Entre Objections et Tentations

Chapitre 19 : Fruit interdit

4693 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 03/04/2026 13:16

11 octobre, 19h55

Centre de détention

Parloir


— Merci d'être passé me voir, Nick !


La voix de Maya vibrait d’une énergie qui contrastait dans cet espace froid et impersonnel. De l’autre côté de la vitre épaisse, sous la lumière crue des néons, elle se tortillait sur sa chaise, incapable de tenir en place. Ses yeux brillaient d’une joie sincère.


— C’est la moindre des choses, Maya, répondit Phoenix avec un léger sourire. Je suis surtout content de voir que tu tiens le coup.

— Pfft ! lâcha-t-elle en agitant la main, un rire léger lui échappant. Tu sais, j’ai été enfermée et affamée par Shelly de Killer. Ici, au moins, ils me donnent à manger !


Son ton se voulait désensibilisé mais le souvenir de cet enlèvement serra brièvement le cœur de Phoenix. Ce kidnapping... ce n'était pas le moment le plus heureux de sa carrière mais cette histoire s'était bien terminée.


— Demain, annonça-t-il, on ira manger où tu veux. C’est moi qui offre.


Le visage de Maya s’illumina comme jamais. Elle se redressa brusquement, manquant presque de renverser sa chaise.


— Sérieux ?! On pourrait aller à ce restaurant où tu es allé avec M. Edgeworth ?!


Le sourire de Phoenix se figea. Une pointe de panique traversa ses pensées. Ce restaurant… il se souvenait encore du montant exorbitant sur l’addition. Il avait accepté d'y aller juste parce que Miles avait offert de payer. Maintenant, il était trop tard pour rétracter son offre : l’espoir brillant dans les yeux de Maya était impossible à ignorer et difficile à refuser. Phoenix tenta de masquer le regret qui prenait forme sur son visage. Maya salivait presque devant lui.


— C-Comme j’ai dit… où que tu veux.


Répéter ces mots lui donna l’étrange sensation de sentir son portefeuille pleurer en silence. Pourtant, en la voyant rayonner ainsi, il sentit une chaleur familière lui envahir la poitrine. Ça en valait largement la peine. Et puis, avec le procès de demain… il avait besoin de croire que tout irait bien. S'accrocher à une célébration pour après. Avec Miles à ses côtés, il n’avait aucune raison de douter. Maya finit par se calmer, même si un sourire irrépressible restait accroché à ses lèvres. Elle reprit place sur sa chaise et se pencha légèrement vers la vitre, comme pour réduire la distance qui les séparait.


— Nick… je pense que tu devrais passer au cabinet avant de rentrer chez toi.


Phoenix haussa un sourcil, intrigué. Il ne comprenait pas pourquoi elle lui disait ça.


— Ah bon ? Pourquoi ?


Elle prit un air presque mystérieux, ses yeux pétillant d’un secret qu’elle avait du mal à contenir.


— C'est ton anniversaire, aujourd'hui, lui dit-elle. Je suis coincée ici, alors… je ne pouvais pas vraiment t’offrir quelque chose.


Il cligna des yeux à plusieurs reprises.


— Mais, ajouta-t-elle avec un sourire malicieux, je me suis arrangée avec quelqu’un pour que tu aies quand même un cadeau.


Elle joignit ses mains avec enthousiasme, incapable de contenir la joie que lui procurait sa propre idée. Son sourire était large, presque enfantin, et contrastait violemment avec la rigidité du lieu. Face à elle, les traits de Phoenix s’adoucirent peu à peu, comme si toute la tension accumulée ces derniers jours s’évanouissait en la regardant. Il la trouvait profondément attentionnée. Plus encore, il réalisait à quel point sa présence comptait dans sa vie. Maya n’était pas seulement une amie. Non. Elle était devenue une évidence, une lumière constante dans les moments les plus sombres. Une pensée lui traversa l’esprit, simple et sincère : l’avoir à ses côtés était un véritable cadeau. Si cette vitre n’avait pas été là… il l’aurait prise dans ses bras sans hésiter.


À la place, il leva lentement la main et la posa contre la surface glaciale qui les séparait. Le contact du verre lui arracha un frisson discret. Maya, d’abord surprise, baissa les yeux vers cette main immobile, puis releva le regard vers lui. Pendant une seconde, elle ne comprit pas. Puis quelque chose s’éclaira en elle. Le regard de Phoenix, doux et silencieux, suffisait à tout dire. Aucun mot n’était nécessaire. Un léger sourire étira ses lèvres. Elle leva à son tour la main et la posa exactement en face de la sienne, leurs paumes séparées par quelques millimètres de verre froid. Et pourtant, à cet instant, la distance semblait disparaître. Ils restèrent ainsi, immobiles, à se regarder. Dans ce simple geste passait tout ce qu’ils ne disaient pas : la confiance, le soutien, l’attachement indéfectible. Une amitié si forte qu’aucun mur, aucune épreuve, ne semblait pouvoir l’atteindre.


— Les heures de visite sont terminées.


La voix du garde tomba brusquement, tranchante, brisant la bulle fragile qu’ils avaient créée. Ils soupirèrent presque à l’unisson, comme s’ils partageaient le même regret. Lentement, leurs mains glissèrent hors de la vitre. Elles regagnèrent lentement leur température habituelle. Ils se levèrent, se faisant face une dernière fois. Demain, tout se jouerait.


— Joyeux anniversaire, Nick, dit Maya avec douceur.

— Merci, Maya.


Sa voix était basse mais sincère. Le garde fit signe à Maya d’avancer. Elle emboîta le pas, puis se retourna une dernière fois, levant la main pour lui adresser un signe. Phoenix resta là et imita son geste. Elle disparut de l'autre côté de la porte pour retourner à sa cellule et le silence retomba. Il détourna enfin les yeux et quitta le parloir, traversant les couloirs du centre de détention. Chaque pas résonnait lourdement sur le sol, accompagné par le bourdonnement constant des néons.


Dehors, l’air froid le saisit immédiatement. Un vent sec le fit frissonner. La nuit était tombée et les lumières de la ville illuminaient les routes. Il s’approcha de son vélo, attaché près de l’entrée, ses doigts engourdis par le froid lorsqu’il détacha l’antivol. Il enfourcha la selle, jeta un dernier regard vers le bâtiment massif derrière lui. Puis, il se mit en route. Les roues crissèrent doucement sur l’asphalte tandis qu’il pédalait en direction de son cabinet.


11 octobre, 20h20

Cabinet d'avocats Wright & Co.


Phoenix monta l'escalier qui menait à l'étage du cabinet. Son cœur battait à une vitesse modérée, comme s'il tentait de chasser ce sentiment qu'il avait que quelque chose de gros allait se produire. Il tenta de tromper son cerveau en lui faisait croire que c'était le trajet en vélo qui était coupable pour son rythme cardiaque. (Oui, c'est ça. La température froide, le vélo, la montée... Rien d'autre. Rien de plus.) pensa-t-il. Mais au fond de lui, une intuition discrète et tenace persistait.


Son pied s'insalla sur la dernière marche qu'il gravit. Il figea un instant en voyant une silhouette élégante appuyée à côté de la porte du cabinet. (Je le savais.) Il reconnaîtrait cette personne n'importe où. Un sourire se dressa sur son visage et il s'avança vers Miles qui tourna la tête au son de ses pas. Le procureur s'écarta du mur et attendit avec un sourire si tendre qu'il fit presque fondre Phoenix sur place. Il y avait un silence entre les deux hommes mais ce silence était confortable. L'homme en bleu se positionna devant lui, mains dans les poches.


— Edgeworth.


Miles inclina très légèrement la tête, son regard planté dans le sien.


— Wright, répondit-il, dans un écho presque amusé.


Bizarrement, Phoenix sentit une chaleur monter en lui. Il se sentait en paix et calme, malgré les événements avec Maya. Miles dégageait cette même énergie. Le procureur détourna légèrement le regard, ses yeux se posant sur la porte du cabinet.


— Est-ce que l’on prend un moment pour discuter ?


La question, pourtant simple, noua aussitôt l’estomac de Phoenix. Il y avait quelque chose dans son ton. Dans cette hésitation presque invisible. Phoenix avala discrètement sa salive, hochant la tête pour masquer le léger trouble qui venait de l’envahir.


— Bien sûr.


Sa main plongea dans la poche de son pantalon. Le cliquetis métallique de son trousseau résonna dans le couloir silencieux, les clefs s’entrechoquant dans un tintement familier. Appartement, cabinet, cadenas de vélo, maison de ses parents, vestiaire et d'autres clefs… un petit chaos organisé qu’il connaissait par cœur. Ses doigts trouvèrent enfin la bonne. Le déclic de la serrure sembla fort dans le calme ambiant. Il poussa la porte et, d’un geste naturel de la main, invita Miles à entrer en premier. Le procureur ne se fit pas prier. Il passa devant lui avec cette élégance tranquille qui lui était propre. L'homme retira son manteau avec soin, puis le plia avant de le déposer sur le dossier du canapé. Phoenix referma la porte derrière eux et un silence s’installa.


La pièce était plongée dans une semi-obscurité, seulement éclairée par la lumière froide de la lune qui passait à travers la fenêtre. Phoenix s'avança vers son bureau, ses pas résonnèrent légèrement sur le plancher. Quelque chose avait changé. Le silence, autrefois confortable, s’était chargé d’une tension. Phoenix la sentit immédiatement. Du coin de l’œil, il observa Miles s’approcher de la fenêtre. Le procureur s’y arrêta, le dos légèrement tourné, le regard perdu dans la rue en contrebas. Les lumières de la ville dansaient dans ses yeux, mais son expression, elle, était ailleurs. L'homme semblait troublé et pensif.


En le voyant comme ça, l'avocat se rappela des verrous qu'il avait vus et de sa promesse. Il plongea une main dans sa poche et sortit la pierre verte. Le petit objet capta aussitôt la lumière lunaire. Il le déposa sur son bureau, tout près d'une pile de papiers et de documents. Le léger bruit du contact contre le bois brisa le silence et Miles se retourna immédiatement. Son regard tomba sur le magatama. Il se figea la vue de l'objet en question. Un instant passa, puis ses yeux remontèrent lentement jusqu’à ceux de Phoenix. Le silence n’avait plus rien de paisible.


— Je te l’ai promis, Edgeworth. Alors… je vais laisser le magatama là.


Phoenix avait répondu à une question qui n’avait pas été posée mais qui flottait pourtant dans l’air depuis que leurs regards s’étaient croisés. Miles se racla légèrement la gorge. Une teinte rosée vint colorer ses joues.


— Wright… Il y a… quelque chose dont j’aimerais te parler.


Cette hésitation.


Le nœud dans l’estomac de Phoenix se resserra aussitôt, plus douloureux cette fois. Une vague d’anxiété monta en lui. Elle était rapide et incontrôlable, comme un pressentiment qu’il n’arrivait pas à repousser. Sans un mot, Miles se détourna légèrement et tira les rideaux d’un geste précis. La pièce plongea dans une obscurité plus intime, coupée des regards extérieurs. Miles se souvenait trop bien de cette affaire où il y avait eu un meurtre, l'assassinat de Mia, dans ce même bureau. Des occupants de l'hôtel d'en face pouvaient voir l'intérieur du cabinet. Alors, cette fois, ils étaient seuls. Vraiment seuls. Miles se retourna lentement et s’avança vers lui, mais quelque chose dans sa démarche avait changé. Moins assurée et plus hésitante. Son regard tomba sur le magatama posé sur le bureau qu'il prit. La pierre verte capta la faible lumière ambiante. Il la fit rouler entre ses doigts, nerveusement, comme si ce simple geste l’aidait à organiser ses pensées. Mais il ne regardait toujours pas Phoenix. Ses yeux restaient baissés, fixés sur l’objet, comme s’il y trouvait un point d’ancrage. Puis, sans prévenir, il attrapa doucement la main de Phoenix. Le contact surprit ce dernier. Un contact chaud et réel. Miles déposa le magatama dans sa paume. Avec une délicatesse inattendue, il replia lentement les doigts de Phoenix autour de la pierre, les guidant avec précaution, comme s’il confiait quelque chose de bien plus précieux que cet objet. Phoenix sentit alors un détail qui le troubla profondément. Les doigts de Miles tremblaient légèrement mais indéniablement. Il releva les yeux vers lui, cherchant son regard, tentant de comprendre. Mais Miles refusait toujours de le croiser, ses yeux obstinément fixés vers le sol, son expression marquée par une gêne inhabituelle. Phoenix ne l’avait jamais vu comme ça et cela le déstabilisa bien plus qu’il ne l’aurait cru.


Miles relâcha finalement sa main et recula d’un pas prudent, comme s’il calculait la distance entre eux, cherchant une distance adéquate. De nouveau, le silence tomba, lourd et dense. Phoenix ne dit rien. Cette fois, il attendrait. Il laisserait le procureur s'exprimer en premier. En face de lui, Miles inspira profondément, son souffle légèrement tremblant dans l’obscurité. Puis, enfin, il se lança.


— Wright… Tu te souviens quand je t’ai annoncé que je retournerais en Europe, après cette affaire ?


Sa voix était basse et quelque chose y tremblait encore. Phoenix ne répondit pas tout de suite. Il lui laissa l’espace et le temps. Puis, il hocha simplement la tête d'un geste lent et calme. Ce fut à cet instant que Miles releva enfin les yeux et le monde sembla vaciller. Ses jambes se firent étrangement légères, presque instables, simplement sous le poids de ce regard posé sur lui. Celui de Phoenix n’avait rien d’accusateur. Rien de pressant. Il était attentif, profondément ancré et pourtant difficile à lire. Il y avait du sérieux, oui. De l’écoute, sans aucun doute. Mais il y avait aussi autre chose. Quelque chose de plus intense et de plus personnel. Quelque chose qui le déstabilisa.


— Tu m’as demandé si c’était tout ce que je voulais te dire.


Phoenix hocha de nouveau la tête, sans le quitter des yeux.


— À ma réponse… le magatama a réagi.

— Hier aussi, coupa doucement Phoenix.


Miles se figea, comme frappé par cette révélation.


— Je ne voulais pas l’utiliser, ajouta-t-il rapidement, presque sur la défensive. Je l’avais oublié dans ma poche, quand on s’est vus.


Ses mots étaient sincères mais teintés d’une légère culpabilité. Miles resta silencieux quelques secondes, son esprit s’agitant dans tous les sens. Il tenta de reconstituer la scène, de retrouver ce moment précis, celui où la pierre avait trahi ce qu’il s’efforçait de cacher. Il hésitait à poser la question évidente qui brûlait ses lèvres... mais il avait si peur de s'embarrasser davantage.


— Edgeworth.


La voix de Phoenix le ramena doucement à lui.


— S’il y a quelqu’un dans ce monde à qui je veux être complètement honnête… c’est toi. Je suis vraiment désolé pour hier.


Il y avait, dans ces mots, aucune stratégie ni détour mais juste la vérité. Miles leva la main, balayant légèrement l’air entre eux, comme pour dissiper l’excuse.


— Ne t’en fais pas pour ça, Wright. Cependant… je me demande à quel moment le magatama a réagi. Je n’ai rien remarqué.

— C’était quand tu m’as répondu que tu me posais toutes ces questions par simple curiosité.

— Oh…


Il détourna légèrement le regard, replongeant dans ses souvenirs. La scène lui revint par fragments.


— Combien de verrous ? demanda-t-il finalement, plus bas.

— Cinq.


La réponse fut immédiate et elle prit Miles par surprise. Cinq verrous. C'était beaucoup. C’était le poids d’un secret profondément enfoui.


Miles voulait s'en libérer.


Avec détermination, il fixa Phoenix dans les yeux. Ses traits se durcirent, comme quelqu’un qui se prépare à encaisser un choc inévitable. À affronter quelque chose qui le dépasse.


— … Brisons ces cadenas, Wright.


Phoenix écarquilla légèrement les yeux. Dans sa main, le magatama s’était réchauffé, comme s’il battait au même rythme que son cœur. Puis, le son métallique se fit entendre. Si fort qu'il en était douloureux pour ses oreilles. Les chaînes surgirent, s’enroulant dans l’air autour de l'homme en face de lui. Cinq verrous prirent forme, massifs et imposants. Pendant un instant, Phoenix eut la sensation qu’ils étaient incassables. Mais en face de lui, Miles ne détourna pas le regard. Miles était déterminé à lui révéler ce qu'il avait sur le cœur, depuis trop longtemps.


— Toute ma vie… commença-t-il, la voix basse mais ferme, j’ai été façonné pour devenir une arme redoutable. Un modèle perfectionné sous les soins de Von Karma. On m’a répété, encore et encore, que la fin justifie les moyens. Sans exception.


Miles avala sa salive, ses doigts se crispant légèrement le long de ses bras. Il rassembla ce qu’il lui restait de courage.


— Jusqu’au jour où… un certain avocat a fait irruption dans ma vie.


Phoenix supportait son regard sans flancher. C'était un moment important pour eux et il voulait se montrer attentif et présent.


— Je me suis perdu. Complètement. Perdu dans une philosophie qui n’était pas la mienne. Je croyais être fort et intouchable. Et...


Son regard glissa une fraction de seconde sur le côté, comme s’il affrontait une version passée de lui-même. Puis, il revint dans celui de Phoenix.


— Je me suis trompé. Lorsque le désespoir m’a enveloppé… j’ai tout abandonné. Je ne voulais plus me battre.


Miles ferma brièvement les yeux, inspira profondément, puis continua.


— Lorsque tout me semblait perdu… toi, Phoenix Wright, tu es venu me secourir.


Cette fois, quelque chose changea. Un des cadenas trembla. Phoenix sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Cette reconnaissance brute et sans détour le frappa de plein fouet.


— Grâce à toi… reprit Miles plus doucement, je me suis retrouvé. Et… je suis désormais plus heureux.


Un sourire discret naquit malgré lui sur les lèvres de Phoenix. Savoir cela comptait plus qu’il ne saurait jamais l’exprimer.


— Maintenant, je poursuis la vérité avec une rigueur absolue et juste. Avant que nos chemins ne se croisent de nouveau… je rejetais toute faiblesse et toute distraction. Tout ce qui pouvait m’éloigner de mon objectif n'était que poison à mes yeux.


Sa voix se fit plus basse.


— Et… je voyais les émotions comme des obstacles.


Phoenix écarquilla les yeux. Le mot était tombé, « émotions. » Un mot pouvant être interprêté suggestivement. Chargé d’un poids nouveau dans cet espace clos et devenu intime. Miles détourna de nouveau le regard, comme s’il venait lui-même de prendre conscience de ce qu’il avait laissé échapper. Une tension fugace traversa ses traits. Il était trop tard pour reculer. Phoenix entrouvrit les lèvres, prêt à dire quelque chose mais il se ravisa. Il comprit, instinctivement, que ce moment n’appartenait pas aux mots faciles. Alors, il se tut et il écouta.


— Tu es...


Miles serra légèrement son bras, ses doigts se refermant sur le tissu comme il avait l'habitude de faire dans des moments de gêne ou de culpabilité.


— Imprévisible… agaçant… obstiné…


Sa voix se fit tremblante à ces mots. Phoenix sentit ses traits s’adoucir, un sourire discret venant étirer ses lèvres. Il n’y avait aucune offense dans ces mots. Seulement une vérité plutôt adorable… et quelque chose de plus profond, difficile à nommer mais impossible à ignorer. Quand Miles releva enfin les yeux vers lui, il se figea. Phoenix était plus proche. Il ne sut pas dire quand ni comment mais la distance entre eux s’était réduite. Ce qu’il vit dans les yeux de Phoenix le déstabilisa davantage que tout le reste. Il y avait de la douceur, oui. Mais aussi une intensité nouvelle. Quelque chose de brûlant, de sincère et presque palpable. Une forme de désir silencieux. Le souffle de Miles se coupa. Ses jambes se firent soudainement incertaines, comme si son propre corps refusait de le soutenir face à ce qu’il ressentait. Une chaleur monta à ses joues, vive et incontrôlable. Autour de lui, les chaînes s’agitèrent. Un cliquetis plus fort et plus nerveux. Les cinq cadenas vibrèrent puis, lentement, des fissures commencèrent à apparaître à leur surface.


— Tu es… continua-t-il dans un souffle fragile, la seule personne qui a réussi à me faire douter. Et à me reconstruire. Je ne peux… détourner mon regard de toi.


Sa voix trembla encore, comme si prononcer ces mots demandait plus de courage que tout le reste. Phoenix sentit quelque chose se serrer en lui. Avec une douceur instinctive, une délicatesse qu’il ne se connaissait pas, il posa sa main contre le bras de Miles. Le contact était léger et rassurant. Lentement, il guida son bras vers le bas, l’éloignant de cette prise crispée qu’il avait sur lui-même, comme s’il cherchait à l’empêcher de sombrer. Comme s’il lui disait, sans mots, qu'il n'avait pas besoin de se retenir comme ça.


— Ce que je ressens… reprit Miles, sa voix toujours instable, n’est ni logique, ni stratégique. C'est plutôt envahissant et même irritable, par moments. Mais c'est aussi... une vérité que je dois affronter. Elle est inévitable.


Miles détourna la tête, incapable d’aller plus loin. Les derniers mots restaient noués dans sa gorge et brûlants derrière ses lèvres. C'était une exposition trop grande pour lui. Alors, Phoenix diminua la distance encore d'un pas. Du bout des doigts, il attrapa doucement son menton, avec une précaution infinie, et ramena son visage vers lui. Le geste était lent mais déterminé. Leurs regards se retrouvèrent et, cette fois, aucun des deux ne détourna les yeux. Leur respiration s’accéléra, se mêlant dans l’air devenu trop étroit entre eux. Le peu de lumière qui traversait les rideaux dessinait à peine les contours de leurs visages, mais c’était suffisant pour voir les joues de Miles teintées de rouge. Celles de Phoenix l'étaient tout autant.


— Miles… souffla Phoenix.


Sa voix avait changé. Elle était plus basse et plus lente. Dépourvue de toute agitation. Une voix réservée à cet instant précis. À cette proximité-là.


— Tu y es presque.


Ces mots firent remuer quelque chose en Miles. Ce ton… il ne l’avait jamais entendu chez lui. Phoenix, d’ordinaire si vif, si bruyant, si solaire... était devenu si doux. Son ton de voix semblait réservé à des moments d'intimité absolue. Le regard bleu glissa, malgré lui, vers les lèvres de Miles. Autour d’eux, le vacarme éclata. Les chaînes s’entrechoquèrent violemment, les verrous tremblant avec une intensité nouvelle. Le son métallique résonna dans toute la pièce pour le porteur du magatama, perçant l’air, frappant les tympans de Phoenix. L'avocat ne bougea pas. Pas d’un millimètre. Pas maintenant. Jamais. Même si tout autour d’eux menaçait de céder.


— Je suis...


Une dernière hésitation. Les yeux gris de Miles glissèrent lentement vers les lèvres de Phoenix, dangereusement si proches qu’elles semblaient presque à portée de main, comme un aimant silencieux.


— Je suis amoureux de toi.


Le monde sembla exploser dans un fracas invisible. À la déclaration, les cinq cadenas, jusque-là menaçants et rigides, éclatèrent soudainement en éclats scintillants que personne ne pouvait voir sauf Phoenix. Il ne flanchit pas, même s'il n'avait jamais vu ni entendu le bris des verrous aussi intensément. Malgré qu'il ne portait pas le magatama, Miles sentit jusque dans ses os la vibration des verrous qui s'étaient brisés. Les chaînes se rétractèrent dans un cliquetis étourdissant et la chaleur brûlante du magatama se dissipa doucement, laissant une empreinte douce-amère dans la paume de Phoenix. Une brûlure fugace, signe que le prix de la vérité avait été payé. Sans hésiter, Phoenix posa la pierre sur son bureau, les doigts encore tremblants de la douleur, avant d’encadrer le visage de Miles avec ses mains. Le procureur fléchit légèrement au contact brûlant de l'une des deux mains. La proximité entre eux leur semblait presque irréelle, comme s'ils étaient entrain de rêver. En eux, ils étaient chargés d’un cocktail intense d’adrénaline, de soulagement, de peur et de désir.


— Si tu savais, Miles… souffla Phoenix, sa voix rauque mais douce, combien j’ai rêvé et imaginé ce moment.


Miles écarquilla les yeux et, sans s'en rendre, ses propres mains se déposèrent contre la taille de Phoenix. D'un geste purement instinctif, contrôlé par les émotions, le désir, l'excitation du moment et de toute l'irrationnalité du monde, les deux hommes rompirent la dernière barrière qui restait entre eux dans un baiser qui fut d'abord timide. Oh qu'ils avaient tant attendu ce moment. Enfin, leurs lèvres se rencontraient pour la première fois. En une fraction de seconde, l'interrupteur dans leur tête se déclencha et leur respiration se fit plus rapide précipitamment. Phoenix inclina sa tête sur le côté pour approfondir le baiser tant désiré et attendu. Les deux hommes se démontraient impatients, leurs gestes rapides, maladroits mais sincères. Rien au monde ne pouvait les arrêter, à cet instant. Ils mordaient enfin dans le fruit interdit. Les mains de Miles s'amusaient à découvrir le dos de l'avocat avec une impulsivité qui lui était inconnue. Il ressentait toute la chaleur du corps de Phoenix au-travers de ses vêtements. Lui-même devait bouillonner, alors que son cœur battait jusqu'à ses tempes. D'un coup, sans briser leur baiser, il poussa Phoenix et le tourna vers son bureau. Le fessier de l'avocat toucha le meuble. Dans le mélange des respirations saccadés et des gémissements, Miles agrippa ses cuisses et souleva Phoenix pour l'asseoir sur la surface, poussant au passage les objets qui étaient dessus. Il pencha son corps vers l'avant, écrasant l'homme qu'il aimait sous son poids. Un halètement aigu démontra que Phoenix fut pris par surprise. Le procureur continua de le bombarder de baisers sur le visage. De le goûter et de le sentir. Tous les deux intoxiqués par le parfum d'autrui. Les mains du procureur ne purent s'empêcher d'agripper et de froisser les vêtements bleus. Il ne voulait plus arrêter. Jamais. Cependant, un fond de rationnalité le força à écarter son visage du sien légèrement. Les avocats respiraient rapidement et se regardaient avec envie.


— Wright... sa voix était rauque et remplie de désir. Arrête-moi, si je fais quoique ce soit que tu ne veux pas.


Le torse de l'avocat sous lui se bombait à grande vitesse. Le regard sombre de ce dernier dévorait ses lèvres, suppliant pour plus.


— N'arrête pas. Jamais.


C'était tout ce qu'il avait besoin d'entendre.

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