent quelque chose se contracter dans sa poitrine.
— Présent sur les lieux avant la police, selon les témoins. Capable de neutraliser six hommes armés. Disparu avant l'arrivée des renforts. Un sauveur, pour certains. Pour d'autres, un facteur d'incertitude de plus dans une ville qui en compte déjà trop. Un homme qui décide, seul, sans badge, sans mandat, sans comptes à rendre, de ce qui est juste.
Elle incline très légèrement la tête.
— Était-il la raison pour laquelle ces otages ont survécu ? Ou la raison pour laquelle l'un d'eux est mort ?
Un silence à l'écran. Délibéré.
— Je n'ai pas la réponse. Mais je vais la chercher. Parce que cette ville mérite de savoir qui veille sur elle. Et à quel prix.
* * *
Dans la rue, les avis fusent à voix basse.
— Moi j'dis qu'sans lui, ils étaient tous morts, fait le livreur en écrasant sa cigarette.
— Et la fille ? répond la femme au cabas. Elle est morte quand même.
— C'est pas lui qui a tiré.
— Non. Mais elle est morte quand même.
Le livreur ne trouve rien à répondre. Il repart. Sa tournée l'attend.
Les deux ados, eux, ne bougent pas. Ils regardent les images en boucle — une silhouette noire qui plonge d'un toit, qui se réceptionne sur une corniche, qui disparaît dans l'angle d'un immeuble avec une fluidité qui n'a rien d'humain.
— T'as vu comment il saute ? dit l'un.
— Ouais.
— Tu crois qu'il a peur, des fois ?
L'autre réfléchit sérieusement.
— Sûrement. Mais j'crois qu'il saute quand même.
Dick les regarde.
Il ne sourit pas. Mais quelque chose, dans sa poitrine, se déplace d'un centimètre. Comme un nœud serré depuis l'aube qui essaie de se desserrer — sans tout à fait y parvenir.
Tu sautes quand même.
Le vieux à la canne s'est tourné vers lui. Dick ne l'a pas vu approcher.
— Vous l'avez vu, vous, cette nuit ?
Dick met une seconde à comprendre que la question s'adresse à lui.
— Non.
Le vieux hoche la tête. Lentement. Comme s'il savait que c'était faux et qu'il décidait, par courtoisie, de ne pas insister.
— Y'en avait un à Gotham, dit-il en regardant à nouveau l'écran. Avant votre temps, sûrement. On entendait des histoires. Des gens qui rentraient chez eux le soir en se disant qu'y avait quelqu'un, quelque part, entre eux et le pire.
Il marque une pause.
— Puis il est parti. Et le pire est revenu.
Il désigne l'écran d'un geste vague de sa canne.
— Celui-là, il est encore là. Faut espérer qu'il tienne.
Il se détourne. Repart de son pas lent. Ses chaussures cirées luisent sur l'asphalte mouillé.
Dick reste seul devant l'écran, le sac de courses au bout du bras, au milieu d'une ville qui parle de lui sans savoir que c'est lui.
Il remet ses mains dans ses poches. Ses doigts touchent le fond du tissu. Le vide.
Il reprend sa marche.
* * *
L'hôtel de ville de Blüdhaven est l'un des rares bâtiments du centre à donner encore l'impression de tenir debout.
Façade de pierre, colonnes, un fronton sculpté que la pollution a noirci par endroits. À l'intérieur, dans la grande salle de réception transformée pour l'occasion, une trentaine de journalistes s'agglutinent devant un pupitre orné du sceau de la ville. Les caméras. Les micros. Les flashs qui crépitent avant même que quiconque parle.
Le maire Hamilton Hill entre par une porte latérale, à dix heures quarante-cinq précises.
C'est un homme dont le corps sait occuper l'espace. Costume sombre impeccable, cravate bleu nuit, les cheveux gris coiffés en arrière. Il n'a pas un physique imposant, mais il a quelque chose de plus efficace que ça : l'assurance tranquille de quelqu'un qui a survécu à vingt ans de politique locale et qui sait, en entrant dans une pièce, exactement où se trouve chaque caméra.
Reeves, son chef de cabinet, le suit d'un pas, une chemise cartonnée sous le bras, le visage fermé.
Hill s'avance au pupitre. Pose les deux mains sur les bords. Attend que le silence se fasse — et il se fait, parce que c'est un homme qu'on attend.
— Mesdames, messieurs. Merci d'être venus si vite.
Sa voix est chaude. Grave. Travaillée par des années de discours. Il ménage une pause, baisse les yeux une seconde, comme accablé, puis les relève.
— Cette nuit, Blüdhaven a perdu une de ses filles. Une jeune femme de vingt-trois ans, qui faisait simplement son travail. Qui avait toute sa vie devant elle.
Il laisse le silence peser.
— Je ne vous parlerai pas ce matin en politicien. Je vous parlerai en homme. Parce qu'il y a des matins où les fonctions s'effacent, et où il ne reste que le chagrin. Ce matin en est un.
Les flashs crépitent. Hill ne cille pas. Il sait exactement combien de temps tenir ce registre avant de basculer dans le suivant.
— Mais le chagrin ne suffit pas. Les habitants de cette ville n'attendent pas seulement de la compassion. Ils attendent de l'action. Des réponses. Et de la sécurité.
Sa voix se raffermit. Le menton se relève d'un degré.
— Alors voici mes engagements. Premièrement, une cellule d'enquête prioritaire est constituée dès ce matin pour identifier et traduire en justice les responsables de ce braquage. Deuxièmement, un soutien sans réserve sera apporté à la famille de la victime. Et troisièmement —
Il marque un temps. C'est là qu'il vient, le vrai message. Tout le reste n'était que la rampe de lancement.
— Troisièmement, je veux dire un mot clair sur la question que tout le monde se pose. La présence, hier soir, d'un individu opérant en dehors de tout cadre légal.
Un frémissement dans la salle. Les stylos se redressent.
— Je comprends que certains habitants voient en cette figure une forme d'espoir. Je le comprends. Quand une ville a peur, elle cherche des héros partout où elle croit en trouver. Mais je dois être honnête avec vous, parce que c'est mon devoir.
Il pose un regard grave sur les caméras.
— Aucune ville sérieuse ne peut confier sa sécurité à un homme masqué qui ne rend de comptes à personne. La justice n'est pas une affaire de costume. C'est une affaire d'institutions. De lois. De responsabilité. Hier soir, un homme a agi seul, sans coordination avec les forces de l'ordre. Et une femme est morte. Je ne dis pas qu'il existe un lien. Je dis que nous ne le saurons jamais avec certitude — et que c'est précisément le problème.
Un journaliste lève la main, n'attend pas qu'on la lui donne.
— Monsieur le maire, accusez-vous Nightwing d'être responsable de la mort de l'otage ?
Hill lève une main apaisante. Sourire mesuré.
— Je n'accuse personne. Ce n'est pas mon rôle, et ce serait irresponsable. Je dis simplement que là où il n'y a pas de cadre, il n'y a pas de garantie. Et que les habitants de Blüdhaven méritent des garanties.
Il se redresse. Le ton remonte d'un cran, vers la conclusion.
— J'ai donc demandé au commissaire central de renforcer les moyens de la police municipale. La sécurité de cette ville sera assurée par ceux dont c'est le métier, le mandat et la responsabilité. Pas par des ombres.
Il marque la dernière pause. Celle qui fera le titre.
— Blüdhaven n'a pas besoin de justiciers. Elle a besoin de justice.
Les flashs explosent. Reeves, en retrait, esquisse l'ombre d'un hochement de tête satisfait. La phrase est bonne. Elle tournera en boucle jusqu'au soir.
* * *
Dans un café miteux à trois rues de là, Dick regarde la retransmission sur le téléviseur accroché au-dessus du comptoir.
Une tasse refroidit devant lui. Il n'y a pas touché.
Blüdhaven n'a pas besoin de justiciers. Elle a besoin de justice.
Il connaît Hill. Pas personnellement — mais il connaît l'espèce. Des hommes qui ont appris, à force d'années, que gouverner une ville comme celle-ci, ce n'est pas la sauver. C'est gérer les perceptions. Contenir l'incendie. Trouver la phrase qui éteint le feu médiatique avant qu'il ne brûle le palais.
Et ce matin, la phrase qui éteint le feu, c'est lui. Nightwing. Le coupable commode. Celui qu'on peut accuser sans risque, parce qu'il n'a pas de nom, pas de visage, pas d'avocat. Celui sur qui on peut faire reposer la peur de toute une ville pour s'épargner d'avoir à expliquer pourquoi les banques se font braquer, pourquoi les égouts débordent de corps, pourquoi rien ne va.
Dick n'en veut même pas à Hill. C'est ça, le plus étrange. Il comprend. À sa place, peut-être, il ferait pareil. On gère ce qu'on peut gérer. Et un homme masqué, ça se gère mieux qu'une ville malade.
Il pose quelques pièces sur le comptoir, à côté de la tasse pleine et froide.
Il a un rendez-vous à onze heures.
Un rendez-vous qu'il ne peut pas manquer.
* * *
Le cabinet du docteur Hugo Strange occupe le troisième étage d'un immeuble cossu de Cobble Hill — l'un des rares quartiers de Blüdhaven où les vitres sont blindées et les sourires monnayés. La salle d'attente est sobre, sans dossiers traînant, sans posters anxiogènes. Des fauteuils en cuir fauve. Une horloge ancienne dont le tic-tac est le seul bruit.
Dick y vient depuis huit mois. D'abord par obligation — un protocole interne, après un usage de la force qui avait fait du bruit. Puis par autre chose qu'il n'a jamais vraiment nommé. Un besoin, peut-être, de poser quelque part le poids qu'il ne peut poser nulle part ailleurs. Un endroit où il peut parler à demi-mot, en sachant que l'homme en face comprend plus qu'il ne le montre.
La porte s'ouvre à onze heures pile.
— Inspecteur Grayson. Vous êtes ponctuel, comme toujours.
— Vieille habitude.
— Certaines vieilles habitudes méritent qu'on les garde.
Strange s'efface pour le laisser entrer. La cinquantaine, le crâne dégarni, des lunettes rondes derrière lesquelles deux yeux gris observent sans jamais sembler juger. Une voix douce, posée, calibrée pour mettre à l'aise. Tout, chez lui, est conçu pour qu'on baisse la garde.
Dick s'assied. Dos droit, comme toujours. Un soldat qui ne se relâche jamais — sauf ici, peut-être. Un peu.
Strange prend place dans son fauteuil, en face. Il n'ouvre pas son carnet. Il ne l'ouvre jamais tout de suite.
— Vous avez une mauvaise nuit dans les yeux, dit-il doucement.
— J'ai eu mieux.
— Voulez-vous m'en parler ?
Dick regarde la fenêtre. Le ciel bas, dehors. Les toits de Cobble Hill.
— Vous avez regardé les nouvelles, ce matin ?
— Je les regarde tous les matins. C'est une déformation professionnelle. On apprend beaucoup d'une ville en écoutant ce qu'elle choisit de se raconter sur elle-même.
— Alors vous savez.
— Je sais qu'une jeune femme est morte. Je sais que la ville cherche un coupable, et qu'elle hésite encore entre plusieurs visages.
Strange incline la tête, légèrement.
— Mais je ne sais pas ce que vous, vous portez de tout ça. Et c'est ça qui m'intéresse.
Dick reste silencieux un moment. Le tic-tac de l'horloge ancienne, quelque part dans la pièce.
— J'étais pas loin, dit-il enfin. Cette nuit. Dans le secteur.
— Dans le cadre de votre travail.
— Dans le cadre de mon travail.
Il choisit ses mots avec soin. Il a toujours choisi ses mots avec soin, ici. Strange ignore — officiellement — qui Dick est sous le masque. Et Dick maintient cette ligne, depuis huit mois, par un réflexe de survie devenu seconde nature. Mais ce matin, le poids est tel qu'il a besoin de poser quelque chose, même à demi-mot. Même camouflé.
— Il y a des soirs, dit-il, où on arrive une seconde trop tard. Et cette seconde-là, on la repasse toute la nuit. On l'étire. On cherche l'endroit exact où on aurait pu faire autrement.
Strange hoche lentement la tête.
— Et vous l'avez trouvé ? Cet endroit ?
— Je trouve toujours un endroit. C'est ça le problème.
Strange l'observe. Il y a, dans son regard, quelque chose qui ressemble à de la compassion. Et autre chose, en dessous, de plus difficile à nommer.
— Vous savez, inspecteur, ce que j'observe chez vous depuis huit mois ? Une chose remarquable, et dangereuse à la fois. Vous portez la responsabilité de choses sur lesquelles vous n'aviez aucune prise. Comme si le simple fait d'avoir été présent suffisait à vous rendre coupable.
— Quelqu'un est mort. J'étais là.
— Beaucoup de gens étaient là. Les policiers en périmètre. Les collègues de cette femme. Le tireur, surtout, qui lui, a appuyé sur la détente. Leur attribuez-vous à tous la même responsabilité qu'à vous-même ?
Dick ne répond pas.
— Non, reprend Strange, doucement. Vous vous la réservez. Entièrement. Comme un privilège. Et c'est là que c'est intéressant.
Il croise les doigts sur son genou.
— Parce que la culpabilité, voyez-vous, c'est parfois une forme déguisée d'orgueil. Se croire responsable de tout, c'est se croire au centre de tout. Le seul dont les actes comptent vraiment. Le seul qui aurait pu changer le cours des choses.
Dick relève les yeux. Lentement.
— Vous me trouvez orgueilleux.
— Je trouve que vous portez le monde sur vos épaules comme si personne d'autre n'en était capable. Et je me demande — c'est mon métier de me demander — d'où vient ce besoin. Qui vous a appris ça. Qui vous a appris que si vous ne teniez pas tout, tout s'effondrerait.
Le silence se prolonge. Dick fixe un point sur le tapis. Quelque part en lui, une porte qu'il garde fermée d'ordinaire laisse filtrer un courant d'air.
— Quelqu'un, murmure-t-il. Quelqu'un m'a appris ça, oui.
— L'homme dont vous m'avez déjà parlé. L'ombre.
— Peut-être.
— Il est mort, n'est-ce pas ?
Dick ne répond pas tout de suite. Et quand il le fait, sa voix est plus basse, presque éteinte.
— Oui. Il est mort.
— Et depuis, vous essayez de porter ce qu'il portait. Seul. À sa place.
Strange laisse la phrase flotter. Il sait, d'expérience, qu'il vaut mieux ne pas la commenter. Que c'est dans le silence qui suit qu'une vérité prend racine.
Et Dick, pour la première fois depuis le début de la séance, sent quelque chose se fissurer en lui. Pas s'effondrer — se fissurer. Juste assez pour qu'un peu de lumière, ou un peu de poison, s'y infiltre.
Parce que c'est vrai. C'est exactement vrai. Et c'est insupportable que ce soit cet homme-là, avec ses lunettes rondes et sa voix calme, qui ait mis le doigt dessus.
— Vous m'aidez ou vous me disséquez, docteur ? dit Dick, avec un sourire sec qui ne monte pas jusqu'aux yeux.
Strange sourit à son tour. Doucement. Presque tendrement.
— Les deux, peut-être. C'est souvent la même chose, avec les gens comme vous.
Il décroise les doigts.
— Vous n'êtes pas responsable de cette mort, Dick. Mais vous allez vous en convaincre du contraire pendant des semaines, parce que c'est ce que vous faites. Vous transformez la douleur en dette. Et vous passez votre vie à rembourser une dette que personne ne vous a réclamée.
Il marque une pause.
— Ma seule question, c'est : jusqu'à quand votre corps tiendra le rythme de ces remboursements ?
Dick soutient son regard. Et ne répond pas.
Parce qu'il n'a pas de réponse.
Et parce qu'au fond de lui, une voix qu'il n'écoute jamais souffle que Strange, peut-être, a raison.
* * *
La séance se termine à midi.
Dick se lève. Strange le raccompagne jusqu'à la porte, une main légère, presque paternelle, dans le bas du dos.
— Prenez soin de vous, inspecteur. Le monde tiendra bien sans vous le temps d'une nuit de sommeil.
— C'est jamais arrivé.
— Tout arrive une première fois.
La porte se referme.
Dick descend les trois étages à pied. Dans la cage d'escalier, le silence. Et dans sa tête, la phrase qui tourne, qui s'installe, qui creuse son sillon.
Vous transformez la douleur en dette.
Il sort dans la rue. Le ciel n'a toujours pas décidé s'il allait pleuvoir.
* * *
Et à l'étage qu'il vient de quitter, Hugo Strange reste un instant immobile devant sa fenêtre, à regarder la silhouette de l'inspecteur Grayson s'éloigner sur le trottoir, les mains dans les poches, les épaules basses.
Il attend que la silhouette ait disparu au coin de la rue.
Puis il retourne à son bureau. Sort son téléphone — pas celui qui est posé sur la table, l'autre, celui qu'il garde dans le tiroir fermé à clé. Compose un numéro qu'il connaît par cœur.
Une sonnerie. Deux.
— C'est moi, dit Strange, d'une voix qui n'a plus rien de la douceur de tout à l'heure. Notre inspecteur traverse une mauvaise passe. Le drame d'hier l'a touché plus profondément que je ne l'aurais cru. Il se fragilise.
Il écoute la réponse. Hoche la tête, bien que son interlocuteur ne puisse pas le voir.
— Non. Rien sur l'autre sujet. Il reste prudent, même épuisé. Mais la fissure est là. Et les fissures, avec le temps, ça s'élargit toujours.
Un silence. Il écoute.
— Je vous tiens informé. Comme toujours.
Il raccroche. Range le téléphone dans le tiroir. Le ferme à clé.
Puis il se rassied dans son fauteuil, reprend son carnet — celui qu'il n'avait pas ouvert devant Dick — et y inscrit, de son écriture fine et appliquée, quelques lignes.
L'horloge ancienne continue de battre dans le silence du cabinet.
* * *
Au commissariat, l'après-midi a la couleur grise des néons fatigués.
Dick pousse les portes de la brigade à deux heures. Il sait, avant même d'entrer, l'air qu'il va trouver. Il l'a senti toute la matinée, comme on sent venir un orage à la pesanteur de l'air.
La salle commune. Les bureaux encombrés. Le tableau couvert de photos de l'affaire en cours — celle qui les ronge tous depuis des semaines. Les corps alignés dans les containers du port. Une rose posée sur chaque poitrine, identique, soignée. Pas de nom au centre du tableau. Pas de visage. Juste des victimes, une signature florale que personne ne comprend, et au marqueur rouge, en travers, une seule question : POURQUOI LES ROSES ? Un fantôme méthodique qu'ils traquent sans même savoir à quoi il ressemble. Et au milieu de tout ça, trois personnes qui se taisent quand il entre.
Bullock, affalé sur sa chaise, les pieds sur le bureau, un gobelet de café à la main. Il ne lève pas les yeux.
Montoya, debout près du tableau, un dossier ouvert dans les mains. Elle, elle le regarde. Franchement.
Harper, à son poste, devant son écran. Il se fige une seconde en voyant Dick, puis retourne à son clavier, un peu trop vite.
Le silence dure trois secondes de trop.
— Tiens, dit enfin Bullock, sans bouger. Voilà le justicier.
— Harvey, soupire Montoya.
— Quoi ? On a plus le droit de dire bonjour à un collègue ? Bonjour, collègue. Belle nuit, hier. T'as bien dormi, derrière ton masque ?
Dick pose son manteau sur le dossier de sa chaise. Calme. Il sait qu'il n'a pas le choix. Que ça doit sortir.
— Vas-y, dit-il. Dis ce que t'as à dire.
Bullock retire ses pieds du bureau. Se redresse. Le regarde enfin.
— Ce que j'ai à dire ? J'ai à dire que ça fait deux ans, Grayson. Deux ans qu'on bosse côte à côte. Deux ans que je te couvre, que je te file mon café, que je te traite comme mon partenaire. Et pendant deux ans, t'avais un costume planqué quelque part et tu sautais des toits la nuit sans rien nous dire.
— Je vous protégeais.
— ARRÊTE avec ça.
La voix de Bullock claque comme une porte. Cette fois il est debout — Dick ne l'a pas vu se lever. Le gobelet de café a basculé sur le bureau, une flaque brune s'élargit sur des rapports que personne ne ramasse. Quelques têtes se tournent dans la salle. Bullock a les poings serrés le long du corps, la mâchoire qui tremble un peu, ce rouge qui lui monte du col quand quelque chose remonte de trop loin. Pendant une seconde, on ne sait pas s'il va frapper le bureau ou frapper Dick.
Il ne fait ni l'un ni l'autre. Il inspire. Desserre les poings, un doigt après l'autre. Et quand il reprend, la voix est redescendue — mais l'intensité, elle, est restée intacte, juste enfouie sous le calme, ce qui la rend pire.
— Arrête avec "je vous protégeais". C'est pas de la protection, ça. C'est du mépris déguisé en noblesse. T'as décidé tout seul qu'on était trop fragiles pour porter la vérité. T'as décidé pour nous.
Dick ne répond pas. Parce qu'il n'a pas tort.
Montoya referme son dossier. Pose une main sur le bureau.
— Il a pris des risques pour cette ville que personne ici n'a pris, dit-elle, calme. Faut le reconnaître.
— Personne dit le contraire, Renée, répond Bullock. C'est pas la question. La question c'est la confiance. Tu peux pas demander à un homme de te confier sa vie sur le terrain et lui cacher qui tu es la moitié du temps. C'est pas comme ça que ça marche. C'est pas comme ça qu'une équipe marche.
Harper se lève. Il n'a rien dit jusque-là. Sa voix, quand elle vient, est plus basse, plus blessée que celle de Bullock.
— Le pire, c'est pas que tu nous l'aies caché.
Tout le monde le regarde.
— Le pire, dit Harper, c'est que hier soir, dans cette banque, t'étais là. Et nous on était à l'aveugle, en périmètre, à attendre des ordres, sans savoir que notre partenaire était à l'intérieur en train de tout gérer seul. Si quelque chose t'était arrivé, on l'aurait appris comment ? Aux infos ? Comme tout le monde ?
Il secoue la tête.
— Tu nous as pas juste caché un secret, Dick. Tu nous as privés de la possibilité de te protéger, toi. Et ça —
Sa voix se serre.
— Ça, j'arrive pas à l'avaler.
Le silence retombe. Lourd. Définitif.
Dick les regarde, l'un après l'autre. Bullock et sa colère. Montoya et sa loyauté tendue. Harper et sa blessure.
Sa famille. Fissurée par sa faute.
Et quelque chose, dans ce qu'a dit Strange ce matin, remonte. Vous portez le monde sur vos épaules comme si personne d'autre n'en était capable.
Il pourrait se défendre. Il pourrait expliquer, argumenter, justifier. Il l'a fait hier soir, dans le feu de la confrontation. Ça n'a servi à rien.
Alors aujourd'hui, il fait autre chose.
— Vous avez raison.
Les trois le regardent, surpris.
— Tous les trois. Vous avez raison. J'ai décidé pour vous. J'ai cru que je vous protégeais et peut-être que c'est vrai, mais peut-être aussi que c'était plus simple pour moi. Plus simple de porter ça seul que de vous regarder dans les yeux en sachant que vous saviez.
Il s'appuie contre son bureau. Fatigué. Vidé.
— Hier soir, une fille de vingt-trois ans est morte à trois mètres de moi. Et je peux pas vous dire que j'aurais rien pu faire, parce que je sais pas. Je saurai jamais. Et ça —
Il s'arrête. Reprend.
— Ça, c'est mon fardeau. Pas le vôtre. Je vous demande pas de me pardonner aujourd'hui. Je vous demande juste de continuer à bosser cette affaire avec moi. Parce que pendant qu'on s'engueule, lui, il prépare le prochain corps.
Il désigne le tableau. Les containers. Les roses sur les poitrines. La question rouge en travers.
— Et je le sens, ce type. Je sais pas encore qui c'est, mais je commence à sentir comment il pense. Il fait rien au hasard. Chaque corps, c'est une phrase. Chaque rose, c'est un mot. Si on lit assez longtemps, on finira par lire la phrase entière. Mais il faut qu'on soit quatre à lire. Pas un.
Un long silence.
Bullock fixe le tableau. Puis Dick. Puis le tableau à nouveau.
— On est pas quittes, finit-il par grogner. Loin de là.
— Je sais.
— Mais t'as raison sur un point. Ce malade attend pas qu'on ait réglé nos comptes.
Il se lève. Attrape un dossier sur la pile. Le jette sur le bureau de Dick, un peu plus fort que nécessaire.
— Le légiste a renvoyé le rapport sur le troisième corps. Y'a un truc qui colle pas avec les deux autres. Regarde, et dis-moi si je deviens parano ou si ce fils de pute change ses habitudes.
C'est tout. C'est sa façon à lui de dire qu'on continue. Que la famille est fissurée mais pas brisée. Que le travail, au moins, les tient ensemble quand plus rien d'autre ne le peut.
Dick prend le dossier.
— Merci, Harvey.
— Me remercie pas. J'te déteste encore.
Mais il y a, au fond de sa voix bourrue, quelque chose qui ressemble à un début de pardon. Lointain. Mais réel.
Montoya croise le regard de Dick. Lui adresse un hochement de tête presque imperceptible. On tient. Harper s'est rassis, mais il a tourné sa chaise vers eux. Il écoute. Il est là.
Dick ouvre le dossier.
Et la machine se remet en marche. Quatre flics, une affaire, une ville malade. Et quelque part dehors, un homme qui pose des roses sur des cadavres et qui n'a pas encore fini.
* * *
Le soir tombe sur Blüdhaven comme une paupière fatiguée.
Dick rentre tard. Le sac de courses du matin est toujours sur le comptoir de sa cuisine, intact. La boîte de café qu'il n'a pas ouverte. Le pain qu'il ne mangera pas.
Il ne rallume pas la lumière. Il va jusqu'à la fenêtre. Regarde la ville en contrebas. Les lumières éparses, les fenêtres allumées de gens qui ne dorment pas, eux non plus, pour des raisons qu'il ne connaîtra jamais.
Quelque part là-dehors, une famille pleure une fille de vingt-trois ans.
Quelque part, le maire Hill se félicite d'une formule qui a bien tourné toute la journée.
Quelque part, une journaliste aux cheveux bruns relit ses notes et entoure, pour la troisième fois, une question qu'elle a écrite dans la marge : Il était là avant la police. Comment savait-il ?
Quelque part, un thérapeute referme un carnet sur des observations qu'il ne partage pas avec son patient.
Et quelque part, dans l'ombre, un homme qui pose des roses sur les morts prépare la suite.
Dick reste à la fenêtre longtemps. Les mains à plat sur le rebord. Le front presque contre la vitre froide.
Vous transformez la douleur en dette.
Jusqu'à quand votre corps tiendra le rythme ?
Il ferme les yeux.
Et il ne se met pas en costume, ce soir. Pas tout de suite. Il reste là, juste un homme à une fenêtre, dans le noir, à porter le poids des vivants — qui pèse toujours plus lourd que celui des morts.
Dehors, la pluie finit par se décider.
Elle tombe sur la ville, doucement d'abord, puis plus dru. Elle lave les trottoirs, les tags, le sang séché. Elle ne lave rien du tout.
Elle tombe, c'est tout.
Et Blüdhaven, sous l'averse, continue de ne jamais vraiment dormir.
* * *