L'effet papillon
Chapitre 1 : L'effet papillon, Partie I
4934 mots, Catégorie: K+
Dernière mise à jour il y a environ 1 mois
Cette fanfiction en deux parties participe en tant que Seconde chance au Défi d’écriture du forum Fanfictions .fr : Mon animal-totem (mars – avril 2024).
L’effet papillon : Partie I
« J’observe le morpho bleu jaillir hors du verre. Je plie ces effigies de papier afin d’en faire des insignes secrets pour les fidèles. La chenille du morpho ne tisse pas de cocon… elle fait de son enveloppe corporelle son armure et se métamorphose à l’intérieur. Nous sommes des morphos. Porter un papillon, c’est afficher notre soutien au Dr Lamb et à la Famille. Bientôt, Rapture s’ouvrira… et s’envolera. L’imago va naître »
Gideon Wyborn
*
* *
Le chiroptère fendait la nuit à vive allure, virevoltant de réverbère en réverbère. Ses ultrasons se répercutaient dans les rues de Gotham City, lui indiquaient la route à suivre. L’animal sentait l’appel de la nourriture le tirailler. Mais cette dernière se faisait rare ces temps-ci, à l’exception des papillons qu’il croisait plus que de coutume. Justement, il avait repéré sa proie, sur le rebord de la fenêtre brisée de l’un des immeubles insalubres de l’Allée du Crime.
Autrefois, bien avant que la chauve-souris n’en fasse son terrain de jeu, ce pâté d’immeubles nommé Park Row était un quartier comme les autres. Mais un jour, la mort avait frappé, dans une ruelle sombre. Les parents d’un petit garçon avaient perdu la vie. Depuis que le quartier avait été frappé par la crise économique, seuls quelques habitants y demeuraient encore. Ils étaient soit assez forts pour persévérer et tenter de vivre une vie normale, soit trop pauvres pour quitter cet endroit de malheur, ou bien simplement trop fous pour oser affronter la réalité.
La chauve-souris prit le papillon en chasse mais trop tard, sa proie avait pris son envol. Elle le poursuivait à toute allure et s’apprêtait refermer ses griffes sur elle lorsque le lépidoptère s’engouffra dans une grille d’aération. Cependant, la chauve-souris était plus maligne que ça. Qu’à cela ne tienne, elle trouverait un autre moyen de parvenir à ses fins.
Ses ailes se trémoussèrent jusqu’à ce qu’elle parvienne à se poser devant une vieille quincaillerie qui avait l’air abandonnée. Par chance, l’une des fenêtres était restée ouverte. Elle se faufila à l’intérieur et son petit cœur s’emballa lorsqu’en poussant un cri dont les ultrasons se répercutèrent vers elle, elle perçut un trésor : des dizaines de papillons volaient en cercle au beau milieu de la boutique achalandée de bric et de broc, emportés dans un cycle, une danse sans fin.
La chauve-souris repéra la proie qui lui avait échappé, terrée au fond d’une cage suspendue au plafond. Elle était devenue une proie facile en se cachant ici. Elle la tenait. Un seul papillon lui suffisait pour l’instant. Le chiroptère perça les airs et fondit sur sa proie. La cage trembla sous l’effet du choc. Mais quelqu’un interrompit son mouvement de balancier. Un cliquetis fatal résonna dans la boutique. La porte de la cage venait de se fermer.
« Tiens donc ! Mais qu’avons-nous là ? » chuchota une voix aigüe et nasillarde.
Un homme souleva la petite cage à l’allure de panier de crabes et la détacha du crochet qui la soutenait. Il la posa sur une vieille table qui servait de présentoir, à côté d’un renard et d’un hibou empaillés. Il se pencha pour mieux observer sa proie, qui ne cessait de se débattre.
« On dirait que tu t’es perdue, ma jolie, hein ? Ne t’en fais pas, je prendrai soin de toi ».
L’animal, fatigué, renonça à sa fuite et se suspendit à la grille au-dessus de lui, en se cachant derrière ses grandes ailes. Gideon Wyborn, le gérant de cet atelier en perdition, ne put s’empêcher de l’admirer avec un grand sourire. Derrière lui, ses papillons continuaient leur ballet. Le froissement de leurs petites ailes l’apaisait.
Mais dehors, un bruit stridant vint briser cette symbiose. Des sirènes. Gideon releva la tête, juste à temps pour voir passer un cortège de voitures de police dans la rue, leurs lumières rouges et bleues éclairant la boutique sur leur passage. Et puis, la lumière disparut et le son se perdit dans le néant nocturne. Il colla son nez à la vitre pour mieux apercevoir ce qui se jouait dehors jusqu’à ce que les voitures noires et blanches changent de rue et qu’il les perde de vue. Gideon soupira. Les flics étaient rapides, mais Gideon avait bon espoir qu’ils n’arrivent pas à temps pour stopper la chaîne d’évènements dont il était l’instigateur. Tant qu’il resterait dans l’ombre avant le moment propice, tout se passerait bien pour lui.
« Hey, Monsieur P ! cria soudain une petite fille dans son dos. Qu’est-ce qui se passe ?
— Chut ! Moins fort, Tracey ! Retourne te coucher ! »
Tracey Buxton, à peine âgée de huit ans, dans son grand manteau noir et ses lunettes de soleil qu’elle portait même en pleine nuit, obéit sans discuter. Gideon l’aimait bien, mais ce qu’elle pouvait être agaçante, parfois ! Elle savait pourtant qu’elle n’avait pas le droit de s’approcher de la fenêtre.
Alors qu’il était sur le point de retourner contempler le petit oiseau de nuit qu’il avait capturé, il leva les yeux et aperçut la silhouette de la Tour Wayne se détacher au loin parmi les gratte-ciels qui peuplaient le centre-ville, à côté de la lune presque pleine qui illuminait la voûte céleste. Gideon se mordit la lèvre en tremblant, en songeant à ce qu’il ferait à ce bâtiment, à ceux qui l’habitaient et à ce qu’il y trouverait.
Bientôt, il deviendrait célèbre. Bientôt, sa cause serait reconnue dans le monde entier. Bientôt, ce serait bien plus qu’une chauve-souris qu’il tiendrait entre ses mains. Oh oui ! Car une fois l’homme le plus riche de cette ville à sa merci, tout allait changer. Maintenant, il ne lui restait plus qu’à exécuter son plan pour capturer Bruce Wayne.
***
La nuée de voitures de flics se mouvait dans la ville comme une armée de fourmis. Les hululements assourdissants des sirènes emplissaient Gotham d’un écho infernal. Dans la voiture de tête, deux collègues tentaient de garder leur calme.
« Ici le commissaire Gordon, on sera sur place dans une minute. »
Gordon lâcha la CB et se concentra sur la route. A côté de lui, Harvey Bullock était au volant, les épaules voutées, l’air tendu.
« On n’y sera jamais à temps pour les choper, déplora-t-il.
— Oh, je ne me fais pas trop de souci pour ça », répliqua Gordon, d’un air amusé.
Bullock lorgna vers lui d’un œil circonspect.
« Vous croyez vraiment que votre chauve-souris de compagnie va venir vous aider, pas vrai ?
— J’en suis certain. »
Bullock grogna comme un bouledogue, visiblement peu convaincu. Il braqua une dernière fois au coin de la rue. A peine eurent-ils tourné que les deux membres de la police de Gotham entendirent une alarme stridente résonner au loin, celle d’une vieille bijouterie du centre-ville.
« C’est là ! », indiqua Gordon.
La gomme des pneus chauffa lorsque Bullock appuya sur le frein. Au même moment, l’alerte de la boutique cessa de hurler. Gordon et lui s’extirpèrent hors de la voiture pour jeter un œil à la bijouterie Wells, au pied d’un vieil immeuble d’une grande avenue commerçante. Derrière les vitrines parées de bijoux scintillants sous la lumière des phares, l’endroit semblait plongé dans le noir.
Pourtant, le propriétaire avait appelé la police quelques minutes auparavant, en débitant des propos incohérents. Il disait que des papillons étaient en train de le cambrioler. C’était la troisième affaire de ce genre depuis un mois. A chaque fois qu’ils se pointaient sur les lieux, tout l’argent et les bijoux avaient disparu, et tout le monde s’accordait sur la même version : des papillons avaient volé l’argent. Mais oui, bien sûr ! Quoique… Gotham en avait déjà vu des vertes et des pas mûres !
Dans tous les cas, les flics auraient bien besoin du Chevalier noir pour résoudre cette affaire. Malheureusement, il n’y avait aucune trace de lui ce soir-là. Bullock semblait douter. Mais Gordon, lui, savait que Batman n’était jamais très loin. Ils patientèrent, le temps que les autres sortent de leurs véhicules, dégainent leurs revolvers et pointent la façade vitrée. Le commissaire tendit la main dans la voiture et en sortit un mégaphone. Il appuya sur un bouton et un grésillement s’en échappa.
« Police de Gotham ! hurla-t-il à l’intérieur. Nous savons que vous êtes là ! Sortez, les mains en évidence ! »
Pas de réponse, pas même un signe de vie. Il n’avait plus le choix : s’il voulait découvrir ce qui se tramait ici, il devait y aller, avec ou sans Batman. Tout doucement, il s’avança, talonné par Bullock et les autres. Ses hommes parvinrent à relever le rideau de fer qui bloquait l’entrée. Gordon s’apprêtait à entrer lorsqu’une voix grave le fit sursauter, lui et tous les autres flics.
« Vous arrivez trop tard, Jim. »
Le commissaire Gordon fit volte-face pour découvrir une ombre pourvue de deux grandes oreilles et de deux grands yeux blancs perçant les ténèbres, qui sortait de la ruelle en face de la bijouterie.
« Batman ! Vous êtes là. »
L’homme chauve-souris s’avança dans la lumière blafarde du réverbère à l’entrée de l’allée, révélant sa large mâchoire carrée sous son masque terrifiant.
« J’ai parlé au propriétaire de la bijouterie. Il est à l’intérieur, mais il est sous le choc. Il va avoir besoin d’une assistance. »
Au fil des années, Gordon avait appris à lui accorder une confiance totale, presque aveugle. Il ordonna donc sans hésiter à tous ses hommes de pénétrer à l’intérieur. Gordon traversa la rue pour rejoindre le Chevalier noir. Quant à l’inspecteur Bullock, il demeura à l’extérieur de la bijouterie pour coordonner les opérations.
« Que vous a-t-il dit, Batman ?
— La même chose que toutes les fois précédentes. Sauf que ce soir, j’ai pu en avoir la preuve. »
Batman porta la main à sa ceinture multifonctions et, délicatement, la déplia devant Gordon pour lui montrer l’indice le plus probant en leur possession jusqu’à présent.
« Qu’est-ce que c’est ? s’enquit le commissaire, intrigué.
— Un papillon. Un morpho bleu pour être plus précis.
— Alors, c’est donc après ça que l’on court depuis tout ce temps ? intervint Bullock tandis qu’il revenait vers eux, passablement irrité. Des fichus papillons ! (Il haussa les épaules). C’est grotesque.
— Vous y croyez ? demanda Gordon à Batman.
— Je les ai vus, Jim. Je ne sais pas comment des papillons ont pu faire ça, mais ils étaient en plein cambriolage lorsque je suis arrivé. Il a suffi d’un peu de fumée pour les faire fuir. Celui que je tiens est le seul qui reste. »
Batman chercha à nouveau quelque chose dans son costume et finit par présenter à Gordon une feuille de papier griffonnée à la hâte.
« J’y pense, le bijoutier a aussi retrouvé ça près de sa caisse enregistreuse », indiqua Batman.
Gordon s’empara de la feuille et lut l’inscription à voix haute :
« Le morpho bleu s’apprête à renaître. Bientôt, Gotham ne sera plus qu’un mauvais souvenir. L’utopie se relèvera de ses cendres. » Il termina : « Et c’est signé “Le Lépidoptériste”. »
La mine du commissaire s’assombrit brusquement. Bullock semblait plutôt dubitatif.
« Un lépidoptériste ? s’exclama-t-il. C’est quoi ça encore ?
— Un chasseur de papillons, expliqua Batman.
— C’est vrai qu’on dirait qu’il les collectionne, ces foutus bestioles ! »
Troublé, Gordon se mit à caresser sa moustache grisonnante.
« C’est étrange…
— Une idée ? l’interrogea Batman.
— De vagues souvenirs, en fait. Ça me rappelle l’époque où je n’étais encore qu’un sergent. Je me souviens avoir vu quelque chose. On venait de recevoir un appel : quelqu’un avait repéré un véhicule sur les berges de la baie de Gotham. C’était une bathysphère, une sorte de sous-marin. Mon collègue et moi, on a été les premiers sur les lieux. On n’a pas mis la main sur son propriétaire, ce soir-là, mais avant que Thomas Wayne n’emporte la bathysphère pour l’examiner dans les locaux de son entreprise, j’ai pu jeter un œil à l’intérieur. Il y avait une nuée de papillons, exactement comme celui-là.
— Thomas Wayne, dites-vous ? dit Batman.
— Apparemment, il connaissait cette technologie novatrice, alors, le maire l’a autorisé à en disposer. Je trouvais ça injuste et pas très réglo, mais je n’étais qu’un sergent, je n’avais pas mon mot à dire.
— Et vous avez retrouvé celui qui a débarqué dans cette bathysphère ?
— Oui, au lever du jour. Il errait sans but dans les égouts, pas loin de là où on avait trouvé la bat… »
Gordon s’interrompit brusquement lorsque Batman tourna la tête derrière lui, en plissant les yeux. Le commissaire porta la main vers son arme.
« Un problème ?
— Nous ne sommes pas seuls. »
Gordon et Bullock s’élancèrent derrière Batman et se placèrent aux deux coins de la ruelle. Maladroitement, Bullock extirpa son pistolet de son étui. Tandis que les deux flics se préparaient au pire, Batman progressait prudemment dans la ruelle, un batarang à la main. Tout semblait calme mais les sens de la chauve-souris étaient en alerte. Il avait cru voir quelque chose bouger par ici. Un bruit de pas dans une flaque un peu plus loin le poussa à agir.
Il arma son bras et se prépara à lancer le batarang lorsqu’une immense boule de feu fondit sur lui depuis les ténèbres. Batman s’échappa hors de sa trajectoire juste à temps. La boule alla s’écraser contre une voiture de police, qui explosa devant les yeux ébahis de toute l’escouade.
Il se redressa en faisant claquer sa cape et leva les yeux vers l’escalier de secours tremblotant au bout de la ruelle. Quelqu’un était en train de grimper jusqu’au toit. Le Chevalier noir dégaina son pistolet à grappin, visa la corniche et tira. Le grappin l’amena jusqu’au sommet. Batman se hissa à la force de ses bras et traîna son regard sur les toits, dans l’espoir d’apercevoir celui ou celle qu’il poursuivait.
C’est alors qu’il la repéra.
Pendant une fraction de seconde, il vit clairement une silhouette humanoïde dans un scaphandrier en pleine course sur le toit. Son casque était pourvu d’un immense hublot, duquel émanait une lueur verte phosphorescente étrange. Il s’apprêtait à se mettre à sa poursuite, mais elle s’évapora dans la nuit, comme un fantôme fuyant dans le brouillard. Batman resta interdit. Il tenta de la rattraper, mais lorsqu’il se pencha par-dessus la rambarde, elle avait disparu.
***
« Un scaphandrier à Gotham ? s’étonna Alfred. Décidément, on aura tout vu ! »
Le fidèle majordome déposa un plateau d’argent sur le bureau de la Bat Cave et souleva la cloche pour révéler un joli bol en porcelaine rempli d’un bouillon alléchant. Mais Batman n’en avait que faire pour l’instant. Assis devant le Bat-ordinateur, il tapotait frénétiquement sur son clavier.
« Vous ne croyez pas si bien dire, Alfred. J’ignore encore de quelle manière cet étrange individu casqué est lié à cette affaire, mais je crois que je viens de mettre le doigt sur quelque chose d’intéressant. »
Il posa les yeux sur son écran et le pointa du doigt.
« Regardez. Les résultats d’analyse sont clairs : le papillon que j’ai récupéré n’est pas un papillon.
— Dieu du ciel ! Même les papillons ne sont plus ce qu’ils étaient dans cette ville.
— Il semble avoir été créé artificiellement, grâce à une substance étrange. Le Bat-ordinateur n’a pas réussi à l’identifier clairement, mais il a pu déterminer d’où elle provenait : elle est secrétée par une limace de mer que l’on ne trouve qu’à certaines profondeurs et dans une poignée de régions du globe très précises, notamment au large des côtes islandaises.
— Malheureusement, cela ne vous indique pas qui a pu créer ces choses.
— En effet, répondit Bruce, en se frottant le menton.
— Vous n’avez donc aucune piste ? »
Batman retira son masque et amena le plateau près de lui. Il s’empara de la cuillère et commença à goûter la soupe de légumes. Epicée, juste comme il l’aimait.
« Jim m’a parlé de l’une de ses affaires hier soir, expliqua Bruce après avoir pris sa première gorgée. Il m’a dit qu’il avait trouvé des papillons comme celui-là à l’intérieur d’une bathysphère, échouée sur une plage de la baie de Gotham, il y a des années de cela.
— Une… bathysphère ? Voulez-vous parler d’un submersible ?
— Exactement, Alfred, mais rien qui ne ressemble à ce tout ce qui a été conçu avant. Et le type qui la pilotait, celui qui a créé ces papillons, on dirait qu’il est de retour. Il se fait appeler « Le Lépidoptériste ». Je ne sais pas qui il est, mais le scaphandrier que j’ai vu aujourd’hui… Ça ne peut pas être une simple coïncidence.
— En êtes-vous sûr, Monsieur Bruce ? Et si ce scaphandrier était de votre côté ?
— Ça, c’est à moi de le découvrir. Mais pour le moment, tout semble accuser ce mystérieux individu : il était sur les lieux au moment du cambriolage et sa tenue fait de lui le coupable tout désigné. Toutefois, il y a autre chose qui m’interpelle.
— Quoi donc ?
— Quand Jim a évoqué cette affaire, il m’a aussi dit que c’est mon père qui avait récupéré cette machine futuriste, il y a des années. Mais je n’en ai jamais entendu parler jusqu’à présent. Et vous ?
— Pas le moins du monde, hélas. Vous savez, votre père avait ses raisons de ne pas révéler cette technologie au grand jour, Monsieur Bruce. Peut-être ne voulait-il pas qu’elle tombe entre de mauvaises mains ?
— Sans doute, oui.
— Je suppose que l’accès à cet étrange appareil doit être bien sécurisé, s’il se trouve là où vous l’imaginez.
— Je pense que l’on fera une exception pour Bruce Wayne, Alfred. Je dois me rendre à Wayne Entreprises sans tarder, pour voir ce que je peux trouver là-bas.
— Bien ! J’ose tout de même espérer que cela ne vous empêchera pas d’être présent au gala de ce soir.
— Un gala ?
— Voyons, Monsieur ! Le gala qui célèbre la fondation de votre société. N’oubliez surtout pas votre tenue de soirée et votre invitation. Et votre costume, cela va de soi. On ne sait jamais.
— Merci, Alfred, répondit Bruce en souriant. Je vais tâcher d’y penser. »
***
La Tour Wayne. Un immeuble de plusieurs étages en plein centre de Gotham. Le siège de l’entreprise que le père de Bruce avait fait prospérer, comme ses ancêtres avant lui. C’est là que Bruce se rendait tous les matins après ses escapades nocturnes. Parfois, il oubliait la chance qui était la sienne, mais il n’oubliait jamais la responsabilité que lui avait confiée son père après sa mort. Faire prospérer l’entreprise à son tour, pour le bien de Gotham.
A son arrivée, Bruce emprunta l’ascenseur. Direction : le sous-sol. C’est là que se trouvait le département de l’ingénierie maritime. Ce n’était pas dans ses habitudes de visiter cette partie de l’immeuble – la recherche et le développement dans ce domaine étaient pour ainsi dire quasi-inexistant, si bien qu’il n’y avait qu’une seule personne pour s’en charger – mais il croyait en ses chances d’y trouver une réponse. Le sous-sol était humide et froid, mais assez vaste et silencieux pour que quelqu’un puisse y travailler sans problème.
La personne qui dirigeait justement ce tout petit service s’appelait Eleanor Lamb, une femme brillante qui avait réussi à se faire une place dans son entreprise au cours des vingt dernières années. Bruce la reconnut, assise à son bureau derrière son écran d’ordinateur et les piles de dossiers qui lui cachaient partiellement la vue. D’un pas lent et sûr, il s’approcha de son bureau et s’assit sur le coin.
« Bonjour, mademoiselle Lamb. »
Elle leva ses grands yeux bleus de ses documents et écarta une mèche de cheveux noir ébène qui recouvrait son œil droit.
« Oh ! Bonjour monsieur Wayne. Si je m’attendais à vous voir ! Quel bon vent vous amène ?
— Eh bien en fait, j’espérais que vous pourriez m’aider. Je vais avoir besoin de consulter l’inventaire de tout ce qui se trouve dans les locaux, du moins ceux qui sont réservés à votre service.
— Vous cherchez quelque chose en particulier ?
— Une bathysphère que mon père aurait récupérée il y a des années.
— Une bathysphère ? Oh ! Je vois de quoi vous voulez parler. Je suis désolée, monsieur Wayne, mais elle a été jetée à la casse il y a quatre ans.
— Pourquoi ça ?
— Il n’y avait malheureusement plus rien à en tirer, j’en ai peur. Aucun moyen de la remettre en état et toutes les analyses avaient déjà été effectuées.
— Dans ce cas, vous resterait-il un dossier avec tous les éléments la concernant ?
—Je ne sais pas, répondit-elle, l’air peinée. Il est possible qu’il soit déjà parti à la broyeuse. Comme vous le voyez, je suis un peu débordée en ce moment et j’essaye de faire autant de tri que possible. S’il existe encore, il me faudrait sûrement un ou deux jours pour mettre la main dessus, le temps que je fouille les archives. Ce n’est pas très souvent que quelqu’un vient demander ce genre de documents, et encore moins Bruce Wayne en personne. J’espère que vous comprendrez, monsieur Wayne.
— Evidemment, répondit Bruce en arborant un sourire charmeur. Je repasserai demain. »
Il se leva pour partir mais Eleanor Lamb ajouta :
« Si vous voulez en savoir plus sur cette bathysphère, monsieur Wayne, vous devriez peut-être aller voir la police. Après tout, c’est elle qui l’a découverte. Je sais que l’eau a coulé sous le pont depuis le temps, mais c’est une idée comme une autre ».
Il la salua en lui adressant un signe de tête avant de rejoindre l’ascenseur.
Bien qu’il se doutât qu’Eleanor Lamb lui cachait volontairement quelque chose, Bruce prit le parti de ne rien dire pour le moment : il attendrait un ou deux jours. Si cela faisait des années que cette bathysphère avait pourri quelque part dans un entrepôt de sa propre entreprise et qu’il n’en avait rien su, il pouvait bien attendre encore deux jours de plus.
Pour l’heure, il devait se recentrer sur le présent. Car même si tout ce mystère autour de ce véhicule disparu l’intriguait plus que de raison, Jim Gordon était sur une piste solide, celle de l’homme qui l’avait apporté avec lui à Gotham. Eleanor Lamb avait sûrement raison : le commissaire était l’homme de la situation. Lorsque la nuit tomberait sur Gotham, Batman irait lui rendre une petite visite, pour essayer d’en apprendre un peu plus sur le suspect qu’il avait trouvé dans les égouts, des années auparavant.
Pour le moment, il lui restait encore quelques heures à tenir derrière le masque de Bruce Wayne.
***
En dépit des klaxons qui résonnaient entre les façades des immeubles, la nuit était plutôt calme à Gotham. Pas l’ombre d’un crime à l’horizon. Le vent frais du soir faisait battre les rideaux de la fenêtre du bureau dans lequel le Commissaire Gordon jetait un œil à l’intérieur de la boîte de stockage en carton qu’il avait sorti des archives de la police.
Le dossier datait du jour où il avait arrêté le type arrivé à Gotham dans ce sous-marin étrange. Il y avait beaucoup de paperasse à fouiller, mais il savait qu’il était sur le bon chemin. Il avait déjà trouvé son nom et la retranscription de son interrogatoire, mais il devait absolument savoir ce qu’il était advenu de ce gars après son passage au commissariat.
« Bonsoir, Jim. »
Le commissaire Gordon faillit renverser la tasse de café qui lui tenait compagnie. Il se retourna pour poser les yeux sur l’homme chauve-souris qui venait d’entrer par la fenêtre grande ouverte.
« Batman ! Vous m’avez fait sacrément peur !
— Je pensais que vous étiez habitué, après tout ce temps.
— Des années ne suffiraient pas, croyez-moi. »
Un sourire se dessina sous le masque du Justicier.
« Vous avez du nouveau sur notre sous-marinier ? »
Gordon se reporta au document qu’il était en train de lire et remit la main sur ce qu’il cherchait.
« J’ai retrouvé son dossier : si l’on en croit les indices que l’on a rassemblé jusqu’à présent, notre Lépidoptériste s’appellerait en réalité Gideon Wyborn. On n’a pas appris grand-chose sur lui à l’époque. Il disait venir d’une ville sous-marine appelée Rapture. C’était un véritable déséquilibré, si vous voulez mon avis.
— Mais vous avez vu sa bathysphère.
— Il a très bien pu la voler. Pourquoi pas à Thomas Wayne, par exemple. Peut-être avait-il l’intention de la revendre. Cela dit, j’en doute. Ou peut-être qu’il voulait simplement faire un petit tour dans la baie de Gotham. Ce qui est sûr, c’est qu’après son arrestation, il a été envoyé à l’asile d’Arkham pendant plus de dix ans.
— Et ensuite ?
— C’est là que les choses se compliquent. Il est dit dans le dossier que nous a fourni l’asile qu’il a été jugé apte à quitter l’établissement et qu’il a fait partie d’un programme de réinsertion, qui consistait pour lui à trouver un nouveau travail. Excepté que je n’ai encore rien trouvé là-dessus. »
Gordon lui tendit la chemise et Batman commença à éplucher le dossier à grande vitesse. Des pages d’entretiens, de descriptions, de portraits du suspect sous tous les angles. C’était un vrai bazar. Puis, tout à coup, il tomba sur une photo. Elle dépeignait la devanture d’un bâtiment. D’après l’enseigne, il s’agissait d’un atelier de taxidermie. Et, par chance, Bruce connaissait justement son emplacement : l’Allée du Crime, là où ses parents avaient perdu la vie.
« Je crois que j’ai une piste, Jim. Je sais par où commencer.
— Dites-moi.
— Il vaut mieux que j’y aille seul. Si j’en crois son dossier, et si on a vraiment affaire à cet individu, il vaut mieux le cueillir discrètement. »
Gordon soupira, puis hocha la tête. Il reprit la chemise des mains de l’homme chauve-souris et la reposa sur le bureau.
« Très bien. Mais si vous avez la moindre info… »
Il se retourna à nouveau vers la fenêtre. Mais Batman avait disparu. Comme à son habitude.