L'heure de Saint Marc

Chapitre 2 : Rosalie

1257 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 24/06/2026 00:41

ONE-SHOT | Rosalie

POV Edward


Ce bourdonnement obstiné finit par me lasser, et je l'ouvris presque pour le faire taire. Le numéro qui s'afficha me tira le premier vrai sursaut depuis six mois.

Rosalie.

Rosalie ne m'appelait pas. Rosalie était, de toute la famille, celle que mon absence soulageait le plus, je le savais sans amertume, c'était ainsi, nous ne nous étions jamais compris, elle et moi. Ses élans reposaient toujours sur les logiques les plus tortueuses, et ma faculté de lire les autres n'avait jamais rien éclairci entre nous, car ses pensées, quand je les surprenais, ressemblaient à un labyrinthe bâti pour égarer qui s'y aventure. S'il lui fallait me joindre, c'est qu'il y avait un mal. Un vrai. Esme. Carlisle. Quelque chose s'était-il abattu sur eux pendant que je me terrais ici à compter les pas des rats ?

La peur traversa l'engourdissement, et pour cela seul, je répondis.

Sa voix, dès le premier mot, me rassura et m'exaspéra d'un même coup. Ce ton acéré qu'elle prenait quand elle s'ennuyait, ce respect appuyé, faux, dont elle m'enveloppait comme on assène une gifle.

Je me sens si honorée que tu daignes décrocher, me dit aussitôt que la famille allait bien. Personne n'était en danger. Elle s'ennuyait, voilà tout, ou elle avait une leçon à me servir, et elle avait trouvé là un moyen de tromper son ennui à mes dépens.

Je refermai l'appareil. Laisse-moi, dis-je à personne, dans le noir.

Il vibra de nouveau, aussitôt, comme je l'avais prévu. Je connaissais Rosalie. Elle pouvait tenir des mois à ce jeu, appuyer sur la même touche jusqu'à ce que l'éternité même s'en lassât. J'aurais pu la laisser composer mon numéro pendant le prochain demi-siècle, imaginer son agacement croissant me procura, l'espace d'un instant, quelque chose qui ressemblait à une distraction. Puis je soupirai, et je cédai.

« Vide ton sac. »

Elle se lança. Alice était rentrée à Forks.

Mon premier mouvement fut une colère ancienne, sèche, qui remonta d'un coup à travers tout le reste. Alice m'avait juré. Elle avait promis de suivre ma décision quant à Bella, même si elle la désapprouvait, de la laisser tranquille aussi longtemps que je tiendrais. Elle avait cru, manifestement, que je céderais bien avant elle, que la douleur finirait par me ramener, et qu'elle pourrait alors reprendre sa place auprès de sa petite sœur d'élection. Peut-être avait-elle eu raison de le croire. Mais je n'avais pas cédé. Pas encore. Alors que faisait-elle là-bas ? L'envie me prit de lui tordre son cou de moineau, si Jasper m'avait laissé l'approcher, ce qu'il n'eût pas fait, sitôt flairée la fureur qui sortait de moi.

Rosalie sentit qu'elle me tenait. Sa voix se fit plus douce, presque ronronnante du plaisir d'avoir arraché une réaction. Alice n'avait rien rompu, m'expliqua-t-elle. Je n'avais interdit que Bella. Le reste de Forks ne comptait pas.

Je m'immobilisai sur ces mots.

Le reste de Forks ne compte pas.

Donc Bella n'était plus à Forks. Mes pensées tournèrent autour de l'idée, maladroites. Elle n'avait pas fini ses études : si elle était partie, c'est qu'elle était retournée chez sa mère. En Floride. Au soleil, enfin, dans cette lumière constante qu'elle disait ne pas aimer mais que je voulais pour elle plus que tout. Quelque chose se desserra légèrement dans ma poitrine. C'était bien. C'était exactement ce que j'avais voulu. Qu'elle laissât les ombres derrière elle. Qu'elle partît vers la lumière.

J'essayai d'avaler. Je n'y parvins pas.

Rosalie poursuivait, et son ton changea de pente : elle me reprochait à présent le chagrin d'Esme qui s'effilochait, le rire que Carlisle avait perdu, l'humeur d'Emmett qui me réclamait sans cesse, et elle me sommait de rentrer, de cesser de me complaire, de penser un peu aux autres.

Tu as une famille. Grandis.

Je lui répondis à peine. Je lui dis que Forks n'avait jamais été le problème, que le départ de Bella pour la Floride n'y changeait rien, que ma présence ne rendrait personne plus heureux, qu'elle pouvait m'en croire. Ce qu'elle avait dit d'Esme et de Carlisle avait pourtant touché juste, et je le sentis passer comme une corde pincée loin en moi. Je dis que j'étais désolé. Je l'étais sincèrement.

Et ce fut là, dans le silence qui suivit, que je l'entendis.

Cette hésitation. Cette petite faille nerveuse dans sa voix, qui ne lui ressemblait pas, qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais d'elle.

« Qu'est-ce que tu ne me dis pas, Rosalie ? Esme va bien ? Carlisle »

« Ils vont bien. C'est juste que… je n'ai pas dit qu'elle avait déménagé. »

Je refis le chemin de ses phrases, à la vitesse qui était la mienne, et je n'y compris rien. Elle avait bien dit que Bella n'était plus à Forks.

Le reste de Forks ne compte pas.

Bella n'était plus là. Mais elle n'avait pas déménagé. Les deux ne se rejoignaient pas. Quelque chose d'énorme se tenait devant moi, si proche, si évident qu'il en devenait invisible, et mon esprit, d'ordinaire si prompt, le plus rapide de nous tous, celui qui devine la phrase avant qu'elle soit pensée, refusait de le saisir. Il en faisait des figures absurdes, des dessins sans nom : il tournait autour sans jamais y poser le doigt. Comme une bête qui sent l'orage et ne sait pas le nommer.

« Je ne comprends pas ce que tu me dis, Rosalie. »

Un silence. La longueur de quelques battements d'un cœur humain.

« Elle est morte, Edward. »

« Je suis… désolée. Tu as le droit de savoir, je crois. Bella s'est jetée d'une falaise, il y a deux jours. Alice l'a vue, mais c'était trop tard pour faire quoi que ce soit. Elle serait intervenue, je pense, elle aurait rompu sa parole, s'il avait été encore temps. Elle est repartie pour Charlie. Tu sais comme elle a toujours tenu à lui. »

Et puis les mots arrivèrent un à un, je les laissai entrer comme on laisse entrer le froid par une porte qu'on a oublié de fermer : une falaise. Deux jours. Le saut. Alice trop tard. Charlie. Et sous les mots, dans le ton de Rosalie, quelque chose que je connaissais trop bien pour m'y tromper, non de la cruauté, ce serait presque supportable : du soulagement. Elle croyait que c'était fini. Que je rentrerais, à présent. Que tout pourrait reprendre.

Le téléphone se tut. Il me fallut un instant pour comprendre que c'était moi qui l'avais éteint.

Je restai là. Dans la poussière, dans le noir, le dos contre la poutre, je ne bougeai pas, et le temps non plus ne bougea pas. Il s'était arrêté quelque part entre deux secondes, et il n'avançait plus. L'univers avait cessé de respirer en même temps que moi. Sous le plancher, le grand cœur de l'immeuble continuait de battre, les voix continuaient de monter, la mère grondait encore son enfant qui ne dormait pas, mais tout cela était passé de l'autre côté d'une vitre, désormais, dans un monde où les choses avaient encore un sens, un monde que je venais de quitter sans bouger d'un pouce.

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