Pour une poignée d'Orins par

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Side Story / Fantasy / Aventure

1 Dagreed, médecin mais pas que...

Catégorie: G , 3180 mots
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      L’aube se levait sur la Maison Longue de Haut-cerf dans la province de Velen, oubliée des dieux, des rois mais pas des tragédies de l’existence. Une vingtaine de malades alités séjournaient dans la maison commune du village réaffectée en hôpital de campagne. Tous atteints de la Cinglée, une vile fièvre des marais qui faisait agiter les malades de la tête aux pieds avant de les faire trépasser d’une extrême raideur. Par chance pour ces hommes et femmes, ils pouvaient compter sur l’aide providentielle d’un des meilleurs médecins de toute la Témérie, le jeune docteur Dagreed de Brugge.

               Le jeune docteur avait passé une énième nuit auprès de ses malades. Il avait pu compter sur les quelques veuves du village, elles avaient été attentives, aidantes et efficaces. Sans leur présence, il n’aurait pas pu réaliser tous les soins prodigués. Il y avait encore de la solidarité dans ce monde cruel. Un véritable tour de force, les malades avaient survécu au plus dur de la fièvre. Les aides-soignantes préparaient les bassines d’eau bouillante parsemées de galettes aux micro-algues du Lac de Wyzima pour aseptiser le linge souillé.

               Dagreed sortit de la maison et s’assit sur un vieux banc en bois, il prenait l’air frais et avait bien besoin de dormir. Il devait faire peine à voir, avec ses yeux cernés, la chevelure grasse et le teint blafard. De toute manière, il avait toujours été d’un naturel négligé. Même à l’orphelinat, il avait été le mioche avec le nez qui coule. Il était de taille moyenne, au gabarit léger et aux mains fines, aux yeux marron et aux cheveux bruns, petit barbe fine éparse et courte. Il passait facilement inaperçu ce qui était un avantage indiscutable pour sa deuxième profession. Son unique signe particulier était un tatouage à la base du cou côté droit, le blason de la Confrérie des Carabins de la faculté de médecine d’Oxenfurt. Un artifice voyant pour noyer le poisson.

               Il se pensait à contre courant de la destinée de ce monde, un univers sans pitié pour les plus faibles. La médecine était décriée par de nombreux corps établis du pays. Le clergé s’en remettait à la magie divine pure et miraculeuse pour tous les maux. Pour les chapelles, la médecine était inutile, gageure de santé mentale et de temps. Les druides et shamans claironnaient que traditions et savoirs anciens avaient toujours fait leurs preuves dans la guérison des maux du corps et de l’esprit. Dagreed savait que tout cela n’était que propagande et contrôle de la plèbe. La magie demeurait rare et ses effets réservés en priorité aux puissants qui se voyaient dans l’obligation de cajoler prêtres et mages. Pour les savoirs anciens, les médications n’étaient pas toujours de bon aloi et le diagnostic pas si fiable que çà. En parlant de bonimenteur, Dagreed n’avait malheureusement pas de leçons à donner, il trompait son monde effrontément. Il était bien docteur mais tout cela était enrobé d’un joli tissu de mensonges.

               Son diplôme d’Oxenfurt en médecine était un faux éhonté réalisé d’une main de maître par ses talents de falsificateur. Il avait suivi des études de médecine à la faculté du Vicovaro, une lointaine province de l’Empire du Nilfgaard. Pour les gens du nord, il serait plus aisé de parler de la lune que de cette contrée reculée. Dagreed pensait même qu’il ne reverrait plus jamais son pays de naissance. Il s’accrochait encore à quelques souvenirs épars, un piémont forestier et brumeux, des châteaux altiers bâtis sur des pitons de roche, le lacis de ruelles de Vicovar et l’étourdissante grandeur de l’université de la ville.

               Pour faire simple, il était un espion à la solde du Service des Renseignements du Nilfgaard sous les ordres du Vicomte d’Eiddon. Pour faire encore plus simple, il était un espion à la solde du Service Secret de la Témérie sous les ordres du Commandant des Stries Bleues. Son début d’ulcère n’était pas prêt de s’étioler, il nageait en eaux troubles. Il était assez content de passer du temps dans la campagne profonde de Velen loin du panier de crabes quotidien.

               Par nécessité, il était un colombophile averti. Sa seconde profession l’obligeait à correspondre avec son réseau. Sa petite charrette de médecin était encombrée en plus de tout son attirail médical de quelques cages dédiées à ses colombes. C’était devenu un hobby distrayant et passionnant. Justement avant de s’accorder quelques heures de sommeil, il partit nourrir ses pigeons et envoyer son petit rapport. En marchant, il réfléchit à son message concis qu’il allait écrire… Le Roi Foltest à Gors Velen avec le Ban et arrière Ban, les De Valette au bord de l’insurrection, Jacques d’Aldersberg aux coudées franches à Wyzima. Une fois, la chose faite, il rejoignit une petite remise et s’écroula sur son grabat.

               Abruptement, il fut réveillé par une cavalcade tonitruante de chevaux et de cavaliers qui s’arrêtèrent devant l’unique gargote du village. Dagreed se frictionna le visage avec de l’eau froide prise d’un seau près du lit. Il se mouilla les cheveux pour les discipliner quelque peu. Il n’était pas loin de midi et son estomac le rappelait à l’ordre. L’échevin, Edmond Fouryer lui payait le couvert le temps des soins au Cheval qui Boit, la dite auberge du village.

               Cinq chevaux de Velen transi de sueur et de fatigue se tenaient devant la masure. Cette race native des marais était rustique, petite mais très appréciée par la paysannerie comme cheval de trait et avec les guerres à venir, la cavalerie témérienne en réclamait toujours davantage. Dagreed reconnu la marque sur la croupe des chevaux, celle des riches haras du Comte Judion de Velen. La sellerie était de qualité et caractéristique des gardians qui s’occupaient des troupeaux semi-sauvages.

               Une fois à l’intérieur, Dagreed partit directement rejoindre sa place, une petite table isolée non loin de la porte menant à la remise. Il y avait du monde dont les cinq gardians appuyés au comptoir. Le rustique bar était constitué d’une rangée de tonneaux avec des planches placées et clouées sur celle-ci. Les cinq se désaltéraient le gosier avec le Gruit local, une bière blanche au Lédon des marais. Dès qu’il fut assis, la petite Zita vint rapidement lui installer le couvert, assiette et gobelet en bois. Pour ne pas changer, garbure au menu avec une pomme en dessert.

               Un des gardians parlait fort, il était plutôt petit, râblé et nerveux, au teint buriné et à la coupe au bol. Il portait une veste en laine sans manche qui dévoilait des bras couturés de cicatrices. Il lui manquait deux doigts à une de ces mains. Il portait autour du cou, un couteau dans un fourreau attaché à une lanière en cuir. Il répondait au nom de Jacquot Payre et vilipendait copieusement l’aubergiste nommé Maretton. Il semblait lui reprocher la recette de la bière qui ne valait pas les orins déboursés. Les compagnons de Jacquot riaient aux éclats à chacune de ces boutades. Puis, il changea de sujet et se rembrunie.

« - Trêve de bavardages, Maretton, moi et mes compagnons, nous sommes venus prendre des nouvelles de nos vieux frères d’armes du huitième de Gors Velen. Que devient Rufus ? Et Romar ? Et ce benêt de Koel ? demanda Jacquot en cherchant le regard fuyant de l’aubergiste.

-         Je ne sais pas… Rufus et Romaric ne sont pas passés à l’auberge depuis quelques semaines. Pour Koel, les enfants du village lui ont encore lancé des pierres la semaine dernière depuis il semble avoir disparu…

-         Crache le morceau, Rufus était toujours accolé au bar ? gronda Jacquot en attrapant le haut du tablier de Maretton et en tirant le bonhomme en direction de son visage cramoisi.

-         Aïe, je ne sais pas, Jacquot… Je te jure sur Lebioda que je ne l’ai pas vu…

-         Arrête de mentir, ou je t’en colle une que tu n’es pas prêt d’oublier, éructa le gardian en redoublant d’effort sur le tablier en obligeant l’aubergiste à se coucher en partie sur le bar.

-         Arrêtez çà suffit ! répondit fortement Dagreed, se sentant obliger d’intervenir. Les cinq gardians se tournèrent à l’unisson vers lui, en le détaillant de la tête au pied.

-         T’es qui toi ? demanda Jacquot en lâchant brutalement Maretton qui s’affala sur le sol plein de sciure.

-         Un médecin qui soigne votre prénommé Rufus.

-         Je veux lui parler ?

-         Votre camarade est malade, il a la Cinglée et il est pour l’instant très faible.

-         La Cinglée, c’est bien dégueulasse. Pouah, par les seins de Melitèle, y va pas clamser j’espère ?

-         Pour l’instant, son état est stable et il a de bonnes chances de s’en sortir.

-         Il est où ?

-         Dans la Maison Longue avec dix-neuf autres malades.

-         Romar est parmi eux ?

-         Pas à ce que je sache, aucun Romar dans la liste des alités.

-         Et le sot de Koel ?

-         Non plus, pas de prénommé Koel.

-         Bon, dites à Romar ou à Koel qu’on souhaite leur parler. On repassera s’enquérir de la santé de notre cher Rufus. Les cinq gardians finirent leurs bières puis quittèrent l’endroit. L’aubergiste épousseta ses habits et entreprit de nettoyer le bazar semé par les gardians. Une fois le plat de garbure fini, Dagreed se leva en direction de Maretton.

-         Excusez-moi, vous savez ce qu’ils veulent à Rufus ?

-         Pas la moindre idée, cela faisait un moment que je n’avais pas vu ces zozos là. Jacquot est un sale type dangereux qui a l’oreille et l’attention du sénéchal responsable des Haras du Comte.

-         Jacquot a parlé de la guerre ?

-         Oui, ils étaient tous les trois dans le huitième d’infanterie de Gors Velen. Ce régiment a pris cher à la bataille de Brenna. Moins d’un tiers de l’effectif est revenu et le Comte à renvoyer les survivants à leurs pénates.

-         Koel ?

-         C’est un métis, un demi-elfe orphelin, il serait né d’un viol. La vie n’a pas été tendre pour lui, il est pas bien fini. Je ne sais pas l’expliquer mais il a toujours eu la sympathie de Romar et de Rufus. Romar veillait à ce que Koel est toujours des habits et une paire de chausses correctes. Les plus médisants colportent que Romar serait le demi-frère de Koel mais j’y crois pas. J’ai connu les parents de Romar de leur vivant, ni l’un ni l’autre n’aurait fricoté à un tel jeu adultérin. Rufus autorisait Koel à vivre et dormir dans une des remises de son atelier.

-         Je soigne Rufus mais je ne sais pas grand-chose sur lui ?

-         C’est l’unique menuisier du village, un artisan de talent. On raconte qu’à la sortie de la guerre, il aurait hérité d’un beau pécule lui permettant d’acheter tout l’outillage nécessaire à son atelier. Il est célibataire et sans enfant, les diffamateurs notoires racontent qu’il souffre d’une problématique majeure située sous la ceinture. Pour moi, son problème majeur était la chopine.

-         Et Romar ?

-         C’est un des chasseurs du Comte, il vit dans les bois non loin de Haut-cerf. C’est un émérite archer et un adroit trappeur. Ses peaux et fourrures valent un bon prix, il connait la région comme sa poche. Il passe rarement au village et l’exclusivité de sa chasse est pour le Comte et un riche négociant de Gors Velen. Romar a pu bénéficier d’un droit de chasse officiel octroyé par le Comte. Je m’interroge encore comment a-t-il pu acheter un tel avantage au Trésor du Comté ? »

               Dagreed remercia Maretton pour cette franche discussion puis il partit en direction de la Maison Longue. Il trouva tout le groupe de soignantes affolées devant la bâtisse, le médecin comprit qu’il s’était passé quelque chose. Une des soignantes avait une belle ecchymose au visage, une autre avait bien pleuré. Elles racontèrent toutes deux ce qui s’était passé. Cinq gardians avaient déboulé dans la Maison Longue semant une belle pagaille en rudoyant les pauvres femmes. Ils ont levé de force Rufus puis l’ont monté sur un cheval. Un des gardians l’a attaché à sa taille pour pas qu’il tombe. Puis, ils sont partis tous ensemble dans un nuage de poussières.

               Dagreed était furieux, bouillait intérieurement, Rufus était sous sa responsabilité. Le pauvre menuisier était loin d’être guéri de la fièvre des marais, il était très faible. Pour se calmer, il s’occupa de remettre de l’ordre dans la salle des malades et réconforta psychologiquement les soignantes. Une fois tout cela fait, son esprit un peu plus apaisé, il décida de réfléchir à la conduite à tenir. Premièrement, il était un médecin pas un combattant aguerri comme ses potes Davo et Wyn. Deuxièmement, il ne comptait aucun allié ou contact à Hautcerf. Troisièmement, il se sentait bien seul dans ce monde de brutes sans foi ni loi.

               Tout d’abord, ce qu’avait fait les gardians n’était pas un crime grave à proprement parler, ni un délit. Rufus était un homme libre et non un serf sous la protection de l’échevin d’Hautcerf. Le menuisier était célibataire sans enfant, sans famille connue. Son rapt passait totalement inaperçu. Dagreed se décida d’aller voir l’atelier de Rufus. Il demanda à une des soignantes ou vivait le menuisier dans le village, une fois la chose apprise, il se dirigea en fin d’après-midi vers la maison de Rufus.

               L’atelier s’apparentait à une belle grange en bois peinte de bleu et blanc et d’une petite maison attenante à celle-ci. La bâtisse de bonne facture était en très bon état, l’artisan habile de ses mains ne manquait pas à l’entretenir. Un molosse au pelage brun clair attaché à une chaîne vint aboyer à l’arrivée de Dagreed. Le chien semblait nerveux, le médecin remarqua de nombreux os blanchis non loin de la niche et une écuelle désespérément vide. Le cabot avait faim. Dagreed partit aussitôt chez le boucher et acheta un bel os garni de chair et de moelle. Puis, il revint et lança la belle friandise au molosse qui se jeta sans tarder sur cette pitance inespérée. Le chien occupé à boulotter ne se préoccupait plus du gentil médecin.

               Dagreed avec son silhouette chenue franchit la lourde porte entrebâillée sans difficulté, il fureta dans l’atelier. Rufus travaillait sur l’assemblage d’une armoire en pin blanc, la maladie l’avait empêché de la finir. Rien de notable dans l’atelier à part une belle quantité de sciure de bois et l’odeur agréable du bois fraîchement poncé. Il souleva un épais rideau bleu encroûté de poussière de bois calfeutrant un passage vers la maison du menuisier…


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