Runalog
Chapitre 8 : Arc 2 - Chapitre 8 - La voix
6078 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 23/06/2026 13:33
Chapitre 8 — La voix
Troisième chapitre de l'arc 2.
I.
Ils descendirent vers le tombeau au début de l'après-midi.
Vakri marchait devant — lentement, avec son bâton, en s'appuyant un peu sur le bras de Sigurd quand le sentier se faisait plus inégal. Il avait apporté trois lanternes et un sac avec ses propres feuilles et son charbon. Il avait dit qu'il ne descendrait pas avec eux, mais qu'il voulait pouvoir comparer ce qu'ils trouveraient avec ce qu'il avait collectionné en quarante ans.
Le village était calme à cette heure. Les forges battaient leur rythme régulier, les rues étaient à demi vides — les enfants à l'école, les hommes au travail, les femmes aux occupations de la maison. Personne ne fit attention à eux quand ils passèrent. Personne ne demanda où ils allaient. Vakri avait dû expliquer à Eirvardr son intention, et Eirvardr avait dû donner son accord — Sigurd ne savait pas dans quels mots, mais l'autorisation existait, c'était assez.
Au loin, sur le sentier qui descendait depuis les hauteurs vers Steinsmiðr, un cavalier seul attachait son cheval à un arbre. Il regardait le village d'en haut, le menton dans la main. Il prenait son temps. Il ne se pressait pas. Sigurd ne le voyait pas — le sentier descendant était hors de leur ligne de vue depuis le bas du village.
Ils arrivèrent au tombeau.
II.
La porte de pierre noire était plus haute que ce qu'on devinait de loin. Elle faisait deux fois la taille de Sigurd. Les inscriptions usées à sa surface étaient devenues, au fil des siècles, des creux et des bosses qui pouvaient avoir été n'importe quoi. Vakri en avait copié certaines, dans le passé — il sortit ses feuilles, montra à Sigurd ce qui avait dû être lisible cinquante ans plus tôt et qui ne l'était plus maintenant. Il pointait un creux — là, c'était une rune que je connais à moitié. Un autre — là, deux signes qui se touchaient, je n'ai jamais su s'ils en faisaient un seul. Sa voix tremblait un peu, pas d'émotion, de l'âge.
— Comment on ouvre ? demanda Sigurd.
— On pousse.
— Juste comme ça.
— Juste comme ça. La pierre est lourde mais elle pivote. Elle est bien équilibrée. Moi je ne peux plus, mais toi tu y arriveras.
Sigurd s'avança. Il posa les deux paumes sur la pierre. Il poussa.
Au début, rien. Puis, quand il commença à pousser pour de bon, un grincement sourd — pas un grincement de gonds, un grincement de pierre sur pierre, qui montait du sol — et la porte commença à pivoter. Pas vite. Lentement. Avec un poids qui suggérait qu'elle n'avait pas pivoté depuis longtemps. Sigurd dut s'arc-bouter. À la fin, elle s'ouvrit assez pour qu'on puisse passer, pas plus.
Une bouffée d'air froid sortit. Pas une odeur de charnier — Sigurd avait redouté ça — une odeur d'air ancien, sec, légèrement minéral. L'air d'un endroit qui n'avait pas été ouvert depuis longtemps mais qui n'avait rien fait pourrir.
Vakri tendit deux lanternes à Sigurd.
— Tu en gardes une, tu lui en donnes une. Tu allumes seulement quand vous êtes dedans, à l'abri du vent. Vous avancez doucement. Vous regardez où vous mettez les pieds — il y a peut-être des marches usées. Vous restez ensemble. Tu prends sa main toujours.
— D'accord.
— Si tu sens quoi que ce soit qui ne va pas, tu sors. N'importe quoi. Ne réfléchis pas.
— D'accord.
— Je suis là. Je vous attends.
Sigurd alluma les deux lanternes avec son briquet à silex — main sûre, geste rapide, ça aussi il savait faire mieux qu'avant. Il en tendit une à Runa. Elle la prit à deux mains. Elle ne souriait plus depuis qu'ils étaient devant la porte. Elle n'avait pas peur — Sigurd vit dans son visage que ce n'était pas de la peur — c'était une concentration. Comme à la bibliothèque de Holm, mais en plus aigu.
Il prit sa main libre. Ils entrèrent.
III.
L'intérieur du tombeau n'était pas ce que Sigurd avait imaginé.
Il avait pensé à un caveau — une seule pièce avec un cercueil au milieu. Ce qu'il trouva, c'était une salle. Vaste. Au moins quinze pas de profondeur, autant de large. Un plafond voûté qu'il ne distinguait pas bien à la lueur des lanternes. Au sol, des dalles de pierre noire usée par rien — personne ne marchait là. Au centre, pas de cercueil. Une stèle. Plus haute qu'un homme, en pierre grise plus claire que les murs, isolée comme un arbre dans une plaine.
Et les murs.
Les murs étaient couverts d'inscriptions du sol au plafond. Pas des gravures rapides ou ornementales — des textes, sur toute la surface, en lignes serrées. Sigurd n'avait pas vu autant d'écriture en un seul lieu de toute sa vie, même dans la bibliothèque de Holm. Et toutes les inscriptions étaient faites des mêmes signes que ceux de Vakri — la même langue, la même main probablement, la même intention.
Runa lâcha un petit son derrière lui. Pas une parole. Un oh d'enfant émerveillé.
Sigurd leva sa lanterne. Il avança lentement, prit le temps de regarder. Les inscriptions des murs étaient organisées — par bandes, par colonnes, parfois par cercles autour d'un signe central plus grand. Certains des signes plus grands étaient encadrés par d'autres, comme des entrées d'un livre auxquelles répondaient des paragraphes. Il pensa, sans savoir pourquoi, à Holm — Holm aurait passé sa vie ici si on l'avait laissé. Il pensa à Vakri qui l'avait étudié de loin pendant quarante ans sans jamais entrer.
— Sigurd.
— Hm.
— Regarde.
Runa avait avancé seule de quelques pas vers la gauche du tombeau. Elle pointait un endroit précis — une portion du mur, à hauteur de son épaule. Sigurd s'approcha.
Il y avait là, parmi les centaines de signes serrés, un cercle gravé un peu plus profondément que les autres. Au centre du cercle, un signe seul.
Sigurd le reconnut.
Pas exactement — ce n'était pas la rune qu'il avait dans sa propre rune, ce n'était pas la rune sur le pendentif de Runa — mais la famille du signe. Celle dont Vakri avait parlé. Trois traits qui se rejoignaient en angle, mais avec une variation, comme une fleur qui aurait perdu un pétale. Un cousin, en quelque sorte, de ce qu'ils avaient vu sur la borne sur le chemin du village.
— Il brille, dit Runa.
Sigurd la regarda.
— Quoi.
— Il brille. Mon pendentif aussi.
Sigurd ne voyait rien briller. Le signe sur le mur était simplement gravé. Le pendentif que Runa avait sorti de sous sa robe — il l'avait tiré sans s'en rendre compte, à un moment du trajet — était posé sur sa paume, tout aussi inerte que d'habitude. Mais Runa ne mentait jamais.
— Tu vois quelque chose que je ne vois pas, dit-il doucement.
— Oui.
— Décris-le-moi.
— Le signe sur le mur a une lumière dedans. Pas dehors. Dedans. Comme s'il y avait une bougie derrière la pierre. Et mon pendentif aussi. Pareillement. Tu ne le vois pas ?
— Non.
Elle hocha la tête. Elle s'avança vers le mur — Sigurd marcha à côté d'elle, un demi-pas en arrière. Quand elle fut à un pas du signe, elle leva sa main qui tenait le pendentif. Elle l'approcha.
À cinq pouces du signe, le pendentif que Runa avait portée toute sa vie — celui que Holm n'avait pas su lire, celui que Bragi avait examiné en silence et rendu sans un mot, celui dont Vakri n'avait reconnu qu'un cousinage — bougea.
Pas violemment. Pas comme un objet aimanté qui sauterait vers le métal. Doucement. Comme s'il s'allongeait dans la main de Runa. Sigurd vit quelque chose — alors lui aussi le vit cette fois, mais pas tout à fait pareil — il vit la face arrière du pendentif, lisse depuis toujours, qui se mettait à porter une marque. Un signe. Un signe qui n'avait pas été là dix secondes plus tôt, et qui apparaissait maintenant comme une encre qui ressort d'un papier qu'on chauffe — visible, gris-argenté, de plus en plus net.
C'était le signe du mur. Pas exactement le signe du mur — pas le cousin — mais le complément du signe du mur. La pièce qui manquait pour que les deux signes puissent s'emboîter et faire un seul mot.
Le pendentif portait maintenant les deux faces. La rune originale, qu'il avait toujours portée. Et son inverse — son miroir — gravé sur l'autre face en quelques secondes.
Runa respirait plus vite. Sigurd vit ses yeux. Et c'est là, à ce moment précis, qu'il vit dans les yeux de Runa quelque chose qu'il n'avait jamais vu — qu'il ne croyait pas qu'on pouvait voir.
Ses iris gris-vert avaient une lueur dedans. Pas comme un reflet de lanterne. Une lueur interne, qui venait du fond. Qui s'allumait progressivement comme on allume une bougie en l'approchant d'une autre. Un éclat doux, vivant, qui n'aurait pas dû se trouver dans les yeux d'une enfant de neuf ans.
Sa bouche s'ouvrit.
Elle prononça un mot.
IV.
— Dóttir Sögu.
Pas en français. Pas dans la langue qu'elle parlait depuis sa naissance. Dans une autre langue — l'autre langue. Celle des inscriptions. Celle de la stèle. Celle que personne ne connaissait plus.
Les mots sortirent d'elle proprement, sans hésitation. Comme si elle les avait toujours connus et qu'elle venait juste de se rappeler comment on les disait. Sa voix n'avait pas changé — c'était la voix de Runa, claire et un peu haute. Mais ce qu'elle disait n'était pas d'elle.
Sigurd ne comprit pas. Pas le sens. Pas la portée. Il comprit seulement que sa petite sœur — la petite sœur d'adoption qu'il avait portée dans ses bras pendant deux mois sur les routes — venait de prononcer dans une langue morte deux mots qu'aucun vivant n'aurait dû savoir prononcer.
Et le tombeau répondit.
V.
D'abord, le sol bougea.
Pas un grand mouvement. Une vibration sourde, qui montait de très loin sous les dalles. Sigurd la sentit dans ses pieds, dans ses genoux. Il pensa à Halvard frappant la terre dans la cour de Brynnadalr — ce même mouvement, mais en plus grand, en plus profond, comme si ce n'était plus un homme qui frappait, comme si c'était la terre elle-même qui se rappelait quelque chose.
Puis il y eut la voix.
Elle ne venait pas de quelque part en particulier. Elle ne venait pas de la stèle, ni des murs, ni du sol. Elle venait partout en même temps — Sigurd l'entendit dans ses propres oreilles, dans sa propre poitrine, derrière lui, devant lui, à ses côtés, toutes ces directions à la fois, sans contradiction. Il n'y avait pas de bouche pour la prononcer. Il n'y avait que la voix.
Elle dit, en une seule phrase, dans le même dialecte que Runa venait d'utiliser :
— Mál er at vakna.
Sigurd ne comprit pas non plus. Mais il sentit la chair de ses bras se hérisser. Il sentit la rune sous son brassard battre fort, trop fort, comme une porte qui claque trois fois. Il vit Runa qui avait fermé les yeux — qui avait dû les fermer parce qu'elle ne pouvait plus les tenir ouverts, parce que la lueur qu'ils contenaient faisait trop de lumière pour elle-même.
Le tremblement dura. Trois secondes. Quatre. Cinq. Pas plus.
Puis il s'arrêta.
VI.
Au même instant, ailleurs.
Au Refuge — Ornir, qui montrait à un nouvel élève comment tenir une garde basse, s'arrêta net à mi-geste. Sa main resta en l'air. Sa bouche resta entrouverte. Il n'entendit pas la voix exactement avec ses oreilles — il l'entendit en lui, à un endroit qu'il n'avait pas su, jusque-là, qu'il avait. Il abaissa lentement la main. Il se tourna vers les hauteurs au sud. Il dit, à personne en particulier :
— Quoi.
Holm, dans sa bibliothèque, leva les yeux d'un livre qu'il était en train de lire pour la centième fois. Ses lunettes glissèrent un peu sur son nez. Il ne les remit pas. Il regarda fixement la fenêtre étroite qui donnait sur la cour. Il sentit ses propres mains se poser sur les pages du livre comme pour les retenir. Il dit doucement, dans le silence :
— Eh bien.
Et il sourit. Un sourire qu'il ne s'était pas autorisé depuis très longtemps. Un sourire qui voulait dire je n'aurais pas cru voir ce jour-là arriver.
Bragi à la forge laissa son marteau retomber sur l'enclume, retomber pour de bon, pas pour frapper. Il regarda son apprenti qui le regardait à son tour. Ils ne se dirent rien. Bragi avait le visage d'un homme qui venait d'entendre le nom d'une personne morte depuis longtemps. L'apprenti, lui, ne savait rien. Mais il vit Bragi pâlir.
Birgit aux cuisines retint un bol qu'elle s'apprêtait à reposer et le posa très lentement, comme si le bol était la chose la plus fragile au monde. Elle n'avait rien entendu de la voix — ou plutôt si, mais elle n'avait pas su que c'en était une. Elle savait seulement, sans pouvoir le formuler, que quelque chose venait de changer dans le monde. Elle alla voir les enfants pour vérifier qu'ils étaient là.
Kára, à des semaines de marche dans une plaine du nord-est, sentit un frisson dans son cou comme si on venait de l'effleurer du dos de la main. Elle se retourna. Personne. Elle ne savait pas qu'elle avait entendu quelque chose. Elle reprit la marche, mais plus lentement.
Vigdis, plus près — déjà à deux jours de marche au sud de Steinsmiðr, sur la route qu'elle remontait pour récupérer son affûtage promis — s'arrêta net en pleine route. Son cheval hennit comme s'il avait vu quelque chose dans un fossé. Vigdis posa une main sur son cou pour le calmer. Elle, elle avait entendu la voix clairement — elle savait ce qu'elle était. Elle savait dans quelle direction, aussi. Elle changea d'allure. Elle n'arrivait plus assez vite. Elle pressa son cheval.
Quelque part, sur un sentier qui montait vers Steinsmiðr, un homme à la cicatrice perdit son équilibre une seconde. Il s'accrocha à la crinière de son cheval. Il jura à mi-voix. Il ne savait pas ce qui venait de se passer. Il ne ressentit pas la voix comme les autres — il sentit juste un vertige, un haut-le-cœur, un instant où il crut que quelque chose montait depuis le sol dans ses bottes. Puis ce fut fini. Il regarda autour de lui. Le sentier était calme. Son cheval était redevenu calme. Il continua sa montée. Le village se rapprochait.
Loin, quelque part dans une grande pièce de pierre où plusieurs hommes étaient assis autour d'une table, l'un d'eux se redressa lentement. Il ne dit rien aux autres. Il n'eut pas besoin. Il se leva de la table, prit une cape sur le dossier d'un siège, sortit. Les autres ne le rappelèrent pas. Ils savaient qu'il y avait des moments où on n'arrêtait pas Garm. Il marcha jusqu'à ses chevaux. Il en monta un. Il partit sans dire dans quelle direction. Il avait, lui, parfaitement compris ce qui venait de se passer. Il connaissait la voix. Il l'avait étudiée pendant trois siècles d'archives. Il savait dans quelle direction aller. Il y allait.
VII.
De retour dans le tombeau.
Runa tomba à genoux.
Pas violemment — pas comme on tombe en s'évanouissant — comme on s'agenouille parce que les jambes ne tiennent plus. Sigurd la rattrapa par le bras avant qu'elle ne touche le sol entièrement. Il l'aida à s'asseoir contre une dalle.
— Runa. Runa, regarde-moi.
Elle ouvrit les yeux. La lueur dans ses iris était partie. Plus de feu interne. Juste les yeux gris-vert qu'il connaissait, fatigués, ronds. Elle le regarda comme si elle ne le reconnaissait pas tout à fait pendant une seconde, puis elle le reconnut, et elle voulut sourire mais elle ne réussit qu'à demi.
— Sigurd, dit-elle d'une voix faible.
— Tu m'entends.
— Oui.
— Tu sais ce qui vient de se passer ?
— J'ai dit quelque chose ?
— Tu as dit quelque chose. Et puis il y a eu une voix. Et puis le sol a bougé. Tu te rappelles ?
Elle réfléchit. Sigurd vit qu'elle cherchait, pas qu'elle mentait. Elle ne mentait jamais. Elle cherchait sincèrement.
— Je me rappelle… j'ai vu le pendentif briller. J'ai vu le mur briller. Je me suis approchée. Et puis…
Elle s'arrêta. Elle plissa les yeux. Elle essayait d'attraper quelque chose qui se dérobait.
— Et puis je ne sais plus. Je suis revenue à moi, et tu me tenais.
— Tu as prononcé deux mots, Runa. Dans une langue que tu ne parles pas.
— J'ai parlé ?
— Oui.
— Qu'est-ce que j'ai dit.
Sigurd répéta : Dóttir Sögu. Aussi fidèlement qu'il put. Il ne savait pas le prononcer correctement — sa bouche se fit maladroite — mais Runa ouvrit grand les yeux en l'entendant et elle pencha la tête sur le côté avec une petite expression de surprise polie.
— Je ne comprends pas, dit-elle.
— Tu ne comprends pas ce que ça veut dire ?
— Non. Je n'ai jamais entendu ces mots. Je n'aurais pas su les prononcer.
— Mais tu les as prononcés.
— Tu es sûr ?
— Je suis sûr.
Elle resta silencieuse. Sigurd vit qu'elle essayait de se faire à l'idée — qu'elle, Runa, pouvait avoir prononcé des mots qu'elle ne connaissait pas, et qu'elle avait oubliés tout de suite après. Pour une enfant de neuf ans qui, comme tous les enfants de neuf ans, croyait connaître ses propres pensées, c'était difficile à accepter.
Sigurd regarda le mur derrière lui. Le signe qu'avait montré Runa était toujours là. Plus de lumière dedans. Plus d'éclat. Une simple gravure, fixée pour cent ans encore. Il regarda le pendentif dans la paume de Runa — la deuxième face portait toujours le signe miroir, mais elle aussi inerte maintenant, gravée pour de bon, comme si le pendentif venait d'avoir toujours porté les deux signes et que les huit dernières années n'avaient été qu'un oubli.
Sigurd voulut poser une main sur la stèle au centre du tombeau. Il s'avança d'un pas. Il s'arrêta. Il sentit, quelque chose, qui lui dit non. Pas une voix — un instinct. Le tombeau ne voulait pas qu'il touche la stèle. Il rentra le bras.
Il était sur le point de demander à Runa si elle pouvait se relever quand il entendit, à travers les murs du tombeau — étouffé par toute cette pierre, mais nettement, parce que c'était strident et insistant — un cri.
Pas un cri. Des cris. Plusieurs voix.
Et avec eux, plus loin, le bruit d'une cloche qu'on frappait à toute volée — pas une cloche d'heure, une cloche d'alarme — la grande cloche de Steinsmiðr qui sonnait au-dessus de la halle aux forges.
Le village criait.
VIII.
Sigurd se redressa d'un bond.
— Runa. Runa.
— Je viens.
— Tu peux marcher ?
— Oui. Aide-moi.
Il l'aida à se relever. Elle vacillait une demi-seconde, puis elle prit appui sur lui. Sigurd serra son pendentif dans sa main pour qu'elle le tienne, ramassa la lanterne tombée, prit Runa par le bras et marcha vers la sortie. Il poussa la porte de pierre — moins fort cette fois, elle pivota plus vite, comme si elle aussi savait qu'il fallait sortir — et ils ressortirent à la lumière de l'après-midi.
Vakri n'était plus assis sur le banc où il l'avait laissé. Il était debout, plus haut, sur un petit promontoire qu'il avait dû escalader malgré ses jambes pour mieux voir le village. Il se retourna en entendant Sigurd sortir. Son visage était blanc comme un drap.
— Le village brûle, dit-il sans préambule.
— Combien d'attaquants.
— Je ne vois qu'un homme. Mais il a mis le feu à trois maisons et il en cherche d'autres. La cloche sonne. Eirvardr et les autres sont sortis.
— Un seul homme.
— Un.
Sigurd sentit son sang qui lui tomba dans les pieds. Il sut, sans avoir besoin que Vakri le décrive, qui était cet homme.
— Restez avec elle, dit-il en poussant Runa vers Vakri.
Runa serra son bras.
— Sigurd —
— Tu restes avec Vakri. Tu ne bouges pas. Tu tiens le pendentif sous ta robe. Tu ne te montres pas.
— Sigurd —
Il s'agenouilla à mi-hauteur, lui prit le visage à deux mains.
— Tu m'as compris.
Elle hocha la tête. Pas convaincue. Pas heureuse. Mais elle hocha.
Sigurd se releva. Vakri tendit une main vers lui.
— Gamin.
— Oui.
— L'épée.
— Quoi.
— Eirvardr l'a finie ce matin. Il devait t'appeler ce soir, c'était trop tôt pour la liaison normalement. Si c'est lui, l'attaquant — si c'est lui — Eirvardr ne va pas attendre. Il te la donnera quand tu monteras. Cours.
Sigurd n'eut pas besoin qu'on le lui dise deux fois. Il partit en courant vers le village.
IX.
La rue principale de Steinsmiðr était couverte de fumée quand il y arriva.
Trois maisons brûlaient, oui — pas en pleine flamme, plutôt en gros feux qui mangeaient les toits depuis l'intérieur — mais le pire n'était pas le feu. C'était les corps. Sigurd vit, en remontant la rue, deux forgerons à terre, un homme qu'il avait croisé deux fois sans connaître son nom, un autre qu'il n'avait jamais vu. L'un saignait du flanc, l'autre était mort. Plus loin, une femme courait avec un enfant dans les bras vers la rivière. Les villageois s'organisaient — certains avec des seaux, d'autres avec ce qu'ils avaient comme arme : marteaux, haches de forgeron, broches. Pas des soldats. Des artisans qui avaient pris ce qu'ils avaient sous la main.
Au milieu de la place, Sigurd vit Halvar.
Pas de doute. Cape sombre, pas le Valknut visible — il avait dû le cacher pour passer dans la région — mais la cicatrice. Toute la moitié droite de son visage était cette ligne blanche en éclair que Sigurd avait gravée six mois plus tôt dans la cour de Halvard. Halvar avait l'air plus mince qu'au village natal de Sigurd, plus dur, plus fait. Six mois passés à le chercher l'avaient sculpté.
Il avait son sabre courbe à la main droite. La lame portait une nuance bleutée que Sigurd ne pouvait pas confondre — il avait appris à la voir grâce à Eirvardr. Du rúnjárn. Halvar avait remplacé son ancienne arme par une de meilleure qualité. Ou il en avait toujours eu une — Sigurd ne savait pas.
Sigurd s'arrêta à dix pas de lui. La place fit silence. Les villageois qui se battaient autour s'écartèrent — pas par peur de Sigurd, par une intuition collective qu'il y avait là un combat qui ne les concernait pas.
Halvar tourna la tête. Il vit Sigurd. Quelque chose dans son visage se contracta — pas de la surprise. De la satisfaction.
— Tu m'as fait courir, gamin.
Sigurd ne répondit pas. Il chercha quelqu'un des yeux, vite — Eirvardr.
Eirvardr était là, près de la porte de la grande halle, déjà en arme — un marteau de forge à deux mains qu'il portait avec l'aisance d'un homme qui aurait pu en tuer trois sans transpirer. Il vit Sigurd. Il leva la main. Il avait, dans cette main, un objet long emmailloté dans un linge brun.
Il le lança à travers la place.
Sigurd l'attrapa au vol. Un seul geste. Le linge tomba en se détachant sous la prise. Sigurd se trouva, sans avoir eu le temps de la regarder, avec une lame nue dans la main droite — une épée droite, à une main, fourreau abandonné, déjà au clair.
Il sentit, immédiatement, dans la paume de la main, quelque chose.
X.
La rune Sowilō de son avant-bras battit fort, une fois — comme si on avait frappé une cloche en dedans de lui — et il sentit la chaleur qui se répandit dans son bras, jusqu'à la main, jusqu'à la garde, et de la garde — il vit ça en baissant les yeux — qui coulait le long de la lame comme une eau lumineuse, qui imprimait sur le métal une trace bleu-blanc qui suivait la nervure centrale et s'élargissait jusqu'à la pointe.
La rune Sowilō, dupliquée. Sa rune. Elle vivait maintenant le long de la lame.
C'était fini. La liaison était faite. Smáeldingr venait de devenir sienne en quelques secondes — sans cérémonie, sans la calme étude qu'Eirvardr avait promise pour le lendemain — parce que la nécessité ne laissait pas le temps à la cérémonie.
La rune redescendit, s'éteignit dans le métal, mais la trace qu'elle avait laissée demeura. Une cicatrice de lumière morte sur le fil de la lame. Visible quand on penchait l'arme, comme la nuance bleue du rúnjárn brut.
Sigurd leva la lame. Il la sentit. Elle était plus légère que l'épée du voyage. Mieux équilibrée. Elle prolongeait son bras d'une manière que les épées ordinaires n'avaient jamais faite.
Halvar avait observé tout ça avec un intérêt presque technique.
— Bonne arme, gamin. Tu l'avais commandée ici ?
— On va parler si tu veux. Ou on va se battre. Tu choisis.
— On va se battre. Mais on peut aussi parler entre.
Il avança d'un pas. Sigurd avança d'un pas.
XI.
Le premier échange dura quatre passes.
Halvar attaqua d'abord — coupe haute, droite, simple, qui testait. Sigurd para. La lame de Halvar n'était pas chaude pour l'instant — il économisait son feu, il n'infusait pas encore, il jaugeait. Sigurd répondit par un coup vers le flanc. Halvar dévia. Quatrième passe : Halvar revint, plus engagé. Sigurd recula d'un demi-pas pour absorber.
Halvar parla pendant qu'ils tournaient.
— Tu as appris à manier une épée, depuis. Tu t'es amélioré.
— Oui.
— Beaucoup. Ce n'est pas mal pour six mois.
— J'avais le temps.
— Tu te rappelles de moi, gamin ?
— De ta cicatrice, oui.
— Et sinon ?
Sigurd attaqua. Coupe en biais, vers l'épaule. Halvar para. Pas de réponse pour cette question.
— Je te le demande parce que moi, je me souviens de toi parfaitement. Je me souviens du moment exact où tu m'as fait ça. Je me souviens de chaque seconde. Je revois ton visage tous les soirs depuis. Tu ne te rappelles pas de moi ?
Sigurd attaqua de nouveau. Pas de réponse.
— Tu n'avais pas dû me regarder. Tu étais trop occupé à pleurer ton vieux. C'est bien. C'est ce qu'il fallait faire.
Sigurd sentit la rune chauffer plus fort sous le brassard. Il serra la garde plus fort. Il ne répondit pas. Il continua à attaquer — coup, parade, esquive, retour. Halvar suivait sans peine. Halvar ne fatiguait pas.
— Pourquoi tu ne fais pas comme la dernière fois, gamin.
Halvar avait dit ça doucement, presque amicalement, en parant un coup de Sigurd sans effort.
— Pourquoi tu ne lances pas la foudre comme tu l'as fait dans la cour. Vas-y. Je veux voir ce que tu as fait à mon visage. Je veux voir comment ça arrive.
Sigurd attaqua plus fort. Il rata. Halvar contra par une coupe au flanc — pas pleine, juste assez fort pour que Sigurd doive se replier d'un pas. Halvar avança avec lui.
— Vas-y, gamin. Lance-le. Refais-le. Je veux le voir une fois encore. C'est ce que je suis venu chercher.
Sigurd ne pouvait pas.
C'était le secret qu'il portait depuis six mois et qu'il n'avait jamais dit qu'à Ornir, dans le froid d'un matin sur un banc de pierre. Je n'ai pas réussi à le refaire. Pas une seule fois. Pas dans la forêt, pas sur la route. La foudre qui avait fendu le visage de Halvar, c'était sortie une fois — la première et la seule fois. Il avait passé l'hiver à apprendre à infuser. Il n'avait jamais réappris à lancer. Halvar lui demandait quelque chose qu'il ne savait pas faire. Quelque chose qu'il n'aurait pas su faire même si sa vie en avait dépendu.
Et c'était précisément ça qui lui dépendait.
Sigurd recula d'un autre pas. Halvar avança avec lui. Halvar se mit à sourire.
— Tu ne peux pas, dit-il calmement. C'est ça ?
Sigurd ne répondit pas. Il se concentra.
XII.
Il pensa très vite. Il pensa : je ne lance pas. Je n'ai jamais su lancer. Mais je sais infuser. Je sais infuser depuis trois mois. Et maintenant j'ai une lame qui peut le porter. La lame du chasseur de primes était ordinaire et a cassé. Celle-ci est en rúnjárn. Elle ne cassera pas. Je peux y mettre tout ce que je veux. Je peux y mettre plus. Je peux y mettre beaucoup plus. Halvar m'attend pour la chose que je ne sais pas faire. Il ne s'attend pas à ce que je fasse mieux la chose qu'il n'a pas vue.
Il rouvrit les yeux. Il leva sa garde. Et il poussa.
Pas comme contre le chasseur de primes — pas avec la peur d'un acier qui allait fondre — pas avec la fatigue d'une main qui sentait sa lame mourir sous son doigt. Cette fois, il poussa tranquillement. Sa rune s'embrasa. La foudre coula dans Smáeldingr, descendit le long du fil — la nervure de la rune Sowilō, qui s'était imprimée à la liaison, devint une ligne lumineuse d'un bleu profond — et la lame entière brilla d'un éclat propre, stable, qui ne clignotait pas.
Smáeldingr accepta tout. Pas un défaut. Pas une fente. Pas une fumée. Le rúnjárn buvait la foudre comme une terre boit l'eau.
Halvar s'arrêta net. Son sourire mourut.
— Eh bien.
Il leva sa propre lame — son feu monta dans son sabre, le métal bleuté rougit, la pointe se mit à briller comme un tison. La chaleur autour de Halvar augmenta, l'air ondula. Il avança.
Le combat changea.
Maintenant c'était deux porteurs en rúnjárn qui s'affrontaient, chacun infusé à fond. Les coups portaient autrement — chaque parade faisait un cri aigu de métal chargé contre métal chargé, et entre les lames sautaient des étincelles d'une intensité que Sigurd n'avait encore jamais vue. Sa main vibrait à chaque choc, mais Smáeldingr tenait. Halvar avait plus d'expérience. Halvar feintait mieux. Halvar lisait Sigurd en quelques échanges. Mais Sigurd avait Smáeldingr — qui répondait à sa main mieux que l'épée du voyage, qui prolongeait son geste avec une précision presque incongrue, qui ne fatiguait pas la main — et Sigurd avait passé l'hiver à apprendre la posture, l'économie, le pied bas, la patience.
Au bout de douze passes, Sigurd comprit qu'il pouvait tenir.
Au bout de dix-huit, qu'il pouvait peut-être davantage.
Halvar fit un coup ample — le genre de coup qu'il avait dû préparer dans sa tête depuis des mois pour le moment où il le mettrait sur Sigurd — qu'il accompagna d'un cri court. Sigurd vit le coup venir une fraction de seconde avant qu'il n'arrive. Il n'avait pas eu le temps de penser, c'était son corps qui avait vu — l'épaule de Halvar qui se levait trop, la respiration qui s'arrêtait, le pied droit qui s'avançait d'un cheveu de trop.
Sigurd ne para pas. Il esquiva — d'un demi-pas latéral à gauche, la même esquive que contre le chasseur, le mouvement Halfdan qu'il avait répété trois cents fois dans la cour pavée de l'hiver — et il porta son coup.
Pas vers le corps de Halvar — la cuirasse était trop épaisse, le coup ne porterait pas à fond. Il porta vers le poignet droit. La main qui tenait le sabre. Le seul endroit non protégé, à découvert au sommet de l'arc que Halvar venait de finir.
Smáeldingr trancha à pleine puissance. La foudre infusée passa.
Halvar n'eut pas le temps de retirer sa main. La lame entra à la naissance du poignet, traversa le cuir mince qui le protégeait, n'alla pas à fond — Sigurd ne tranchait pas la main de Halvar, ce n'était pas le geste — mais elle entailla profondément. Halvar lâcha son sabre dans un cri étouffé. La foudre, en passant, lui remonta le bras — pas une décharge mortelle, une décharge qui paralysait, qui faisait des nœuds dans les muscles.
Halvar tomba à genoux.
Son sabre roula sur les pavés à côté de lui. Sa main droite tremblait, ne tenait plus. Il leva les yeux vers Sigurd. Pas de défi dans son regard. Pas de prière non plus. Une sorte d'étonnement, comme si Sigurd venait de faire quelque chose d'inattendu et qui contredisait ce qu'il avait préparé.
— Tu —
Sigurd leva Smáeldingr. La pointe vers la gorge de Halvar.
Il pouvait. Il pouvait. Halvar à genoux, désarmé, blessé, seul. Il avait tué Halvard six mois plus tôt — pas de sa main directement, mais c'était lui qui avait dirigé l'attaque, lui qui était venu au village, lui qui avait laissé les sbires à l'embuscade. Halvar méritait. Personne au village ne lui en voudrait. Personne sur le continent ne lui en voudrait.
Il leva la lame.
Il hésita.
Il pensa à Halvard. Halvard qui ne tuait pas pour le plaisir. Halvard qui aurait dit, peut-être, tu n'es pas obligé, gamin. Il pensa à ses propres mains qui avaient seize ans hier et qui en avaient déjà tué deux. Il pensa qu'une troisième mort n'était pas une vraie justice — qu'elle ne ramènerait personne, qu'elle ne lui rendrait rien, qu'elle ne ferait que rajouter du sang sur ses doigts qui en étaient déjà.
Il pensa surtout que cet homme à genoux était presque pitoyable. Qu'il n'aurait peut-être pas le cœur, pas comme ça, pas froid.
Il hésita trop longtemps.
XIII.
Une voix derrière lui. Calme. Profonde. Pas forte, mais qui portait au loin sans effort.
— Tu lèves la lame, gamin. Tu hésites. Tu ne sais pas.
Sigurd se retourna.
Il y avait, à l'entrée de la place, un homme qu'il n'avait pas entendu arriver. Personne dans le village ne l'avait entendu arriver. Pourtant il était là, dans la fumée des trois maisons qui brûlaient encore, debout au milieu de la rue principale comme s'il y était toujours.
Il était grand. Plus grand que Halvar. Pas une masse — une stature. Un corps droit, posé, avec les épaules carrées d'un soldat qui ne s'était jamais courbé. Il portait une cape sombre, jetée sur l'épaule gauche, qui lui couvrait à demi la cuirasse en dessous. Sur la cuirasse, à hauteur de la poitrine, Sigurd vit le symbole : trois triangles entrelacés, brodés en fil noir sur tissu noir, à peine visibles. Et au centre des triangles, une autre chose qu'il ne distingua pas immédiatement — une forme animale, qui ressemblait à une tête.
L'homme avait, à la ceinture, une épée longue. Il ne l'avait pas tirée. Il marchait à pas lents.
Il regarda Halvar à genoux d'un coup d'œil sans intérêt. Il regarda Sigurd ensuite, plus longtemps.
— Lève la lame ou abaisse-la, dit-il d'une voix qui n'élevait pas le ton. Choisis. Mais ne reste pas comme ça. C'est mauvais.
Sigurd ne bougea pas.
L'homme s'approcha. Pas vers Sigurd. Vers Halvar. Il s'arrêta à un pas de lui, regarda son lieutenant blessé sans pitié et sans cruauté, comme on regarde un outil qu'on a dû prêter à un sous-fifre et qui s'est cassé.
— Lève-toi, dit-il à Halvar.
Halvar essaya. Il n'y arriva pas. Il retomba sur les pavés.
— Reste là alors, dit l'homme avec la même neutralité.
Il se tourna vers Sigurd. Il sourit — un sourire qui n'était pas un sourire, juste les coins de la bouche qui montaient un peu sans changer le reste du visage.
— Maintenant on va se parler, toi et moi.
Sigurd serra Smáeldingr plus fort. Sa rune Sowilō battait sous le brassard, plus fort que pendant le combat avec Halvar. Plus fort. Plus fort. Comme si elle savait, elle, qui était en face d'eux, et qu'elle voulait l'avertir.
Sigurd ne savait pas qui était cet homme. Il sentit pourtant, sans avoir besoin qu'on le lui dise, qu'il venait de passer du combat le plus difficile de sa vie au combat qu'il ne pourrait pas gagner.
L'homme leva lentement la main vers la garde de son épée.