Hereditas Daedali

Chapitre 1 : Le messager

1759 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 11/04/2026 22:05

Chapitre Un

Le Messager



Loin derrière lui, l'obélisque du Washington Monument pointait vers le soleil particulièrement traître de ce début mai.

La traversée du Potomac fut, pour le jeune cycliste, une bouffée d'air frais. Relativement frais en vérité, comparée aux brumes de chaleur qu'il venait d'abandonné à l'entrée du George Mason Memorial Bridge.

La circulation était aussi dense sur le pont qu'au cœur de Washington, mais la pollution y était diluée par le large cours d'eau scintillant en contrebas.

Une casquette grise vissée sur le crâne, le nez sous un bandana, le jeune livreur traversait la piste piétonne avec une vélocité déraisonnable, debout sur le pédalier de son destrier métallique.


De l'autre côté de la barrière, défilait la faune de la capitale, berlines et SUV, toutes noires, lustrées et klaxonnantes.

Le jeune homme n'en avait pas conscience, mais l'une d'elle roulait volontairement moins vite. Au-delà des vitres teintées du véhicule banalisé, des hommes en noir l'observaient depuis qu'il avait quitté Penn Quarter.

Sur le siège passager, l'un des traqueurs porta à ses lèvres un talkie, dont il pressa la gâchette pour résumer calmement :

-Le sujet se dirige vers Alexandria. Faite ce qu'il faut pour l'intercepter.


Les sacoches qui pendaient de part et d'autres de la roue arrière dansèrent lorsque le vélo sauta un trottoir, délaissant le pont pour les quartiers résidentiels. D'un geste dicté par l'habitude, pédalant toujours à vive allure, Darnell glissa la main derrière lui, la plongea dans l'une des besaces pour en tirer une large enveloppe kraft. "42-2630 Hegal Place, Alexandria, Virginie" y était inscrit à la main, en dessous du nom du destinataire.

Il marqua une pause à l'angle d'une rue, à l'ombre salvatrice d'un arbre, le temps de se repérer.


Le jeune Darn n'eut pas le temps de voir arriver la berline qui faucha sa roue avant tout en montant sur le trottoir.

Son crâne rencontra violemment le rétroviseur avant d'aller frapper le bitume.

Deux hommes en costume noir, à la démarche martiale, émergèrent du véhicule. Le premier alla à la rencontre des quelques badauds afin de les garder à distance, tandis que le second se pencha au-dessus du coursier.

Une tache rouge imbibait déjà le tissu qui lui couvrait le visage, un filet écarlate lui ruisselait sur le front depuis ses cheveux ras. La casquette avait finie sa course sous une roue arrière du véhicule banalisé. L'homme en noir se saisit de l'enveloppe boursouflée, lâchant une interjection victorieuse, qui se mua rapidement en juron.

Le kraft du pli était déchiré.

Lorsque l'individu pencha l'enveloppe sur le côté, de petits morceaux de verres tombèrent de l'ouverture, suivie de quelques gouttes anthracite.

L'homme se releva d'un bond en constatant les billes de liquide noire sur le bitume. Celles-ci roulèrent, s'agglutinèrent en une longue flaque, qui remonta le long des doigts du jeune homme blessé, s'insinuant sous la manche de sa veste à carreaux, glissant sous les ongles, réaparessant au-delà du col du t-shirt. L'ombre visqueuse avança sous le bandana, que le jeune homme arracha d'un geste désespéré. Il convulsait, étouffant sous l'avancée de l'huile noire intrusive qui pénétrait sa bouche, lui remplissait les narines, glissait sous ses paupières ouvertes.

Il roula sur le côté, se redressant péniblement.


Une seconde berline, celle de la filature, arriva à son tour au croisement. L'homme qui tenait encore l'enveloppe déchirée leur lança, la paume levée :

-Barrez-vous!

Il était trop tard. Darnell était debout, un nuage noir lui voilant le regard.


X


La veste de costume repliée sur son avant-bras, les manches de sa chemise blanche retroussées, Fox Mulder traversa hors des clous, indiquant sa présence aux automobilistes d'un simple geste de la main.

Le grand gaillard brun athlétique a la démarche sautillante n'avait pas eu à parcourir un long trajet: il habitait à deux rues.

Les cordons qui cerclaient la zone étaient gardés par des agents de police mal à l'aise face à la violence de la scène de crime.

L'agent du FBI, après avoir montré patte blanche, souleva la rubalise, et s'approcha de son supérieur hiérarchique qui, face au flegme naturel de Mulder, soupira. A l'ombre d'un arbre, ils échangèrent une poignée de main.

-Vous me livrez le boulot à domicile, Walter?

Un impressionnant profil taillé par ses années de marine, nullement atténué par ses récentes années passées derrière un bureau, Walter Skinner recadra son agent à l'humour douteux avant de lui résumer la situation. Il s'attarda sur les évènements qui suivirent l'arrivée de deux berlines noires, toujours présentes sur les lieux, et pour cause.

-Selon les témoins présents le suspect aurait émis une sorte de vive lueur, en direction de ses agresseurs, insista le directeur adjoint.

Son regard nerveux derrière ses fines lunettes rondes semblait balayer la zone, comme si tenir de tels propos était honteux. Mulder accueillait cependant ces informations avec un calme déconcertant.

Les deux hommes avancèrent vers les corps.

L'un des draps blanc qui recouvraient les deux cadavres était replié, dégageant le haut d'un corps calciné. Une partie des vêtements synthétiques avait fondu, fusionnant par endroit avec la chaire noircie craquelée, évoquant la peinture d'une antique toile de maître. Les yeux de l'homme étaient écarlates, figées de stupeur.

-Gardez vos distances.

L'injonction venait de l'agent Scully. La petite rouquine vêtu d'un impeccable tailleur gris s'approchait du duo avec dans sa main gantée de latex une tige métallique relié a une boîte qui pendait au bout de son autre bras.

Derrière son masque blanc elle salua machinalement Mulder, son collègue et ami depuis quatre ans.

Tandis qu'elle approchait le capteur près du corps, le compteur Geiger grésilla avec intensité.

-Monsieur, c'est a n'y rien comprendre, commença l'agent en se relevant. Les corps émettent des taux de radiations alarmants, mais ces radiations sont localisées : rien sur le trottoir, rien sur le vélo, ni les véhicules. Il n'y de traces de brûlures que sur les cadavres et l'écorce de cet orme.

Ses grands yeux ronds passèrent de Skinner a son partenaire alors qu'elle faisait glisser son masque autour de son cou.


Le regard de Mulder accrocha celui de Scully. Les mots étaient inutiles. Un cas similaire s'était présenté à eux seulement quelques semaines auparavant : des corps ayant subi des radiations dignes d'une explosion nucléaire, sans dégât matériel majeur alentours. Sans quitter les yeux bleus de sa partenaire, le grand brun demanda à son supérieur.

-Le type sur le vélo ? On l'a retrouvé ?

Le regard inquiet du directeur adjoint allait et venait entre ses agents.

-Vous le pensez responsable de ces... Radiations ?

Mulder resta évasif :

-Quelque chose comme ça, oui.

Entre les Buick Century dépourvues de plaques d'immatriculations gisaient deux corps supplémentaires.

-CIA? NSA? Demanda a-t-il a Skinner.

Celui-ci, à son tour, resta évasif.

-Quelque chose comme ça, oui...

Exaspéré par l'inutile tension entre ses collègues, Dana Scully arracha le masque qui lui pendait autour du cou, et invectiva son supérieur :

-Par pitié, Monsieur. Il n'est pas nécessaire de lui cacher des éléments de l'enquête.

Mulder, qui était en train de redescendre les manches de sa chemise, arrêta son geste pour interroger Skinner du regard.

Celui-ci sorti de sa veste l'enveloppe kraft pour la tendre de mauvaises grâces à son agent.

-Je vous préviens, Mulder. S'il s'avère que vous êtes à l'origine de tout ce bordel, je ne pourrai pas vous couvrir.

L'épais papier Kraft déchiré indiquait au marqueur "42-2630 Hegal Place, Alexandria, Virginie" sous le nom de "Fox Mulder". Dans le coin droit, en dépit de toutes traces d'oblitération, se trouvait un timbre, un timbre commémoratif représentant la sonde Voyager.


X


L'obscurité de la pièce n'était que faiblement atténuée par les lumières du jour filtrant au-travers les rideaux tirés. Il aurait été impossible de deviner combien d'individus s'était réuni dans les ombres de cet appartement huppé de New York.

Certains s'étaient servi un brandi, d'autres lisaient le journal, installés autour d'une table cirée, ou dans de confortables fauteuils, ces hommes dignes patientaient, mutiques.


Ils furent rejoints par un homme grand, le costume corporate sous un interminable trench-coat, les cheveux argentés brillant dans un éclat fugace de clarté.

-Vous êtes en retard, comme toujours, lui signifia, plein de reproches l'une des ombres.

-J'avais des affaires en suspens, annonça le nouveau venu en faisant glisser une Morley hors de son paquet. Mais je ne m'inquiétais pas : je connais votre endurance face à l'attente.

Du bout des lèvres, il pinça ensuite sa cigarette. L'ombre réprobatrice se pencha dans un filet de lumière. Un homme âgé, au regard grave tenait entre ses doigts manucurés une tasse de porcelaine fumante.

-Il suffit de votre arrogance. Vous avez, comme nous tous, connaissance de la situation.

Le zippo cliqueta avant de souffler sa flamme sur la cigarette. Le fumeur pris le temps de tirer une lente bouffer avant de résumer, avec dédain :

-Oui. Vos hommes ont fait preuve d'incompétence et l'ont payé de leur vie.

Face à la colère silencieuse de l'homme manucuré, le fumeur souffla sa fumée avant de reprendre :

-Je suppose qu'il m'incombe une fois de plus de nettoyer vos erreurs.

Le buveur de thé siffla :

-Je doute que vos mercenaires soient en capacité de faire mieux que mes hommes.

Indifférent, l'homme à la cigarette observait la combustion de sa tige.

-Contrairement à vous, j'ai parfaitement conscience de la menace, pour y avoir déjà fait face.

Il marqua une pause volontairement dramatique.

-J'ai déjà contacté notre "ami commun".

Le silence sembla s'épaissir. Le fumeur avait fait son petit effet, démontrant une fois de plus sa maîtrise des événements.

L'un des anciens, un imposant rondouillard enfoncé dans un fauteuil club, brisa la stupeur générale. D'une voix lourde, il recentra le débat :

-Sait-on qui a envoyé l'huile noire à Fox Mulder ?

La lueur de la lente combustion s'attarda sur le visage impassible du fumeur qui opta pour le mensonge :

-Non.

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