Scènes de vie en Bordeciel

Chapitre 5 : Impertinente

2892 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 24/04/2026 22:52

Impertinente

Lorsque Opher-Ra reprit connaissance, sa première impression fut celle d’une fraîcheur excessive.

Il demeura quelques secondes immobile, les yeux clos, à considérer cette sensation avec méfiance. La pièce où il s’était endormi, à Douce-Brise, n’avait rien d’aussi froid, ni d’aussi humide, et il était certain d’avoir laissé des braises suffisantes pour la nuit. De plus, l’odeur n’était pas la bonne. Ce n’était ni le bois familier de sa maison, ni la fumée modeste de son propre foyer, ni même l’odeur mêlée de laine, de lait et d’enfance qui s’était récemment installée dans les lieux. Ici, le sol sentait la tourbe, les murs sentaient la poussière ancienne, et tout dans l’air indiquait un abandon prolongé.

Il ouvrit les yeux.

Le plafond était bas, traversé de poutres noircies. Une lampe suspendue jetait une lumière jaune sur des murs de planches mal jointes. Un feu brûlait dans l’âtre, assez vif pour rendre l’humidité supportable, mais pas l’endroit accueillant. Opher-Ra se redressa aussitôt.

Ses poignets n’étaient pas liés. C’était déjà quelque chose. Sa dague, en revanche, avait disparu.

Il se leva d’un mouvement brusque, puis s’interrompit. Une femme se tenait devant lui, assise avec une aisance presque insolente sur un buffet branlant. Elle le regardait comme on regarde un objet intéressant dont on attend encore l’usage définitif.

Elle était jeune encore, ou du moins suffisamment pour donner à son calme quelque chose de prémédité. Ses vêtements étaient sombres, pratiques, taillés pour le mouvement ; son sourire, lui, ne semblait taillé pour rien de bon.

« Enfin réveillé, dit-elle. C’est mieux ainsi. »

Opher-Ra la fixa un instant, puis promena rapidement son regard autour de lui. Une cabane. Une seule porte. Trois silhouettes assises un peu plus loin, ligotées sur des chaises, chacune coiffée d’un sac de toile grossière. Le feu, la femme, l’absence de fenêtre véritable : l’évidence générale de la situation lui apparut d’un seul tenant, et elle lui déplut cordialement.

Il siffla entre ses dents.

« Où suis-je ? » demanda-t-il.

La femme haussa légèrement les épaules.

« Cela a-t-il beaucoup d’importance ? Vous êtes au chaud, au sec… et tout-à-fait vivant. On ne peut pas en dire autant de cette vieille Grélod, hm ? »

Le nom réveilla en lui un souvenir précis : la chambre obscure, le cri disproportionné, puis l’immobilité définitive. Opher-Ra inclina la tête, sans quitter son interlocutrice des yeux.

« Vous êtes au courant ? »

Elle eut un léger rire.

« La moitié de Bordeciel est au courant. Une vieille mégère poignardée dans son propre orphelinat ? Ce genre de nouvelle circule vite. Mais n’allez pas vous méprendre. Je ne vous fais aucun reproche. C’était un beau meurtre. Propre, et utile : vous avez… débarrassé quelques enfants d’un fardeau considérable. »

Opher-Ra l’écoutait avec attention, non par intérêt véritable, mais parce qu’il cherchait encore à déterminer à quel degré exact d’idiotie il avait affaire.

« Il y a cependant un léger… problème », poursuivit-elle.

Cette manière de suspendre certains mots dans l’air, comme s’ils devaient d’eux-mêmes produire un effet, commençait à fortement l’irriter.

« Je ne pense pas apprécier le sens que suit cette discussion », siffla-t-il.

La femme sourit davantage.

« Le petit Aretino cherchait la Confrérie Noire. Il me cherchait moi. Grélod la Douce relevait de plein droit d’un contrat de la Confrérie. Une mise à mort… que vous avez volée. Une mise à mort que vous allez devoir rembourser. »

Opher-Ra demeura silencieux. Puis il siffla de nouveau, plus nettement cette fois.

« Ainsi, au lieu de venir simplement sonner à ma porte comme une personne sensée, vous avez préféré m’assommer dans mon sommeil, me transporter on ne sait où, puis m’expliquer, avec satisfaction, que vous souhaitez me soumettre un travail. »

La femme cligna lentement des yeux, comme si cette reformulation ne faisait pas partie du déroulement attendu.

« Ce n’est pas exactement…

— Si, c’est seulement cela. »

Il fit un pas vers elle. Son réveil encore imparfait n’avait rien diminué de la netteté de son agacement ; au contraire, celle-ci lui paraissait désormais éclairée par une évidence croissante.

« Il vous a semblé si simple, poursuivit-il avec une lenteur de plus en plus froide, de me soustraire à mon domicile en pleine nuit que de me parler. Vous avez supposé que cette solution suffirait à me disposer à votre service. J’admire l’audace de votre façon de penser. »

La femme le regarda sans ciller. Il lui sembla percevoir, derrière son calme, une légère inflexion de prudence. Elle n’en laissa toutefois rien paraître dans sa voix.

« Vous êtes ici maintenant. Le reste importe peu.

— Le reste m’importe au contraire singulièrement. »

Un silence bref suivit cette réponse. Le feu craqua dans l’âtre. L’une des silhouettes ligotées remua légèrement sur sa chaise, produisant un froissement de corde et de toile qui ne modifia en rien l’impression générale de sottise méthodiquement organisée que la scène inspirait à Opher-Ra.

La femme croisa les bras avec une patience visible.

« Vous allez pourtant devoir vous intéresser à ce que j’ai préparé. Si vous tournez la tête, vous remarquerez mes invités. Je les ai rassemblés pour vous. Une personne, parmi elles, fait l’objet d’un contrat. Cette personne ne quittera pas cette pièce en vie. La question est simple : laquelle ? »

Opher-Ra tourna lentement la tête vers les trois captifs.

Ils étaient assis côte à côte, convenablement entravés, chacun coiffé d’un sac grossier qui leur donnait l’allure regrettable de ballots mal entreposés. L’un d’eux respirait vite. Un autre paraissait murmurer quelque chose à travers la toile. Le troisième demeurait parfaitement immobile, soit par maîtrise de soi, soit par résignation, soit par simple fatigue. Dans d’autres circonstances, Opher-Ra eût peut-être jugé utile d’obtenir des informations complémentaires. En l’état, il constata surtout qu’on lui présentait trois personnes ligotées comme un problème d’observation subtile, puis qu’on attendait de lui une forme d’admiration pour le dispositif.

Il siffla de nouveau.

« C’est donc cela. »

La femme inclina légèrement la tête.

« Cela, oui. Faites votre choix. Voyons si vous savez reconnaître votre cible. »

Opher-Ra demeura immobile quelques instants. Puis il se retourna vers elle avec une lenteur très mesurée.

« Vous m’avez transporté à travers la nuit pour me faire deviner lequel de trois prisonniers l’on souhaite assassiner, comme s’il s’agissait d’un simple exercice de style destiné à vous distraire. »

Le sourire de la femme se fit plus mince.

« Vous pouvez le formuler ainsi si cela vous amuse.

— Cela ne m’amuse d’aucune façon. »

Sa voix s’était abaissée d’un ton. Elle n’en parut qu’encore plus nette. La femme ne répondit pas tout de suite.

« Tout assassin doit savoir discerner. Écouter. Peser les voix, les silences, les fautes.

— Tout assassin professionnel, répliqua Opher-Ra, sait surtout qu’on supprime pour une raison claire, avec un résultat clair. Pas pour satisfaire la vanité symbolique d’une inconnue qui s’imagine soumettre un mystère. »

Cette fois, il entendit nettement le bois de la table craquer sous les doigts de la femme.

« Vous avez un ton bien assuré pour quelqu’un qui se trouve à ma merci », observa-t-elle.

Opher-Ra se retourna enfin vers elle.

« Non. J’ai le ton bien assuré de celui qu’on a sorti de chez soi sans son consentement. Nuance. »

Un silence s’établit. Une bûche céda dans l’âtre. L’un des captifs remua légèrement sur sa chaise.

Astrid croisa les bras.

« Si vous voulez sortir d’ici, faites votre choix. »

Opher-Ra ferma brièvement les yeux.

Il pensa à Douce-Brise. À la bûche qu’il avait peut-être placée un peu trop près des braises. À François, qui se réveillait parfois en pleine nuit sans bruit et demeurait longuement assis avant de se recoucher. À Hroar, qui se tournait tant qu’il finissait presque toujours par perdre sa couverture. À la maison fermée, au feu, à la route. À l’obscurité dehors. À l’instant exact où quelqu’un s’était introduit sous son toit.

Opher-Ra rouvrit les yeux.

Lorsqu’il les releva, son regard tomba sur une table étroite, placée non loin de l’âtre. Sa dague s’y trouvait, posée avec un soin presque cérémonieux entre une écuelle vide et un chandelier de fer noirci, comme si l’on avait voulu donner à l’ensemble l’apparence d’une invitation.

Il la contempla une seconde, puis émit à nouveau un sifflement, long.

« Déjà, on ne subtilise pas ainsi les possessions d’autrui. »

Il traversa la pièce, saisit la dague et en éprouva brièvement l’équilibre. La lame était propre. On l’avait essuyée. Cette délicatesse lui parut presque plus offensante encore que le reste.

« Je ne conçois toujours pas, poursuivit-il en se retournant vers Astrid, que vous pensiez qu’il suffit de me réveiller dans une cabane, de me rendre mon arme, et de me mettre trois personnes ficelées pour que je me prête à votre petite mise en scène avec reconnaissance. »

Astrid haussa légèrement les épaules.

« Je pensais surtout que vous comprendriez la nature de l’honneur qui vous est fait. »

Opher-Ra se dirigeait déjà vers les captifs.

« Je n’exerce plus cette profession depuis quelque temps, dit-il, mais j’ai encore quelques principes. »

Le premier prisonnier, celui qui avait respiré trop vite depuis le début, se raidit en entendant ses pas approcher. Sous le sac de toile, sa tête eut un mouvement incertain, comme s’il cherchait à deviner ce qu’il se passait. Opher-Ra posa une main ferme sur son front, tira sèchement la tête en arrière, et lui trancha la gorge d’un geste net.

Le corps frémit, les liens grincèrent, puis une respiration humide s’étrangla presque aussitôt.

« Déjà, reprit-il sans hausser la voix, on ne demande pas à quelqu’un de deviner sa cible lorsqu’on est soi-disant censé disposer d’une information solide. »

Il passait déjà au second. Celui-ci se mit à remuer violemment, produisant à travers le sac une sorte de plainte informe. Opher-Ra ne prit pas la peine de l’écouter davantage et lui ouvrit la gorge avec la même précision calme.

« Ensuite, poursuivit-il, c’est un travail sérieux. On ne fait pas de théâtre en saucissonnant des gens sur des chaises. »

Astrid le regardait à présent avec une attention plus fixe. Son expression n’avait pas changé, mais son immobilité prenait quelque chose de plus prudent. Le troisième captif, qui n’avait presque pas bougé jusqu’alors, demeurait droit sur sa chaise. Opher-Ra s’arrêta une seconde devant lui.

« C’est insultant de supposer qu’un praticien, même retiré, puisse tirer le moindre plaisir d’une cible ainsi offerte. »

Et il l’égorgea à son tour. Le troisième corps eut à peine un sursaut. La tête s’affaissa presque aussitôt contre le dossier, tandis qu’un filet noir descendait lentement le long de la toile grossière.

Le silence qui suivit fut d’une qualité différente. Le feu craquait toujours dans l’âtre, mais la cabane tout entière semblait avoir perdu la prétention obscure qui l’animait jusque-là. Il n’y restait plus qu’une lampe fumeuse, trois morts sanglés sur des chaises, et une femme dont la mise en scène venait d’être réduite à sa valeur exacte.

Opher-Ra essuya d’un revers de main une goutte qui avait atteint son poignet, puis se retourna vers Astrid.

Elle observa les trois corps, inclina légèrement la tête, puis dit d’un ton mesuré :

« Ah. Choix intéressant. Vous préférez donc ne courir aucun risque. »

Opher-Ra la regarda comme on regarde quelqu’un qui persiste à commenter la couleur d’un rideau tandis que sa maison brûle.

« J’aspire surtout à ne pas passer plus de temps sur ces sottises. »

Il se tourna vers elle et pointa la lame encore ensanglantée dans sa direction.

« Maintenant, écoutez-moi bien. Si, pendant que vous m’avez fait enlever comme un vulgaire ballot, quelqu’un a touché à mes enfants, dit Opher-Ra avec une lenteur sifflante, s’ils ont été blessés, secoués, ne serait-ce que réveillés en sursaut par l’un de vos stupides subordonnés, alors je vous garantis que la suite de cette conversation vous sera sensiblement désagréable. »

Un silence passa, puis Astrid leva les yeux au ciel.

« Vos enfants vont bien, dit-elle d’un ton presque las. Je suis une professionnelle, pas un boucher. C’est vous que j’ai pris, pas eux ! »

Cette distinction ne produisit chez l’argonien qu’un apaisement très partiel. Il demeura encore une seconde immobile, puis abaissa enfin la dague de quelques pouces, sans pour autant la rengainer.

« Vous avez du caractère, poursuivit Astrid. Cela me plaît. Peu de gens se réveillent dans cette cabane avec assez de sang-froid pour…

— Je me soucie fort peu de ce qui vous plaît. »

Elle eut un mince sourire.

« Et pourtant, vous venez de faire exactement ce que j’attendais de vous. »

Opher-Ra contempla un instant les trois cadavres, puis reporta son attention sur elle.

« Non. J’ai mis fin à une absurdité. La différence est considérable. »

Il traversa la pièce, contourna une chaise renversée, puis saisit la poignée de la porte.

« Où allez-vous ? » demanda Astrid.

Opher-Ra se tourna à demi.

« Chez moi. Contrairement à vous, j’ai des obligations réelles. »

Il ouvrit la porte. L’air extérieur entra d’un seul coup, humide, froid, chargé d’eau stagnante et de végétation sombre. Opher-Ra franchit le seuil avec irritation, fit encore deux pas, puis s’immobilisa.

Devant lui s’étendait un paysage qu’il ne reconnut pas d’abord tout à fait, précisément parce qu’il espérait se tromper. Le terrain était bas, détrempé, mangé de brumes pâles. Plus loin, des silhouettes d’arbres maigres se découpaient sur une étendue d’eau noire. Derrière les arbres, sur une immense formation rocheuse, apparaissaient les lueurs de la ville de Solitude.

Il demeura un instant parfaitement immobile, baissa les yeux, puis les releva très lentement vers l’horizon, comme si un autre relief allait surgir, par politesse. Il n’en fut rien.

Derrière lui, Astrid s’était approchée du seuil.

« Quelque chose ne va pas ? »

Un long sifflement échappa à l’argonien, plus aigu, plus tendu que les précédents. Il leva une main vers l’horizon brumeux, puis la rabattit avec une irritation brusque.

« Vous m’avez emmené ici ? Ici ?, explosa-t-il. Vous m’avez fait traverser la moitié de Bordeciel pour ça ?! »

Il tourna vivement la tête vers Astrid. Il ne sifflait plus ; il vociférait.

« L’aube pointe. L’aube ! Et je vais devoir traverser tout ce marais jusqu’à Morthal à pied avant de trouver un charriot pendant que vous, naturellement, vous avez un cheval ! »

Il fit deux pas dans l’herbe détrempée, contempla la brume, les flaques noires, les arbres malingres, puis se retourna vers elle avec une indignation désormais sans retenue.

« Je vais en avoir pour la journée entière. Le marais, les détours, les givrépaires, les bourbiers, les imbéciles qui voudront m’arrêter pour me demander si j’ai vu passer un bandit, un chariot ou un parent disparu, et je n’arriverai pas à Blancherive avant ce soir, ou demain ! Je ne serai jamais rentré pour le coucher…

— Le coucher ?, demanda Astrid. Ah, de vos enfants…

— Évidemment, de mes enfants ! Pas celui du jarl ! »

Il rabattit sa cape d’un geste sec, lança à Astrid un regard d’un mépris parfaitement net, puis s’enfonça dans la brume en jurant entre ses dents avec une régularité si furieuse que les premiers oiseaux du matin s’interrompirent un instant, jugeant plus prudent de se faire discrets.

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