N’oublie jamais

Chapitre 1 : N'oublie jamais

Chapitre final

8556 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 17/07/2026 20:28

Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum fanfiction.fr de juillet-août 2026 « Si le coeur vous en dix »


N’oublie jamais



Dix ans. Rick avait refait le calcul trois fois. Peut-être quatre. Cela ne changeait rien au résultat. Dix ans.

Adossé au rebord métallique et froid de la fente qui lui servait de fenêtre, il fixait un horizon mort, remplacé par la silhouette massive du béton sous un ciel gris. Le miroir du temps n'aurait pas reconnu l'homme d'avant : les lignes de sa mâchoire s'étaient durcies, encadrées par une barbe poivre et sel taillée au cordeau selon les standards de la garnison, et son regard bleu, jadis si combatif, paraissait désormais prisonnier d'un deuil infini. La veste réglementaire qu'il portait, frappée des trois anneaux imbriqués, scellait son destin de captif.

Derrière la double barrière de remparts et le sifflement électrique des fils barbelés, la Terre continuait de tourner. Sans lui. Quelque part, le reste de l'humanité respirait, et c'était sa plus grande blessure. Il n'avait que faire de l'austérité de ses quatre murs de béton ou du réveil brutal orchestré par les haut-parleurs. Il ignorait le regard constant des objectifs thermiques rivés sur lui depuis les tours de contrôle. Mourir dans l'anonymat le plus total de cette machine militaire ne l'effrayait plus.

Seule l'idée que le cours des choses persistait à l'exclure lui était insupportable.

Une goutte glissa le long de la vitre renforcée, striée de fils de fer microscopiques. Puis une deuxième. Rick les suivit des yeux jusqu'à ce qu'elles se rejoignent et disparaissent contre le cadre en caoutchouc noir.

Il avait cessé de compter les jours depuis longtemps. Au début, il les avait marqués. Un trait. Puis un autre. Des séries régulières qu'il alignait dans sa tête lorsqu'il ne pouvait les graver nulle part, sous peine d'être sanctionné pour vandalisme. Il comptait les rations insipides. Les heures de travail forcé à déblayer les carcasses de l'ancien monde. Les portes blindées à fermeture hydraulique. Les hommes en armure noire, fusil d'assaut au poing, postés entre lui et la sortie. Les secondes exactes nécessaires à une patrouille de la CRM pour tourner au coin du bloc B.

Compter permettait de donner une forme aux choses. Une limite. Un début. Une fin. Mais certaines choses n'en avaient pas.

Rick baissa les yeux vers sa main. Une main calleuse, marquée par les cicatrices des combats passés, mais surtout amputée, remplacée par une prothèse mécanique utilitaire aux doigts noirs et rigides. Il la referma lentement, écoutant le léger sifflement des articulations artificielles. Quelque chose avait changé, ces derniers jours. Une pensée s'était installée dans un coin de son esprit et refusait d'en partir.

Dix ans. Il ne connaissait pas la date exacte. Personne ne la connaissait vraiment dans cette ruche humaine standardisée. Quel jour fallait-il choisir pour dater la fin du monde ? Le jour où les premiers morts s'étaient relevés ? Celui où les hôpitaux d'Atlanta avaient commencé à saturer, puis à tomber ? Celui où le napalm avait embrasé la ville, transformant le ciel nocturne en un enfer orangé ? Ou simplement le jour où chacun, terré dans un coin, avait compris que personne ne viendrait les sauver ?

Pour Rick, cela aurait pu être un plafond de dalles blanches. Une lumière fluorescente trop forte, bourdonnant au-dessus de sa tête. Une chambre de l'hôpital du comté du King, lourde d'un silence de mort.

Il ferma les yeux. Et l'odeur revint. Le désinfectant. Brutale. Propre. Impossible dans cette enclave qui sentait le carburant et le désespoir. Pendant une fraction de seconde, il ne fut plus là. Il était allongé dans un lit d'hôpital aux draps rêches. Seul, à côté d'un vase de fleurs fanées.

« Hé. »

Rick rouvrit les yeux. La voix d'un garde, rauque et amplifiée par un modulateur, venait du couloir aux murs peints à la chaux. Des pas lourds, rythmés par le claquement des rangers sur le linoléum, approchaient. Il se détourna de la fenêtre. Le souvenir disparut. Pas complètement. Ils ne disparaissaient jamais complètement. C'était peut-être ça, le problème. Ou peut-être était-ce la seule chose qui lui restait.

La pluie avait cessé lorsqu'il sortit dans la cour de rassemblement. L'air d'une fin d'après-midi sentait la terre humide, s'engouffrant par-dessus les hauts murs de la communauté. Rick s'arrêta. Ce fut à peine perceptible pour les gardes qui le suivaient du regard. Un ralentissement. Un battement de cœur manqué. Mais il était déjà trop tard.

Les blocs de béton s'effacèrent. La forêt de Georgie était revenue. Le vert. Partout. Un vert sauvage, étouffant, indomptable. Des feuilles de chêne ruisselantes. Des branches basses qui lui fouettaient le visage. La chaleur poisseuse du Sud collée à sa peau, bien différente du climat contrôlé de l'enclave. Et une petite fille qui courait devant lui.

Ses cheveux blonds, fins, s'agitaient au rythme de sa course désespérée. Elle portait ce t-shirt multicolore qu'il reverrait jusqu'à son dernier souffle. Ses yeux bleus, d'ordinaire si doux, étaient dilatés par la terreur.

« Continue. »

Sa propre voix résonna dans sa mémoire. Plus jeune. Plus ferme. Une voix encore convaincue que l'insigne sur sa poitrine et les promesses signifiaient quelque chose.

« Ne t'arrête pas. »

Sophia.

Rick sentit sa mâchoire se contracter au point d'en avoir mal. Il revoyait son visage terrifié, tourné vers lui une dernière fois avant de s'enfoncer sous les racines d'un arbre mort. Il revoyait la silhouette décharnée et rampante du rôdeur derrière eux, claquant des dents dans le feuillage. Il se souvenait de l'avoir laissée là, tapie dans la boue. Seule. Parce qu'il allait faire diversion. Parce qu'il allait revenir. C'était ce qu'il lui avait dit, la main posée sur sa petite épaule frémissante. Attends-moi. Je reviens.

Il avait cru que cela suffirait. À cette époque, Rick croyait encore qu'il suffisait de courir assez vite. De chercher assez longtemps. De refuser d'abandonner. Alors le monde obéirait, et quelqu'un finirait forcément par être sauvé.

La terre humide de la cour de la CRM avait exactement la même odeur que celle des bois de Georgie. Dix ans. Et il suffisait d'une odeur pour briser les remparts les plus hauts.

Rick reprit sa marche, la tête basse, ses bottes règlementaires s'enfonçant dans les flaques. Un. Le nombre apparut dans son esprit sans qu'il sache pourquoi. Il fronça les sourcils. Un quoi ? Il ne chercha pas la réponse.

Plus tard, ce fut l'herbe. Quelqu'un venait de la tondre près d'une zone d'entraînement tactique, là où les recrues apprenaient à manier la pique contre les rôdeurs. Cette odeur aurait dû être agréable. Elle l'avait été autrefois. Avant. Avant que chaque chose ordinaire ne trouve le moyen d'ouvrir une brèche et de rappeler quelque chose de terrible.

Rick détourna la tête pour échapper aux brins d'herbe qui volaient sous le vent. Trop tard.

Dale.

Il revit ce visage ridé par les ans et la sagesse, encadré par son éternel bob et sa barbe blanche broussailleuse. Dale, le vieil homme au camping-car, la boussole morale du groupe. Puis il revit son ventre déchiré. La nuit noire, éclairée seulement par la lune. Les cris d'agonie qui déchiraient le silence de la campagne. Cette foutue ferme de Hershel, qui s'était refermée sur eux comme un piège.

Il se souvenait surtout du regard. Même agonisant, Dale avait toujours regardé les autres comme s'il attendait le meilleur d'eux. Comme s'il était persuadé qu'au fond, sous la crasse et la peur, ils savaient encore faire la différence entre ce qui était juste et ce qui ne l'était pas.

Rick s'était demandé, parfois, au fil de ces dix années d'isolement et de choix sombres, ce que Dale aurait pensé de lui. De l'homme qu'il était devenu. De ce soldat en sursis qui obéissait à des tyrans pour survivre. Il connaissait probablement la réponse. Et elle faisait mal.

Le brun de la terre. L'herbe écrasée sous le corps. Le sang, noir sous la lune. Daryl avait tenu l'arme, le visage fermé, les yeux brillants de larmes retenues. Rick, lui, avait regardé, incapable de presser la détente cette fois-là. Il avait appris très tôt, cette nuit-là, qu'il existait des souffrances auxquelles on ne pouvait mettre fin qu'en appuyant sur une gâchette.

Deux.

Cette fois, Rick s'arrêta net au milieu de l'allée goudronnée. Le chiffre était venu tout seul. Comme le premier. Il regarda autour de lui. Des ouvriers en uniforme gris passaient, portant des caisses de munitions. Des officiers discutaient, cartes en main. Personne ne semblait lui prêter attention. Il n'était qu'un numéro de matricule parmi d'autres.

Un. Deux. Sophia. Dale. Rick secoua la tête pour chasser les fantômes. Non. Il continua sa route.

La nuit tomba sur le complexe, froide et géométrique. Rick ne dormit pas. Il resta allongé sur sa couchette étroite, les yeux grands ouverts dans l'obscurité de sa cellule. Le noir avait toujours eu une odeur particulière dans les milieux confinés. Ce soir-là, elle ressemblait à celle de la poudre brûlée. Il connaissait cette odeur par cœur. Elle s'accrochait aux vêtements de coton, aux pores des mains, à la peau du cou. Elle flottait dans l'air, âcre et métallique, longtemps après le coup de feu.

Shane.

Cette fois, Rick ne tenta même pas de repousser le souvenir. À quoi bon ? Le champ de hautes herbes sèches apparut devant lui, baigné par la lueur blafarde d'une lune d'hiver. Le silence de la nuit, interrompu seulement par leurs respirations courtes. Son ami. Son frère d'armes. L'homme aux cheveux rasés, à la carrure de colosse, qui arpentait le terrain comme un loup en cage. L'homme qui avait protégé sa famille, Lori et Carl, quand lui n'était qu'un corps inerte dans un hôpital. L'homme qui avait fini par vouloir la lui prendre.

Pendant longtemps, Rick avait essayé de comprendre à quel moment précis Shane avait vrillé. À quel moment le flic d'Atlanta était devenu un monstre. Avec les années, une autre question, bien plus terrifiante, avait fini par le hanter. Et si Shane n'avait pas changé ? Et si le monde avait simplement changé avant eux, et que Shane avait été le seul assez lucide pour s'adapter immédiatement ? Peut-être que Shane avait seulement compris plus vite ce qu'il en coûtait de rester en vie.

Rick fixa le plafond invisible dans le noir. Il revit le reflet de la lune sur la lame de son couteau. Il se revit le planter dans la poitrine de son meilleur ami. Il se souvenait, avec une netteté effroyable, de la chaleur du corps de Shane s'effondrant contre le sien, du poids de son frère d'armes qu'il guidait vers le sol. De sa propre voix qui hurlait : « C'est de ta faute ! Tu m'as poussé à faire ça ! » De sa colère, noire. De sa douleur, immense. Puis du silence de la plaine.

Trois.

Rick ferma les yeux, une main pressée contre ses côtes. Un. Sophia. Deux. Dale. Trois. Shane.

Quelque chose de lourd et de noueux se serra dans sa poitrine, lui coupant presque le souffle. Il comprenait maintenant le mécanisme de son esprit malade de solitude. Il ne comptait pas les jours de sa captivité. Ni les années de sa vie brisée. Ni ses tentatives d'évasion ratées qui lui avaient coûté une main. Il comptait les morts. Ses morts. Ceux dont il s'était senti responsable. Ceux qu'il transportait avec lui, gravés dans sa chair, depuis dix ans.

Rick inspira lentement par le nez. Une erreur. L'odeur de poudre était toujours là, tenace, flottant entre les murs de béton. Il ouvrit les yeux.

« Dix ans, » murmura-t-il.

Sa voix, éraillée, semblait étrangère dans la pièce vide. Dix ans à marcher. À courir après des fantômes. À tuer pour que d'autres vivent. À perdre ce qui comptait le plus. Combien de visages pouvait contenir une décennie de fin du monde ? Rick connaissait la réponse. Beaucoup trop.

Il pensa à continuer la liste. À appeler le chiffre suivant. Quatre. Il savait parfaitement quel visage viendrait ensuite. Un visage aimé, une voix douce, une perte si immense qu'elle l'avait brisé bien avant que la CRM ne le capture. Il refusa d'aller plus loin. Pas ce soir. Il n'en avait pas la force.

Rick se tourna sur le côté, ramena ses jambes vers lui et ferma les yeux, cherchant un sommeil qui ne viendrait pas. Mais dans l'obscurité, quelque part derrière ses paupières, dans le silence de sa mémoire blessée, un vieux téléphone analogique, posé sur une table d'hôpital, se mit doucement à sonner.




Le téléphone sonnait. Rick ouvrit les yeux. Une fois. Deux fois. Trois fois.

Il resta allongé sur sa couchette, le corps raide, le regard perdu dans les ombres géométriques projetées par le plafonnier de sa cellule. Il savait qu'il n'y avait aucun téléphone dans cette piaule de transit militaire. Il le savait avant même de tendre sa main valide dans l'obscurité poisseuse.

Pourtant, ses doigts cherchèrent à tâtons sur la surface rugueuse de la table de chevet en plastique gris. Rien. Seulement le bord du lit métallique. Le mur de béton froid, suintant d'humidité. Le silence oppressant de la caserne.

Puis la sonnerie recommença, stridente, mécanique, un écho analogique d'un monde mort depuis une décennie. Rick ferma les yeux, une ride profonde barrant son front fatigué.

« Non. »

Le mot sortit tout seul, un souffle rauque qui flotta dans la pièce close. Il avait dit qu'il s'arrêterait à trois. Sophia. Dale. Shane. C'était suffisant. Trois morts pour une nuit. Trois fantômes. Trois morceaux d'un monde qui n'existait plus. Mais les morts se moquaient des règles. Ils n'obéissaient pas aux protocoles de la CRM. Le téléphone sonna encore. Et Rick, dans le secret de son esprit brisé, décrocha.

« Rick ? »

Il ne respirait plus. Ses poumons se bloquèrent. Cette voix. Une voix douce, un peu éraillée par le Sud, chargée d'un reproche latent qu'il connaissait trop bien. Il l'aurait reconnue après cent ans. Après mille.

« Lori ? »

Le silence grésilla au bout du fil fictif. Rick serra ses doigts vides contre son oreille, mimant le geste ancestral du combiné. Il savait. Bien sûr qu'il savait. Il savait qu'il n'était pas dans la prison. Il savait qu'il n'y avait personne au bout de la ligne. Il savait que Lori était morte, enterrée dans les entrailles sombres d'une chaufferie. Mais pendant une seconde, une seule seconde de pure folie, il choisit de ne pas le savoir.

« Lori ? »

Sa voix se brisa, redevint celle de l'époux égaré. Il attendit, les larmes brûlant ses paupières closes. Rien.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, sa main était suspendue en l'air, désespérément vide. Rick fixa ses doigts cicatrisés. Quatre. Il se redressa brutalement sur son matelas de mousse.

« Non. »

Il passa une main lourde sur son visage, frottant sa barbe poivre et sel. Lori n'était pas morte devant lui. C'était peut-être pire. Il n'avait rien vu. Rien entendu. Il n'avait pas été là pour recueillir son dernier soupir, coincé à l'autre bout de la cour. Il avait seulement vu Carl sortir de cette pièce sombre. Son fils. Son enfant, le visage blanc, les yeux vides, tenant un revolver encore fumant. Et il avait compris.

Rick se leva, incapable de rester immobile. Il fit quelques pas dans les quatre mètres carrés de sa cellule. Le sol en linoléum était gris sous ses pieds nus. Gris. Comme les blocs de béton de la prison de West Georgia. Comme les murs de cette enclave militaire. Comme ce fichu couloir sombre où son monde s'était effondré une nouvelle fois. Il se souvenait de l'odeur. L'humidité des vieilles pierres. La pierre froide qui n'avait jamais vu le soleil. La sueur de la panique. Le fer du sang. Et cette odeur de béton humide qui semblait avoir pénétré jusque dans ses poumons pour ne plus jamais en sortir.

Il avait voulu la retrouver. Lori. Il avait couru dans ces couloirs infestés, la hache à la main, fou de rage et de douleur. Il avait voulu trouver son corps. Quelque chose. N'importe quoi. Une preuve qu'elle avait été là. Qu'elle avait existé. Qu'il avait eu une femme, une vie, un avant. Mais il n'était resté presque rien. Juste un rôdeur repu, vautré dans la poussière. Rick s'appuya contre le mur froid de sa cellule, le front collé au béton.

« Quatre. »

Cette fois, il prononça le nombre à voix haute. Il le regretta aussitôt. Parce qu'après quatre venait cinq.

Le soleil se levait à peine lorsqu'on vint le chercher. La serrure magnétique de sa porte claqua avec un bruit sec. Rick suivit les autres consignés sans parler, rejoignant la colonne d'ouvriers en uniforme beige. Le ciel au-dessus de la cour de rassemblement était d'un rouge sanglant. Pas entièrement. Une bande seulement, à l'horizon, déchirant le gris de l'aube. Une ligne fine et violente qui séparait encore la nuit du jour. Rick la regarda, les yeux plissés par la lumière crue. Rouge. Et au milieu de ce rouge, il revit un sourire.

Hershel.

Cela aurait dû être impossible. Se souvenir d'un sourire bienveillant avant de se souvenir de la lame d'un sabre. Mais c'était toujours ainsi qu'Hershel revenait dans ses songes. Il était là. Derrière cette clôture grillagée de la prison, les mains attachées dans le dos, un genou à terre dans l'herbe haute. Hershel, avec ses cheveux blancs attachés en arrière, son visage de vieux sage marqué par les épreuves, et sa béquille oubliée plus loin.

Rick parlait. Il se revit, au pied de la passerelle, criant vers le Gouverneur. Il essayait encore. Encore une fois. Toujours. Il parlait de paix. De changement. De la possibilité de revenir du bord du gouffre. De devenir autre chose que des monstres. Il ne savait plus exactement à qui il essayait de le faire croire à ce moment-là. Au Gouverneur dont l'œil unique brillait de folie ? Aux hommes armés derrière lui ? Ou à lui-même, pour se convaincre qu'il restait une lueur d'humanité dans ce monde ?

Puis Rick avait regardé Hershel. Et ce dernier avait souri. Un sourire fier, serein. Parce qu'il avait compris. Rick avait enfin compris ce que le vieil homme avait essayé de lui apprendre durant tous ces mois passés à cultiver la terre : on pouvait revenir. On pouvait faire des choses terribles et redevenir un homme malgré tout. Rick avait cru que cette prise de conscience suffirait à suspendre le bras du bourreau. Puis le sabre de Michonne, volé par un fou, était tombé.

Une odeur de plastique brûlé et de kérosène passa dans l'air de la CRM, chassée par les pales d'un hélicoptère qui décollait au loin. Rick s'immobilisa au milieu de la colonne. Pendant un instant, ce ne fut plus le soleil levant qu'il vit. Ce fut la prison en flammes. Le feu dévorant les potagers. Les coups de feu assourdissants. Le chaos des cris. La tête d'Hershel, séparée de son corps, gisant dans l'herbe souillée.

« Cinq. »

Le mot lui échappa dans un souffle. Le travailleur devant lui, un homme au visage émacié marqué par le matricule de la CRM, se retourna, méfiant. Rick baissa les yeux vers le goudron.

« Quoi ? » demanda l'homme d'une voix lasse.

« Rien. »

L'homme haussa les épaules et continua sa marche vers les hangars.

Rick resta une seconde en arrière, bousculé par le flux des prisonniers. Hershel lui avait appris qu'on pouvait revenir. Rick se demanda ce que le vieil homme aurait pensé de lui maintenant. Prisonnier d'une armée sans visage. Seul. Toujours vivant, mais à quel prix ? Peut-être qu'Hershel lui aurait posé sa main ridée sur l'épaule et lui aurait dit que cela suffisait. Être vivant. Parfois, c'était déjà assez. Rick n'en était plus certain.

Le blanc vint ensuite, alors qu'il nettoyait les couloirs du bloc médical de l'enclave. Il détestait le blanc. Avant, dans sa vie de flic, il n'y avait jamais pensé. Le blanc était une couleur propre. Une couleur calme. Les draps lavés. Les murs des maisons de banlieue. Les nuages d'été. Les hôpitaux. Surtout les hôpitaux.

Rick s'arrêta, son balai à la main, devant une double porte battante. Une odeur de désinfectant chloré et d'éther lui brûla les narines. Non. Pas celle-là. Elle appartenait déjà à un autre souvenir. Au commencement. À son réveil du coma. Mais la mémoire ne respectait pas davantage les règles de la chronologie que les morts.

Une porte s'ouvrit dans son esprit. Les néons blancs du Grady Memorial Hospital d'Atlanta clignotèrent. Daryl apparut au bout du couloir. Il marchait lentement, le buste penché en avant, les bras chargés. Il portait quelqu'un. Une silhouette petite, légère, désespérément immobile. Beth. Ses cheveux blonds pendaient, souillés de sang à l'arrière du crâne. Sa chemise d'hôpital était maculée d'un rouge sinistre.

Rick se souvenait du silence qui avait suivi le coup de feu de l'officier Dawn. C'était étrange. Il y avait eu du bruit, pourtant. Des cris de rage, le cliquetis des armes prêtes à tirer, des négociations tendues. Mais lorsqu'il pensait à Beth, il ne se souvenait que de ce silence de plomb. Et du hurlement déchirant de Maggie qui s'effondrait sur l'asphalte dehors, arrivant quelques secondes trop tard.

Rick détourna les yeux du sol blanc de la clinique de la CRM. Six. Ils étaient devenus une famille dans la boue et les larmes, bien avant de comprendre qu'ils en formaient une. Et dans une famille, chaque mort laissait une place vide. Certaines places étaient simplement plus grandes, plus lumineuses que d'autres.

Rick posa sa main valide sur la poignée de la porte. Froide. Métallique. Clinique. Il pensa à Daryl. À Maggie. À tous ceux qui avaient survécu à Beth. Où étaient-ils maintenant ? À cet instant précis, de l'autre côté de ces remparts de béton ? Vivants ? Morts ? Rôdeurs ? Rick ferma les yeux. Il n'en savait rien. Cette ignorance-là, ce grand vide noir sur le destin des siens, était une autre forme de deuil. Plus lente. Plus cruelle.

Sept vint avec le bleu. Un bleu presque ridicule, un bleu pastel d'avant l'apocalypse. Celui d'une maison de banlieue parfaite. D'un mur fraichement peint. D'une promesse de vie normale. Alexandria.

Rick avait oublié à quel point cet endroit lui avait semblé absurde, presque insultant, lorsqu'il y était arrivé avec sa barbe de sauvage et ses vêtements crasseux. Des maisons coloniales. Des rues propres. De l'eau courante. Des gens qui souriaient encore en discutant de recettes de cuisine. Des gens qui ne savaient rien du vrai monde du dehors.

Et Jessie. Il revit son visage fin, ses cheveux courts et blonds, la douceur de son regard qui avait réveillé chez lui quelque chose qu'il croyait mort avec Lori. Pendant un instant, dans l'intimité de cette cuisine peinte en bleu, Rick avait cru… Il ne savait même plus ce qu'il avait cru. Qu'il pouvait recommencer ? Qu'il pouvait redevenir le shérif protecteur ? Qu'il existait encore quelque part une maison dans laquelle un homme pouvait rentrer le soir sans avoir de sang sur les mains ?

Puis vint la nuit noire. Et le sang. Son odeur métallique, épaisse, omniprésente, étouffant le parfum des fleurs d'Alexandria. La horde de milliers de morts avait envahi les rues. Les draps blancs recouverts de tripes. Les mains serrées dans l'obscurité pour traverser les rôdeurs. Sam qui paniquait. Sam qui se faisait dévorer sous leurs yeux. Jessie qui hurlait, paralysée par l'horreur. Carl.

Rick sentit son cœur manquer un battement dans sa poitrine. Non. Pas Carl. Pas encore. Reviens en arrière. Jessie. Reste avec Jessie. Il revit sa main à elle. Accrochée. Il revit Carl, juste derrière. La main de Jessie, dans son agonie, refusant de lâcher le poignet de son fils, l'entraînant vers la gueule des morts. Puis la hache. Le reflet de l'acier sous les lampadaires brisés. Rick inspira brusquement, ses doigts se crispant sur son uniforme. Sept. Il avait tranché. Il avait dû trancher le poignet de la femme qu'il aimait pour sauver son fils. C'était toujours ainsi dans ce monde maudit. Il fallait toujours couper quelque chose pour sauver ce qui restait. Une main. Un lien. Une partie de son âme. Rick regarda sa propre prothèse mécanique noire. Puis il détourna les yeux, écœuré par la symétrie de l'existence.

Huit. Cette fois, il n'y eut pas besoin de couleur ou de décor pour réveiller le monstre. L'odeur suffit. Une bouffée d'essence mal raffinée s'échappa d'un camion de transport de la CRM qui manœuvrait sur le tarmac. Rick s'arrêta net, le corps tendu. Un moteur lourd tournait quelque part à proximité.

Dans l'écho du moteur, il entendit d'abord une voix. Pas la voix théâtrale et terrifiante de Negan. Une autre voix. Plus jeune. Légèrement amusée malgré la situation.

« Hé, abruti. Ouais, toi dans le tank. T'es installé confortablement ? »

Rick ferma les yeux. Le tank d'Atlanta. Les rues grouillantes de morts. La radio militaire. Glenn. Un sourire douloureux passa presque sur ses lèvres gercées. Presque. Glenn avait été là au commencement. Quand Rick était seul, coincé dans cette carcasse de fer blanc avec des milliers de mâchoires claquant contre la trappe. Une voix coréenne était sortie de la radio. Et cette voix lui avait donné une chance de s'en sortir. Une chance de retrouver sa famille.

Des années plus tard, dans une clairière sombre des bois de la colonie, Rick avait été jeté à genoux, brisé, impuissant. Et Glenn avait eu besoin d'une chance. Une seule. Rick n'avait rien pu faire.

Orange. La lumière crue des phares des camions des Sauveurs. Le feu de camp qui projetait des ombres gigantesques contre les arbres. La clairière froide. Le sifflement d'une batte entourée de barbelés. Lucille. Rick rouvrit les yeux, une sueur froide lui glaçant le cou. Il ne voulait pas voir la suite. Il ne voulait pas se souvenir de cet œil arraché, de ce dernier mot bégayé :

« Maggie, je te chercherai… »

Mais certaines images n'avaient pas besoin de ses yeux pour saigner. Il entendit le bruit sourd du bois contre le crâne. Il entendit les sanglots déchirants de Maggie. Il entendit le rire sadique de Negan. Il entendit tout, le fracas de son impuissance résonnant dans ses oreilles. Huit. Glenn l'avait sauvé à Atlanta. Rick n'avait pas sauvé Glenn dans les bois. Cette équation-là, cette dette de vie jamais remboursée, ne cesserait jamais de le hanter. Elle lui rongeait le cœur.

Le neuvième souvenir attendit que la nuit soit totalement revenue pour frapper. Rick le sentit venir dès qu'il s'assit seul sur le bord de sa couchette. Devant lui, dans le coin de la pièce, se trouvait une simple caisse en bois brut, destinée à stocker ses outils de travail pour le lendemain. Pas un cercueil. Juste une caisse de transport. Cela suffit.

Le bois. L'odeur sèche des planches de pin. La poussière de sciure qui vole dans la lumière déclinante. Et soudain, le conteneur de la CRM s'effaça pour laisser place au camion poubelle des Récupérateurs. Le grand cercueil de bois préparé par Negan. Sasha.

Il avait d'abord cru qu'elle était vivante lorsqu'on avait ouvert le couvercle. Pendant une seconde, peut-être moins, son cœur avait bondi en voyant ses traits fins. Puis elle avait ouvert les yeux. Des yeux injectés de sang, opaques, vides. Pas elle. Plus elle. Rick baissa la tête entre ses mains.

Violet. Il ne savait pas pourquoi cette couleur lui venait à l'esprit en repensant à elle. Peut-être la couleur d'un tissu qu'elle portait, ou la lueur du crépuscule sur le tarmac d'Alexandria lors de la bataille. Peut-être rien du tout. Les souvenirs inventaient parfois leurs propres couleurs pour masquer la laideur des faits.

Mais il se souvenait du choix de Sasha. Elle avait choisi sa fin dans l'obscurité de cette boîte. Elle avait compris ce qu'elle pouvait encore faire avec le poison d'Eugene. Elle avait transformé sa propre mort en une arme de contre-attaque, une surprise mortelle pour leurs bourreaux. Rick avait connu beaucoup de morts depuis le début de cette apocalypse. Peu avaient réussi à décider avec autant de force de ce que leur dernier souffle signifierait.

« Neuf. »

Le mot resta suspendu dans l'air.

Rick releva lentement la tête, fixant le vide. Voilà. Il y était. Le grand décompte de sa vie brisée. Un. Sophia. Deux. Dale. Trois. Shane. Quatre. Lori. Cinq. Hershel. Six. Beth. Sept. Jessie. Huit. Glenn. Neuf. Sasha.

Rick resta totalement immobile, le corps perclus de douleurs fantômes. Il ne prononça pas le nombre suivant. Le nombre à deux chiffres. Il connaissait pourtant son nom. Bien sûr qu'il le connaissait. Il l'écrivait en pensée chaque matin dans la poussière des chantiers. Il connaissait son visage d'adolescent, son œil unique caché sous des mèches rebelles, sa voix qui muait, son rire rare et précieux.

Il se souvenait d'un chapeau de shérif en feutre marron, beaucoup trop grand pour lui, qui lui tombait sur les oreilles dans les rues d'Atlanta. D'un garçon qui avait dû grandir trop vite, qui avait dû tuer sa propre mère, alors que le monde entier mourait autour de lui. Il se souvenait de chaque fois où il avait eu une peur bleue de le perdre. A la ferme, à la prison, sur la route. Et de la seule fois qui avait compté. Cette foutue morsure au flanc, invisible sous sa chemise, ramassée en aidant un inconnu dans les bois.

Rick se leva brusquement de son lit, manquant de trébucher, le souffle court. Non. Il ne ferait pas ça. Il ne prononcerait pas ce chiffre. Il avait compté jusqu'à neuf. Cela suffisait largement pour un homme seul. Neuf morts. Neuf fantômes. Neuf morceaux de sa propre chair enterrés, dans des endroits qu'il ne reverrait probablement jamais depuis sa prison de béton.

Il n'avait pas besoin du dixième. Il n'avait pas besoin de dire son nom à haute voix dans cette cellule de la CRM. Parce que certains morts vous accompagnaient, comme des ombres familières. Et d'autres vous hantaient, comme des remords. Mais il en existait un autre genre. Un genre bien plus destructeur. Ceux dont la mort avait creusé un gouffre si immense, si profond dans votre poitrine, qu'après des années d'exil, on continuait simplement à construire une vie tout autour, comme on bâtit des remparts autour d'une ruine. Sans jamais oser regarder à l'intérieur, de peur d'y tomber et de s'y noyer.

« Papa. »

Rick ne bougea pas. Il resta figé sur sa couchette, les yeux rivés sur les angles droits et froids du plafond. Il connaissait cette voix mieux que les battements de son propre cœur. Il aurait pu la reconnaître au milieu d'un vacarme de fin du monde, au milieu de mille autres cris de douleur. Après dix ans d'exil. Après cent ans de captivité. Même s'il avait été lui-même enterré sous trois mètres de terre.

« Papa. »

Rick ferma les yeux si fort que des étoiles de douleur explosèrent derrière ses paupières.

« Arrête. »

Le mot sortit dans un souffle rauque, presque inaudible, qui mourut contre les murs de la cellule. Il ne savait pas à qui il s'adressait vraiment. À Carl ? À lui-même ? À cette partie malade de son esprit qui avait décidé, après toutes ces années de silence forcé, qu'il était temps de déterrer les cercueils et de rouvrir les tombes ?

Il n'y avait personne dans les quatre mètres carrés de cette cellule. Seulement lui, un soldat en sursis portant l'uniforme d'un empire sans âme. Le lit de camp étroit au matelas élimé. Les murs de béton brut, gris et uniformes. La nuit noire, filtrée par les projecteurs des miradors extérieurs.

Et neuf morts alignés dans l'ombre de sa mémoire. Sophia. Dale. Shane. Lori. Hershel. Beth. Jessie. Glenn. Sasha. Neuf.

Rick inspira lentement, sentant sa cage thoracique se soulever. Il pouvait s'arrêter là. C'était un compte déjà bien assez lourd pour les épaules d'un seul homme. Personne ne lui demandait de continuer cette torture. Personne au sein de la CRM ne savait qu'il passait ses nuits à compter ses fantômes. Personne ne le saurait jamais. Il pouvait simplement tourner la tête, caler son crâne contre l'oreiller rêche et fermer les yeux. Dormir du sommeil des esclaves. Se réveiller demain au son des sirènes. Obéir aux ordres des officiers supérieurs. Attendre son tour dans les rangs. Chercher une autre faille dans la sécurité du périmètre. Échouer sous les coups des gardes. Recommencer le lendemain.

C'était devenu sa vie, après tout. Une routine grise, une succession de jours et de corvées qu'il ne prenait même plus la peine de marquer d'un trait sur le mur. Alors pourquoi continuer à compter les morts ?

Rick posa les coudes sur ses genoux, laissant sa tête tomber en avant. Ses mains tremblaient. À peine. Un tressaillement au bout de ses doigts. Il les serra fermement. Cela faisait longtemps, depuis ses premières tentatives d'évasion ratées, qu'il avait appris à discipliner ses muscles, à empêcher son corps de trahir ce que son esprit fatigué ne contrôlait plus.

« Neuf, » murmura-t-il.

Le silence retomba sur la caserne, lourd, géométrique. Rick attendit, retenant son souffle. Rien. Pas un murmure. Pas un écho. Il aurait dû être soulagé, délivré de la menace du dixième chiffre. Il ne l'était pas. Parce qu'il savait. Au plus profond de ses entrailles, il savait qu'il se mentait à lui-même. Il n'y avait jamais eu neuf noms sur sa liste. Depuis le premier jour, depuis cette nuit d'incendie à Alexandria, il y en avait dix.

Jaune. Ce fut cette couleur insolente qui brisa ses dernières défenses. Pas le rouge cru du sang, pas le noir d'encre de la nuit, pas le gris du béton. Le jaune.

Rick revit le chapeau. Pas exactement jaune, bien sûr. C'était un vieux feutre marron de shérif, usé aux bords, marqué par la sueur et la poussière des routes de Georgie. Mais dans sa mémoire, baigné par la lumière dorée des étés d'avant la chute, il avait parfois cette couleur éclatante. Une couleur chaude, vibrante, vivante. Le symbole d'une loi et d'un ordre qui avaient cessé d'exister le jour où tout était tombé.

Rick eut un rire de gorge. Un seul. Court, brisé, qui ressembla à un sanglot étouffé.

Derrière ses paupières, il revit Carl enfant. Un petit garçon aux bras maigres, flottant dans des vêtements trop grands, sa tête disparaissant presque sous ce chapeau de shérif adulte qui lui tombait sur les yeux. Le visage sérieux. Toujours si sérieux, même lorsqu'il jouait dans la terre. Comme si cet enfant avait compris, bien avant son père et sa mère, que l'époque de l'innocence était définitivement révolue.

Rick lui avait donné ce chapeau sur le lit de la ferme de Hershel, alors que le gamin se remettait à peine d'une balle dans le ventre. Il ne savait pas, à ce moment-là, qu'il lui transmettait bien plus qu'un morceau de feutre usé. C'était un héritage. Un poids terrible. Peut-être même une malédiction. Le fils de Rick Grimes. Carl avait porté ce nom et cette responsabilité comme il avait porté ce chapeau : vissé au crâne, sans jamais se plaindre, sans jamais dire à son père que ce fardeau était peut-être trop lourd pour ses frêles épaules.

Rick ferma les yeux, et l'odeur l'assaillit, brutale, asphyxiante. Le soufre. La poudre brûlée d'un pistolet automatique. La fumée âcre qui stagne sous un plafond bas. Non. Pas encore. Pas ce moment-là.

Rick recula désespérément dans les couloirs de sa propre mémoire. Il chercha une autre image, un autre refuge. N'importe quoi pour échapper au couperet. Le sourire de Carl. Son rire lorsqu'ils couraient dans les bois. Ce moment absurde où il l'avait retrouvé assis sur un toit, dévorant un énorme pot de chocolat à la lueur du crépuscule. Les journées paisibles à la ferme. Les premiers pas de Judith qu'ils regardaient ensemble. Tout. N'importe quoi, sauf cette pièce sombre. Sauf cette église en ruines d'Alexandria, cernée par les flammes et les rôdeurs. Sauf ce dernier instant.

Mais la mémoire était un geôlier cruel. Elle ne respectait pas ses supplications. Elle le traîna de force.

Carl était allongé sur un matelas de fortune posé à même le sol. Ses traits étaient creusés, sa peau collante de sueur, son œil unique voilé par la fièvre qui le consumait de l'intérieur. Rick était agenouillé tout près de lui, sa chemise souillée de suie, les mains tremblantes. Michonne était là aussi, brisée, les larmes traçant de larges sillons sur ses joues couvertes de cendres.

Rick se souvenait de chaque respiration de son fils. C'était peut-être cela le détail le plus insoutenable. Pas les paroles d'adieu, pas les larmes qui lui brûlaient les yeux. Les respirations. Courtes, sifflantes, arrachées à une poitrine qui s'éteignait doucement. Parce qu'à chaque fois que les lèvres gercées de Carl laissaient échapper une goulée d'air, Rick savait qu'il en restait une de moins dans le sablier de sa vie.

Il aurait voulu pouvoir compter ces inspirations pour les figer. Les retenir de ses propres mains. Les insuffler de force dans les poumons malades de son enfant. Prendre sa place sur ce matelas crasseux. Mourir à sa place, comme l'auraient voulu tous les pères de la Terre depuis que l'humanité existait. Mais ce monde de monstres et de barbelés n'acceptait pas les échanges. Rick avait appris cette règle sanglante depuis bien longtemps, sur la route. Il l'avait simplement oubliée lorsqu'il s'agissait de sa propre chair.

Carl parlait pourtant, d'une voix faible qui n'était plus qu'un murmure dans le grondement de l'incendie extérieur. Il parlait d'un monde à reconstruire. D'un avenir où les armes se tairaient. D'une vie possible après la guerre contre les Sauveurs, où même un homme comme Negan aurait sa place. Rick l'écoutait, le front appuyé contre le bord du matelas. Ou du moins, il essayait de l'écouter. Mais une partie de lui, une voix sauvage et hurlante de douleur, criait si fort dans son crâne qu'il n'entendait presque rien des idéaux de son fils.

Carl lui parlait de paix, de pardon, d'un horizon meilleur. Et Rick, lui, ne voyait que la morsure hideuse et violacée sur son flanc. Il regardait son petit garçon mourir de la façon la plus banale et la plus cruelle qui soit. Il avait passé des années entières, brandissant son colt et sa hache, à essayer de le protéger des monstres du dehors. Et voilà que Carl passait ses derniers instants à essayer de protéger le monde de la fureur noire de son propre père.

Rick baissa la tête dans sa cellule, le corps secoué par un frisson. Même aujourd'hui, après dix ans de solitude dans ce désert de béton, cette pensée lui faisait l'effet d'une lame enfoncée entre les côtes. Peut-être même plus qu'à l'époque.

« Je suis désolé. »

Il ne savait pas s'il avait réussi à prononcer ces mots à haute voix dans la chaleur étouffante du refuge d'Alexandria. Il aurait dû. Il avait tant de raisons de s'excuser auprès de lui. Pour Lori, qu'il n'avait pas su protéger. Pour les murs de la prison qui s'étaient effondrés sur leur enfance. Pour les couloirs de Terminus où ils avaient failli être abattus comme du bétail. Pour Negan et la terreur de la clairière. Pour toutes les fois où Carl avait dû lever son arme et se comporter en adulte parce que son père n'avait pas été assez fort pour lui laisser le temps d'être simplement un enfant. Pour toutes les fois où Rick avait choisi la survie, la violence brute, en pensant bêtement que respirer suffisait à faire une vie.

« Je suis désolé, Carl. »

Le nom était enfin sorti. Un murmure déchiré qui emporta les dernières digues de sa retenue. Rick cessa de respirer. Voilà. C'était fait. Le mot était lâché dans le silence de sa cellule militaire. Après Sophia. Après Dale. Après Shane. Après Lori. Après Hershel. Après Beth. Après Jessie. Après Glenn. Après Sasha. Carl. Dix.

Le coup de feu final résonna dans sa mémoire avec la violence d'un coup de tonnerre.

Rick ouvrit les yeux brusquement. Il n'était pas dans les ruines calcinées d'Alexandria. Il était assis sur le bord de sa couchette, le corps en sueur. Mais pendant une fraction de seconde, l'odeur de soufre et de brûlé fut si réelle qu'elle emplit l'espace confiné entre les murs de béton. Il crut voir la fumée flotter sous le plafonnier de la CRM. Il crut entendre le sanglot étouffé de Michonne à ses côtés, lorsqu'ils étaient sortis de l'église pour creuser la terre sous le soleil levant. Et il sut, avec la même certitude glaciale qu'à l'époque, que son fils unique était parti.

Rick porta sa main valide à son visage, pressant ses paumes contre ses yeux pour effacer les larmes. Il resta ainsi immobile, le dos voûté, pendant ce qui lui sembla être une éternité. Combien de temps ? Dix secondes ? Dix minutes ? Une heure ? Cela n'avait plus aucune importance. Il avait définitivement cessé de compter le temps des vivants.

Lorsqu'il releva enfin la tête, la nuit cédait du terrain, laissant le matin blanchir doucement la fente de sa fenêtre. Cette clarté nouvelle, pâle et sans chaleur, s'infiltra dans la pièce, étirant de longues ombres anguleuses sur la nudité du plancher.

Rick regarda ses mains posées sur ses cuisses. Dix doigts. Cinq de chair et d'os à gauche, cinq de métal et de composite noir à droite. Il les ouvrit lentement, sentant les articulations mécaniques cliquer discrètement, puis les referma en deux poings solides. Dix. C'était presque ridicule. Un simple nombre. Rien de plus qu'un repère mathématique. Un chiffre qui venait s'aligner sagement après le neuf et juste avant le onze.

Mais dix ans avaient suffi pour raser des villes entières et détruire un continent. Dix ans de captivité avaient suffi pour transformer un shérif idéaliste en un rouage anonyme d'une machine de guerre. Un mari en veuf inconsolable. Un père en un homme sans fils, dérivant dans le vide. Dix ans.

Rick se leva d'un mouvement fluide, ses bottes règlementaires claquant doucement sur le linoléum. Il s'approcha de la fenêtre renforcée. Dehors, au-delà des doubles remparts de béton et des lignes de barbelés de la CRM, le monde continuait sa course aveugle. Toujours.

Il continuait sans Sophia, perdue dans les bois de Georgie. Sans Dale et sa boussole morale. Sans Shane et sa fureur protectrice. Sans Lori. Sans le vieux Hershel et ses leçons de paix. Sans la clarté de Beth. Sans le sourire éphémère de Jessie. Sans Glenn, qui lui avait ouvert les portes du tank à Atlanta. Sans le sacrifice de Sasha. Et sans Carl, qui reposait sous les cendres de Virginie.

Mais le monde continuait malgré tout. Et c'était peut-être cela, la grande et douloureuse leçon que Carl avait essayé de lui transmettre avant de presser la détente. Les morts ne demandaient pas à la terre de s'arrêter de tourner avec eux. Ils ne réclamaient pas que les vivants s'enterrent dans leur propre chagrin. C'étaient les vivants qui choisissaient de figer le temps, de construire des forteresses autour de leurs regrets.

Rick posa sa main de chair contre la vitre froide. Quelque part dehors, au-delà de cette enceinte militaire, il y avait une route de terre. Quelque part après cette route, il y en avait une autre, puis une autoroute dévastée, puis des centaines de kilomètres de forêts et de ruines. Et quelque part, tout au bout de ce réseau de cicatrices goudronnées… Michonne. Il devait le croire. S'il cessait d'y croire, les remparts de la CRM se refermeraient définitivement sur lui comme un tombeau.

Et Judith. Rick ferma les yeux un court instant, essayant d'imaginer les traits de sa fille. Elle devait être grande, désormais. Forcément. Une préadolescente, peut-être même une jeune fille. Combien d'années de sa vie avait-il gâchées loin d'elle, enfermé dans ce complexe ? Combien de fois avait-elle regardé la route en demandant où était passé son père ? Est-ce qu'elle possédait encore le moindre souvenir de son visage, de sa voix, ou n'était-il plus qu'un fantôme dans ses pensées ?

Cette question-là lui fit plus de mal que toutes les morsures du passé. Alors, une autre pensée, plus douce, vint chasser l'amertume. Carl l'avait aimée et protégée de tout son être. Et si Judith avait fini par oublier les traits de son père, elle se souvenait à coup sûr de son grand frère. Peut-être que là-bas, autour d'un feu de camp, quelqu'un lui parlait encore de lui. Michonne. Daryl. Carol. N'importe qui. S'ils étaient encore de ce monde.

Rick fixa le ciel qui devenait de plus en plus clair, chassant les ombres de la nuit. Pendant dix ans de captivité à la CRM, il avait commis l'erreur de croire que survivre signifiait simplement ne pas mourir, garder son cœur battant et ses poumons pleins d'air. Il s'était lourdement trompé. Survivre, ce n'était pas éviter les balles. Survivre, c'était se souvenir. C'était accepter de porter le poids de ceux qui ne pouvaient plus avancer d'eux-mêmes. Dire leurs noms à haute voix. Encore. Et encore. Même quand chaque syllabe vous déchirait la gorge. Surtout quand cela faisait mal. Parce qu'un jour, si les vivants baissaient les bras, il ne resterait plus personne sur cette Terre maudite pour prononcer le nom des disparus.

Rick inspira une grande bouffée d'air. L'air de la cour sentait la terre humide. Sophia. L'herbe coupée près de la zone d'entraînement. Dale. L'odeur de la poudre qui s'accrochait aux murs. Shane. Le béton humide des couloirs de transit. Lori. La fumée des hélicoptères au décollage. Hershel. Le désinfectant chloré du bloc médical. Beth. L'odeur métallique et lourde du sang. Jessie. L'essence des camions sur le tarmac. Glenn. Le bois sec des caisses de stockage. Sasha. Le soufre résiduel de la nuit. Carl.

Dix odeurs distinctes. Dix couleurs changeantes. Dix nombres alignés. Dix moments de pure tragédie. Dix fantômes familiers. Une décennie entière gravée dans sa chair.

Rick regarda ses dix doigts posés à plat contre la vitre de sa cellule. Puis, d'un mouvement lent et délibéré, il les replia un après l'autre, refermant ses mains. Il avait fini de compter les morts. La liste était close. Maintenant, il était temps de s'occuper des vivants.

Michonne. Judith. Deux noms. Deux visages. Deux raisons de ne pas abandonner. C'était amplement suffisant pour un homme qui n'avait plus rien à perdre.

Il se détourna de la fenêtre, redressant ses épaules sous sa veste d'uniforme de la CRM. Quelque part dans cette enceinte fortifiée, une porte blindée devait exister. Une faille dans les patrouilles. Une erreur de surveillance. Une seconde d'inattention pendant laquelle un garde regarderait ailleurs. Rick avait toujours été particulièrement doué pour trouver les issues de secours, que ce soit dans un hôpital abandonné ou dans une ville cernée par les morts. Il échouerait peut-être à sa prochaine tentative d'évasion. Encore une fois. Alors il panserait ses plaies et il recommencerait. Encore. Dix fois s'il le fallait. Cent fois. Mille fois. Il n'avait plus la moindre peur de compter les essais.

Avant de poser la main sur le loquet de sa porte pour rejoindre le rassemblement du matin, Rick s'arrêta net. Il jeta un dernier regard circulaire derrière lui, inspectant les angles sombres de sa cellule vide.

Il n'y avait personne, bien sûr. Les ombres s'effaçaient sous la lumière crue du jour naissant. Pourtant, pendant une fraction de seconde, à côté de la fenêtre étroite, il crut discerner la silhouette d'un jeune garçon debout, les bras croisés, un chapeau de shérif beaucoup trop grand vissé sur la tête.

Rick esquissa un sourire, un vrai sourire, qui effaça pour un instant les rides de son visage fatigué. Cette fois, il ne détourna pas les yeux pour chasser le fantôme. Il soutint son regard.

« Je n'oublie pas. »

Dans la lumière dorée de l'aube, le garçon lui sourit en retour, un signe de tête complice. Puis la silhouette se volatilisa doucement dans les rayons du soleil.

Rick resta seul dans la pièce. Seul avec ses morts enfouis. Seul avec les vivants qui l'attendaient quelque part au bout de la route. Seul avec tout ce qu'il portait en lui et qui faisait de lui un homme debout. Il ouvrit la porte blindée de sa cellule, s'avança dans le couloir gris, et continua sa marche.


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