Entre Objections et Tentations
10 octobre, 20h35
Cabinet d'avocats Wright & Co.
Phoenix était assis, légèrement affaissé sur sa chaise, une pile de documents éparpillés devant lui. Ses yeux parcouraient les lignes une dernière fois. Il avait compris cette histoire de meurtre, enfin. Toute la vérité derrière celle-ci s’était imposée à lui avec clarté. Il devra remercier Miles pour son aide. Le procès du douze octobre ne l’inquiétait plus. Par contre, il y avait autre chose, bien plus insidieux, qui refusait de le lâcher et il s'agissait de sa dernière soirée avec Miles. Ses doigts se crispèrent inconsciemment dans la poche de son pantalon, refermant une prise ferme autour du magatama. La pierre semblait tiède contre sa paume, comme si elle répondait à son trouble. Le souvenir lui revint en fragments : le regard de Miles, son hésitation et son secret. Ce secret qui avait fait réagir le magatama. Phoenix ferma brièvement les yeux. (Et si c’était réel ?) Une pensée absurde, voire dangereuse. Pourtant, elle revenait sans cesse, s’imposant à lui comme une évidence qu’il refusait d’accepter. Il n’était pas comme ça, d’habitude. Il respectait les limites. Il n’insistait pas. Jamais que Phoenix, en-dehors d'un procès, ne forçait pas les confidences. Mais avec Miles... Sa mâchoire se contracta légèrement, en pensant à lui. Avec Miles, c’était différent. Une tension s’installa dans son ventre, remontant lentement jusqu’à sa poitrine. Il avait presque l’impression d'être étouffé et de manquer d'air. Son regard dériva vers son téléphone, posé à quelques centimètres de lui, comme s’il l’attendait. Son index se mit à tapoter le bois du bureau. Le son sec résonnait dans la pièce. Devait-il l’appeler ? La pression dans sa poitrine augmenta. Sans s’en rendre compte, il appuya de plus en plus fort, jusqu’à ce qu’une légère douleur le ramène à lui-même. Phoenix inspira profondément. Puis, il attrapa son téléphone. Le numéro, il n’eut même pas besoin d’y réfléchir. Il le connaissait par cœur.
10 octobre, 20h40
Résidence Edgeworth
— Miles Edgeworth, où vas-tu à une heure pareille ?
La voix de Franziska fendit le calme de l’appartement. Miles, déjà en mouvement, enfila son veston rouge de manière précipitée. Ses gestes, d’ordinaire si mesurés, trahissaient une nervosité qu’il n’aurait jamais tolérée en temps normal. Il attrapa sa tasse de thé encore fumante pour la ranger en cuisine. Ses pas résonnèrent sur le plancher ciré. Sa sœur regarda par-dessus le canapé pour l'observer. Son regard se fut perçant et méthodique, comme si elle analysait chacun de ses gestes. Quand il revint dans le salon, un peu plus recomposé, il s'inclina légèrement vers l'avant pour la saluer.
— Il y a une urgence, Franziska. Je dois rejoindre Wright.
— Oh ?
Un seul mot, mais chargé de scepticisme. Miles se détourna aussitôt, comme pour fuir cet échange, et se dirigea vers l’entrée. Il enfila ses chaussures avec rapidité. La jeune femme se leva finalement pour le rejoindre dans un calme presque troublant. Il leva sa tête pour rencontrer le regard de sa sœur. Réalisant sa frénésie inhabituelle, il se racla la gorge et retira une poussère invisible de ses vêtements. Ils se regardèrent dans le silence. L'atmosphère devint rapidement chargé d'une pression inconfortable qui déstabilisa l'homme.
— Je...
— Miles, elle le coupa net.
Sa voix n’était pas forte, mais elle ne laissait aucune place à l’échappatoire.
— Regarde-moi.
Il inspira lentement, comme pour se préparer, puis obéit. Son regard gris rencontra celui de sa sœur. Le sien était glacial et donnait froid dans le dos. Elle avait toujours eu ce don de fixer les gens de façon intimidante. Après quelques secondes qui lui parurent une éternité, elle ouvrit finalement la bouge pour parler.
— Que se passe-t-il ?
Sa voix se fit plus douce ce qui le déboussola encore plus. Miles se redressa légèrement, s’ancrant dans une posture plus rigide, comme s’il pouvait ainsi se protéger.
— Je dois rejoindre Wright à son cabinet.
— Miles.
Visiblement, elle n’était pas dupe. Le doute n’effleurait même pas son regard. Miles fronça légèrement les sourcils, une pointe d’agacement venant tendre ses traits habituels. Cette insistance et cette façon qu’elle avait de ne jamais lâcher prise était un cadeau au tribunal mais, dans la vie privée, c'était dérageant. Il détourna le regard, comme pour se libérer de cette pression, et pivota sur lui-même. Sa main se posa sur la poignée de la porte, ses doigts se refermant dessus avec un peu plus de force que nécessaire. Il voulait mettre fin à cette conversation le plus rapidement possible. Cependant, une petite main douce et féminine mais à la fois ferme agrippa son avant-bras. Il tourna lentement sa tête et son regard tomba d'abord sur la main de sa sœur puis sur son visage. Un visage qui l'ébranla plus fort qu'il ne l'aurait voulu. L'expression faciale de Franziska débordait d'une empathie et d'une inquiétude atypiques. La dernière fois qu'il l'avait vu arborer ces traits était à l'aéroport suite à l'affaire contre Matt Engarde. Ses épaules se relâchèrent et, d'un geste délicat, il déposa sa main contre la sienne.
— Que se passe-t-il, Franziska ? demanda-t-il, plus doucement.
— C’est moi qui te pose la question, Miles Edgeworth. Tu es... différent, ces derniers temps. Tu es distrait et tendu. Tu t’éloignes encore plus que d’habitude.
Elle marqua une pause, cherchant ses mots, ou peut-être le courage de continuer.
— Vas-tu m’en parler... ou continuer à tout garder enfoui en toi ?
Sa voix, plus basse cette fois, résonna avec une forte intensité dans le calme de la pièce. Les mots frappèrent Miles de plein fouet. Une sensation brutale et glaciale, comme si on venait de lui verser un seau d’eau froide en plein visage. Son cœur manqua un battement. Il avala difficilement sa salive et sentit sa gorge se serrer. Il ouvrit la bouche pour répondre mais elle le devança.
— Je sais que je n’ai pas été la sœur parfaite pour toi, reprit-elle.
Sa voix se fit plus rapide et plus chargée.
— Je sais que j’ai encore du travail à faire sur moi et sur... mon éthique professionnelle.
Elle inspira brièvement.
— Et je sais que... Papa t’en a fait voir de toutes les couleurs.
La mention de Manfred raviva des souvenirs qu’aucun des deux n’avait réellement oubliés.
— Tu t’es toujours refermé sur toi-même. Tu ne célèbres jamais tes moments de joie. Jamais tu ne te confies quand tu souffres. Jamais.
Sa voix trembla.
— Bon sang, Miles... tu es mon petit frère !
Cette fois, l’émotion déborda franchement.
— C’est mon devoir de t’assister lorsque quelque chose ne va pas ! Vas-tu me faire confiance, un jour ?
Le regard de Franziska, d’abord empreint d’une douceur inhabituelle, se durcit peu à peu, comme si une tension longtemps contenue venait enfin de créer une fissure. Une frustration prit place. Tout ce qu’elle n’avait jamais dit semblait affleurer à la surface, prêt à déborder. Miles, lui, resta un instant sans voix. Il ne l’avait que rarement vue désarmée et vulnérable. Cela le déstabilisa bien plus que ses habituelles piques acerbes. Sans réfléchir davantage, il leva lentement une main et la posa sur sa tête et l’autre glissa dans son dos. D'un coup, il l’attira contre lui. Le mouvement était maladroit mais sincère. Franziska se figea d’abord, surprise. Son front heurta légèrement le torse de son frère et elle resta là, immobile, comme si son esprit peinait à comprendre ce qui venait de se produire. Puis, peu à peu, ses épaules se relâchèrent. Miles passa doucement ses doigts dans ses cheveux dans un geste lent, comme s’il apprenait sur le moment ce que signifiait réconforter quelqu’un. Il posa son menton contre le sommet de sa tête, fermant brièvement les yeux.
— Merci de te faire du soucis pour moi, ma chère soeur.
Sa voix, basse et posée, vibrait d’une chaleur qui contrastait avec la rigidité qu’il affichait d’ordinaire, comme si, dans cette étreinte, quelque chose en lui s’était brièvement fissuré à son tour. Ils restèrent ainsi un moment, immobiles. L’horloge, accrochée au mur, poursuivait son tic-tac régulier, indifférente à la tempête silencieuse qui agitait l’esprit de Franziska. Elle, en revanche, n’entendait plus rien d’autre que ses propres pensées. Elles s’entrechoquaient rapidement. Quelque chose n’allait pas et elle le ressentait. Une idée lui revenait régulièrement à l'esprit. Une théorie insistante mais, si elle s'avérait à être vrai, alors ça expliquerait beaucoup de choses. Elle hésita dans la peur de se tromper. Franziska von Karma ne lançait pas d’accusations sans preuves. Jamais. C’était une règle que son père lui avait apprise. Pourtant... cette fois, les preuves étaient floues et intangibles. Ses doigts se crispèrent légèrement dans le tissu du veston rouge de Miles qu’elle froissa sans s’en rendre compte. Devait-elle vraiment franchir cette ligne ? C'était peut-être le temps de faire usage de la technique préférée d'un certain avocat en bleu. Peut-être était-ce le temps de bluffer et voir où l'idée la mènerait. Même si elle méprisait cette technique, elle l'avait vue fonctionner trop souvent pour l’ignorer. Elle rassembla son courage, puis leva légèrement la tête sans pour autant se dégager complètement de l’étreinte.
— Tu es amoureux de lui... pas vrai ?
Les mots, à peine murmurés, semblèrent arrêter le temps. Dans leur étreinte, Franziska sentit immédiatement les muscles de son frère se raidirent subtilement sous ses mains.
Ce frémissement-là valait une confession.
Son souffle se coupa. Lentement, elle desserra son étreinte et recula d’un pas, comme si la proximité rendait soudainement la vérité trop brûlante. Ses doigts glissèrent le long du veston rouge de son frère avant de se retirer complètement. L’air entre eux changea. Il devint lourd. Elle leva les yeux vers lui, abasourdie, cherchant désespérément une faille dans ce qu’elle venait de comprendre. Un rire, une réplique cinglante, une contradiction... n’importe quoi. Mais Miles resta immobile et silencieux. Ses traits étaient contrôlés, comme toujours, mais son regard… son regard s’était dérobé. Il fixait un point indéfini, ailleurs, comme si soutenir celui de sa sœur était devenu impossible. Les mots lui manquaient. À lui. Lui, qui avait toujours une réponse, une objection, une logique infaillible. Il aurait pu nier et il le savait. Le mensonge aurait été simple et suffisant pour refermer cette brèche qu’elle venait d’ouvrir. Mais rien ne vint. Parce que, pour la première fois, la vérité pesait trop lourd pour être esquivée.
Il était amoureux.
Cette réalisation, pourtant déjà ancrée en lui depuis longtemps, résonna différemment à voix haute. Elle lui serra la poitrine. Son cœur battait trop vite et il détestait ça. Il détestait cette perte de contrôle, cette émotion brute qui échappait à toute logique. Franziska, face à lui, restait figée. Ses yeux, légèrement écarquillés, cherchaient encore à comprendre, à assembler les pièces d’un puzzle qui venait brutalement de prendre sens.
— Miles...
Il serra les dents et détourna le regard, embarassé. Miles agrippa son bras et le serra. Elle l'observa encore un moment. Les deux n'osaient pas parler. L'ambiance devint lourde et inconfortable. L'appartement plongea dans un silence interminable. Elle laissa échapper un soupir doux, presque inaudible, et s’avança de nouveau vers lui, un mélange de gêne et de détermination dans chacun de ses gestes. Elle posa ses mains sur le veston de son frère, les frottant pour chasser des particules imaginaires, ses doigts tremblant légèrement, tandis qu’elle évitait soigneusement son regard.
— Tu devrais lui dire, murmura-t-elle finalement, la voix timide.
Miles laissa échapper un long soupir, laissant son corps se détendre un instant sous le poids de la tension. Il prit doucement les mains de sa sœur dans les siennes pour arrêter leurs gestes inutiles. Franziska leva les yeux vers lui.
— Franziska… dit-il d’une voix rauque, ce n’est pas réciproque.
Ses épaules se contractèrent un instant, comme si tout son corps voulait fuir ce qu’il venait d’avouer. La pensée même de l’accepter lui arrachait une douleur qu’il peinait à cacher.
— Qu'en sais-tu ?
— Wright... ne penche pas de ce côté.
— De ce côté ? elle arqua un sourcil. Miles Edgeworth, ce n'est pas dans tes habitudes d'être vague. Sois clair, idiot.
Un soupir s’échappa de ses lèvres. Il se racla la gorge, prenant une seconde supplémentaire pour se ressaisir.
— Wright est attiré par les femmes, dit-il enfin.
— Ah bon ? Il te l’a dit ?
— Non, mais…
— Pas de « mais » ! le coupa-t-elle, ferme. Les preuves sont primordiales, Miles. Te l’a-t-il dit, oui ou non ?
— … Non. Wright a déjà eu une copine… Iris Hawthorne. Tu te souviens ?
— Bien sûr, elle croisa les bras. Une idiote histoire d’amour de jeunesse.
— … Il avait vingt et un ans, ajouta-t-il.
— Et alors ?
Elle pinça le haut de son nez, frustrée et gênée par cette conversation qu’elle trouvait aussi embarrassante que lui. Le silence retomba un instant. Franziska prit une grande inspiration pour se raccrocher à la réalité. Quand elle leva de nouveau les yeux vers lui, ce n’était plus seulement un frère et une sœur qui se faisaient face, mais deux personnes partageant un rare moment d’intimité et de confiance. Elle savait que cette conversation comptait. Elle ne voulait pas la laisser se dissoudre dans l’ombre de la gêne ou de la maladresse.
— Miles, commença-t-elle d’une voix tremblante, tu sais que je ne me mêle jamais de la vie privée des gens. Cependant… en tant que grande sœur, c’est mon devoir de te guider.
— Me guider ? il arqua un sourcil.
— Te guider sur la bonne piste ! s’exclama-t-elle en levant un doigt. Phoenix Wright… cet idiot d’avocat de la défense, notre éternel ennemi… je dois t’avouer quelque chose : je l’ai toujours trouvé… attentionné envers toi.
À ces mots, Miles sentit une chaleur inhabituelle l’envelopper.
— Miles Edgeworth… ne me dis pas que tu n’as jamais remarqué, insista-t-elle.
— En toute franchise… je ne comprends pas où tu veux en venir, répondit-il, tentant de garder son calme.
Elle le pointa du doigt et le foudroya du regard.
— Tu es vraiment un idiot ! Une honte pour les Von Karma !
Il croisa les bras, à moitié amusé, à moitié résigné. Ces reproches, il les connaissait par cœur.
— Phoenix Wright ne t’a jamais regardé comme les autres, continua-t-elle. Ce n’est pas seulement de la rivalité ou du respect. Il te regarde comme si tu étais le seul humain dans la pièce… le seul sur qui il peut vraiment compter. Je n’arrive pas à croire que tu n’aies jamais remarqué.
— Franziska…
— Mais il y a aussi de l’impatience dans son regard, Miles. Il attend que cette attention devienne mutuelle. Vous n’êtes que deux idiots qui attendent bêtement que l’autre fasse le premier pas.
Le silence tomba entre eux. Miles se sentit désarmé. Il n’avait rien à répondre, et peut-être était-ce enfin le moment de se rendre.
— Depuis que je te connais, tu n’as jamais été heureux, murmura-t-elle avec amertume.
Surpris, il écarquilla les yeux.
— Une coquille vide… complètement renfermée sur elle-même. Alors, s’il te plaît, Miles… Pour une fois, je veux te voir heureux.
Des larmes montèrent dans les yeux de Franziska. Le visage de sa sœur, si rare dans cet état de vulnérabilité, l’émut profondément.
— Sois heureux… même si c’est avec cet idiot d’avocat. Je veux que toi, Miles Edgeworth, sois simplement heureux.
Elle éclata en sanglots, les larmes glissant sur ses joues pâles. Miles posa ses mains sur ses épaules et la rapprocha de lui. Elle se laissa tomber contre lui, et il la serra avec douceur, ressentant le poids et la sincérité de sa détresse. Dans un monde où Miles Edgeworth avait tout perdu enfant, une personne était restée jusqu'au bout : sa sœur.
— Franziska… murmura-t-il doucement, je n’ai pas choisi d’être dans la même famille que toi à neuf ans. Mais lorsque Manfred a été reconnu coupable de ses crimes… j’aurais pu partir et couper les ponts avec tout ce qui me rappelait cet être ignoble. Pourtant… j’ai choisi de rester. Parce que je t’ai choisie, toi, pour être ma famille.
Elle releva la tête pour croiser son regard et les yeux de Miles se remplirent à leur tour de larmes. Pour la première fois depuis longtemps, ils étaient égaux dans leur vulnérabilité.
— Je t’aime, ma petite sœur, dit-il enfin. Tu es la famille que je choisis. Tes conseils ont toujours été précieux et nous partageons une confiance rare où nous pouvons nous montrer vulnérables l’un devant l’autre. Merci de m’avoir ouvert les yeux encore une fois.
Il déposa un baiser sur sa tête.
— Miles... n'oublie pas ton manteau.
10 octobre, 21h40
Devant le Cabinet d'avocats Wright & Co.
Miles gara sa voiture dans la rue face au cabinet. La soirée enveloppait Los Angeles d’un calme. Les bruits de la ville s’étaient estompés et seules quelques voitures passaient au loin. Cette tranquillité laissait à Miles le temps de réfléchir, seul avec ses pensées, à sa relation avec Phoenix. Il repensait aux paroles de Franziska. Jamais il n’avait remarqué combien Phoenix avait un comportement différent avec lui. Ce simple constat l’agaçait autant qu’il l’intriguait. Déterminé, il décida de porter davantage attention à ces détails, pour confirmer les dires de sa sœur. Il coupa le moteur et sortit de sa voiture. Un vent frais balaya ses cheveux gris qui fouettèrent son visage, lui laissant un frisson. Tandis qu’il avançait vers le bâtiment, une silhouette se détacha de l’obscurité pour venir à sa rencontre.
— Hey.
Phoenix fit quelques pas supplémentaires pour se rapprocher. Les mains dans les poches, il leva les yeux vers le ciel, admirant les étoiles scintillantes dans l’air clair de la nuit.
— Belle nuit, n’est-ce pas ?
Miles imita son geste, levant les yeux vers le haut. Le scintillement des étoiles dans cette ville rare et lumineuse lui semblait presque irréel. Il baissa ensuite le regard vers Phoenix.
— Oui… c’est plutôt rare de voir les étoiles ici.
Un sourire radieux étira les lèvres de Phoenix. Il haussa légèrement les épaules, une nervosité perceptible dans le geste alors qu’il passait sa main derrière la nuque.
— Tu veux faire une promenade ?
— Une promenade ? répéta Miles, surpris. Je croyais que tu avais quelque chose d’important à me dire concernant le dossier de l'affaire.
— J’ai menti.
Miles fronça les sourcils.
— Te connaissant, seul le boulot peut te faire bouger, plaisanta légèrement Phoenix. En réalité, je voulais simplement passer du temps avec toi… Miles Edgeworth, l’ami, et non le procureur.
Miles inclina la tête sur le côté, perplexe.
— Et… tu ne pouvais pas simplement me le demander en toute franchise ?
Phoenix baissa le regard et grattait nerveusement le sol du pied.
— Tu repars bientôt en Europe… et je me suis rendu compte qu’on s’est peu vus en dehors du travail. Je ne sais pas quand sera la prochaine fois que tu reviendras… alors…
— J’étais avec Franziska, Wright.
— Ah… ? murmura Phoenix, rougissant légèrement.
Soudainement, il se sentit maladroit, conscient qu’il interrompait un moment précieux entre frère et sœur.
— Vraiment désolé, Edgeworth ! Si tu veux retourner la voir, je comprendrai… J’ai été idiot.
Miles observa Phoenix un instant. L’avocat semblait nerveux, presque anxieux, bien plus qu’à l’ordinaire. Il soupira et tourna les talons pour avancer sur le trottoir. Phoenix, surpris, le regarda s'éloigner. Voyant qu'il ne le suivait pas, Miles se retourna.
— Tu ne voulais pas faire cette promenade ? demanda Miles.
Après un court instant de compréhension, Phoenix le rejoignit d'un pas rapide. Ensemble, ils marchèrent dans les rues calmes, sous le halo des lampadaires qui dessinaient des cercles lumineux sur le pavé. Miles tentait de ressentir chaque nuance dans le comportement de Phoenix, d’être attentif à ses gestes, à ses silences, à l’intonation de sa voix. Tout en lui voulait analyser, comprendre et déchiffrer. Phoenix, inconscient de cette observation minutieuse, continuait de parler tranquillement, profitant d'un moment avec son ami qu'il n'avait pas l'habitude de voir si souvent, avant cette histoire de meurtre.
Après une longue distance, Miles prit son courage pour tâter le terrain. Il était nerveux et, malgré les efforts pour contrôler sa voix, cette derrière trahissait sa nervosité. La rue était presque déserte et enveloppée d’un silence que seuls brisaient leurs pas réguliers sur le trottoir. La nuit était douce, et une légère brise faisait frémir les feuilles des arbres alignés le long de l’avenue. Miles Edgeworth marchait un peu en avant, les mains dans les poches de son manteau, le regard fixé droit devant lui. Phoenix Wright, lui, traînait légèrement derrière, observant distraitement les vitrines éteintes. Miles s'arrêta finalement sous un lampadaire et Phoenix copia le geste, curieux. La lumière jaune découpait un cercle intime autour d’eux, isolé du reste du monde. Miles recueillit tout son courage, avant de se lancer.
— Wright. Il y a quelque chose dont je voulais te parler.
Phoenix le regarda attentivement.
— Hmm ?
Un court silence. Miles semblait réfléchir à son choix de mots.
— Tu… as toujours été quelqu’un de remarquablement… loyal.
Phoenix cligna des yeux, surpris.
— Euh… Je crois ?
Miles détourna légèrement le regard, comme si le compliment n’était qu’un prétexte.
— Ce que je veux dire, c’est que… peu importe les circonstances, tu sembles… t’attacher profondément aux personnes que tu choisis de soutenir.
Phoenix croisa les bras, un sourire en coin.
— Ça sonne presque comme un interrogatoire, Edgeworth.
— Ce n’est pas le cas.
La réponse fut immédiate. Miles marqua une pause, puis reprit.
— Disons plutôt… une observation.
Le silence retomba. Au loin, une voiture passa, ses phares glissant brièvement sur leurs silhouettes avant de disparaître. Phoenix haussa les épaules.
— Oui, j’imagine. Quand quelqu’un compte pour moi, je ne lâche pas facilement.
Miles hocha lentement la tête, comme si cette réponse confirmait une hypothèse.
— Et… comment détermines-tu qu’une personne… compte ?
La question flottait entre eux, plus lourde qu’elle n’en avait l’air. Phoenix arqua un sourcil.
— C’est quoi cette question ?
— Une question simple, Wright.
Mais le ton ne l’était pas. Phoenix réfléchit un instant, grattant l’arrière de sa tête.
— Je ne sais pas trop… Ce n’est pas vraiment logique. C’est plus… une impression. Quelque chose qui s’impose. Tu veux être là pour cette personne, peu importe ce que ça implique.
Miles serra les doigts dans ses poches.
— Peu importe ce que ça implique…
Il répèta la phrase à voix basse, comme pour en tester le poids. Phoenix pencha légèrement la tête.
— Pourquoi tu demandes ça, au juste ?
Miles releva enfin les yeux vers lui. Son expression était neutralisée, mais il y avait une certaine tension dans son regard.
— Par curiosité.
Phoenix laissa échapper un petit rire.
— Toi ? Curieux ? Je pensais que tu préférais les certitudes.
— Les certitudes sont souvent… incomplètes.
Un nouveau silence. Plus dense, cette fois. Miles fit un pas, réduisant légèrement la distance entre eux, sans même sembler s’en rendre compte. Les papillons dans son ventre tiraient violemment contre les chaînes qui les retenaient à son estomac. Ils se battaient désespérément pour se libérer.
— Supposons, Wright… purement hypothétiquement… qu’une personne réponde à ces critères.
Phoenix le fixa, intrigué.
— « Hypothétiquement », hein ?
— Hypothétiquement.
Miles soutint son regard.
— Cette personne… serait-elle consciente de l’importance qu’elle a pour toi ?
Phoenix resta silencieux un moment. Son expression changea, plus sérieuse.
— Ça dépend. Des fois, c’est évident. D’autres fois… peut-être pas.
Il marqua une pause, puis ajouta, plus doucement :
— Mais j’imagine que si c’est vraiment important, ça finit toujours par se voir.
Le cœur de Miles sembla manquer un battement, bien qu’aucun signe extérieur ne le trahissait.
— Je vois.
La lumière du lampadaire accentua les ombres sur son visage, rendant son expression difficile à lire. Phoenix lui adressa un regard attentif.
— Edgeworth…
Miles détourna légèrement la tête.
— Il se fait tard. Nous devrions rentrer.
Phoenix hésita, comme s’il voulait ajouter quelque chose, puis soupira légèrement.
— Oui… sûrement.
Ils reprirent leur marche, côte à côte. Miles n'était pas allé jusqu'au bout de cette conversation. Il s'en sentait incapable pour le moment. Il repassa en boucle les mots échangés et tenta de les décoder. Son rythme cardiaque reprit lentement une cadence normale. Phoenix, à côté, semblait aussi pensif mais moins troublé.