Le Dernier Passager
Mercredi 10 septembre 1993
02h27 PM
Morgue de l'Hôpital Central de Seattle
Une odeur âcre de désinfectant flottait au cœur de la morgue telle une présence invisible, comme si la mort elle-même imprégnait les lieux. Sous l'éclairage cru des scialytiques, le corps du docteur Ferguson reposait sur la table d'autopsie, recouvert d'un simple drap blanc remonté jusqu'aux épaules.
Mulder observait le jeune neurologue en silence. Quelques heures plus tôt, le brillant médecin arpentait les couloirs de son service à pas assurés mais à présent, son visage livide était figé dans son dernier sommeil. Cet homme avait souhaité lui révéler quelque chose, il avait essayé de lui transmettre une information cruciale, Fox en était désormais persuadé. Mais il était arrivé trop tard.
Le claquement des gants en latex bleu de Scully sortit le grand brun de ses pensées. La petite rousse réajustait maintenant la paire de lunettes de protection sur son nez tout en consultant rapidement le rapport préliminaire posé sur le brancard métallique.
-Infarctus du myocarde, murmura cette dernière en soupirant. Les internes du service l'ont retrouvé effondré à côté de son bureau.
-S'agit-il d'une mort naturelle selon toi, demanda Mulder sans quitter le défunt des yeux.
-Les premières conclusions vont dans ce sens. Le corps ne présente aucun signe de lutte, pas de traumatisme apparent...
La jeune femme écarta délicatement le drap pour examiner le thorax du neurologue.
-C'est un homme jeune, poursuivit-elle, en excellente condition physique. Pas de surpoids, pas de tabagisme, les analyses sanguines démontrent qu'il était en parfaite santé...
-Oui, releva Mulder d'une voix calme. Mais il est pourtant mort, exactement comme son prédécesseur le Docteur Harper, qui a lui aussi succombé à une crise cardiaque il y a tout juste trois semaines, si ma mémoire est bonne.
Scully suspendit son geste et se tourna vers son coéquipier :
-Mulder, l'infarctus fait partie des premières causes de mortalité aux États-Unis, même chez les sujets jeunes. Je ne vois pas ce que tu...
-Deux neurologues successifs qui meurent brutalement d'une même affection, dans le même service ? Avoue que la coïncidence est plutôt... troublante.
Scully poussa un discret soupir mais elle ne répondit pas immédiatement : une partie d'elle refusait d'entrer dans le raisonnement spéculatif de son partenaire. Pourtant, depuis leur arrivée à Seattle, elle ne pouvait nier que les coïncidences s'accumulaient avec une étrange régularité.
-Je vais rester ici pour assister à l'autopsie complète, finit par lâcher Dana en tentant de se raccrocher à ses compétences médicales. Si, comme tu sembles l'insinuer, quelque chose d'anormal a provoqué le décès de Ferguson, je finirai par en trouver la preuve.
Mulder hocha lentement la tête, reconnaissant, et déclara :
-Je vais remonter au service. Ferguson savait probablement qu'il était en danger. Il nous a sûrement laissé quelque chose, un indice ou une piste à suivre.
***
Mercredi 10 septembre 1993
03h01 PM
Service de neurologie - Hôpital Central de Seattle
-Excusez-moi. Agent Mulder, FBI.
L'infirmière sursauta, pâle et encore choquée par les tragiques événements de la journée.
-Pouvez-vous me conduire au bureau du Docteur Ferguson, poursuivit le grand brun d'une voix rassurante.
-Euh... oui, répondit-elle après une hésitation. Oui bien sûr.
La jeune soignante guida Mulder dans le dédale de couloirs blancs avant de s'arrêter devant une porte semblable à toutes les autres. Seul un petit écriteau "chef de service" la différenciait, et Fox put encore y lire le nom du Docteur Harper en lettres écaillées. Le service technique de l'hôpital n'avait sans doute pas encore eu le temps d'enlever le nom du défunt neurologue au profit de son successeur, et l'Agent trouva la situation bien ironique aujourd'hui. L'infirmière s'apprêta à prendre congé, hésita un instant puis murmura :
-C'est étrange. Je pensais que vos collègues avaient déjà fouillé son bureau, et qu'ils n'avaient rien trouvé de suspect...
-Que voulez-vous dire, s'écria Mulder qui avait déjà ouvert la porte à moitié.
-Deux hommes en costumes sombres sont arrivés peu après que vous soyez descendus à la morgue avec votre collègue... Ils ont dit qu'ils travaillaient pour le gouvernement. Ils ont demandé l'accès au bureau du Docteur Ferguson, ils cherchaient quelque chose...
-Vous ont-ils donné leurs noms ? Ou dit pour qui ils travaillaient ?
-Non... Mais maintenant que j'y pense, ils ne nous ont même pas montré de cartes officielles... Ils sont restés une vingtaine de minutes puis ils sont repartis.
-Sans rien emporter ?
-Non... Monsieur je suis désolée, nous n'aurions sûrement pas dû les laisser entrer...
Mulder n'attendit pas plus longtemps et franchit le seuil. Le bureau du Docteur Ferguson était lumineux, baigné par l'agréable soleil d'automne grâce à sa large fenêtre donnant plein ouest. Les autres murs disparaissaient quant à eux entièrement derrière d’imposantes étagères métalliques où s’alignaient, avec une rigueur quasi militaire, des encyclopédies médicales, des revues scientifiques en tout genre et des centaines de dossiers de patients.
Et tout semblait parfaitement à sa place dans la pièce : le clavier de l’ordinateur était parfaitement centré devant l’écran en veille et le téléphone reposait exactement dans l’angle droit du bureau, son cordon soigneusement enroulé sur lui-même.
Même les quelques comptes-rendus laissés en suspens sur le bois sombre formaient une pile impeccable dont les coins étaient alignés au millimètre.
Mulder balaya la pièce du regard et fronça légèrement les sourcils.
L’ordre apparent avait quelque chose d’étrangement artificiel, presque suspect. Un homme victime d’un infarctus brutal n’aurait-il pas tenté de se raccrocher à son bureau dans un ultime réflexe de survie ? N’aurait-il pas renversé sa chaise, fait tomber un meuble ou dispersé les dossiers posés devant lui dans sa chute ?
Mais rien. Il n'y avait ici pas le moindre signe de panique, pas la moindre trace d’agonie.
Mulder s’avança lentement vers les grands casiers de rangement alignés contre le mur du fond. Si Ferguson avait voulu lui laisser une piste, un message, peut être l'avait-il camouflé au milieu de ses archives. L'Agent du FBI se devait de vérifier, et il devait bien commencer quelque part.
Fox ouvrit le tiroir correspondant aux patients dont le nom commençait par les lettres L/M et il commença à parcourir les chemises cartonnées de son index et son majeur, passant d'étiquettes en étiquettes, cherchant fébrilement un potentiel indice caché sous "Mercer", la dernière victime en date, voire "Mulder" bien que cela aurait sans doute été trop évident.
Moriarty, J… McGonagall, M… McFly, M... McCoy, L… McDonald, R… Mercer, D…
Le grand brun s’immobilisa : l'intercalaire correspondant au jeune contrôleur était vide.
Mulder continua de remonter méthodiquement l’alphabet malgré le doute qui commençait à monter insidieusement en lui. Il s'était peut être fourvoyé, peut être que Ferguson ne lui avait laissé aucune piste, finalement.
Lane, L... Lannister, T... Lee, S... Lockhart, G… Logan, W...
Et enfin :
Luder, M.F.
Le cœur de Fox accéléra. Le pseudonyme qu'il utilisait depuis plusieurs années pour publier anonymement des articles consacrés aux phénomènes paranormaux dans des revues ufologiques était inscrit en lettres manuscrites et précipitées sur une des chemises cartonnées.
Était-il seulement possible que Ferguson ait lu son travail et qu'il ait sût à qui il avait affaire depuis le début ?
Sans en croire ses yeux, le grand brun retira le dossier et l'ouvrit avec une lenteur presque religieuse tout en retenant son souffle.
À l'intérieur se trouvaient huit rapports confidentiels complets : Mulder reconnut immédiatement les six amnésiques dont lui-même possédait d'ores et déjà quelques informations. Le dossier de Dan Mercer était également là, complétant la liste des victimes connues à ce jour.
Mais ce fut le huitième rapport qui attira l'œil de Fox : celui d'une jeune femme de vingt-six ans, brillante interne en médecine, qui avait elle aussi subi une perte totale de mémoire après un trajet nocturne dans le train reliant Salt Lake City et Seattle en 1971. Soit un an avant le premier drame connu : il s'agissait peut être là de la toute première victime de cette affaire. Mulder parcourut fébrilement les documents, ses yeux sautant avidement d'une ligne à l'autre tandis que son cœur tambourinait dans sa poitrine :
"Emily Carter... interne en médecine... a passé son épreuve de doctorat dans un institut de recherches top secret pour le Gouvernement des États-Unis d'Amérique... Maître de stage : Docteur G. Harper, neurologue senior... Données de recherches classées Secret Défense... Brusque perte de mémoire pendant l'exercice de ses fonctions... aucune lésion cérébrale détectée... parents ont porté plainte contre le gouvernement... La mère (Emma Carter) s'est suicidée quelques mois après les faits... Le père (Elias Carter) s'est retranché en marge de la société après avoir perdu le procès et demeure introuvable aujourd'hui (nota : individu en possession d'informations sensibles, cible à éliminer dès que possible) ... "
Un frisson parcourut l’échine de l'Agent du FBI. Ces nouveaux éléments semblaient l'attirer encore plus profondément dans l'obscur mystère qui planait au dessus de cette enquête, mais Fox avait néanmoins une certitude : Elias Carter était sûrement en capacité de répondre aux nombreuses questions qui se bousculaient dans son esprit à l'heure actuelle. Mais l'homme avait a priori disparu de la circulation depuis des années, ce qui ne lui facilitait pas la tâche.
Mulder n'hésita pas plus longtemps. Il sortit son cellulaire de la poche interne de son costume et composa le numéro qu’il connaissait désormais par cœur.
Le grand brun patienta pendant trois tonalités avant qu'une voix nasillarde ne réponde à l'autre bout du fil :
-Si vous êtes du FBI, raccrochez immédiatement. Cette ligne est sur écoute.
-Il est un peu tard pour ça, Byers.
-Mulder ?
-Éteins le magnétophone.
Une deuxième voix surgit brutalement dans le combiné, plus vive et sarcastique :
-C'est bien lui ! Je savais qu’il rappellerait. Tu nous dois toujours cinquante dollars pour ce pari, Byers.
-Je n’ai jamais parié qu’il ne rappellerait pas, protesta ce dernier.
-C'est un simple détail technique, trancha une troisième voix en arrière-plan. Ce qui compte, c’est que j'ai gagné.
Mulder esquissa malgré lui un léger sourire.
-Je suis touché de voir que mes appels rythment toujours vos existences passionnantes.
-Écoutez-le, ricana Langly. Monsieur “je traque des monstres dans des trains fantômes” qui se permet de juger notre mode de vie...
-Comment êtes-vous au courant de ça, demanda immédiatement Mulder, les sourcils froncés.
-Disons simplement qu’on garde un œil sur les fréquences radios de la côte Ouest, lança Langly. Et tu serais surpris du nombre de choses intéressantes que les agences fédérales racontent lorsqu’elles pensent que personne n’écoute.
Mulder leva les yeux au ciel :
-Un jour, vous finirez tous en prison, murmura-t-il..
-Un jour, toi aussi, répliqua Frohike de loin. Alors, qu’est-ce que tu veux ?
Le ton de Mulder redevint immédiatement sérieux :
-J’ai besoin d’informations sur un homme dénommé Elias Carter. Probablement dans les soixante ans, sûrement un ancien résident de Seattle ou de Salt Lake City. Sa fille travaillait pour un programme gouvernemental classifié au début des années soixante-dix. Après un procès perdu contre l’État, il a totalement disparu des radars. Il est primordial pour notre enquête que je le rencontre.
Au bout du fil, Mulder entendit aussitôt le pianotement familier d’un clavier d'ordinateur en arrière fond.
-Oh ça, c’est louche, marmonna Byers.
-Attends… attends… j’ai quelque chose, lança Langly après quelques secondes. Elias Carter, ancien professeur de littérature à l’Université de Salt Lake City. Dossier fiscal quasiment vide depuis 1974, pas de numéro de sécurité sociale actif, aucune activité bancaire récente…
-Est-ce qu'il est mort, demanda Mulder avec une soudaine appréhension.
-Non. Enfin… officiellement non. Mais ce brave homme a fait disparaître sa trace avec beaucoup de soin. Il ne veut vraiment pas être retrouvé.
-Je vois, souffla Mulder.
Il y eut un nouveau silence ponctué de frappes rapides sur les touches du clavier de l'autre côté de la ligne.
-Et voilà, reprit finalement Langly. J’ai une adresse. Cabane isolée au bord du Great Salt Lake, au sud-ouest de Salt Lake City. Électricité raccordée au minimum syndical, aucune ligne téléphonique déclarée. Le type vit comme un ermite. Tu as de quoi noter ? On t'envoie les coordonnées.
-Merci les gars, murmura Fox en griffonnant l'adresse dans un coin de son précieux dossier.
-Ne nous remercie pas trop vite, Mulder, intervint Frohike d’un ton inhabituellement grave. Si ce type a volontairement disparu des radars, c'est que quelqu’un en a après lui. Et s'il s'agit du gouvernement... Fais attention à toi.
-Oui, finit par lâcher le jeune homme. J’ai comme l’impression que quelqu’un tient beaucoup à ce que cette histoire reste enterrée.
***
Mercredi 10 septembre 1993
04h58 PM
Morgue de l'Hôpital Central de Seattle
Les gants de latex bleus claquèrent sèchement contre la peau pâle de Scully lorsque celle-ci les retira. La jeune femme était épuisée, d'autant que son confrère légiste et elle n'avaient rien trouvé de suspect dans la mort de Ferguson.
Le neurologue était en parfaite santé et son cœur avait lâché sans raison apparente, ce qui orientait à nouveau les conclusions vers un décès naturel.
Dana avait néanmoins demandé des recherches toxicologiques plus poussées et elle escomptait désormais rejoindre Mulder pour faire un point sur cette étrange journée.
Son partenaire avait réussi à semer le doute dans son esprit, et la jolie rouquine ne pouvait nier que la coïncidence avec l'infarctus de son prédécesseur, le Docteur Harper, était plus que troublante.
Scully n'attendit pas plus longtemps et composa sur son cellulaire le numéro qu'elle connaissait désormais par cœur.
Elle patienta pendant trois tonalités avant qu'une voix familière ne réponde à l'autre bout du fil :
-Mulder.
-Mulder, répéta Dana, c'est moi. Je t'entends très mal, où es-tu ?
-Figure-toi que Ferguson m'avait bel et bien laissé une piste dans son bureau, lâcha le grand brun en éludant la question de sa coéquipière. Il y a eu une première victime en 1971, Emily Carter, et cette jeune femme est probablement liée à la source-même de notre phénomène. Je suis en route pour rencontrer son père, qui semble posséder des informations très confidentielles, au point de s'être mis le gouvernement à dos...
Un bruit sourd et régulier parasitait leur discussion et Scully dut faire appel à toute sa concentration pour capter les mots que son collègue venait de prononcer :
-Je t'entends vraiment très mal, Mulder, où es-tu exactement ?
Nouveau silence, entrecoupé d'un vombrissement et d'un grincement régulier. Puis la voix de son partenaire retentit plus clairement dans le combiné :
-Je suis dans le train en direction de Salt Lake City.