Prologus α
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La voix grinçante du scientifique crissait à ses oreilles :
– Ton travail est un échec ! Souviens-toi toujours du krach des systèmes de ton « Ekdikos », ton vengeur de poche en papier mâché ! Tu n’as pas su sauver ton ami Friedisch. Comment penses-tu sauver ce cadavre de l’espace que tu appelles une corvette ?
Le visage d’Ezekiel Sedayne était collé au sien, son haleine de vieillard fétide lui entrait directement dans les narines, il sentait ses postillons sur son visage. Un frisson de dégoût le parcourut, hérissant chacun de ses muscles horripilateurs.
– C’est impossible, vous êtes… mort. J’ai vaincu votre esprit, je l’ai écrasé, réduit à ma volonté.
– C’est ce que je t’ai laissé croire, mais je suis là, toujours présent. Tu es moi : une simple partition, un souvenir.
Ezekiel Sedayne se rapprocha encore, leurs peaux fusionnèrent et il entra dans le corps du jeune Magos comme on entre dans une combinaison spatiale. Ses vieux organes prenant la place des jeunes, il sentit sa peau se friper des milliers d’années vécues. Il se cramponna à la structure de son lit et… se réveilla, son corps tout entier arqué par l’effroi. Il essaya de se relever il fut pris d’un vertige : ses membres tremblants hésitaient à lui obéir.
La nuit était hantée de ces cauchemars. Il s’était endormi la veille sur l’excitation du voyage qui commence et la crainte sans cesse repoussée d’un possible échec. La personnalité de Sedayne avait profité de cet état de faiblesse momentané et de son sommeil pour essayer de faire surface. Et à vrai dire, il n’en était pas loin…
Il se leva d’un bond pour chasser le frisson qui le parcourait à nouveau à cette pensée. Le protocole du matin commençait déjà : le compilateur T0-Dulus sonnait à l’intervox et Tez-Lar prononçait ses mensonges rituels.
Mais pour une fois il disait vrai.
Le jeune Magos se plongea dans l’excitation des derniers préparatifs du départ. Son apprêt matinal était rarement aussi court.
Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis le baptême mouvementé du Havoc et tous les systèmes étaient maintenant dans un état satisfaisant, on pouvait faire confiance à ce vieil Havoc pour mener sa mission de ravitaillement, simple routine. Tous les voyants étaient au vert.
« Mené par ma volonté, Ekdikos sera le parfait destrier pour la glorification de ma personne. »
Il se voyait déjà à son retour glorieux, le Maréchal lui donnant officiellement les titres les plus mérités ’Commandeur de Croisade, Gardien de la Foi, Maître des Ressources’, s’inclinant devant lui, implorant son pardon.
– Tu ne sortiras même pas de l’atmosphère martienne dans ce tas de boulons… » la voix éraillée d’Ezekiel Sedayne… il était tout proche, trop proche.
– Silence ! Reste dans ton trou ! Tu n’as rien à faire dans mon palais mental ! Ta présence me souille. » La conscience de Sedayne s’enfonça dans les méandres synaptiques, à l’affût d’une autre faille.
Lorsqu’il sortit de sa cellule, Cawl vit que ses acolytes avaient toutes les peines du monde à le suivre tant il était pressé de se rendre dans le hangar où son destin l’attendait.
En entrant dans la vaste salle, il fut accueilli par l’odeur âcre de l’encens qui emplissait tout l’espace. Des lumières mettaient en valeur l’imposante silhouette d’un Ekdikos flambant rénové au loin.
« Tu finiras comme un petit amuse-bouche de Nurgle pendant ton premier saut warp ! Ou même un amuse-mouche : ses compagnes favorites s’occuperont de toi ! »
Pour chasser ces pensées sombres, il jeta un regard fier sur la coque rutilante de ce fier serviteur de l’Omnimessie : sur ses proues était gravé en lettres immenses « Ekdikos ». À bâbord un cog du mechanicus et à tribord l’emblème du Magos aux épis d’or croisés.
« Un bien beau sarcophage aux hiéroglyphes dégoulinant de peinture fraîche ! » grinça une voix caché dans le subconscient de Cawl qui la chassa d’un geste de la main.
Retrouvant son sourire un instant perdu, il vit la Legio XLII dans son entier qui lui faisait une haie d’honneur. Avec une morgue de circonstance, il l’inspecta : flattant le cou d’un skitarii, redressant la carabine à phosphore d’un autre, il arriva enfin au tapis épais de laine pourpre qui agrémentait la rampe d’accès. Là, il serra longuement et chaleureusement la main du Tribun Marcus Corvinus Crassus situé humblement en contrebas.
En entrant dans la soute principale, il prit plaisir à passer en revue la Myriade qui l’attendait, entourée de ses 6 000 ouvriers et ses 4 000 serviteurs.
Les vapeurs entêtantes et chlorées des désinfectants l’atteignirent dans une une bouffée de bien-être : l’odeur du foyer. Le cliquetis joyeux des armes rutilantes, la vue du Vorax qui semblait renifler les ouvriers terrorisés par ce cauchemars vivant, vérifiant s’il n’était pas des cibles potentielles, autre engramme d’une ancienne mission ?
Cawl, dans un sourire, songea « Voici l’élite de la XLII à mon service ! 20.000 âmes sous mon commandement, ma responsabilité. C’est ma consécration tellement méritée, enfin ! »
La réponse interne lui vint, cinglante :
– Une consécration ? Cette cour des miracles ? Si tu ne me laisses pas prendre le contrôle, mon tout-petit Magos, nous allons tous mourir par ta témérité. Cawl tapa du pied.
– Je suis le Magos Explorator Belisarius Cawl, Commandeur de Croisade, Gardien de la Foi, Maître des Ressources, ma mission est de nourrir ma Legio XLII, nul ne se mettra en travers de mon chemin! Et toi moins que qui que ce soit d’autre, espèce d’ectoplasme ! Bachi-bouzouk de bazar ! Tu n’as jamais triomphé de moi, je sais te remettre à ta place !
– Tu peux me chasser, mais je resterai toujours au fond de toi, j’aurai mon heure. »
Le Magos tressaillit, puis força intellectuellement la conscience de Sedayne à entrer dans la plus profonde oubliette de son palais mental. Ensuite, il en referma soigneusement chaque verrou psychologique. Cette énième victoire lui rendit son mordant, sa morgue. L’ascenseur PK-027, dans un chuintement bénit de machines rénovées, le porta alors aux nues de sa destinée : à son entrée dans la passerelle, les officiers se mirent tous au garde à vous. Il percevait avec jouissance cette même expression de dévotion envers sa personne dans tous les regards.
Il s’assit sur le trône de commandement, déploya ses mécadendrites et les ficha dans les connectiques avec le cliquetis caractéristique. Il fusionna avec l’Esprit d’Ekdikos. Il était maintenant l’unique maître de ce microcosme, il était UN avec Ekdikos. Il pouvait sentir le pouvoir de cette monstrueuse machine à travers les millions de kilomètres de câbles, autant de fibres nerveuses. Il connaissait une intimité telle avec la machine qu’il touchait à la grâce, la fusion avec le Dieu-Machine.
Une voix le tira de sa rêverie mégalomaniaque :
+ Avé l'Encenseur du dieu-machin ! Pour un peu tu m’aurais presque manqué ! C’est quoi ce ramassis de prêchi-prêcheurs que tu m’as dégoté ? J’ai vu des servo-crânes plus performants qu'ceux-là... T’es sûr qu’ils nous mèneront à bon port ? Entre ta cartographe à la face de calmar desséché et le fut à tord-boyaux de contrebande qui te sert de Responsable Transmissions, t’as fait un sacré recrutement, sacré chefaillon ! +
Au moins, Ekdikos semblait d’humeur taquine. La noosphère illumina tout le bâtiment de lignes de codes dansantes.
+ Allez, Vieux Machin, démarre tes moteurs auxiliaires ! +
+ C’est parti p’tit chef ! +
Une éructation gargantuesque ébranla les boyaux qantiques d’Ekdikos : les auxiliaires étaient en route. Quelques minutes plus tard, des borborygmes grinçants annonçaient le démarrage des moteurs principaux. À l’extérieur, un sifflement caractéristique annonçait que le hangar se vidait de son atmosphère. Le toit s’ouvrit ensuite dans un hurlement de métal.
C’était le début de l’isolement du voyage : l’appareil n’avait plus entre le vide spatial et lui qu’une fine couche d’atmosphère rare à travers laquelle brillait le soleil et les étoiles lointaines.
Le mutisme glacé du vide exaltait les mille bruissements et vrombissements du bord répercutés en un brouhaha confus. Le dernier lien avec Mars fut coupé lorsque les suspenseurs arrachèrent Ekdikos à son berceau d’amarrage. Un morne cortège de servo-crânes de guidage et de drônes de contrôle l’accompagnait, procession muette, dernier hommage au héros glissant inexorablement vers la gueule béante de la baie de lancement.
Les dernières mises au point pouvaient commencer, manoeuvres répétées cent fois avant le départ. Malgré l’éducation martienne stricte qu’il avait reçu, l’émotion gagnait le jeune explorateur. il lança dans la noosphère les check-lists de décollage, les voyants passant du rouge au cyan les uns après les autres.
Lorsque toute la console fut illuminée d’azur, il lança la litanie de procédure finale :
+ Techno-prêtre Deωter Pouli 22, état des moteurs ? +
+ Grâce soit rendue à la Force Motrice, les moteurs auxiliaires sont ok, les moteurs plasma sont ok, moteurs warp rodage terminé, tous voyants au vert pour le décollage Magos +
À chaque question de ce chant liturgique, le répons était invariable : « systèmes opérationnels, tous les voyants sont au vert. » Tournant son attention vers Z-01ΩN, le capitaine de l’Ekdikos lança son ultime verset :
+ Tour de contrôle ? +
+ [interrogation tour de contrôle en cours… Please wait ⏳]
|print : Tour de contrôle à Ekdikos pour mission de ravitaillement, plan de décollage reçu et validé, contrôle ok pour lancement. Que les trois en un soient avec vous. End| +
+ Allez les p’tits potes, c’est parti pour la grande aventure ! Il va falloir que tu dises à tes déblatéreurs de bondieuseries de sortir leurs meilleures prières à l’Omnimachin, on va en avoir besoin : j’ai la rouille qui me démange ! Ça va chauffer !!! +
+ Fais attention Ekdikos : les Techno-prêtres et les Adeptes ne doivent pas t’entendre. Tu es une hérésie – singulière, mais une hérésie quand même ! +
+ Mon Magos, Tous les paramètres sont au vert pour le décollage. Le positionnement sur la baie de décollage est ok. Nous sommes parés à décoller. +
Le jeune Magos Explorator Belisarius Cawl prit une longue inspiration et lança :
+ Merci Gaïus. À toutes les unités : Parez au décollage ! +
Sous les applaudissements des Skitarii restés au sol, le fossile mécanisé s’ébroua et les moteurs principaux l’arrachèrent à la baie de lancement dans un hurlement de fin du monde tandis que la noosphère s’emplissait d’un cri :
+ YOUPI !!!! C’est reparti les petits ! + le vieil Ekdikos s’exclamait aux oreilles de tout l’équipage.
Cawl sentit un frisson parcourir son échine. Tous le fixèrent avec stupeur. Gaïus osa :
+ Mon Magos ? Quelle sorte d’invocation venez-vous de lancer ? Quelle procédure est-ce là ? +
+ Pardonnez cet égarement, mes frères, ce doit être un sous-code défaillant + puis il entonna alors un Ave Omnissiah que tous reprirent en chœur. Par leur connexion privée, il gronda Ekdikos pour sa ’facétieuse maladresse’.
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Depuis sa tour de contrôle, le vieux Maréchal Lucius Claudius Magnus Δ2 fixait le toit du hangar d’où s’élevait une fumée dense et noire. Il eut une pensée envers la Myriade de ses meilleurs éléments qu’il envoyait vers une mort quasi-certaine, dans la houle du vide glacé de l’immense océan de la Galaxie, une coquille de noix sous la houlette d’un prêcheur encore novice. Marmonant une prière silencieuse à l’Omnimessie et au Dieu-Machine, il joignit les mains pour une ultime bénédiction.
Il s’attarda, contemplant l’horizon où s’élevait le vieux vaisseau branlant, ultime test de la foi. Il l’observa s’extirper de la baie de lancement, puis quitter la fine atmosphère de la planète rouge, traînant derrière lui un épais voile noir. Bientôt, il ne fut plus qu’un point parmi les étoiles, puis rien… Lentement, l’effluent sombre s’estompa, balayé par les vents solaires, jusqu’à disparaître tout à fait. Comme si Ekdikos n’avait jamais existé.
Le vieux soldat effaça le trouble de sa conscience, son esprit déjà tourné vers les combats à venir.
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De son côté, Ekdikos semblait tout content de retrouver enfin l’espace :
+ Il a l’air pas trop mal le nouveau système warp. Tu es sûr que ça va fonctionner ? Quand est-ce qu’on essaye tout ça p’tit chef ? Juste histoire qu’on sache si on va être dévoré par une créature du Warp ou si tout fonctionne bien ? +
+ Pour commencer, sors-nous du système Solaris, on en reparle plus tard, et tiens-toi au calme : les esprits de la machine ne parlent pas ! Pour tout l’Impérium tu es une Abomination ! +
+ Mouais, t’as raison : sortir du système Sol c’est déjà pas une sinécure. Mais bon, jusqu’à présent on n’a pas explosé : le Dieu-Ferraille doit t’avoir vachement à la bonne ! Allez ! Pour l’Omni-machin ! Partons bouter les hérétiques hors de la Galaxie ! +
+ Pour l'instant, contentons-nous de ramener des céréales dans ton gros ventre. +
+ Tu sais ce qu’il te dit mon gros ventre ? + Le moteur gauche poussa un grondement anormal libérant dans le vide sidéral une flatulence plasmatique qui dévia leur trajectoire.
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Les journées passèrent et le vaisseau put enfin étrenner son nouveau système de navigation warp. Le grondement sourd du générateur de champs de Geller se fit entendre. C’était un son régulier et lancinant, assez inhabituel dans l’environnement sonore de l’Ekdikos peuplé de grincements, du gémissements métalliques des jointures, des engrenages arthrosiques, et de la toux rauque des moteurs à plasma asthmatiques. C’était comme si, tout d’un coup, le Grognon Astral s’était assoupi. Un sifflement de plus en plus strident devint perceptible au fur et à mesure où le moteur warp montait en puissance.
Il y eut ensuite comme un cri répugnant vite étouffé par le générateur de champ Geller et une faille s’ouvrit dans la réalité. L’Immaterium : cette brèche répugnante dans la réalité comme une plaie infecte de l’espace. Ekdikos s’avança en tremblant de toute sa coque vers la déchirure d’où émanait la terreur. Le système Solaris devint de plus en plus flou et la brèche se referma.
+ Formidable : on est en train d'être dans le Warp. La météo annonce des turbulences de modérées à catastrophiques. C’est la fête ! + chuchota Ekdikos
+ Silence ! Ce n’est vraiment pas le moment. +
La transition dans l’immondice de l’Immaterium s’était passée sans incident notable : les systèmes fonctionnaient parfaitement, tant le moteur warp que le générateur de champs de Geller. Les cartes mises à jour leur évitèrent les turbulences prédites par l’antique machine.
Dans la soute principale, un serviteur décérébré se mit à vociférer des propos incohérents dans une langue inconnue de tous. Par souci de précaution les acolytes de service l’isolèrent dans la salle de combustion à plasma d’un réacteur et le serviteur, fournissant au passage un petit surcroît d’énergie, rejoignit l’esprit du dieu-machine.
La bulle de protection tenait bon : les miasmes grouillants de l’Immaterium venaient s’engluer contre la barrière de champ Geller, s’y écrasant en vagues suintantes d’exsudations impies. Cette gangrène répugnante, incapable de pénétrer la protection sacrée, se tordait et bouillonnait, hurlant silencieusement. À chaque pulsation du générateur cette corruption était repoussée, rejetée dans sa dimension de suppuration abjecte où elle se reformait aussitôt, cherchant inutilement la moindre faille.
Après de longues heures éprouvantes, le jeune Explorator, toujours sur son trône de commandement, se préparait pour la sortie du Warp, chacun de ses nerfs (naturels ou artificiels) tendus, prêt à toute éventualité. Le générateur provoqua une rupture dans le Warp vers le monde réel et l’Immaterium explusa Ekdikos et son équipage, comme un abcès vomit son pue sous les doigts d’un médic.
Tout était au mieux dans le meilleur des mondes. Belisarius Cawl, fier de cette manoeuvre sans accroc, félicita l’antiquité stellaire pour ce bel effort. Pour la postérité, il nota cette performance dans le journal de bord, confiant que cela s’inscrivait dans sa légende.