Prologus α
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Les semaines passant, TO-Dulus N-Diaye 9498 avait pris l’habitude de sonner à l’intervox de Belisarius Cawl à cinq heures précises. Tez-Lar répondait imperturbablement que son maître était encore en train de méditer. Souriant d’un air malicieux, le jeune prêtre ouvrit les yeux et s’extirpa de son sommeil :
« Tez-Lar progresse dans l’art du mensonge », pensa-t-il avec une pointe de fierté amusée, tout en lançant son protocole de préparation aux grandes cérémonies.
Cette journée promettait d’être exceptionnelle : c’était le jour de la présentation de son vaisseau. Le Maréchal Lucius Claudius Magnus Δ2 lui avait choisi une corvette de classe Havoc, dotée d’une préparation spéciale. Il sentait bien que cet honneur lui était dû, car n’était-il pas le bien-aimé de l’Omnimessie (car il n’en doutait plus à présent) ? Pour un Magos Explorator, la première fusion avec le vaisseau de son premier commandement était un rite aussi sacré que déterminant pour sa carrière. Bien que peu enclin à la superstition non codifiée, cette pensée fit courir un frisson d’excitation numérique à la fois dans ses implants et dans ce qu’il lui restait de chair.
Il sortit de sa cellule dans sa plus belle robe d’apparat, tissée de fils de soie précieuse et généreusement brodée d’or, ex-voto solennel du Tribun Crassus, en expiation de ses doutes passés. À ses côtés, Tez-Lar rutilait : il avait passé la nuit à se lustrer avec un soin maniaque durant le repos de son maître. Trois jeunes Techno-Prêtres se placèrent derrière Cawl. Il avait choisi chacun d’eux pour ses qualités dans leur discipline respective. Tout d’abord venait Z-01ΩN : il ne lui restait d’humain que le cerveau réparti entre plusieurs parties de son corps. Il avait l’apparence d’un tonneau métallique perché sur 6 pattes, d’où sortaient toutes sortes d’excroissances aux fonctions ésotériques. Deωter Pouli 22, le suivait de près, comme toujours. Ses gestes maladroits contrastaient avec son air froid et sérieux. Il ne quittait jamais sa hache de l’omnimessie qui avait l’air trop grande pour lui. Enfin, Γl'il. Une personnalité singulière l’animait. Très fermement attaché à l’emploi du neutre du haut gothique à son propos, iel tolérait le langage inclusif.ve dans les langues ne possédant pas de genre neutre. Entre fanatisme et hérésie, iel amusait beaucoup Cawl. Suivaient enfin cinq Techno-Adeptes, puis une poignée de Novicii, chacun marchant à la position que lui avait strictement assignée le Magos lui-même.
Tous allaient l'assister dans les manoeuvres de la corvette, mais aussi veiller à la pureté doctrinale de la Legio durant le voyage et lutter avec acharnement contre toute hérésie ou corruption. Chacun était fier de servir celui qu’ils considéraient comme le ‘Béni de l'Omnimessie’. Entre eux, ils l'appelaient ‘Sa Sainteté’ ou ‘Magister Cognis’, titres qu’il feignait de repousser peut-être trop mollement, mais dont il se sentait secrètement flatté. En vérité, tous cherchaient à s'adjoindre ses faveurs afin de mieux s'élever dans son sillage au sein de la hiérarchie ecclésiastique. Devant les Archimagos, toutefois, ils modéraient leurs élans serviles, sachant ces titres prématurés, voire usurpés.
Cawl avait également noté que sa garde, tant Cybernetica que Skitarii, avait pris l’habitude de l’appeler « Sa Sainteté », un honneur pour le moins inhabituel envers un simple aumônier.
Dans sa grande nef d'entraînement, la Legio XLII patientait dans une formation millimétrique, reflet de la rigueur militaire. Aux premiers rangs, une myriade imposante — 6750 Skitarii et 3250 unités Cybernetica — arborait fièrement un nouvel étendard : sur le tissu cérémoniel cramoisi, brodé de fil d’or, figurait un buste de Magos, les bras croisés, tenant dans chaque main un épi d’or. Nul ne pouvait ignorer la ressemblance frappante avec Belisarius Cawl lui-même. À son entrée, les Skitarii frappèrent le sol de leurs pieds, à l'unisson, provoquant un rythme d’acier fracassant qui fit vibrer la nef du sol à la voûte. L’étendard fut brandi haut, offrande de soie, d’or et de foi. Cawl, touché et enorgueilli de cette dévotion, leva les mains, formant de ses doigts le salut du Saint Engrenage en signe de bénédiction. La dévotion emporta alors l’ensemble de la XLII, s’exprimant en une clameur amplifiée, et le vacarme atteignit son paroxysme.
Devant l’étendard, le Tribun Marcus Corvinus Crassus, resplendissant dans son uniforme de parade, se tenait au garde-à-vous, figé dans une raideur dévote, les yeux fixés sur un point lointain, véritable sculpture de métal et de chair.
Le souffle grave d’un buccin mécanique imposa le silence et l’immobilité à tous. La porte colossale s’ouvrit de nouveau, laissant entrer un détachement à la tête duquel avançait le Maréchal Lucius Claudius Magnus Δ2, avec l’air narquois d’un garnement qui vient de tendre un piège à son maître. Cawl enregistra cette expression et, avec un sourire teinté de condescendance religieuse, lui souhaita la bienvenue. Selon la plus stricte orthodoxie martienne, cet honneur eût dû revenir au Tribun. Mais l’officier, préférant s’effacer, avait cédé ce privilège au chantre de l’Omnimessie. Cette manoeuvre calculée n’échappa pas à Lucius Claudius. Cela ne fit qu’ajouter à l’espièglerie de son regard.
Après les inévitables protocoles de salutations et quelques lignes de code de pure convenance, le Maréchal se pencha vers Cawl, lui soufflant sur un ton chargé d’une bienveillance suspecte :
— Vous devez être impatient de faire connaissance avec votre machine, je suppose…
Avec panache, il pivota d’un quart de tour vers la grande porte, laquelle s’ouvrit dans un grondement solennel. Le Maréchal et sa cohorte la franchirent au pas cadencé. Venait ensuite le Magos Explorator Belisarius Cawl, entouré de ses ecclésiastiques, puis enfin les Dix Mille — élus parmi les plus purs, les plus aptes et les plus zélés de la XLII. La noosphère rayonnait des codes d’acclamation de la Legio ; les modules vocaux entonnaient un cantique martial en l’honneur de leurs camarades, dont chacun enviait secrètement la position. Cawl oscillait entre satisfaction et intuition désagréable. Il y avait un je-ne-sais-quoi de dissonant dans l’attitude du Maréchal, et cela éveillait sa méfiance. Pourtant, rien de concret ne venait troubler l’harmonie de la cérémonie — si ce n’était cet air de collégien farceur satisfait qu'affichait l’officier supérieur.
Le cortège s’enfonçait toujours plus profondément dans le dédale de couloirs et de corridors entrecoupés de salles aux dimensions colossales, encombrées de machines étranges aux yeux des novices, et de tuyaux d’où s’échappaient des vapeurs plus ou moins toxiques. Le crâne inséré dans la roue dentée, sceau sacré du Mechanicus, ornait les parois à intervalles consacrés, marquant l’allégeance des lieux et des esprits à l’Omnimessie et au Dieu-Machine. Toutefois, en retraçant leur itinéraire dans son système de guidage, Cawl constata que la complexité du chemin emprunté aurait pu être grandement simplifiée par un accès quasiment direct aux hangars. Quelle ruse le Maréchal mettait-il en œuvre ? Pourquoi cherchait-il à le promener ainsi aux yeux de tous les adeptes et Servitors de la Legio ?
Ils parvinrent enfin en vue des portes titanesques d’un hangar spatial. À leur approche, les officiers du Maréchal se déployèrent de part et d’autre, dans un alignement parfait — au micron près — les armes dressées en un arc d’honneur silencieux. Le Maréchal, tournant le dos à l'immense entrée, fit face au Magos Explorator et à sa suite. Il posa ses mains sur les hanches, dégageant ses armes de sa cape dans un automatisme hérité de routines de codes guerriers désuets. Adoptant un ton à mi-chemin entre protocole et malice, il proclama, emphatique :
— Magos Explorator Belisarius Cawl, prêtre du Dieu-Machine, enfant de Mars, béni parmi les bénis de l’Omnimessie… Prépare-toi à rencontrer TA machine !
Il marqua une pause et sentit le frisson parcourir l’unité. Satisfait, il poursuivit :
— Cette corvette, fleuron arraché à des pirates impies par les armes bénies de l’Omnimessie, incarne la sagesse antique de Mars. Tu la sanctifieras d’un nom nouveau — l’ancien est désormais oublié. Elle deviendra l’outil de ta gloire, te menant par-delà les étoiles jusqu’au triomphe !" il prit alors une pause héroïque avec un sourire déplacé.
« De nouveau ce rictus moqueur et satisfait… Que me cache-t-il donc ? » se dit Cawl, tandis que l’officier supérieur poursuivait, baissant d’un ton :
— Recevoir le commandement d’une première expédition est un instant unique.
Il leva alors les bras vers la voûte et, haussant la voix, lança sa bénédiction :
— Que l’Omnimessie illumine ta route ! Que le Dieu-Machine te sanctifie dans ton oeuvre !
Il y eut quelques tentatives individuelles de bravo, mais chacun sentait bien la dissonance de cette harangue, et un malaise s’était clairement installé. Dans une lenteur calculée, le Maréchal s’écarta, glissant vers la gauche tel un polichinelle mû par quelque ressort caché dans le plancher, laissant au jeune Magos un peu désemparé l’entièreté du moment. Dans un craquement, les gonds antiques s’ébrouèrent, les portes du hangar s’ouvrant par degrés saccadés, dévoilant une obscurité lourde, presque tangible. Mûs par leur programmation, les Dix Mille entonnèrent un cantique martial de bénédiction, ajoutant par là même de l'inconfort à leur Magos. Chaque strophe binaire scandée semblait happée par quelque léviathan tapi au fond de cette béance noire dans la paroi.
Par la porte maintenant grande ouverte, les premiers points lumineux de leur chemin se dessinèrent au sol, sans toutefois réussir à déchirer le voile d'encre sombre qui y régnait. Dans le lointain, un halo noosphérique pulsait lentement, comme le souffle de quelque bête antédiluvienne des légendes noires de Mars. La Machine l’attendait.
Belisarius Cawl sentait le regard acéré du Maréchal, aussi incisif qu’une lame pointée sur lui. Dans son dos, il discernait la vénération silencieuse de la Legio. Il était l’élu de l’Omnimessie, au seuil de sa nouvelle mission sacrée. S’arrachant douloureusement à ses inquiétudes sourdes, il s’engagea d’un pas solennel, mesuré, posant le pied sur le premier spot de lumière. Deux Servocrânes Illuminateurs vinrent l’encadrer de chaque côté, tandis qu’il entrait dans l’obscurité poisseuse du hangar.
À mesure qu’il progressait, la masse du vaisseau émergeait : ombre dans l’ombre. Il la sentait plus qu’il ne la voyait. Il jura intérieurement contre lui-même d’avoir laissé ses auspex dans son sanctuaire personnel pour la cérémonie. Une aura belliqueuse flottait au loin, l’appelant et le menaçant. Les reflets de la noosphère sur la coque révélaient progressivement les arrêtes encore floues de la machine et il prit conscience de l’ampleur de l’engin: près de cinq mille trois cent pieds de long, plus de mille quatre cent de haut. C’était un colosse, certes, mais il était bien modeste aux côtés des arches géantes de l’Adeptus Mechanicus.
Arrivés à une centaine de mètres du vaisseau, il perçut une brume de lueur qui précisait un peu les contours anguleux du monstre.
Losqu’il fut enfin au pied du bâtiment, tout le hangar s’illumina d’une lumière intense et brutale, qui aveugla momentanément le Magos et son escorte. Le clignotement dû au redémarrage de ses oculaires cessa enfin. L’image se fit nette — et sans appel : devant lui se dressait une corvette de classe Havoc bi-coque d’une ancienne conception martienne, manifestement destinée au négoce plutôt qu’au combat. Sa surface, rongée de corrosion, était dans un état de délabrement et de négligence choquant. Peinturlurée d’un noir mat poisseux, elle était affligée sur ses flancs d’un graffiti grotesque représentant un squelette humain dansant avec un flacon à la main : aucune ambiguïté, ce vaisseau avait longtemps servi sous pavillon pirate.
Le Magos se figea. La fureur surchargait tous ses circuits, saturant ses buffers de données hurlantes. Le temps sembla suspendre son cours. L’outrage était total, méticuleusement orchestré avec une cruauté artistique. Aucun manquement ne pouvait être officiellement reproché au Maréchal, mais l’humiliation était indéniable. La lutte pour le pouvoir entre Magos et Skitarii venait de prendre une forme tangible, méprisante, à la lisière du blasphème.
Quand Cawl reprit ses esprits, Lucius Claudius était déjà à ses côtés. Il savourait sa victoire, prêt pour l’estocade finale. Il lui déclara d’un ton doucereux :
— Cette magnifique corvette de classe Havoc vient tout juste d’être reprise aux mains de forbans impies. J’imagine que vous frémissez d’impatience à l’idée de monter à bord et faire votre Première Connexion… Je suppose que vous souhaiterez la repeindre à votre goût — mais j’ose espérer qu’elle vous offrira tout le confort nécessaire à votre Entreprise Sacrée. Du moins une fois que vos Skitarii seront parvenus à remettre un peu d’ordre à bord… Votre Sainteté !" Ces deux derniers mots furent prononcés avec une emphase venimeuse. Cawl les reçut comme un coup de grâce. Ses épaules s’affaissèrent sous l’outrage.
Le Maréchal fit claquer ses talons, se retourna dans un grand éclat de rire — gras, déplacé et indigne d’un serviteur de l’Omnimessie envers Son représentant. Le portail titanesque du hangar se referma derrière lui dans un grincement, suivi d’un claquement sourd dont l’écho résonna longuement dans le hangar silencieux.
La Myriade et son chef étaient désormais seuls face à ce vaisseau, parodie grotesque de ce qui aurait dû être le joyau de leur expédition. Les techno-prêtres entonnèrent un cantique binaire d'apaisement, adressé autant au monstre de métal qui gisait devant eux qu’à leur Magos prostré. Les lignes de codes saintes, chantées de leurs voix synthétiques, résonnaient sous la voûte d'acier de la cathédrale-hangar comme l’écho oublié du chant des compagnons d'Ulysse entrant dans l'île Kyklôpōn¹. Le premier choc passé, Belisarius se reprit. À bien y regarder, ce vaisseau n'était peut-être pas un mauvais choix et pouvait même représenter un avantage tactique décisif. Une corvette de classe Havoc était dotée d’une bonne capacité d'emport : six mégatonnes — peut-être un peu moins à cause des générateurs nécessaires au surarmement. En effet, la puissance de feu de cette coquille spatiale antique était indiscutable : deux macrocanons par bordée, des tubes à torpilles, deux tourelles de triple canons laser à tirs rapides, des lanceurs de mines à la poupe, et, en pièce maîtresse, un lourd canon à plasma trônant à la proue, inséré entre les deux coques. Cette corvette imposerait le respect à un grand nombre d’adversaires de sa taille.
Évidemment chaque système, chaque câble, chaque plaque de blindage devrait être minutieusement inspecté et sanctifié selon les rites consacrés.
L'écoutille principale béait comme la gueule de quelque kraken mythique. La rampe pendait jusqu'au sol, telle une langue prête à happer l'imprudent. Le Magos, conscient d'être l'exemple pour ses suivants, s’y engagea d'un pas qu'il voulait solennel. Le cortège s'engouffra avec ordre dans le ventre de ce Polyphème de fer : à l’intérieur la pestilence était omniprésente, exhalant un relent de chair en décomposition, de moisissure stagnante et d’alcool mal distillé. Des cadavres pourrissants jonchaient le sol de la soute, sur un tapis de sang séché. Sur les parois, des fresques en arabesque dessinées par les armes à radium ou à plasma lors des âpres combats révélaient un tableau improvisé : les danses macabres des impies sur lesquels s’était abattu le jugement dernier.
Les Skitarii de la XLII entrèrent à leur tour, formant les rangs, piétinant sans compassion les restes démembrés de l’ancien équipage dans des craquements d’os et des giclures de pulpe de chair. Au milieu de la soute vide, ils ressemblaient à une armée de fourmis légionnaires mécaniques, implacables et insignifiants.
Cawl, suivi de ses ecclésiastiques ainsi que de ses officiers, prit un ascenseur vers la passerelle. Le carnage y était pire encore. Les corps mutilés des anciens occupants, figés par la mort dans des postures grotesques, macéraient dans leurs propres fluides.
Sur une petite estrade, un trône de fer dominait la scène. Les plus zélés des Novicii se précipitèrent pour ôter les restes du capitaine obèse et décapité. À en juger par l'apparence et l'état de sa garde-robe, il avait dû appartenir à la classe des nobles corsaires à l'origine. Mais, comme beaucoup, il avait pris un peu trop de libertés par rapport à sa lettre de marque, et avait sombré dans la décadence et la piraterie. Sa tête avait tracé une longue ligne noirâtre qui allait de son tricorne, tombé au pied du trône, à l'escalier où le crâne gisait, dont les lambeaux de visage en déliquescence portant encore l’empreinte d’une horreur figée.
Cawl, indifférent aux souillures, dans un mouvement lent et calculé fit onduler sa robe liturgique en s’asseyant, posant délicatement ses mains sur les accoudoirs. Il resta ainsi, à savourer l’instant, se voyant comme Zeus trônant dans l’Olympe.
Sur la passerelle, les regards s’échangeaient, mi-curieux, mi-inquiets, car il n’avait ni mécadendrite, ni interface apparente pour se connecter : ses seuls attributs mécaniques visibles étaient ses jambes de métal, comme tout enfant de Mars et ses optiques dont la perfection dissimulait souvent le sceau du Dieu-Machine. Nul n’osait poser la question à voix haute: comment allait-il se lier son esprit à la machine ? La cérémonie allait-elle tourner au fiasco, à l’image de la présentation de ce cercueil volant ?
Cawl restait figé, impassible, les paupières mi-closes. Sous sa robe, des frémissements discrets troublèrent son apparente absence. Par des fentes invisibles jusqu’alors, sortirent six mécadendrites, tels des najas dressés d’adamantium incrustés d’auramite. La finesse élégante de leur finition, la richesse de ces pièces d’orfèvre, la fluidité harmonieuse de leurs balancements retint l’haleine de l’assistance.
Jamais pareil augmentique n’avait été vu, même sur Mars.
De son regard, à demi caché, il appréciait. Il se félicita de l’effet provoqué — flatté de ses propres louanges, il sentit un sourire imperceptible poindre à ses lèvres.
Les serpents de métal s’approchèrent des interfaces du trône de fer. Soudain, ils frémirent, puis reculèrent. Ils refusaient de fusionner avec cette machine repoussante, comme si leur propre esprit, conscient de quelque danger, refusait de se compromettre.
Dans un souffle, Cawl entonna une mélopée binaire pour les apaiser, le sifflement sacré portait sa volonté et s’insinua dans chacune de leurs fibres. Les mécadendrites-najas, charmés, dominés, cédant à l’impérieuse autorité de leur maître, se connectèrent enfin aux commandes du vaisseau dans un mouvement strictement mécanique, privées de toute volonté.
L'esprit de cette corvette, vieux, amer, depuis longtemps plongé dans un sommeil sans rêve, s'ébroua de sa torpeur et s’éveilla à la sensation de cette intrusion non consentie. Dans l’esprit du jeune Magos, une voix éclata, rauque, outrée :
+ MERDE ! +
Cawl insista, envoyant sa volonté infelxible dans les mécadendrites pour prendre possession de la machine.
+ MERDE, MERDE ET REMERDE ! +
+ SOYEZ TOUS MAUDITS ! LAISSEZ-MOI CREVER EN PAIX ! J'AI ÉTÉ CONÇU POUR SERVIR L'EMPEREUR, PAS POUR VOS FOUTUES EXACTIONS ! +
+ Esprit de la machine, calme toi, je suis un serviteur de l'Omnimessie. +
+ Un gargouilleur d'encens béni maintenant ! C’est quoi ce satané colporteur de bondieuseries qu’on me branche ? Vous voulez vraiment que je fasse un prêchi-prêcha pour votre foutu dieu-machin dans une nouvelle croisade à la noix ? Je suis trop vieux pour ça, petit merdeux : laisse-moi caboter tranquille, ou même rouiller en paix dans ce hangar bien confortable. +
+ Le temps n'est pas venu pour cela : tu dois servir l'Empereur encore une fois. +
Après une pause, un soupir numérique :
+ Bof… Alors si c'est pour l'Empereur… +
Belisarius se rendit compte que personne ne s’était aperçu de sa conversation cryptée avec le vieux vaisseau.
« Je n’ai jamais entendu les mots d’une machine aussi nettement… Se peut-il qu’une Intelligence Abominable dirige cet corvette ? Que dois-je faire ? Mieux vaut que personne ne sache. »
+ Démarre la noosphère +
Dans le silence tendu, la passerelle clignota faiblement. Une brume de lignes de codes, instables et brumeuse, se mit à danser dans l’atmosphère.
+ Bien, maintenant mets en route les moteurs auxiliaires pour recharger tes batteries. +
+ Allez : Pour l'Empereur ! (...et sa femme et les petits princes...) +
Un énorme [BRAOUM] secoua le hangar. Inquiets, les techno-adeptes se demandèrent si le propulseur n’avait pas exploser. Puis un second [Braoum] un peu moins violent, suivi du râle asthmatique d’une antique mécanique : [Ron-ron-ron-KLANK ! Ron-ron-KLANK-KLANK ! Ron-ron-ron- KLANK !]
Sur les consoles, les jauges énergétiques commencèrent à danser. Une fumée noire et âcre se répandit dans le hangar, se faufilant à l’intérieur du vaisseau – épargnant à peine la passerelle.
Tous les regards incrédules et inquiets étaient tournés vers le jeune Magos. Par le vox Cawl déclara simplement :
– L'esprit de cette antique machine est… disons difficile. Mais nous allons pouvoir en faire quelque chose. »
Il perçut enfin le soulagement se diffuser parmi les officiers et ses adeptes. Il lança une note d’humour pour détendre l’atmosphère :
– Par contre remettre en état de marche ce vieux ronchon va être une énorme gageure ! »
Les moteurs s'arrêtèrent net dans un [BRAOUM] cataclysmique qui ébranla toute la structure. Dans l’esprit de Cawl, la voix du vaisseau hurla :
+ TU SAIS CE QU'IL TE DIT LE VIEUX RONCHON ? VA TE FAIRE F..TRE JEUNE FRELUQUET ! +
Tous les systèmes s’éteignirent, la passerelle fut aussitôt plongée dans le noir. Le jeune Magos rétracta ses mécadendrites-najas, qui se glissèrent dans leurs logements, l’air presque penaud. Une profonde lassitude l'envahit. Il souffla à ses collaborateurs :
– Nous avons quatorze rotations martiennes pour remettre ce rafiot en état et décoller, nous n'avons donc pas une minute à perdre.
L'expédition, sonnée par les événements, regagna ses quartiers sans un mot. Nul ne songeait à briser le silence gêné. L’esprit de chacun semblait alourdi par l’humeur délétère de ce Havoc récalcitrant.
Dans la Noosphère une ligne de code dorée apparut, destinée à Cawl seul :
+ Τίς ὠλιγώρησεν ἡμέρας μικρῶν² +
¹NDA : l’île Kyklôpōn désigne l'île des cyclopes dans l'Odyssée d'Homère. C'est sur cette île que vivait le cyclope Polyphème.
²NDA: Tís ōligṓrēsen hēméras mikrōn? - Qui a méprisé les jours des petits commencements (ou petites choses) ? (LXX)