Le sorceleur spécial

Chapitre 16 : La discussion

2509 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 25/08/2026 18:14

Les journées s'enchaînaient sans que je m'en rende vraiment compte. Bien sûr, pour beaucoup, autant de temps qui passe finit par accroître le stress plutôt que de l'apaiser c'était particulièrement vrai pour Ciri, qui, à la fin de chaque entraînement avec Vesemir, se précipitait à peine douchée pour rejoindre les deux magiciennes.

Quant à Triss et Yennefer... disons que Yennefer avait fini par renoncer à s'imposer dans la tour où je dormais, sachant Triss déjà installée avec moi. Elle avait donc réquisitionné une salle entière pour en faire sa propre chambre, la remodelant à coups de magie pour pouvoir y vivre confortablement le temps qu'il faudrait. Triss, elle, s'était naturellement installée dans ma chambre elle venait souvent me réconforter, même si je ne le montrais pas ouvertement. À ses yeux, apparemment, il était évident que je m'en voulais toujours autant pour la situation d'Aiden.

Oui, en parlant d'Aiden : sa situation avait peu évolué. Il avait toujours au moins une des deux magiciennes à ses côtés, en permanence, pour continuer à lui insuffler de la magie protectrice et entraîner son cœur à la supporter.

De ce que j'avais fini par comprendre et je comprends rarement grand-chose à la magie, malgré le sourire moqueur de Yen à chaque fois que je pose une question Aiden était comme un verre d'eau en train d'exploser de l'intérieur, et Triss et Yen faisaient office d'artisanes, s'efforçant de contenir le débordement tout en renforçant les parois du verre, pour qu'il n'y ait plus de danger à terme.

Secouant légèrement la tête, je repris l'entraînement de Ciri. Ce jour-là, c'était Triss qui se reposait, Yen s'occupant d'Aiden. Malgré le froid mordant, je lui avais suggéré de rester à l'intérieur ; elle m'avait répondu, cassante :

« Je suis pas une princesse à protéger. »

Et pourtant, une fois dehors, elle avait pris ma cape sans même me le demander. En bon gentleman, j'avais voulu dire quelque chose mais son regard m'avait cloué la parole dans la gorge. Bref.

Voyant qu'elle n'était pas dans son état normal, je dis calmement :

« Ciri, tes jambes. Tu es trop passive. »

Elle soupira et reprit l'exercice pendant plusieurs minutes, mais je sentais bien que quelque chose n'allait pas. Je m'approchai, ramassai deux bûches, les posai devant elle ce qui l'arrêta net, confuse et m'assis sur l'une d'elles, faisant signe vers l'autre :

« Assieds-toi, Ciri. »

Elle grommela :

« J'ai pas... »

Je l'interrompis calmement :

« Ciri. Assieds-toi. »

Elle renifla et s'assit, bras croisés, évitant soigneusement mon regard. Super. Crise d'adolescence ? Ou elle s'inquiète encore pour Aiden moi aussi, je m'inquiète, mais c'est la première fois que ça m'arrive à ce point-là. Réfléchis, Geralt.

Me frottant les mains, cherchant mes mots, j'entendis Ciri, toujours de dos :

« Est-ce qu'Aiden va s'en sortir ? »

Je hochai la tête :

« Bien sûr qu'il va s'en sortir. Il est entre les mains des meilleures magiciennes que je connaisse et crois-moi, j'en ai connu, des magiciennes. »

J'avais remarqué ma gaffe un peu tard, forcément : au loin, j'entendis Triss lancer, mi-amusée mi-piquée : « Ah oui ? Des magiciennes, hein ? »

Je... je décidai de ne pas y prêter attention pour l'instant, concentré sur Ciri, et repris calmement :

« Écoute, je sais que c'est difficile, mais... »

Elle m'interrompit, légèrement vexée :

« Arrête de me traiter comme une gamine. Tu crois que je suis aveugle ? Je sais très bien que c'est difficile. »

Je soupirai en la voyant se refermer sur elle-même. Protection, informations, combat, je sais faire. Mais les sentiments ?

Je sentis deux mains se glisser dans mon dos, venir masser doucement ma nuque, et l'odeur familière du parfum de Triss m'enveloppa. Elle dit, avec douceur :

« Ciri, pardonne Geralt. C'est difficile pour lui, tu sais surtout de réaliser que tu deviens une vraie jeune femme. »

Ciri la regarda, hocha la tête comme si j'avais soudain cessé d'exister, et répondit, comme si elle venait enfin de trouver quelqu'un capable de la comprendre :

« Oui ! C'est exactement ça ! »

Triss rit doucement, s'installa sans façon sur mes genoux, et poursuivit :

« Ciri, Geralt n'est pas doué pour s'exprimer il n'a jamais vraiment eu affaire à une jeune femme qui grandit. Un garçon comme Aiden, pour lui, c'est plus simple à gérer. »

Elle prit doucement les mains de Ciri, la regardant droit dans les yeux :

« Écoute, Ciri. Ce que Geralt essayait de te dire, c'est que tu n'es pas seule dans cette épreuve. Vesemir s'en veut. Lambert s'en veut. Eskel s'en veut. Et Geralt aussi, s'en veut énormément. »

Ciri me jeta un bref regard, resserrant un peu plus les mains de Triss dans les siennes. Triss continua :

« En fait, il comprend exactement ce que tu ressens. Il se sent responsable d'Aiden, et pense que c'est en partie à cause de lui qu'Aiden en est arrivé là. À vrai dire, toi et lui, vous vous ressemblez énormément vous êtes tous les deux têtus comme des mules dès qu'il s'agit de vous convaincre que ce n'est pas votre faute. »

Elle se leva de mes genoux, prit Ciri dans ses bras, caressant ses cheveux tandis que celle-ci restait figée un instant, puis continua doucement :

« Ciri, Aiden va s'en sortir. Il reviendra te faire rire, il sera de nouveau à tes côtés et je suis sûre que tu le connais bien mieux que moi : il demandera à te voir en premier, au grand désespoir de Geralt, et juste après, il réclamera à manger. »

Ciri éclata d'un petit rire, essuyant ses larmes avec sa manche, amusée malgré elle :

« Oui, c'est tout à fait son genre. Même quand je me blessais pendant nos entraînements à Cintra, c'est toujours moi qu'il rassurait en premier même quand c'était lui le plus blessé des deux. Tu verras, Triss, à quel point il est impressionnant. »

Je souris doucement en les voyant s'ouvrir peu à peu l'une à l'autre. Me levant de ma bûche pour les laisser tranquilles, j'hésitai un instant, puis caressai doucement le dos de Triss, comme pour la remercier silencieusement. Je la sentis frissonner légèrement sans même me retourner, mais je devinai sans peine qu'elle avait compris le geste. Je repartis vers l'intérieur, les laissant discuter entre elles.

En arrivant dans la salle à manger, je trouvai Eskel et Lambert en pleine partie de gwynt, mais je pouvais facilement deviner, à leurs visages, qu'ils restaient préoccupés. Je tapotai l'épaule de Lambert.

Il sursauta, surpris :

« Geralt ? Et l'entraînement ? »

Je secouai la tête :

« Ciri était préoccupée par ses sentiments concernant la situation d'Aiden. Triss a très vite compris, et elle s'occupe d'elle comme une championne bien mieux que moi. »

Eskel me taquina :

« Alors comme ça, le Loup Blanc admet avoir perdu face à une rousse ? »

Je haussai les épaules :

« C'est pas vraiment une grande perte, à mes yeux surtout quand c'est elle, la rousse en question. »

Lambert éclata de rire, pointant Eskel du doigt :

« Je te parie ce que tu veux, je connais Geralt il l'a sûrement fait exprès pour qu'on parle de ses conquêtes. »

Eskel but une gorgée en répondant :

« Pari tenu. »

Les deux se tournèrent vers moi. Je soupirai.

Quelques heures plus tard, après avoir bu quelques verres avec Lambert et Eskel que Lambert avait fini par remporter, comme d'habitude je me retrouvai, bras croisés, dans la chambre d'Aiden, où Yen travaillait. Me voyant fixer Aiden sans un mot, elle finit par dire, avec douceur :

« Tu te préoccupes sincèrement de lui, hein. »

Je clignai des yeux, la regardai j'avais d'abord voulu répondre que non, mais les mots restèrent bloqués dans ma gorge. Je me contentai de dire :

« Oui. »

Elle parut légèrement surprise, mais je la vis hocher la tête et poursuivre, doucement :

« Tu sais, on n'en a jamais vraiment parlé, mais après la rupture de notre lien, j'ai eu envie de te maudire, de te tuer même. Au fond de moi, je pensais sincèrement que tu m'avais juste utilisée. »

J'allais répondre, mais elle m'arrêta fermement :

« Laisse-moi finir. »

Je hochai la tête, silencieux. Elle continua, calme :

« Mais à te voir comme ça, avec lui, j'ai enfin compris que c'était vraiment toi. Tu ne m'as jamais abandonnée, même sans lien magique. Tu n'as peut-être plus les mêmes sentiments qu'avant, mais je comprends enfin pourquoi tu n'as jamais rien dit, ce jour-là, quand je te maudissais à voix haute après la rupture tu acceptais tous mes mots, même les pires, sans jamais broncher. »

Yen me regarda droit dans les yeux, sérieuse :

« Retiens bien ça, parce que ce sera la seule fois que tu l'entendras : excuse-moi, Geralt, pour ce que je t'ai dit à l'époque. Tu ne méritais pas ça. »

J'étais sincèrement stupéfait Yennefer de Vengerberg qui s'excuse ? Il faudrait marquer la date sur un calendrier. J'allais la taquiner :

« Désolé, j'ai pas bi... »

Mais elle me coupa net, d'un ton mordant :

« Ne joue pas avec le feu, sorceleur. »

Je me tus, tournant les yeux vers Aiden :

« Amis, alors ? »

Un silence suivit, puis elle répondit doucement :

« Oui. Amis. Mais si jamais tu fais pleurer Triss, je te transforme réellement en loup blanc, je te mets une laisse, et je te donne à Triss tu deviendras vraiment son loup blanc à elle. »

Je hochai la tête sérieusement elle en serait bien capable même si je n'avais jamais eu l'intention de faire pleurer qui que ce soit. En parlant d'elle, justement, je sentis deux bras m'enlacer par-derrière ; elle posa sa tête sur mon épaule, déposant un baiser dans mon cou, et demanda doucement :

« Vous avez discuté, tous les deux ? »

Yen répondit la première :

« Ouais, lui et moi on est amis maintenant. Je l'ai prévenu que s'il te rendait triste un jour, je le transformerais en loup blanc pour toi. »

Triss rit, me lançant un regard mêlant désir et taquinerie :

« Comme un animal de compagnie... mmh, ça me dérangerait pas, tiens. »

Je me massai le front :

« Triss, commence pas. »

Elle rit de nouveau, posa sa tête contre mon épaule. Je demandai, curieux :

« Et Ciri ? »

Triss murmura à mon oreille :

« Désolée, secret entre filles. Mais je peux te confirmer qu'elle va beaucoup mieux. »

Je hochai la tête, mon regard toujours rivé sur Aiden :

« Merci, Triss. »

Elle déposa un baiser sur ma joue sans un mot de plus il n'y avait pas besoin de grand-chose pour dire qu'on s'aimait.

C'est à ce moment que Vesemir entra, légèrement essoufflé, comme s'il venait de trouver quelque chose d'important, et demanda précipitamment :

« Je dérange pas ? »

On secoua tous la tête. Il continua, bras croisés, plus calme :

« Yennefer, dis-moi honnêtement : combien de temps encore avant que son corps ne se réveille ? »

Yen, la plus experte de nous tous en la matière, fronça les sourcils :

« Honnêtement ? Au moins quelques mois, dans le meilleur des cas. Son corps est complètement détruit, pour dire les choses gentiment. »

Je serrai les poings, instinctivement, la culpabilité revenant d'un coup. Triss prit ma main dans la sienne, et se tourna vers Vesemir :

« Si tu poses cette question, c'est que tu as déjà une idée derrière la tête. »

Vesemir hocha la tête et sortit la fleur que je reconnus aussitôt celle d'Aiden, dont on avait déjà parlé. Il s'adressa à Triss :

« Écoute, Triss. Tu es la meilleure alchimiste que Geralt connaisse, et même moi, malgré toutes mes années d'expérience, je n'arrive pas à ta cheville sur ce terrain. Est-ce que tu pourrais... »

Il hésita, regarda Yennefer, puis reprit :

« Si son corps n'était plus humain, mais celui d'un sorceleur pourrait-il tenir le coup ? »

Un froid glacial et un silence total s'abattirent sur la pièce. Instinctivement, je me levai, prêt à dire quelque chose de dur à Vesemir après tout, il proposait de faire passer cette épreuve à Aiden ? Même sans rien dire à voix haute, je refusais catégoriquement l'idée qu'il puisse subir ça. Mais Triss posa une main sur ma poitrine, m'apaisant aussitôt. Ce fut Yen qui répondit, froide, presque cinglante :

« Tu t'entends parler ? Tu veux encore le faire souffrir, Vesemir ? Je savais pas que ta passion secrète, c'était de torturer des enfants. »

Vesemir ne se laissa pas démonter par la remarque et insista :

« Réponds à ma question, Yennefer. »

Elle renifla froidement, réfléchit un long moment, puis répondit :

« En théorie, oui. Mais d'après ce que j'en sais, dans son état actuel, il n'a aucune chance de survivre à l'Épreuve des Herbes. Ce serait purement et simplement le condamner. »

Il hocha la tête, puis se tourna vers Triss :

« Je le sais bien. C'est justement pour ça que je te le demande à toi, Triss : si tu avais la formule complète de la potion de l'Épreuve, serais-tu capable de la modifier en y intégrant cette fleur ? Prends ça pour la lubie d'un vieux fou si tu veux, mais je sens, au fond de moi, que cette fleur est justement ce qui pourrait sauver Aiden. »

Je le regardai, stupéfait, presque en colère :

« Tu as gardé la formule ?! »

Il ne me répondit même pas, gardant les yeux rivés sur Triss, qui réfléchissait intensément. Après un long silence, elle finit par répondre, grave :

« Je peux essayer. Mais c'est moi, et moi seule, qui déciderai si c'est possible ou non et c'est moi qui lui administrerai la potion, personnellement. Ce sont mes conditions, non négociables. Même si je t'apprécie, Vesemir, c'est moi qui garde le dernier mot sur tout ça. C'est acceptable pour toi ? »

Il hocha la tête :

« Oui. Tout à fait acceptable. Je compte sur toi, Triss. »

Je me tournai vers elle, anxieux :

« Triss... tu sais à quel point c'est horrible, cette épreuve. Je t'en ai déjà parlé. »

Elle me caressa la joue, douce :

« Je sais. Mais je connais aussi mes propres compétences en alchimie, et cette fleur dégage une énergie magique d'une pureté que je n'ai encore jamais rencontrée. Si quelqu'un peut réussir à modifier la potion des sorceleurs, c'est moi. Geralt, fais-moi confiance, d'accord ? »

Je serrai les dents, me sentant terriblement inutile face à tout ça mais en voyant le regard sincère et déterminé de Triss, je finis par relâcher la tension, et dis simplement, doucement :

« Je te confie Aiden, Triss. »

Elle sourit tendrement, m'embrassa, et murmura :

« Je sauverai Aiden. »

Puis elle partit rejoindre Yen pour rassembler toutes les informations nécessaires sur l'état de son corps, avant de se mettre au travail.

Je restai un moment à contempler le visage endormi d'Aiden.

Aiden...

Tu te réveilleras, mon grand. Je te le jure.

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