Le Royaume des Rats par

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Continuation / Fantasy

23 Motivations

Catégorie: M , 8631 mots
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Enfants du Rat Cornu,

 

Les Pestilens continuent leur mauvais coup, et malheureusement de nombreuses personnes ont été victimes de leur malveillance. Ma famille et mes amis ont été épargnés pour le moment, mais je me doute bien que ce n’est pas le cas pour beaucoup de gens parmi vous. Je suis triste en particulier d’avoir appris la disparition de Juan Giménez, le dessinateur de la bande dessinée La Caste des Métabarons de Jodorowsky, un authentique chef-d’œuvre épique du Neuvième Art, dont chaque page est un véritable tableau.

 

J’aimerais cependant vous faire part d’une nouvelle qui m’est parvenue le même jour : ma demande de changement de poste a été validée, en juin 2020, je quitte l’usine dans laquelle je travaille depuis plus de deux ans. Ceux d’entre vous qui me connaissent un peu savent à quel point je n’aimais pas cette situation. Les choses devraient logiquement aller mieux pour moi dans les prochains mois. Ce n’est pas encore mon objectif final de travailler en bibliothèque municipale, mais c’est une étape.

 

Quoi qu’il en soit, je tiens à sincèrement remercier les lecteurs qui m’ont soutenu ouvertement avec des messages d’encouragement, certains devenant de longues conversations très intéressantes. Mais je pense aussi à tous les autres, le simple fait de savoir que cette fanfiction est lue à travers le monde est très stimulant.

 

N’hésitez pas à m’écrire, je me ferai un plaisir de répondre à toutes vos questions, commentaires ou observations. Et n’hésitez pas à encourager les artistes qui donnent vie aux personnages sur la page DeviantArt ChildrenOfPsody.

 

Portez-vous bien, et Gloire au Rat Cornu !

 

 

La pluie avait détrempé le sol, et transformé la place du village en bain de boue. Une boue liquide, gluante, sur laquelle chaque pas était lourd, pénible, et où la glaise semblait vivante au point d’aspirer les sabots et les bottes les moins solides, sans jamais paraître rassasiée. Une véritable faim de chaussures. Ce point-là n’inquiétait pas tellement les Skavens. Tous marchaient pieds nus, la peau de leurs pieds était naturellement suffisamment solide et insensible pour marcher sur des surfaces qui aurait blessé un talon d’Humain. Mais régulièrement, un Skaven glissait et tombait, en particulier ceux qui étaient lourdement chargés.

 

Jusqu’à la veille, le chantier de Klapperschlänge avait bien avancé. Malheureusement, des nuages noirs s’étaient rassemblés au coucher du soleil, et une pluie battante lacérait les ouvriers inlassablement. Les accidents se multipliaient, les blessures étaient plus graves. Les malchanceux étaient rapidement conduits vers une très longue tente longue d’une vingtaine de yards qui avait été dressée au début des travaux. Elle servait de dispensaire, et trois prêtresses de Shallya y travaillaient sans relâche. Wüstengrenze était à une bonne heure de marche, il fallait donc prendre soin des blessés sur place.

 

-         Bon, allez les gars ! Ça suffit pour aujourd’hui !

 

La voix forte qui venait de parler appartenait à Baldur Gottwald. C’était un homme d’une taille plutôt impressionnante, avec une grande barbe brune en broussaille, et des bras musclés, sculptés par les années de chantier. Lorsque Ludwig Steiner et sa bande étaient passés par Nuln avant de quitter définitivement l’Empire, le futur Prince de Vereinbarung avait fait passer le mot comme qui il allait avoir besoin de bras pour bâtir un nouveau royaume « au concept totalement inédit ». Comme tous les Humains qui peuplaient désormais cette principauté, Gottwald avait été appâté par le gain devant la promesse de gages intéressants, et surtout la curiosité.

 

Lui et sa famille avaient accompagné le cortège jusqu’au champ de ruines qui allait devenir le manoir de la famille régnante. Comme tous les engagés, il avait vu de ses yeux un couple d’hommes-rats somme toute bel et bien civilisés pendant leur trajet – Prospero et Heike avaient cessé de se cacher une fois la frontière de l’Averland franchie. Au début, le futur Prince avait annoncé à ses suiveurs qu’il s’agissait juste de ses enfants adoptifs, sans rien ajouter. Une fois arrivés sur place, le grand chantier avait commencé. Tout le monde avait participé à l’édification de Steinerburg. Même les enfants s’étaient rendus utiles autant que possible. Le capitaine mercenaire Hallbjörn Ludviksson avait été chargé de recruter et d’entraîner les miliciens. Et le chantier avait été confié à Gotrek Gurnisson, le fameux Tueur Nain, lui-même ingénieur d’avoir fait le Vœu du Tueur.

 

Ce fut donc tout naturellement que Baldur Gottwald avait été désigné comme l’assistant du contremaître. Au bout d’un an de travaux acharnés, il avait appris beaucoup de choses auprès du valeureux Nain. Il fut donc capable de prendre le relais quand le Tueur repartit à l’aventure avec son fidèle compagnon, le poète Félix Jaeger. L’annonce officielle du véritable objectif de Steiner – bâtir une société entière où Humains et hommes-rats cohabiteraient – ne lui plut pas immédiatement, mais plusieurs éléments le firent réfléchir. Lui qui avait toujours entendu parler de ces êtres comme des créatures monstrueuses prêtes à dévorer l’imprudent, avait eu l’occasion d’échanger quelques mots avec les deux Skavens, devenus parents depuis leur arrivée. Sa femme avait fini de le convaincre : la paye était bonne, c’était une nouvelle vie qui les attendait, eux et leurs enfants, le climat était d’ailleurs meilleur qu’à Nuln, grâce aux travaux auxquels il avait participé, les ressources vitales ne manquaient pas… Il avait donc continué de mettre ses talents de charpentier à contribution. Et chaque fois qu’il se levait, et qu’il se promenait dans les rues de Steinerburg, il était fier du résultat. Heureusement, il gardait les pieds sur terre, et savait que ce travail n’aurait jamais pu aboutir sans le concours de tous ses ouvriers.

 

Le Prince l’avait désigné pour s’occuper du chantier de reconstruction du village de Klapperschlänge. Chaque matin, lui et ses gars venaient de Wüstengrenze, et travaillaient à la reconstruction des lieux du matin au soir. Tout avait été détruit par les Orques. Le contremaître avait décidé de reconstituer chaque habitation. D’abord, il fallait déblayer complètement les restes et les cendres. Ensuite reprendre la construction du bâtiment à zéro, tout en y apportant des améliorations. Klapperschlänge allait littéralement renaître de ses cendres, le charpentier en était convaincu.

 

Un autre petit détail finit d’améliorer son humeur : la pluie avait cessé de tomber depuis un petit quart d’heure. Mieux, les nuages commençaient à se déchirer, et quelques rayons du soleil couchant crevaient la couverture grisâtre et cotonneuse.

 

Baldur Gottwald s’épongea le front du bras. Il vit approcher une silhouette caractéristique, à cheval : celle du fils aîné du Maître Mage, un jeune homme-rat de compagnie agréable nommé Kristofferson. Il approcha lentement, et le salua de la main.

 

-         Holà, messire ! Que nous vaut le plaisir ?

-         Je venais voir où en étaient les travaux. Compliments, mon ami, vous avez bien avancé !

-         On fait ce qu’on peut, messire. Et vous ?

-         Ça va, dans la mesure du possible. Les soldats de Wüstengrenze ne sont pas très bien entraînés, mais ils sont motivés. L’entraînement avance. Quand j’aurai fini ma… enfin, quand je rentrerai à Steinerburg, ils devraient pouvoir assurer une défense efficace. Le capitaine Müller devrait pouvoir se montrer bien plus efficace que son prédécesseur.

 

Le jeune Kristofferson n’avait pas pu participer au chantier, en raison de sa main cassée. Il passait ses journées à la caserne militaire, auprès du capitaine Rudy Müller. Il donnait au vieux capitaine des conseils, des astuces, et parfois se permettait de lui enseigner quelques petites techniques de communication qu’il avait reçues de son grand-père. La différence de méthode n’avait pas été longue à se faire sentir.

 

-         Vous l’avez dit, messire ! Kreutzer n’était vraiment pas un type bien !

-         Il n’est pas mort, maître Gottwald. Ne parlez pas de lui au passé, je vous prie.

 

Le charpentier cracha par terre.

 

-         Pour moi, ce couillon est mort. J’avais des amis qui habitaient ici, monseigneur. Ils seraient peut-être encore en vie aujourd’hui.

-         Ils seraient peut-être encore en vie si j’avais pensé à les abriter !

-         Allez, monseigneur ! On sait très bien que c’était Kreutzer, le problème. Pas vous.

-         Si vous le dites…

 

Kristofferson n’avait toujours pas digéré la tragédie qui avait frappé Klapperschlänge. Tous ceux qui le côtoyaient le soutenaient, personne ne lui reprochait quoi que ce soit. Et l’ombre autoritaire de Kreutzer, qu’on avait encore retrouvé fin saoul le matin-même dans un buisson, ne planait plus sur le village.

 

Le jeune Steiner jeta un coup d’œil vers un point particulier.

 

-         Si vous permettez, j’aimerais vérifier quelque chose.

 

Gottwald leva le pouce par-dessus son épaule.

 

-         On va boire un coup à l’auberge avant de rentrer à Wüstengrenze.

-         Quand est-ce que nous partons ?

-         Dans une petite heure, le temps qu’on prépare les blessés.

-         D’accord, je vous rejoindrai.

 

L’Humain hocha la tête, puis partit d’un bon pas vers le bâtiment qui avait été autrefois l’auberge du village. Le toit avait été brûlé, mais le reste de la structure avait tenu bon, et les réserves stockées dans la cave n’avaient pas trop souffert de l’incendie. Les ouvriers avaient tendu de grandes toiles par-dessus les murs. Alors qu’il allait franchir la porte, il repéra du coin de l’œil une silhouette facilement reconnaissable sous la grande tente du dispensaire.

 

-         Départ dans une heure, ma Sœur !

-         Merci, Maître Gottwald !

 

 

Sœur Carolina Kuhlmann était épuisée. Les travaux avaient duré toute la journée, et son service avec. Elle s’était portée volontaire pour venir sur le chantier et prodiguer des soins aux ouvriers. Les accidents étaient nombreux, et avec le mauvais temps, plus graves et plus difficiles à traiter. Enfin, elle releva la tête, considéra l’homme auquel elle venait de bander le mollet, et soupira de soulagement.

 

-         Voilà, j’ai fait ce que j’ai pu. C’est à Shallya de décider pour le reste, mon brave.

-         Merci… ma Sœur.

-         On vous installera dans le chariot pour le retour.

-         Je comprends.

 

L’ouvrier se laissa tomber sur le lit de camp. La jeune nonne considéra ses mains pleines de sang, et contempla les alentours. C’était le dernier. Elle avait enfin fini. Elle adressa un dernier regard rassurant au blessé, agrippa la lanière d’une sacoche en cuir posée non loin d’elle, et sortit de sous la toile tendue.

 

Elle passa une petite minute à chercher une personne en particulier. Elle eut un petit sourire de satisfaction quand elle la vit. Elle avança, mais glissa sur une motte de boue et s’étala de tout son long. Elle se releva lentement, et serra les dents.

 

Que Taal me pardonne, maudite gadoue !

 

Comme les autres membres de sa congrégation, elle portait de simples sandales, et la sensation de la boue qui maculait ses orteils était d’autant plus désagréable. Elle avait pris la précaution d’enrouler des bandes de tissu autour de ses pieds nus, mais il n’y avait pas grand-chose à espérer de la fragile étoffe devant une telle avalanche de terre meuble. Elle mit encore un long moment à traverser la place centrale, et s’arrêta devant une petite maison isolée.

 

Contrairement à toutes les autres habitations, cette chaumière n’avait pas été incendiée par les Orques. Les barbares à peau verte ne tenaient pas compte de ce qui était déjà détruit. La jeune fille se posta près de Kristofferson. Ce dernier, debout, immobile, observait les restes de la maisonnette, larmes aux yeux.

 

-         Maître Steiner ? Quelque chose ne va pas ?

 

Sans bouger, le jeune homme-rat murmura :

 

-         Je repensais à la dernière propriétaire. C’était une vieille dame qui vivait seule. Quand nous avons été attaqués par ces vouivres, l’une d’elle s’est abattue sur le toit.

-         Cette femme était à l’intérieur ?

-         Oui, mais elle avait réussi à s’en sortir à temps. Elle n’a pas été dévorée. Cependant…

 

Kristofferson ne put finir sa phrase. Il baissa la tête, et sentit une larme s’écraser sur son orteil.

 

-         Je lui avais promis de réparer sa maison…

-         Et c’est ce que nous allons faire, messire Kristofferson.

-         C’est tout ce qu’elle possédait. Toute sa vie tenait entre ces pierres et ce bois. Mais maintenant… à quoi bon ?

-         Cette maisonnette va connaître une nouvelle vie, elle protégera une nouvelle famille. L’histoire de Klapperschlänge ne s’est pas arrêtée. Elle a connu un brusque et tragique revirement, c’est vrai. Mais nous nous appliquons justement à faire évoluer cette histoire. Maître Gottwald est un professionnel, et je suis sûre que tout le village reviendra à la vie, plus beau qu’avant ! Vous ne croyez pas ?

 

Le jeune homme-rat regarda enfin la sœur, et eut un petit sourire triste.

 

-         Si tous les gens ici présents partagent votre optimisme, j’en suis même certain.

-         Si vous continuez à les encourager de votre présence, ils resteront optimistes.

 

La prêtresse se tut, et fit une petite moue alors qu’elle était en train de réfléchir. Kristofferson se gratta la tête.

 

-         Je peux faire quelque chose pour vous ?

-         Eh bien… oui. J’ai un service à vous demander.

-         Je vous écoute.

 

Sœur Carolina regarda à droite et à gauche, puis elle parla plus doucement.

 

-         Vous avez vu dans quel état cette journée m’a laissée ?

 

En vérité, même sans la boue fraîche, la bure blanche de Sœur Carolina était maculée de sang et d’autres fluides, et dégageait une odeur pestilentielle. Kristofferson n’osa rien dire, mais son odorat de Skaven avait été violenté par le fumet de charogne et de matière fécale avant même le début de la conversation.

 

-         Je voudrais profiter du répit que Maître Gottwald nous a octroyé pour aller me laver à la rivière. Pourriez-vous m’accompagner, s’il vous plaît ?

-         Moi ?

 

Sœur Carolina s’empressa d’ajouter :

 

-         C’est en tout bien tout honneur, messire ! D’habitude, au temple, nous avons un petit cabinet pour nous rendre présentables après une opération salissante, mais ici, bien évidemment…

-         Évidemment, répéta le jeune homme-rat.

-         Je sais que les Orques sont loin pour le moment, mais la rivière est à quelques minutes de marche, et il serait imprudent pour une jeune fille de rester seule en pleine campagne, surtout à proximité d’un lieu abandonné, et donc facile à piller.

-         Même s’il n’y a rien à récupérer, je suppose. Soit, je viens avec vous.

-         Très bien. Et…

 

Kristofferson vit le visage rond de la jeune fille s’empourprer.

 

-         Vous allez me trouver bien exigeante, mais… Enfin… Vous me direz, je vous ai soigné, je vous ai vu nu, et puis, nous ne sommes pas du même peuple, mon anatomie ne devrait pas susciter la moindre émotion chez vous, mais...

-         Je comprends.

-         Comprenez bien, même si j’ai l’air de jouer les biches effarouchées, je vous considère comme un Humain, et je vous demande la même chose que j’aurais demandée à un Humain qui aurait la confiance que je vous porte.

-         Je vous remercie de cette confiance, et de votre considération. Soyez tranquille, ma Sœur. Mes parents m’ont appris à ne regarder une femme nue que si celle-ci l’autorise explicitement, par les mots, les regards ou les gestes, et ce qu’elle soit Humaine ou Skaven. Ou, à défaut, si sa vie est menacée et que je puis y faire quelque chose. Comme vous, lorsque vous avez pris soin de moi. Je respecterai votre pudeur, vous avez ma parole.

 

La jeune fille s’autorisa enfin un sourire.

 

-         Vos parents vous ont très bien éduqué, messire. J’aimerais beaucoup les rencontrer.

-         Si vous venez à Steinerburg, un jour, je serai heureux de vous les présenter. Je pense que vous plairiez à ma mère. Par contre, il faudra vous montrer patiente avec ma petite sœur, elle vous bombardera de questions sur votre vie de prêtresse ! Pour l’heure, je resterai à proximité, mais jusqu’à votre permission, je ne poserai mes yeux sur vous que pour vous sauver d’un danger immédiat.

-         Oui, et dans ce cas-là, vous l’avez dit, ma vie passera avant ma pudeur. Mais vraiment, j’apprécie, messire Steiner.

-         Oh, appelez-moi donc Kristofferson. Si vous l’autorisez, je serais heureux de vous compter parmi mes amis, Sœur Carolina.

-         C’est vrai ? Alors, je vous y autorise… Kristofferson. Vous pouvez oublier le « Sœur ».

-         Comme vous voudrez, Carolina. Et... pour vos vêtements ?

-         J’ai une robe de rechange, répondit la jeune fille en tapotant son sac de cuir.

-         Bien. Alors, allons-y !

 

Les deux jeunes gens s’éloignèrent du village, côte à côte, et suivirent le sentier jusqu’à la rivière voisine. Kristofferson repéra une souche d’arbre sur laquelle il put s’asseoir, en se tournant vers la direction opposée à l’eau. Confiante, Sœur Carolina s’approcha de l’onde claire, posa son sac, en retira un morceau de savon, et se déshabilla complètement avant d’entrer dans l’eau.

 

Toujours sur sa souche, Kristofferson entendit le clapotement de l’eau sur la peau de la fille, alors qu’elle s’y enfonçait progressivement. Une fois habituée à la fraîcheur de la rivière, elle commença ses ablutions.

 

Tout en se savonnant, Sœur Carolina contempla le jeune Skaven. Elle se surprit à penser d’un point de vue qui lui était inédit.

 

Hum… Je dois reconnaître, pour un homme-rat, il est plutôt remarquable ! Même sans le caractère… rien que l’apparence le rend différent des autres ! Je me demande si…

 

Elle eut un petit sourire, et posa la question à voix haute :

 

-         Dites-moi, Kristofferson…

-         Je vous écoute, répondit le jeune Steiner sans bouger.

-         Y a-t-il quelqu’un qui attend votre retour, à Steinerburg ?

-         Mes parents et mes frères et sœurs. J’espère pouvoir me présenter à eux avec mon honneur lavé.

-         Vous n’avez pas une fiancée ?

 

Cette fois, Kristofferson laissa planer quelques secondes de silence avant de répondre.

 

-         Non, Carolina. Je n’ai pas encore pris femme.

-         Mais vous pourriez le faire ? Vous préférez rester célibataire ?

-         La question n’est pas là, Carolina. Vous le savez, je suis le premier Skaven né à Vereinbarung. Tous les autres ont été récoltés, ou sont nés de parents issus de ces récoltes. En dehors de ma propre famille et quelques amis comme Pol et Walter, je n’ai pas tellement eu l’occasion de fréquenter beaucoup de Skavens de mon âge, et donc de créer des liens qui pourraient aboutir à un mariage.

-         Il y a bien des filles en âge de se marier, maintenant ! Certaines ont même déjà eu des enfants ! Vous pouvez en rencontrer une qui sera jeune adulte, à défaut d’avoir exactement votre âge.

-         Vous avez raison, mais il y a autre chose : les Récoltes viennent à peine de finir. Or, j’ai participé à toutes celles que j’ai pu dès que mon père a jugé que j’étais en âge de le faire. Cela veut dire que, des dernières années, j’ai pris des risques. Si je m’étais marié, si j’avais eu des enfants, et si je m’étais fait tuer dans un terrier de l’Empire Souterrain, j’aurais laissé une veuve et des orphelins.

-         Oui, mais maintenant que vous êtes rentré, vous pourriez réfléchir à la question quand vous serez de nouveau chez vous ?

-         Peut-être… Si les Orques ne nous tuent pas tous avant.

 

Sœur Carolina hésita entre le rire et l’agacement. Elle essaya de mélanger les deux.

 

-         Shallya ait pitié, Kristofferson, vous devriez vous détendre ! C’est bien d’être prévoyant, mais il faut savoir profiter de la vie, aussi ! Vous êtes jeune, vous êtes apprécié, vous êtes plutôt plaisant à regarder, même pour une Humaine comme moi… Vous n’avez aucune crainte à avoir, l’Amour finira par frapper à la porte de votre cœur ! Si vous me le demandez gentiment, je pourrai même être la prêtresse qui vous mariera !

 

Kristofferson eut enfin un petit rire.

 

-         Si j’accepte votre proposition, Carolina… vous pourrez m’inviter au vôtre, de mariage ?

-         Ah, mais ce n’est pas à l’ordre du jour, mon cher. Pas encore.

-         Les prêtresses de Shallya peuvent bien se marier ?

-         Oui, mais… disons que je n’ai pas encore rencontré la bonne personne. Mais le jour où ça arrivera, si vous êtes sage, vous pourrez même être mon témoin !

-         Cochon qui s’en dédit, Carolina !

 

L’Humaine et le Skaven rirent ensemble. Le jeune Steiner finit par avouer :

 

-         Cela dit, je dois reconnaître qu’entre deux Récoltes, j’ai eu quelquefois l’occasion de participer à une… « soirée mondaine » organisée par mon grand-père, où il réunissait les principales personnalités de Vereinbarung et leurs enfants. Notamment des Skavens Libérés, et donc, des jeunes filles en âge de se marier.

-         Et… l’une d’elles aurait attiré votre attention ?

-         Non pas, Carolina. Je suis comme vous, je n’ai pas encore rencontré la bonne personne. Celles qu’on m’a présentées jusqu’à présent ne m’ont pas paru assez…

-         Jolies ?

-         Spéciales. Jolies, oui, mais bien trop fades à mon goût. Pour moi, la beauté ne fait pas tout, chez quelqu’un. Je pense qu’il y a des filles bien plus attirantes par le cœur que par le physique.

-         J’espère que vous ne parlez pas pour moi ? ironisa la nonne.

 

Une fois encore, Kristofferson laissa planer un petit silence.

 

-         Tout ce que je peux vous affirmer sans hésiter et sans risquer, j’espère, de me tromper ou de vous manquer de respect, c’est que vous êtes d’une compagnie très agréable.

-         C’est bien tourné. Et très gentil.

 

Sœur Carolina plongea entièrement dans l’eau pour se rincer. Elle se sentait propre à nouveau. Elle sortit de l’eau, se frictionna longuement avec sa serviette. Elle sortit de son sac sa bure de rechange, et se rhabilla. Elle s’assit aux côtés du jeune homme-rat pour lacer ses sandales, et lui fit un sourire chaleureux.

 

-         Vous aussi, vous êtes un compagnon très agréable, et je n’ai pas peur de me tromper en vous le disant. Bon, nous devrions y retourner, les autres auront besoin de nos bras.

-         Après vous, Carolina.

 

La jeune femme récupéra son sac, et les deux amis regagnèrent le village en reconstruction sans ajouter un mot.

 

*

 

Le soleil finissait de se coucher. La caravane était à mi-chemin vers son objectif. Kristofferson était en queue de cortège, près du chariot sur lequel on transportait les ouvriers les plus gravement blessés. Il marchait tranquillement aux côtés de son cheval, et tenait la bride de sa main valide pour le guider, tandis que Sœur Carolina était assise sur la selle.

 

La prêtresse passa sa main dans ses longs cheveux, et inspira un grand coup. L’air était toujours humide, les moustiques virevoltaient autour des ouvriers, et les blessés chassaient régulièrement les mouches, mais elle restait de bonne humeur. Il n’y avait plus de nuages, et la chaleur bienfaisante du soleil lui était très agréable.

 

-         J’espère que le chantier sera terminé dans les délais, déclara la jeune fille.

-         Il y a suffisamment de gens valides à Wüstengrenze pour prendre le relais.

 

Kristofferson fit pivoter sa tête vers la nonne.

 

-         Vos paroles étaient justes ; nous allons rendre vie à ce village.

 

Satisfaite de le voir plus joyeux, elle répondit par un sourire. C’est alors que le jeune homme-rat lui demanda :

 

-         Dites-moi, Carolina : Qu’est-ce qu’une Humaine comme vous est venue faire dans un royaume comme celui-ci ?

 

Sœur Carolina trouva la question plutôt personnelle, mais elle n’avait pas oublié que le jeune Skaven avait parlé à cœur ouvert à la rivière. Elle décida de lui rendre la pareille.

 

-         Il y a plusieurs raisons. D’abord, je dirai que c’était une proposition de la Mère Supérieure du Temple où j’étais. Elle a… pressenti que mes opinions, mes idées, mes motivations sur la condition féminine seraient utiles dans une société comme celle de la Principauté de Vereinbarung. Vous savez mieux que moi comment les Skavens Sauvages traitent leurs femmes. C’est toute une éducation que nous avons à faire, ici. Même si vous avez été éduqué comme un Humain, même si tous les Skavens adoptés ici, puis leurs enfants, ont tous reçu une éducation d’Humain, il est important de leur rappeler que les hommes et les femmes sont égaux. Dans l’Empire de Karl Franz, hélas, ce n’est guère acquis, j’en sais quelque chose.

-         Vous pensez donc pouvoir faire évoluer les mentalités de tout le monde ?

-         Si nous parvenons à créer une société où garçons et filles ont exactement le même statut, il y a de bonnes chances que cette société devienne puissante. Et donc, un exemple à suivre pour les autres.

-         C’est plutôt ambitieux.

-         Mais pas impossible. Je me suis renseignée sur le sujet : il existe déjà des sociétés où les femmes ont leur place dans la vie politique et les affaires militaires. Chez les Norses, par exemple. Et pensez au Kislev ! C’est un pays dirigé par la Reine des Glaces, et la magie est régie uniquement par des femmes !

-         Intéressant, mais ne craignez-vous pas de tomber dans l’excès inverse ? Et si on se retrouve dans une société où les hommes sont réduits à l’état d’esclaves de reproduction, comme les filles chez les Skavens Sauvages ?

 

Sœur Carolina se pencha en avant, en s’appuyant sur le pommeau de la selle.

 

-         Soyez tranquille, Kristofferson. Au rythme où vont les choses, trois nouvelles Tempêtes du Chaos auront le temps de se produire avant qu’une telle situation ne devienne réalité.

 

Le jeune homme-rat fit une moue ironique.

 

-         Vous avez toujours eu des idées aussi… avant-gardistes ?

-         Aussi loin que je me souvienne. Déjà, quand j’étais petite, j’insistais pour jouer aux jeux de garçons !

-         Ha ! Vos parents ne devaient pas s’ennuyer ! Qu’est-ce qu’ils en pensaient ?

 

La prêtresse ne répondit pas tout de suite. Elle poussa même un petit soupir.

 

-         Je n’en sais rien. Ils n’ont pas pu me voir grandir.

 

Instinctivement, le Skaven comprit qu’il venait de mettre le doigt sur un sujet délicat. Il n’osa pas ajouter un mot. Devant son silence, Carolina continua :

 

-         Kristofferson, je… je suis une des orphelines de Nuln.

-         Une des orphelines de… par la balance de Verena !

 

Kristofferson sentit ses oreilles se rabattre de gêne. Même sans l’avoir vécue, il ne connaissait que trop bien la terrible tragédie qui avait frappé la ville de Nuln, dix-sept ans plus tôt. Le Prophète Gris Thanquol avait tenté de faire chuter la capitale du Wissenland. De très nombreuses personnes étaient mortes en à peine quelques jours.

 

-         Je… je ne sais pas quoi dire.

-         Eh bien, ne dites rien, Kristofferson ! répondit joyeusement la jeune fille. Vous n’avez rien à dire, encore moins à ressentir ! Vous n’y êtes pour rien ! Votre père n’était même pas né, à l’époque. Et puis, je me plais à dire que cette… page de mon histoire a été comme une seconde naissance, pour moi.

-         Comment ça ?

-         J’avais quatre ans, quand c’est arrivé. Mes parents habitaient une maison de la Neuestadt. Ils avaient un commerce au quartier de l’Handelbezirk. Je n’oublierai jamais cette nuit, Kristofferson. Ma mère m’a cachée dans la cave et a rabattu la trappe sur moi. J’ai entendu des cris de terreur, et des sifflements, des grincements… puis plus rien. Je suis restée dans cette cave, sans lumière, je ne sais pas combien de temps. Et puis, la trappe s’est ouverte, et un membre de la garde nulnoise m’a soulevée hors de là pour me remettre en pleine lumière. J’ai d’abord été éblouie, puis j’ai regardé le monde extérieur. Tout avait changé, je ne reconnaissais rien. J’ai eu l’impression de naître pour la seconde fois, à ce moment. En tout cas, la symbolique a été très forte. J’ai été conduite au temple de Shallya. Je me suis rapidement découvert une vocation pour la bure au Cœur Saignant. Je pouvais aider les gens, apprendre à les soigner, et avoir la même valeur qu’un homme tout en restant une femme. Donc, cette tragédie a finalement été le vrai début de ma vie.

-         C’est une façon de dire, oui. Mais… les prêtresses n’ont pas été rebutées par votre… forte personnalité ?

-         Ça n’a pas été facile au début, mais les sœurs ont… « fermé les yeux » sur mon caractère, quand elles ont vu que j’étais plutôt douée pour retenir les leçons de médecine.

-         Et ensuite ?

-         Je suis encore restée à Nuln pendant treize années. J’ai appris à sauver des vies, j’ai combattu principalement les maladies infligées par les Skavens Sauvages. Même une fois l’invasion de Nuln terminée, ils ont régulièrement semé les germes de leur peste, à plusieurs reprises, fort heureusement à plus petite échelle. Et puis, avec le temps, je me suis assagie. J’ai réussi à concilier ma combativité avec ma féminité, sans pour autant renoncer à mes idéaux. Et puis, il y a à peu près quatre ans, on m’a proposé de venir ici. Je me suis dit que c’était une occasion en or, un moyen de prendre définitivement ma revanche sur le Destin : les Skavens m’avaient pris mes parents, j’allais faire tout mon possible pour démanteler leur société. Et pour cela, quoi de mieux que de leur apprendre à être Humains pendant qu’ils le peuvent encore ?

-         Vous faites preuve d’une sacrée volonté ! Beaucoup de gens en ce bas monde qui ont vécu ce que vous avez subi voudraient prendre leur revanche en tuant le plus de Skavens Sauvages possible.

-         J’ai pardonné aux Skavens Sauvages, Kristofferson. Shallya nous invite à pardonner, ne serait-ce que pour être en paix avec soi-même. La vengeance ne sert à rien, elle ne fait qu’attiser l’amertume de celui qui l’exerce. Jamais elle n’est satisfaite, elle aura toujours faim, et il faudra toujours trouver de quoi la rassasier au moins pour un temps. J’ai rencontré des inquisiteurs qui étaient justement obsédés par la vengeance. Aucun d’eux n’a fini sa vie paisiblement. Moi, j’ai appris à pardonner, et je l’ai fait.

-         Vous avez déjà rencontré un Skaven Sauvage, Carolina ?

-         Non, mais j’ai entendu beaucoup de témoignages de la part de ceux qui les avaient affrontés et que j’ai dû soigner. Je pense que leur plus gros problème n’est pas leur hargne ou leur fourberie. Non, le vrai problème, c’est le chagrin. Tout l’Empire Souterrain vit sous la coupe de la tristesse, du fatalisme et de la peur. Il en résulte cette rage permanente qui les pousse à se montrer tellement violents. En fait, je n’arrive pas à être en colère contre eux, je ne peux que les plaindre.

 

Kristofferson poussa un petit soupir d’amertume.

 

-         Vous seriez peut-être moins indulgente si vous aviez vu leurs pouponnières…

-         Vous penseriez peut-être différemment si vous aviez passé les quinze dernières années à vivre selon la parole de Shallya, répondit Carolina sur le même ton.

-         Peut-être, oui.

-         En parlant de ça… vous disiez que vous aviez une sœur plutôt curieuse ?

 

Le jeune homme-rat sentit que la conversation allait prendre un tournant moins maussade. Il s’empressa de répondre :

 

-         Oui, elle s’appelle Isolde. Elle a eu deux ans il y a quelques mois. Elle est fascinée par l’Ordre de Shallya.

-         Ah oui ?

-         Régulièrement, elle nous dit qu’elle souhaiterait devenir une colombe. Elle pose des questions au prieur Romulus, l’aumônier de mon grand-père, elle passe souvent rendre visite aux prêtresses du temple de Steinerburg, elle assiste à toutes les cérémonies religieuses qu’elle peut… Même au quotidien, elle veut toujours voir les gens sourire autour d’elle.

-         Ma foi, elle a l’air d’avoir de bonnes dispositions.

-         Pour le moment, bien sûr, elle est trop jeune, et elle n’a pas encore eu l’occasion de voir le côté le plus… « organique » de la vie d’une prêtresse de Shallya.

-         Bien sûr, une jeune enfant ne doit pas être confrontée à la maladie et à la mort trop tôt. Que pensez-vous faire ?

-         Quand elle sera un peu plus grande, nous l’enverrons travailler quelques jours chez vos collègues de Steinerburg. Elle verra si cette vie lui convient réellement ou pas, et si c’est le cas, alors elle pourra devenir initiée ?

-         Je lui souhaite de trouver ce qu’elle cherche, Kristofferson.

-         Moi aussi, Carolina. Moi aussi.

 

*

 

La caravane arriva en vue de Wüstengrenze. Comme son nom l’indiquait, cette ville de bonne taille était la dernière frontière entre le Royaume des Rats et une zone désertique. Non pas un désert de sable, la région était plutôt constituée de plaines d’herbe sèche, avec quelques arbustes épars. Non, si le coin était réputé pour être « désertique », c’était tout simplement parce qu’il n’était pas habitable. Ou plutôt, il était déjà habité par de nombreuses tribus de Gobelins. Deux d’entre elles, en particulier, se disputaient constamment le territoire : les Yeux Jaunes, et les Gobelins de la Nuit de la Lance Sanglante. Heureusement, jusqu’alors, les Gobelins n’avaient pas osé approcher de trop près les hauts murs de pierre de Wüstengrenze. Gotrek Gurnisson avait lui-même dessiné les plans et mené le chantier. Comme tous ses pairs, le Nain connaissait bien les méthodes et la psychologie des Gobelins, et avait su imaginer des remparts adaptés.

 

La ville elle-même était de taille moyenne, et plutôt austère. La menace permanente des Gobelins planait au-dessus des toits, et l’attitude autoritaire de l’ancien capitaine Kreutzer n’avait guère arrangé les choses – il était notoire que le bourgmestre, un homme plutôt effacé répondant au nom de Harald Emmerich, subissait plus qu’il n’autorisait la politique musclée de Kreutzer, tant que ce dernier avait autorité sur la milice de la ville.

 

L’atmosphère était d’autant plus tendue que d’habitude à cause de deux nouveaux éléments inquiétants : d’abord la destitution du capitaine avait choqué. Certes, on lui prêtait une réputation d’homme impitoyable, mais au moins sa politique avait été efficace jusqu’à présent. Le fait de voir un homme comme Rudy Müller pour le remplacer n’avait pas plu à tout le monde. Le vieux capitaine l’avait bien compris, et avait redoublé d’efforts pour gagner la confiance de ses concitoyens.

 

L’autre élément était la présence des Orques. On n’avait jamais signalé les redoutables barbares à peau verte jusqu’à présent. Les Orques venaient des Terres Arides, loin au sud, au-delà de la cité portuaire de Barak Varr. Le fait d’en voir dans les Principautés Frontalières était un mauvais présage. Qu’en pensaient les autorités de Barak Varr ? Elles ne pouvaient pas ne pas être au courant. Alors pourquoi aucune réaction ? Aucune nouvelle ? Y avait-il un défaut dans la chaîne de communication ? Ou pire, le Royaume des Rats était-il abandonné à lui-même, délibérément ignoré par les contrées voisines ?

 

Tant d’interrogations qui n’arrangeaient pas le moral des habitants de la ville frontalière. La nuit tombait vite, les gens encore dehors se pressaient de rentrer, les volets se refermaient sur le passage de la caravane. Enfin, les ouvriers atteignirent le temple de Shallya de la ville. Les blessés furent acheminés jusqu’au grand dortoir aménagé.

 

Lorsque Kristofferson entra dans l’auberge attenante à la caserne où il s’était installé, il retrouva Walter et Pol. Le grand Skaven à fourrure claire lui offrit une pinte de bière, et lui demanda des nouvelles du chantier. Le gros Pol lui remit alors une enveloppe cachetée, arrivée pendant son absence par messager. Kristofferson l’ouvrit, et passa une longue minute à en lire le contenu. Walter songea qu’il passa plutôt cette minute à encaisser le contenu, le courrier ne semblant pas particulièrement long.

 

Sans mot dire, Kristofferson froissa en boule la lettre, la jeta dans le feu de la cheminée, et sortit d’un pas décidé de la taverne.

 

*

 

Lettre de Sœur Carolina Kuhlmann, prêtresse du Temple de Shallya de Wüstengrenze, à Sœur Judy Hoffnung, prêtresse du Temple de Shallya de Steinerburg, écrite le dix Sigmarzeit de l’année deux mille cinq cent trente du Calendrier Impérial.

 

Ma chère bienfaitrice,

 

Le travail se poursuit à Klapperschlänge, et le mauvais temps qui vient de s’abattre sur la campagne ne nous arrêtera pas, j’en suis convaincue. Mais j’aimerais vous faire part d’une petite inquiétude : les citoyens deviennent nerveux. Certes, le capitaine Müller est pétri de bonne volonté, mais une sorte de tension malsaine est en train de monter. Nous n’avons eu aucun signe d’activité des Orques, mais ils ne peuvent pas être venus jusqu’ici pour un simple assaut isolé. Ils finiront par revenir, et nous espérons que son Altesse le Prince aura pris alors des dispositions pour nous permettre de nous défendre de manière efficace.

 

Je reste optimiste, selon mon point de vue, Klapperschlänge revient à la vie, lentement mais sûrement. Bien sûr, il y a eu de nouveau des bras et des jambes cassés. Je suis sûre que les gens qui habiteront ces lieux une fois le chantier achevé loueront pendant des années la qualité de leur œuvre, et les trésors de patience et de professionnalisme qu’ils ont déterré du plus profond de leur cœur pour y parvenir. Une fois la menace des Orques passée, il y fera tellement bon vivre que d’autres seront tentés de s’y installer.

 

Quant à moi, la tragédie de Klapperschlänge m’aura apporté au moins une chose positive, et j’aimerais en remercier Shallya : la bienfaisante chaleur d’une amitié. J’ai eu l’occasion de passer quelque temps avec Kristofferson Steiner, le fils aîné du Maître Mage Prospero. Je suis heureuse de compter désormais parmi mes amis quelqu’un d’aussi profondément Humain.

 

Humain il l’est, de cœur, et aussi par les soucis. En effet, peu avant le souper, j’ai dû le réconforter : Maître Kristofferson Steiner a voulu « méditer sur l’avancée de la situation ». En réalité, il s’est retiré dans un coin isolé pour fracasser une bûche à grands coups de hache. Son ami, Maître Pol Demmler, est venu me trouver pour me demander de le raisonner. Effectivement, quand je suis arrivée, Kristofferson paraissait fou de rage. Je lui ai demandé quel était le problème, il m’a parlé de « soucis de famille ». « C’est mon frère. Il a fait une très grosse bêtise, et maintenant c’est toute la famille qui paie ! Quand je reviendrai à Steinerburg, il va m’entendre ! » Je n’ai pas demandé de détails, même sans vouloir paraître indiscrète, ça ne changera rien. D’après ce que j’ai compris, l’affaire est devenue publique, et vous-même êtes probablement au courant depuis plus longtemps que moi.

 

Pensant encore à ce que Shallya nous enseigne sur la vengeance et ses conséquences, j’ai voulu l’en dissuader. « Vous devriez peut-être vous détendre un peu, vous n’avez pas à porter ce fardeau, vous savez… » « Je suis l’aîné, c’est mon devoir », a-t-il répondu. « C’est le devoir de vos parents, Kristofferson. Votre devoir est de nous prouver que vous êtes suffisamment fort pour mener à bien la reconstruction. Votre frère a fait une bêtise, il devra l’assumer. Pas vous. Assumez votre rôle ici, car nous avons besoin de toutes vos ressources. »

 

Shallya soit louée, j’ai trouvé les mots qu’il fallait. Il a fini par se calmer, et est rentré avec nous à la caserne. Je lui ai souhaité une bonne nuit avant de regagner le temple. Je ne vais pas tarder à aller me coucher, moi-même, la journée a été harassante, et le chantier est loin d’être terminé.

 

Je vous souhaite de bien vous porter, en ces temps difficiles. Que la bienveillance de Shallya protège les habitants de notre Royaume, en ces temps troublés !

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