Les enfants de Bordeciel

Chapitre 56 : Déplacements

9873 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 24/09/2026 21:09

Chapitre 56 – Déplacements

Karliah attendit longtemps après que les pas de Mercer eurent cessé de résonner. Immobile derrière le pilier, l’arc encore en main, le souffle retenu moins par crainte que par habitude. Voileneige était redevenu silencieux, mais la vieille pierre avalait les bruits avec une facilité trompeuse : un homme pouvait encore se trouver dans la salle voisine et sembler déjà enfoui sous une montagne entière. Mercer connaissait assez bien les ruines pour ne pas revenir sur ses pas sans raison, mais Karliah avait trop souvent supposé ses ennemis moins prudents pour commettre cette erreur à nouveau.

Elle laissa encore s’écouler un instant, puis abaissa son arc et approcha lentement.

Une lampe brûlait toujours près d’un pilier, renversée sur le flanc sans que la flamme n’eût parvenu à atteindre la réserve d’huile. Sa lumière vacillante découpait sur les murs les ombres dansantes des bancs funéraires, et éclairait les dalles couvertes de poussière. Elle éclairait aussi une forme étendue sur le sol, que Karliah regarda un instant sans bouger.

Elle avait visé l’épaule. La flèche devait avoir fait son œuvre depuis longtemps. Le poison qu’elle employait paralysait rapidement les muscles sans arrêter le cœur ; il laissait sa victime consciente assez longtemps pour comprendre qu’elle avait perdu le contrôle de son corps, puis l’entraînait dans une torpeur profonde. Désagréable, mais rarement dangereux pour un homme en bonne santé.

L’homme que Mercer avait amené avec lui était petit.

Karliah s’avança encore. Quelque chose dans les proportions de la silhouette la gêna. Après un pas de plus, elle distingua les bottes trop courtes, les jambes maigres sous la cape, la main ouverte contre la pierre.

Elle s’arrêta.

Ce n’était pas un homme de petite taille, c’était un garçon. Il ne pouvait guère avoir plus de douze ans, peut-être moins. La lumière incertaine vieillissait parfois les visages, mais pas les mains. Celle qui reposait devant elle avait encore les articulations fines d’un enfant.

Karliah ferma les yeux une fraction de seconde. Évidemment. Mercer avait toujours su utiliser tout ce qui pouvait lui servir.

Elle rangea son arc dans son dos et franchit rapidement les derniers pas. Le garçon gisait sur le côté, la joue contre la pierre, la flèche toujours plantée sous la clavicule. Son visage était très pâle. Ses yeux étaient clos. Il respirait pourtant, lentement mais régulièrement.

Trop lentement.

Karliah posa deux doigts contre son cou. Le pouls était là. Espacé, ralenti, mais présent.

Sa mâchoire se contracta. La dose. Elle avait préparé cette flèche pour Mercer, pas pour un enfant qui pesait peut-être la moitié de son poids.

« Imbécile », murmura-t-elle, sans savoir exactement à qui elle s’adressait.

Elle avait vu une silhouette avancer devant Mercer, une arme à la main. Quelqu’un qu’il utilisait comme éclaireur et qui pouvait ruiner vingt-cinq années de patience s’il remarquait sa présence trop tôt. Elle avait attendu le meilleur angle, tiré là où elle savait que la flèche ne tuerait pas, puis reporté toute son attention sur Mercer.

Elle aurait pu regarder une seconde de plus. Juste une seconde…

Karliah repoussa cette pensée. Elle n’avait jamais rien sauvé en regrettant avant d’agir.

Elle posa une main sous le menton du garçon, vérifia que sa respiration n’était pas obstruée, puis écarta doucement sa cape afin d’examiner l’entrée de la flèche. Peu de sang entourait la hampe. Le trait avait traversé le tissu et pénétré les chairs proprement. Elle connaissait l’angle. Elle connaissait la pointe. Elle connaissait le poison.

La blessure de la flèche, au moins, n’était pas grave.

Elle allait chercher dans sa sacoche la petite fiole qui neutralisait progressivement le paralysant lorsqu’elle vit le sang sur le sol. Pas autour de l’épaule. Sous lui.

Karliah se figea.

Une nappe sombre s’étendait entre les plis de la cape et les dalles. Dans la lumière orange de la lampe, elle avait d’abord ressemblé à une ombre.

Elle glissa une main sous le garçon, ses doigts revinrent rouges.

Pendant un instant, quelque chose de très ancien lui traversa la poitrine. La même salle de pierre. Gallus étendu sur le sol. Trop de sang. Trop tard.

Elle chassa l’image avant qu’elle eût le temps de prendre forme.

« Mercer… »

Le nom sortit avec une dureté qui traversa la douceur de sa voix.

Karliah souleva avec précaution le bord de la tunique. Une entaille profonde s’ouvrait dans le flanc, légèrement sous les côtes. Mercer n’avait pas frappé au hasard. Il avait porté le coup comme il faisait tout le reste : rapidement, sans gaspiller de mouvement.

Elle posa deux doigts autour de la plaie. Le sang continuait de sourdre lentement.

Le poison avait probablement aidé. Le cœur du garçon battait moins vite qu’il ne l’aurait dû après une telle blessure ; son immobilité l’avait empêché d’aggraver les choses, mais ce ralentissement avait une limite au-delà de laquelle l’avantage deviendrait un autre danger.

Karliah inspira lentement. Elle ne lui donnerait pas l’antidote, pas encore.

Si elle annulait maintenant le poison, le garçon se réveillerait peut-être en panique, avec une flèche dans l’épaule et une plaie au ventre. Son cœur accélérerait. Il tenterait de bouger. Il se débattrait peut-être. Et elle n’avait aucune envie de découvrir combien de sang il lui restait en le regardant se répandre sur les dalles.

Elle rangea la fiole.

« Désolée, petit. Tu vas devoir dormir encore un peu. »

Elle posa les deux mains autour de la blessure.

La magie de guérison ne lui avait jamais été aussi naturelle que l’arc ou la furtivité. Gallus s’en moquait autrefois, prétendant qu’elle savait faire disparaître une bourse avec plus de finesse qu’une ecchymose. Elle avait appris malgré tout. Un voleur qui travaillait loin des villes et des temples ne pouvait pas toujours attendre qu’un prêtre décide de lui sauver la vie.

Elle ferma les yeux et chercha la chaleur familière. Celle-ci vint plus difficilement qu’autrefois.

Une lueur pâle naquit entre ses doigts et se répandit sur la tunique imbibée de sang. La peau se réchauffa sous ses paumes. Karliah sentit les chairs répondre lentement, se contracter, chercher à rejoindre leurs bords. Elle ne devait pas refermer entièrement la plaie : une blessure profonde dissimulait trop de choses pour qu’il fût prudent de la sceller avant qu’un guérisseur de métier ne l’inspectât. Enfermer tout ce que la lame avait pu endommager ou souiller sous une peau intacte ne ferait que rendre un éventuel problème invisible.

Elle voulait seulement arrêter le sang.

La magie pulsa de nouveau, le visage du garçon se contracta très légèrement.

« Voilà. »

Karliah maintint le sort jusqu’à ce que ses doigts commencent à trembler. Lorsqu’elle les retira enfin, le saignement avait diminué.

Ce n’était pas assez.

Elle déchira une bande propre dans la doublure de sa propre cape, la replia plusieurs fois et la pressa contre le flanc avant de la maintenir par un bandage serré autour du torse. Le garçon ne réagit presque pas. Sa respiration restait lente.

Karliah vérifia de nouveau son pouls. Toujours présent, toujours trop faible.

Elle regarda la flèche. L’enlever serait stupide. Elle ignorait exactement ce que la pointe avait traversé et, même si elle connaissait parfaitement sa forme, arracher le trait ici risquait d’ouvrir davantage les chairs. Elle tira son couteau et coupa soigneusement la hampe à quelques pouces de la blessure, suffisamment court pour qu’elle ne s’accrochât pas pendant le transport. Puis elle immobilisa le bras contre le corps avec une deuxième bande de tissu.

Le garçon paraissait encore plus jeune ainsi.

C’était absurde. Quelques minutes auparavant, il avait avancé dans Voileneige avec une lampe et une dague, repérant les pièges de Mercer comme n’importe quel éclaireur de la Guilde. Karliah l’avait observé depuis les ombres. Elle avait observé sa manière de se déplacer, ses gestes, ses compétences, ses angles… mais jamais vraiment la personne.

Son regard tomba sur la main du garçon, ouverte près de sa poitrine. Il y avait de petites coupures sur les doigts, de la saleté sous les ongles, une callosité légère à l’endroit où un outil ou une arme frottait régulièrement. Pas les mains d’un enfant qu’on gardait à l’abri.

Elle connaissait ce genre de mains ; la Guilde en produisait depuis longtemps.

Quelque chose de froid lui serra l’estomac. Elle avait entendu Mercer.

Tu avais du potentiel.

Même maintenant, il trouvait le moyen de transformer un meurtre en évaluation professionnelle.

Karliah détourna les yeux vers le passage par lequel il avait disparu. Elle aurait presque préféré éprouver de la surprise. La surprise aurait signifié qu’il restait quelque chose qu’elle n’avait pas encore compris de lui, une limite dont elle aurait pu croire qu’il ne la franchirait pas.

Il n’y en avait plus depuis longtemps ; Gallus l’avait découvert avant elle, et ce garçon venait de l’apprendre à son tour.

La différence était qu’elle pouvait encore faire quelque chose pour celui-ci.

Karliah ramassa la lampe et inspecta rapidement les alentours. Une petite besace gisait près du banc de pierre. Elle appartenait vraisemblablement au garçon. Elle la récupéra, vérifia sans véritablement fouiller qu’elle ne contenait rien de lourd, puis la passa sur son épaule.

Il fallait partir.

La cache qu’elle avait préparée n’était plus sûre. Mercer pouvait avoir laissé quelqu’un dehors, même si cela lui ressemblait peu. Retourner vers Faillaise était impossible tant qu’elle n’apportait pas à la Guilde la preuve de la trahison de Mercer.

Karliah regarda le visage immobile du garçon.

Fortdhiver, en revanche, restait accessible, et l’Académie constituait sa meilleure chance. L’institution n’aimait guère qu’on lui dicte ce qu’elle devait faire, et c’était précisément ce qui pouvait la rendre utile. Là-bas, les influences habituelles avaient bien moins de poids, et les guérisseurs capables de reconnaître un poison complexe n’étaient pas rares. Même à cheval, le trajet restait trop long, mais elle n’avait pas de meilleure option.

Karliah glissa un bras sous les épaules du garçon et l’autre sous ses genoux. Au moment de le soulever, elle s’attendit à davantage de poids. Son corps resta parfaitement mou contre elle, retenu seulement par les bandes qu’elle venait de poser. Sa tête bascula contre son épaule. Karliah ajusta immédiatement sa prise pour éviter de tirer sur la flèche.

Elle sentit son souffle contre son cou. Faible, mais présent.

« Reste comme ça, murmura-t-elle. Tu pourras me détester quand tu te réveilleras. »

La phrase lui rappela quelqu’un. Gallus aurait trouvé le moyen d’en rire.

Elle ne le laissa pas rester davantage dans sa tête, et traversa la grande salle d’un pas rapide. Ses jambes savaient déjà où se poser entre les dalles descellées. Elle connaissait chaque couloir de Voileneige, chaque bifurcation, chaque ancien piège qu’elle avait réarmé. Derrière elle, la lampe abandonnée continua de brûler quelques instants au pied du pilier, seule lumière dans la salle où Gallus était mort des années auparavant et où Mercer avait failli ajouter un second corps à ses souvenirs.

À mi-chemin de la sortie, le garçon émit un son. À peine une expiration plus rauque que les autres. Ses paupières ne bougèrent pas.

Karliah s’arrêta et posa deux doigts contre son cou sans le déposer. Le pouls avait légèrement forci, pas assez pour la rassurer.

« Doucement. »

Elle attendit quelques secondes, puis reprit sa marche.

Cette fois, elle ne pensa plus à Mercer. Il y aurait un temps pour lui. Un temps pour Gallus, pour le journal, pour la Clé, pour les mensonges accumulés pendant vingt-cinq ans. Un temps même pour découvrir qui était ce garçon et pourquoi le maître de la Guilde l’avait amené jusque-là.

Pour l’instant, elle n’avait qu’une seule chose à accomplir : gagner Fortdhiver avant qu’il cessât de respirer.

oOo

La maison d’Aventus était plus grande que Hroar ne l’avait imaginé. Ce fut la première chose qu’il remarqua, presque malgré lui, avant même qu’ils eurent refermé la porte derrière eux. La seconde fut qu’elle avait dû appartenir à des gens qui ne comptaient pas chaque septim avant d’acheter une chaise, une couverture ou un morceau de viande.

Il ne s’agissait pas d’une demeure riche. Hroar avait déjà vu, depuis les quais ou les rues hautes de Faillaise, les maisons de ceux qui possédaient assez pour que leur argent devînt une manière d’occuper davantage d’espace que les autres. Ici, rien de semblable. Les meubles étaient simples, les murs nus par endroits, et la poussière avait effacé depuis longtemps tout éclat aux boiseries. Pourtant, même sous l’abandon, certaines choses demeuraient évidentes : le bois de la table était épais, les ferrures des coffres avaient été forgées pour durer. Il y avait plusieurs pièces au rez-de-chaussée et assez de chambres à l’étage pour que personne n’eût jamais dû partager un lit faute de place.

Hroar avait regardé les fenêtres et évalué celles qu’un enfant pouvait franchir. Repéré les deux portes, les verrous, les planches susceptibles de grincer dans l’escalier. Puis il s’était souvenu qu’il n’était pas venu cambrioler cette maison. Cette pensée l’avait laissé immobile au milieu du couloir, avec une fatigue presque douloureuse dans les jambes.

La clef se trouvait dans sa poche. Il l’y sentait depuis Faillaise, petite masse de métal contre sa cuisse, plus présente parfois que les pièces d’or dissimulées sous ses vêtements. Aventus l’avait posée dans sa main avec une précipitation si étrange que Hroar n’avait pas réellement compris ce qu’on lui donnait. Une cachette, avait-il pensé. Une porte qu’il pourrait ouvrir au bout du voyage. Mais en entrant, l’évidence l’avait rattrapé : Aventus ne lui avait pas donné la clef d’une maison vide. Il lui avait donné celle de chez lui.

Les autres avaient commencé à s’installer. Lydia avait inspecté les pièces du rez-de-chaussée et les ouvertures donnant sur l’extérieur. Lucian avait posé ses affaires près de la table avant d’entreprendre de déterminer ce qui pouvait encore être utilisé dans la cuisine. Hunfen, après quelques hésitations, avait gagné l’étage avec lui.

La chambre au bout du couloir était celle d’Aventus, Hroar l’avait tout de suite compris. Peut-être à cause du petit bureau, trop bas pour un adulte, ou du lit étroit poussé contre le mur. Peut-être à cause des parchemins abandonnés, de la figurine de bois posée près d’une boîte, ou simplement parce que la pièce semblait avoir attendu quelqu’un qui n’était jamais revenu.

Il s’était arrêté sur le seuil.

La poussière couvrait presque tout, mais elle n’avait rien déplacé. Une couverture était encore repliée au pied du lit. Un morceau de charbon reposait près de quelques lignes inachevées sur un parchemin jauni. La petite figurine représentait un guerrier tenant une épée trop grande pour lui, grossièrement taillée dans un bois clair. Une entaille maladroite lui traversait le visage.

Hunfen était entré derrière lui, puis s’était arrêté à son tour.

Aucun des deux n’avait parlé.

Hroar s’était approché du bureau. Son premier réflexe avait été de regarder sous le plateau. Il avait vu Brynjolf cacher des choses ainsi, et lui-même avait déjà trouvé des bourses dans des endroits moins ingénieux. Sa main s’était presque levée ; il l’avait laissée retomber.

Ce n’était pas à lui.

La pensée était venue avec une netteté presque irritante. Depuis des mois, Brynjolf lui apprenait à observer ce qui appartenait aux autres, à comprendre où ils rangeaient ce qu’ils craignaient de perdre, à remarquer ce qu’un propriétaire trop sûr de lui croyait invisible. Il lui avait fallu moins d’une minute pour évaluer cette chambre comme il aurait évalué n’importe quelle pièce.

Mais celle-ci appartenait à Aventus.

Hroar avait sorti la clef de sa poche et l’avait regardée un moment au creux de sa paume.

Il la lui rendrait.

Il ignorait quand. Il ignorait où. Il ignorait même dans quel état ils se reverraient, si Aventus reviendrait à Vendeaume, à Faillaise, ou s’il continuerait simplement de disparaître quelque part sur les routes avec cette fille étrange qui l’accompagnait, mais il lui rendrait sa clef.

Il avait refermé les doigts dessus, puis l’avait remise dans sa poche.

Un peu plus tard, lorsqu’il était redescendu, le besoin de sortir l’avait pris sans raison précise.

La maison n’était pas étouffante. Lucian avait réussi à faire repartir un feu, et la chaleur commençait lentement à chasser l’humidité des pièces. On avait ouvert un volet quelques instants pour renouveler l’air, faisant entrer une bouffée glaciale qui avait presque aussitôt ramené Lydia vers la fenêtre avec un juron. Il y avait de quoi manger, de quoi dormir, des murs assez épais pour ne pas entendre chaque bruit de la rue.

Tout ce qui aurait dû lui donner envie de rester, pourtant Hroar avait senti les murs se rapprocher à mesure que le silence s’installait.

François n’était pas là. Il n’y avait rien de nouveau dans cette constatation, et c’était peut-être précisément ce qui la rendait si pénible. Depuis leur départ de Faillaise, elle revenait sous des formes différentes. Une place vide lorsqu’ils s’étaient arrêtés. Une remarque qu’il avait failli faire avant de se rappeler qu’aucune réponse ne viendrait. Un moment où Lucian avait demandé quelque chose et où Hroar avait tourné la tête, par habitude, vers quelqu’un qui n’était plus avec lui.

À présent, dans cette maison étrangère, l’absence semblait avoir trouvé davantage d’espace.

Il avait annoncé qu’il allait prendre l’air. Lydia avait levé les yeux immédiatement.

« Tu restes devant la porte. »

Hroar n’avait même pas protesté.

« Je sais », avait-il répondu. Il n’avait de toutes façons aucune envie d’aller plus loin.

La porte arrière donnait sur une petite venelle encaissée entre deux murs de pierre, étroite au point que deux hommes chargés auraient eu du mal à s’y croiser. Une couche de neige ancienne s’était tassée contre les façades. Par endroits, elle avait fondu sous quelque chaleur venue des maisons avant de regeler en plaques translucides.

Le froid le saisit aussitôt. Hroar rabattit sa capuche et resta quelques instants immobile sur le seuil.

Vendeaume ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait. Faillaise avait toujours été du bois humide, des passerelles sombres, le clapotis de l’eau sous les maisons et l’odeur mêlée de poisson, de fumée et de canal. Même les endroits qu’il détestait y possédaient quelque chose de familier. Il savait où une planche grinçait. Il savait quelles rues devenaient glissantes après la pluie, quels gardes bavardaient trop longtemps près du marché et quels escaliers permettaient de gagner les quais sans être vu.

Ici, tout était de pierre. La ville paraissait plus dure, plus ancienne aussi. Le vent glissait entre les murs avec un sifflement sec et ramenait parfois depuis les rues principales des fragments de voix que Hroar ne pouvait rattacher à aucun visage. Plus loin, quelque chose de métallique résonna, puis le bruit se perdit presque aussitôt.

Il ne savait pas ce qu’il y avait au bout de la venelle, cela lui déplut plus qu’elle n’aurait dû.

François, songea-t-il, serait déjà allé voir.

Il l’imagina un instant dépasser l’angle malgré les consignes de Lydia, simplement parce qu’on lui avait demandé de ne pas le faire. Il aurait prétendu vouloir vérifier les alentours, puis trouvé une raison encore meilleure d’aller jusqu’à la rue suivante. La pensée lui fit presque naître un sourire, qui disparut avant d’avoir réellement atteint ses lèvres.

Un mouvement près du mur attira son attention.

Une fille était accroupie à quelques pas de la porte.

Hroar se raidit.

Elle ne semblait pourtant pas s’être cachée. Elle était penchée vers une fissure entre deux pierres, son panier posé dans la neige à côté d’elle. Une mèche brune s’était échappée de son bonnet et lui tombait devant les yeux. Entre ses doigts, elle pinçait délicatement une petite tige grisâtre qui poussait presque contre le mur.

Elle leva la tête. Ils se regardèrent.

Hroar calcula aussitôt la distance jusqu’à la porte. Deux pas. Trois au maximum. Lydia se trouvait à l’intérieur.

La fille regarda derrière lui. Pas la rue. La porte. Puis elle revint à Hroar.

« Tu habites là ? »

Sa voix n’était ni hostile ni particulièrement curieuse. Elle posait la question comme elle aurait demandé s’il allait neiger.

Hroar hésita.

« Non. »

La fille baissa les yeux vers la plante qu’elle tenait encore entre les doigts. Elle la détacha avec précaution, en laissant intacte la partie la plus basse de la tige, puis la déposa dans son panier.

« Alors pourquoi tu sors de chez Aventus ? »

Hroar resta silencieux un peu trop longtemps. Lucian avait passé une partie du voyage à lui expliquer quelle histoire il devait raconter si quelqu’un posait des questions. Il était l’apprenti d’un érudit itinérant. Ils voyageaient vers le nord. Ils avaient trouvé à se loger temporairement chez une connaissance absente.

C’était simple, pourtant, face à cette fille accroupie dans la neige, Hroar n’eut pas l’énergie de réciter quoi que ce soit.

« Il m’a donné la clef. »

Elle releva les yeux.

« Aventus ?

— Oui. »

La fille ne demanda pas pourquoi. Elle resta un instant sans bouger, puis porta à son nez la petite tige qu’elle venait de cueillir. Elle la froissa légèrement entre son pouce et son index, inspira et fronça les sourcils.

« Elle est trop humide.

— Quoi ? »

Elle lui montra la tige comme si la réponse devait être évidente.

« Celle-là. Elle pousse mal ici quand la neige reste longtemps contre le mur. Elle sent plus fort, mais elle vaut moins. »

Hroar ne trouva rien à répondre.

La fille jeta finalement la tige de côté et recommença à inspecter la fissure entre les pierres. Il remarqua alors plusieurs petits sachets attachés à sa ceinture et d’autres plantes dans le panier, soigneusement séparées les unes des autres.

Elle savait donc ce qu’elle faisait. Cette pensée le rassura légèrement. Elle n’était peut-être pas venue surveiller la maison, après tout. Elle cherchait simplement quelque chose qui poussait là.

« Tu viens souvent ici ? demanda-t-il.

— Quand il y a quelque chose. »

Elle indiqua la base du mur.

« Ici, ça dégèle avant la rue. Pas beaucoup. Mais assez. »

Hroar regarda à son tour. Maintenant qu’elle le lui montrait, il distinguait une bande de pierre plus sombre où la neige avait presque disparu.

« À cause de la maison ?

— Peut-être. »

Elle se redressa enfin, essuya ses doigts contre sa jupe et prit son panier. Debout, elle paraissait à peu près de leur âge, peut-être un peu plus jeune que Hroar. Elle regarda encore la porte.

« Il est revenu ?

— Aventus ? »

Elle hocha la tête.

Hroar glissa machinalement une main dans sa poche. Ses doigts rencontrèrent la clef.

« Non. »

Quelque chose changea très légèrement dans l’expression de la fille. Une sorte de tension brève autour de sa bouche, aussitôt disparue.

« Il va revenir ? »

Hroar referma ses doigts sur le métal. Il aurait voulu pouvoir répondre oui. Aventus lui avait dit : Tu me la redonneras… plus tard.

Il avait parlé vite, ce jour-là. Beaucoup trop vite. Il avait donné des instructions sur les volets, le feu, l’argent, la neige, les gardes. Hroar s’était souvenu surtout de sa peur, de cette manière qu’il avait eue de regarder vers la porte comme s’il manquait toujours de temps. Il revit le dortoir. La clef dans sa main. Les deux bourses posées sur le lit. Aventus debout devant eux, pâle, pressé, incapable de dire clairement ce qu’il venait de faire.

Il baissa les yeux.

« Je sais pas, répondit-il. J’espère. »

Il ne savait pas exactement pourquoi il venait de le dire.

Peut-être parce que c’était vrai. Il voulait lui rendre cette clef. Il voulait le revoir sans que quelqu’un soit en train de fuir, sans qu’un contrat ou les Roncenoir se trouvent quelque part entre eux. Il voulait lui demander ce qu’il avait réellement fait dans cette cellule, même s’il connaissait déjà la réponse. Il voulait aussi, avec une honte qu’il n’aimait pas regarder de trop près, pouvoir lui dire qu’il avait eu peur de lui.

Sans vraiment l’avoir décidé, il ajouta : « Il m’a sauvé. »

La fille ne bougea plus. Son visage resta presque impassible, mais Hroar vit ses doigts se refermer légèrement sur l’anse du panier. Elle regarda ailleurs, vers l’extrémité de la venelle.

« Moi aussi. »

Les deux mots laissèrent derrière eux un silence que Hroar n’essaya pas de remplir. Il aurait pu demander de quoi, la question lui vint même très naturellement, puis mourut presque aussitôt.

« C’était… »

Il s’interrompit.

Il ne savait pas ce qu’il voulait demander. Bien ? Grave ? Dangereux ? Aucun mot ne convenait. La fille le regarda de nouveau. Pendant une seconde, Hroar crut qu’elle allait parler. Elle ne le fit pas.

Un souffle de vent descendit dans la venelle et souleva un peu de neige sèche contre le mur. La fille tourna légèrement la tête, comme si le mouvement avait attiré son attention davantage que la conversation. Son regard se posa sur une autre fissure entre les pierres.

Au bout de quelques instants, elle s’accroupit de nouveau et écarta délicatement la neige avec deux doigts. Une petite feuille vert sombre apparut dessous.

« Celle-là est meilleure », dit-elle.

Hroar observa la plante.

« Comment tu sais ? »

Elle lui lança un regard étonné.

« Elle sent moins l’eau. »

Il ne savait pas ce que cela signifiait.

Elle cueillit deux feuilles et en laissa plusieurs en place, puis les rangea dans un sachet différent.

« Tu les vends ? demanda-t-il.

— Plus maintenant. »

Elle réfléchit une seconde.

« Enfin, pas comme avant. Je travaille à la Fiole Blanche.

— C’est une boutique d’alchimie ?

— Oui. »

Elle replaça soigneusement le sachet à sa ceinture.

« Nurélion dit que je rapporte trop de choses inutiles. Quintus les utilise quand même. »

Hroar eut un faible sourire.

« François ferait pareil. »

Le prénom lui avait échappé avant qu’il ait eu le temps de l’arrêter. La fille releva la tête.

« C’est qui ? »

Hroar sentit son sourire disparaître. Il regarda vers le bout de la venelle. Il n’y avait rien là-bas, seulement un mur, un morceau de ciel gris entre les toits et des traces anciennes dans la neige.

« Un ami. »

La réponse était trop petite ; François n’était pas seulement son ami. Il était celui avec qui il descendait dans la Souricière, celui qui parlait quand Hroar préférait se taire, celui qu’il devait constamment empêcher de transformer la moindre idée en catastrophe. Il était celui qui avait ri sur les passerelles, celui qui avait brûlé beaucoup trop de choses. Celui qui était resté à Faillaise.

« Il est pas avec toi ? demanda la fille.

— Non. »

Elle sembla accepter cette réponse sans rien y chercher d’autre.

Hroar lui en fut reconnaissant.

Il regarda la clef qu’il tenait toujours et la remit dans sa poche.

« Moi c’est Hroar », dit-il.

La fille cligna une fois des yeux, comme si elle ne s’était pas rendu compte jusque-là qu’ils ignoraient encore leurs noms.

« Sofie. »

Elle se pencha pour reprendre son panier.

Hroar attendit un instant, puis demanda :

« Tu connaissais bien Aventus ? »

Sofie secoua la tête.

« Pas vraiment. »

Elle réfléchit.

« Je le voyais avant. Des fois. »

Avant.

« Il habitait vraiment ici », murmura-t-il.

Sofie lui lança un regard étrange.

« Oui. »

La réponse était tellement évidente que Hroar se sentit un peu idiot. Il baissa les yeux.

« Je sais. C’est juste… »

Il ne termina pas.

Il avait toujours connu Aventus à Honorem, puis comme un enfant disparu, puis sous cette forme nouvelle et inquiétante dont Hunfen avait fini par leur révéler le nom. Il avait eu du mal à imaginer qu’avant tout cela, Aventus avait eu une maison où quelqu’un préparait probablement les repas, une chambre qu’il laissait en désordre et une clef qu’il n’avait jamais pensé devoir confier un jour à un autre garçon.

Sofie ne demanda pas ce qu’il voulait dire. Elle regarda simplement la porte.

« Tu restes longtemps ? »

Hroar regarda derrière lui. La maison abritait les faux papiers, Lucian, Lydia, Hunfen. Il y avait tant de routes qu’il ne connaissait pas encore, et tant qui l’avaient mené jusqu’ici, depuis Honoram. Il aurait voulu pouvoir répondre qu’ils rentreraient bientôt, mais il ne savait lui-même plus très bien ce que signifiait rentrer.

« Je sais pas. »

Sofie sembla considérer cette réponse comme suffisante.

Elle repartit. Hroar la regarda atteindre l’angle de la venelle. Elle s’arrêta encore une fois devant une pierre où quelque chose semblait pousser, se pencha pour l’examiner, puis disparut enfin de son champ de vision.

Il resta seul. Le vent passa de nouveau entre les maisons. Il enfonça les mains dans ses poches et retrouva la clef sous ses doigts.

Aventus l’avait sauvé. L’idée paraissait encore étrange dans sa tête, sans pour autant chasser les autres. Aventus tuait des gens. Aventus lui faisait peur. Aventus avait probablement tué Sibbi. Aventus lui avait donné sa maison. Toutes ces choses existaient ensemble, sans que Hroar réussît à décider laquelle devait rendre les autres moins vraies.

Il leva les yeux vers la bande de ciel gris visible entre les toits. Faillaise lui sembla soudain très loin, davantage encore que pendant le voyage. Il ne savait pas ce que François faisait à cette heure. Peut-être était-il à Honorem, assis sur son lit, à raconter n’importe quoi à Elrik pour l’empêcher de poser trop de questions. Peut-être était-il dans la Souricière avec Brynjolf.

Hroar espéra qu’il ne faisait rien de stupide.

Cette pensée lui arracha enfin un sourire, petit et fatigué, puis il rentra dans la maison d’Aventus et referma soigneusement la porte derrière lui.

oOo

Lydia avait cédé à la troisième demande. Pas la troisième demande de Hunfen, car il avait eu la prudence de n’en formuler qu’une. Une qui avait reçu un « non » si immédiat que le jeune garçon avait compris qu’en insistant tout de suite il n’obtiendrait qu’un second refus, plus long, plus argumenté, et plus définitif. Il avait donc attendu que Lucian découvrît qu’il leur manquait plusieurs choses pour poursuivre vers Fortdhiver, puis l’avait laissé expliquer lui-même qu’il devait sortir.

Cela avait mieux fonctionné.

« Tu restes avec lui », avait dit Lydia.

Hunfen avait ouvert la bouche.

« Tout le temps. »

Il l’avait refermée.

« Vous allez à la boutique, vous achetez ce qu’il faut et vous revenez. Pas de détour. Pas de marché. Pas de port. Et tu gardes ta capuche. »

Hunfen avait levé les yeux vers Lucian, qui avait eu la sagesse de paraître absorbé par la fermeture de son sac.

« J’ai compris », avait-il marmonné. Il n’avait pas ajouté qu’il aurait accepté de porter une couverture sur la tête si cela lui avait permis de sortir.

La maison d’Aventus lui avait plu pendant une heure, peut-être deux. Elle était plus grande qu’Honorem, plus silencieuse aussi, et il avait d’abord trouvé amusant d’en explorer les pièces, d’imaginer son ami dans la petite chambre de l’étage ou de regarder Lucian tenter de remettre de l’ordre dans une cuisine qui n’avait probablement pas servi depuis son dernier passage avec Lydia, il y avait – lui semblait-il – une éternité de cela.

Ensuite, le silence avait commencé à peser. Hroar ne parlait pour ainsi dire pas. Lydia surveillait les fenêtres. Lucian avait sorti ses papiers. Chaque fois que Hunfen traversait une pièce, il finissait devant une autre porte fermée ou devant une fenêtre donnant sur une rue où il n’avait pas le droit d’aller.

À présent qu’il marchait dehors, le froid lui paraissait presque agréable.

Il descendait les rues de Vendeaume quelques pas derrière Lucian, les mains enfouies sous sa cape et le nez à moitié caché dans son col. La ville avait peu changé depuis son dernier passage. Elle lui semblait seulement moins immense. La première fois, il y était arrivé seul, transi et affamé, avec l’impression que les murs gris montaient jusqu’au ciel. Maintenant il reconnaissait l’auberge du Candélâtre au bout d’une rue, certaines arches de pierre, la pente qui descendait vers les quartiers plus pauvres. Il savait où se trouvait la maison d’Aventus, et même cela suffisait à rendre la ville moins étrangère.

Un groupe de soldats passa plus haut, emmitouflé dans des manteaux bleu sombre. Hunfen rabattit machinalement sa capuche. Lucian ne lui dit rien. Il avait probablement remarqué le geste, mais continua simplement de marcher.

La Fiole Blanche se trouvait dans une rue moins large qu’il ne l’avait imaginé. Une enseigne de bois peinte représentait un flacon blanc aux formes élégantes, presque translucide sous une couche de vernis ancien. Rien, à l’extérieur, n’indiquait qu’on y vendît autre chose que des potions ordinaires. Une odeur de fumée, d’herbes séchées et de quelque chose de vaguement amer leur parvint dès que Lucian poussa la porte.

La chaleur frappa Hunfen au visage. Il abaissa aussitôt sa capuche.

L’intérieur de la boutique lui plut davantage que la façade. Des étagères couvraient presque tous les murs. Certaines supportaient des fioles rangées par taille ; d’autres des paquets ficelés, des pots de terre, des paniers remplis de racines ou de champignons séchés. Des bouquets pendaient au plafond, la tête en bas, et deux grands mortiers occupaient une table noircie par des années d’usage. Dans un angle, une fille aux cheveux châtains triait des plantes en petits tas réguliers. Elle leva brièvement les yeux lorsqu’ils entrèrent, puis reprit son travail.

Derrière le comptoir, un homme assez jeune releva la tête.

« Bonjour. Je peux vous aider ? »

Lucian posa son sac contre sa jambe.

« Je l’espère. Nous devons prendre la route et nous manquons de quelques remèdes. De quoi traiter les engelures, notamment, et deux ou trois potions de soin qui supporteraient le froid sans perdre leurs propriétés. »

Une voix sèche s’éleva du fond de la boutique.

« Commencez par acheter de meilleures bottes ! »

Hunfen tourna la tête. Un vieil Altmer travaillait près d’une table encombrée de verrerie. Son dos était légèrement voûté, mais ses gestes demeuraient précis. Il versait goutte après goutte un liquide clair dans un récipient chauffé au-dessus d’une petite flamme bleue, sans leur accorder un regard.

L’homme derrière le comptoir eut un sourire embarrassé.

« Maître Nurélion veut dire que les potions ne remplaceront pas un équipement adapté.

— J’ai dit ce que je voulais dire, Quintus. Si leurs pieds gèlent, qu’ils commencent par ne pas les laisser geler. »

Hunfen regarda ses propres pieds, Lucian toussota dans son poing.

« Nous avons également de bonnes bottes.

— Alors vous survivrez peut-être. »

Nurélion inclina légèrement son flacon, observa le liquide à travers la lumière, puis le reposa.

Hunfen sentit un sourire lui venir malgré lui. Il ne savait pas encore s’il aimait le vieil Altmer, mais il était déjà certain que celui-ci n’avait aucune intention de se montrer agréable.

Quintus entreprit de rassembler leurs achats. Il sortit deux fioles d’un coffre, vérifia leur bouchon, puis demanda à Lucian combien de jours ils comptaient voyager. Hunfen s’écarta légèrement du comptoir. Une étagère voisine contenait des bocaux remplis de choses qu’il préféra ne pas identifier. Dans l’un d’eux flottait quelque chose qui ressemblait à un œil.

Plus loin, sur une table, plusieurs feuilles couvertes d’une écriture étroite entouraient le dessin d’un récipient allongé. Lucian le remarqua presque en même temps.

« Est-ce… la Fiole Blanche ? »

Cette fois, Nurélion leva les yeux. Deux orbes très pâles, presque jaunes dans la lumière des lampes. Lucian désigna prudemment les parchemins.

« Le dessin, reprit-il. J’ai lu quelque chose là-dessus, il y a quelques années. Une légende concernant un récipient enchanté qui se remplirait de nouveau de ce qu’on y verse. »

Nurélion le considéra un instant comme s’il venait de découvrir une tache particulièrement déplaisante sur son établi.

« Alors vous avez lu un ouvrage médiocre. »

Lucian cligna des yeux. Hunfen baissa la tête pour cacher son sourire.

« Il existe plusieurs descriptions concordantes de sa fabrication, poursuivit Nurélion. Des témoignages de son utilisation. Des références indépendantes séparées de plusieurs siècles. On parle de légende quand on est trop paresseux pour vérifier les sources. »

Lucian, loin de paraître vexé, s’approcha d’un pas.

« Vous la cherchez réellement ? »

Nurélion retourna à son flacon.

« Non. J’ai couvert cette table de notes pendant cinquante ans pour décorer la boutique. »

Hunfen ne put retenir un petit rire. Nurélion lui lança un regard ; le jeune garçon se redressa aussitôt, mais l’Altmer avait déjà repris son travail.

« Vous êtes ici depuis cinquante ans ? » demanda-t-il pourtant.

Nurélion soupira.

« À peu près.

— À Vendeaume ? »

Cette fois, le vieil Altmer posa lentement son instrument.

« Non, dans cette pièce. Je n’en suis jamais sorti. »

Hunfen pinça les lèvres. Lucian lui jeta un coup d’œil qui disait assez clairement qu’il l’avait cherché.

« C’est seulement que… commença Hunfen. Vous êtes un Altmer… Et maintenant, c’est la ville des Sombrages. »

Le silence dura juste assez longtemps pour devenir gênant. Puis Nurélion haussa une épaule.

« Elle ne l’était pas quand je suis arrivé. Ulfric Sombrage n’était même pas né. »

Hunfen fixa son visage. Il avait déjà vu de vieux Altmer. Enfin, il croyait en avoir vu : avec eux, c’était toujours difficile à dire. Leur peau gardait longtemps quelque chose de lisse que les humains perdaient bien avant d’avoir les cheveux blancs. Nurélion, pourtant, paraissait véritablement ancien. Sa peau était plus fine autour des yeux, ses joues creusées, ses doigts noueux malgré leur précision.

« Vous avez quel âge ? »

Lucian ferma les yeux un instant.

« Hunfen…

— Quoi ?

— Il existe certaines questions que l’on évite généralement de poser aussi directement. »

Nurélion, pourtant, ne parut pas vexé. Il considéra Hunfen avec une expression indéchiffrable.

« Je suis né sous Cephorus Septim II.

— C’était quand ? »

Lucian eut un petit rire.

« Avant Uriel Septim V. »

Uriel Septim. Hunfen connaissait surtout le septième du nom, celui qui avait été assassiné au début de la crise d’Oblivion. Il se mit à compter approximativement dans sa tête, abandonna presque aussitôt et conclut seulement que Nurélion était beaucoup, beaucoup plus vieux que tous les humains qu’il avait jamais rencontrés.

« Ah. »

Le vieil Altmer arqua légèrement un sourcil.

« Voilà une synthèse historique admirable. »

Quintus posa deux flacons sur le comptoir et se détourna pour cacher un sourire. Lucian observa encore les relevés éparpillés sur la table.

« Et vous êtes venu jusqu’ici spécifiquement pour la Fiole ?

— Elle n’était pas en Alinor.

— Non, évidemment. Je veux dire… pourquoi Vendeaume ? »

Nurélion prit une pince et retira de la flamme un petit récipient de verre.

« Parce que les textes plaçaient les dernières traces connues de la Fiole en Estemarche, et que Vendeaume possède des routes, des marchands et des gens assez intéressés par l’or pour vendre de vieux manuscrits sans poser de questions. Je pensais rester quelques années. »

Il examina le contenu du récipient.

« Puis il m’a manqué une carte. Puis un texte. Puis quelqu’un capable de financer une expédition sans exiger en retour la moitié de ce que je trouverais. Les humains ont changé de jarl, de Haut-Roi, d’empereur et de guerre. La Fiole, elle, n’a pas bougé. »

Hunfen regarda les parchemins. Cinquante ans pour chercher une bouteille. Il avait envie de dire que c’était beaucoup, puis se rappela les réponses précédentes de Nurélion et décida qu’il tenait à conserver un minimum de dignité.

Lucian, lui, regardait le vieil Altmer avec une attention accrue.

« Cela ne vous gêne pas de vivre ici aujourd’hui ? demanda-t-il.

— Le froid me gêne. Les clients me gênent. Quintus qui lit quand il devrait travailler me gêne. »

— Maître…

— Les Sombrages sont un élément parmi d’autres dans la liste. »

Hunfen sourit.

« Pourtant, ils aiment pas beaucoup les Elfes. »

Nurélion versa son liquide dans une fiole plus petite.

« Certains. D’autres n’aiment pas les Impériaux. D’autres encore n’aiment pas les Argoniens, les Dunmers, leurs voisins, leurs cousins ou les gens qui s’assoient à leur place habituelle dans une taverne. Il faudrait beaucoup de temps pour régler ma vie sur toutes les stupidités des autres. »

Lucian s’appuya légèrement au comptoir.

« La question dépasse tout de même les querelles de taverne. L’interdiction du culte de Talos a donné à Ulfric une cause autour de laquelle rassembler beaucoup de Nordiques. »

Nurélion eut un petit ricanement.

Hunfen le regarda.

« Quoi ?

— Rien. J’admire seulement la constance des mortels. »

Il boucha sa fiole.

« Les uns se croient plus proches des Divins parce qu’ils sont nés avec de grandes oreilles pointues. Les autres ont décidé que leur conquérant favori devait forcément en être devenu un. Et chacun trouve l’arrogance de l’autre insupportable. »

Hunfen fronça les sourcils.

« Alors Talos n’est pas vraiment devenu un Divin ? »

Lucian tourna légèrement la tête vers lui. Nurélion, en revanche, se contenta de hausser les épaules.

« Peut-être. »

Hunfen resta un instant interdit.

« Vous aviez l’air de trouver ça stupide.

— Non. Il est stupide de considérer son apothéose comme une évidence simplement parce qu’on souhaite qu’elle soit vraie. Ce n’est pas pareil. »

Hunfen ouvrit la bouche, puis la referma. Cela ressemblait beaucoup à une manière compliquée de ne pas répondre. Pourtant, Nurélion avait l’air parfaitement satisfait.

Lucian intervint :

« Tiber Septim n’était tout de même pas seulement un conquérant. Il a unifié Tamriel à une époque où le continent était déchiré. »

Nurélion s’immobilisa. Sa main continuait de tenir la fiole, mais quelque chose s’était figé dans son visage.

« Unifié », répéta-t-il lentement comme s’il avait trouvé le mot au fond d’une potion.

« C’est… le terme généralement employé », ajouta prudemment Lucian.

« En Cyrodiil, sans doute. »

Nurélion posa enfin la fiole.

« Mon arrière-grand-oncle appelait ça autrement. Il avait grandi dans l’Archipel. Pendant les orages, il se cachait encore sous une table alors qu’il avait dépassé les trois siècles. »

Hunfen regarda Lucian, puis Nurélion.

« Pourquoi ? »

Le vieil Altmer eut un mouvement très léger des doigts, comme s’il chassait une poussière.

« Le tonnerre lui rappelait le Numidium. »

Hunfen connaissait à peine ce nom. Une immense création des dwemers, quelque part dans les vieilles histoires de Tiber Septim. Nurélion reprit son mortier et versa quelques grains sombres au fond.

« Quand quelque chose d’assez grand marche sur votre pays et que des villes ont le choix entre déposer les armes et cesser d’exister, il n’y a que les vainqueurs pour appeler ça une unification. »

Lucian resta silencieux quelques secondes.

« Ce n’est pas faux, dit-il enfin. Mais ce n’est pas tout non plus. L’Empire qui en est sorti a duré des siècles. Il a relié des provinces qui passaient auparavant une bonne partie de leur temps à se faire la guerre, imposé des lois communes, rouvert des routes, rendu possibles des échanges qui ne l’auraient pas été autrement. »

Nurélion continua de broyer sa poudre.

« Je n’ai pas dit le contraire. Je dis que ceux qui bénéficient d’un édifice oublient facilement comment ses fondations ont été posées. »

Lucian inclina légèrement la tête. Il n’avait pas l’air convaincu, seulement moins pressé de répondre.

Hunfen baissa les yeux vers ses bottes.

Ysmir, Dragon du Nord.

La voix des Grises-Barbes sembla lui revenir un instant, profonde au point d’avoir fait trembler les murs du Haut Hrothgar. Il s’était tenu au milieu d’eux sans oser bouger tandis qu’ils lui donnaient un nom vieux de plusieurs siècles que Tiber Septim avait lui-même porté.

Cela lui avait paru immense. Il n’avait jamais imaginé quelqu’un caché sous une table à cause de ce même homme.

Nurélion continuait de broyer sa poudre.

Lucian désigna du menton un petit objet dwemer posé sur une étagère, une sorte de roue dentée verdâtre dont Hunfen n’aurait su deviner l’usage.

« Pourtant, vous semblez tenir les Dwemers en assez haute estime pour quelqu’un qui a subi leur machine. »

Pour la première fois, Nurélion regarda Lucian avec quelque chose qui ressemblait presque à de l’intérêt.

« Ils étaient brillants, ça ne veut pas dire qu’ils étaient sages. »

Lucian sourit. Nurélion prit la petite pièce entre deux doigts.

« Ils cherchaient à comprendre. C’est déjà davantage que la plupart. Le Numidium était une machine. Leur chef-d’œuvre, peut-être. Une machine que plus personne n’a été capable de comprendre après leur disparition, mais une machine tout de même. Pas un don des Divins, ni une preuve que celui qui l’a déterré en soi un ! »

Hunfen pencha légèrement la tête.

« Une machine peut vraiment faire tout ça ?

— Apparemment.

— Alors c’est presque comme un Divin. »

Nurélion posa brusquement la pièce.

« Voilà exactement le problème. »

Hunfen sursauta presque. L’Altmer le désigna de son pilon.

« Quelque chose dépasse votre compréhension, et aussitôt vous voulez le mettre dans un temple. Étudiez-le d’abord. Vous aurez tout le loisir de vous agenouiller lorsque vous aurez échoué. »

Il réfléchit un instant, puis ajouta avec une expression où Hunfen crut reconnaître une pointe de provocation :

« Si je voulais vénérer un mortel comme s’il était devenu un Divin, je choisirais plutôt Martin Septim. Lui a réellement pris la forme d’Akatosh pour renvoyer un seigneur daedra dans l’Oblivion, et la moitié de la Cité Impériale a pu en témoigner directement. C’est tout de même une meilleure candidature qu’un homme dont le principal argument théologique semble avoir été de posséder une très grande armée et une grosse machine. »

Lucian eut un rire bref.

Hunfen connaissait l’histoire de Martin Septim. Tout le monde la connaissait. Le dernier héritier d’Uriel Septim VII, le prêtre devenu empereur sans jamais réellement régner Il n’avait jamais pensé à lui comme à un dieu.

« Mais personne le prie.

— Voilà qui doit être très vexant pour lui », répondit Nurélion.

Quintus éclata franchement de rire cette fois. Nurélion lui lança un regard noir, auquel il répondit en se replongeant immédiatement dans leurs préparations.

Lucian eut un petit mouvement de protestation.

« Il ne s’est pas exactement changé en Akatosh. Il a servi de réceptacle à son avatar en brisant l’Amulette des Rois.

— Ah ! »

Nurélion désigna Lucian du pilon.

« Vous faites de bonnes remarques. Ne perdez pac cette habitude, ça srait dommage. »

Hunfen glissa un regard vers Lucian, incapable de déterminer s’il s’agissait là d’un compliment ou d’une boutade.

« Mais si vous n’aimez pas Talos, demanda-t-il, vous êtes pour le Thalmor ? »

La question lui paraissait simple. Nurélion le regarda comme si elle ne l’était pas du tout.

« Pourquoi faudrait-il que je choisisse ? »

Hunfen haussa les épaules.

« Parce que… c’est eux qui se sont battus.

— Et alors ? »

Hunfen chercha quelque chose à répondre. Il n’en trouva pas.

Nurélion reposa son pilon.

« J’ai un petit neveu qui a choisi. Ça ne lui a pas réussi. »

Sa voix n’avait presque pas changé. Pourtant Quintus cessa de remuer les fioles sur le comptoir. Lucian aussi s’immobilisa.

Hunfen regarda le vieil Altmer.

« Il est avec le Thalmor ?

— Avec le Domaine Aldmeri. Ce n’est déjà pas exactement la même chose, quoi qu’en pensent beaucoup de gens ici. »

Nurélion prit une pincée de poudre entre ses doigts, l’examina, puis la laissa retomber.

« Il était jeune. Très certain de beaucoup de choses. C’est une maladie répandue chez les jeunes gens, surtout lorsqu’on leur donne une belle armure. »

Lucian demanda plus doucement :

« Il a combattu pendant la Grande Guerre ? »

Nurélion ricana aigrement.

« Il est allé apporter un peu de couleur à l’Anneau Rouge. »

Hunfen fronça les sourcils.

« L’Anneau Rouge ? »

Lucian ne répondit pas tout de suite. Son expression avait changé.

« C’est le nom de la route qui entoure la Cité impériale, expliqua-t-il finalement. Mais lors de la grande bataille qui a permis à l’Empire de reprendre la ville, les combats ont été si intenses que… »

Nurélion eut à nouveau un petit rire sans amusement.

« Voilà encore un tournure trop propre. »

Lucian baissa les yeux, Puis il reprit :

« Les vétérans racontent qu’il y a eu tellement de morts qu’à la fin de la bataille, le sang des soldats a donné une réalité physique à ce nom. »

Hunfen regarda Nurélion. Le vieil Altmer avait recommencé à travailler. Ses mains ne tremblaient pas.

« Il est mort là-bas ? »

Nurélion hocha une fois la tête.

« Avec beaucoup d’autres.

— Il avait quel âge ? »

Lucian inspira discrètement, mais n’intervint pas cette fois.

« Soixante-huit ans. »

Hunfen cligna des yeux.

« Soixante-huit ? C’est pas si jeune. »

Quintus fit un bruit étranglé derrière son comptoir. Lucian resta immobile mais Hunfen sentit dans son regard qu’il avait encore dit quelque chose qu’il aurait mieux valu garder pour lui.

Nurélion le fixa également, puis, contre toute attente, son visage se détendit d’un rien.

« Pour vous, probablement pas. »

— Désolé.

— Il avait l’âge de faire ses propres erreurs. »

Nurélion reprit son travail.

« Il croyait à ce qu’on lui avait raconté. À soixante-huit ans, on pense qu’un beau discours suffit à résumer le monde. Il s’est mis à parler de la grandeur du Domaine, de reprendre ce qui avait été perdu, de l’hérésie des hommes, de supériorité face aux autres mortels… »

Il versa la poudre dans un liquide clair.

« Et puis il est mort avec des milliers d’hommes qui croyaient exactement l’inverse. Les pavés n’ont pas fait de différence. »

Personne ne répondit.

Hunfen regarda les petites bulles monter dans le récipient.

Il pensa aux soldats impériaux d’Helgen, et aux Sombrages. À Hadvar et Ralof, qui s’étaient insultés avant de combattre côte à côte dans le fort. Au thalmor que Lydia avait tué près du Bosquet de Kyne, à celui de la Souricière. À Farkas, aux Mains d’Argent. Tous ceux qui levaient une arme semblaient emplis de conviction.

Il frotta son pouce contre le bord de sa manche. Cela ne lui semblait pourtant pas extraordinaire. C’était juste… comme ça.

Lucian finit par parler.

« L’Empire a perdu énormément d’hommes également à l’Anneau Rouge. La victoire a permis de sauver la Cité impériale, mais… »

Il s’interrompit, sous un nouveau regard de Nurélion. Puis, il prit cette expression que Hunfen lui connaissait lorsqu’il cessait diplomatiquement de défendre une idée contre Lydia ou Constance, et reprit :

« Mais vous allez me dire “victoire” est un terme trop propre pour décrire l’issue du combat. »

Nurélion l’observa quelques secondes.

« On pourra faire quelque chose de vous. »

Hunfen ne sut toujours pas si le vieil altmer considérait cela comme un compliment.

Quintus revint vers eux avec plusieurs fioles rangées dans une petite boîte rembourrée.

« Voilà pour le voyage. Deux potions de soin, une préparation contre les engelures, et ceci pour les inflammations si quelqu’un se blesse en marchant dans le froid. »

Il indiqua ensuite un petit paquet.

« Et des givreboises séchées. Pas miraculeuses, mais utiles dans une infusion chaude. »

Nurélion lança depuis sa table :

« À condition de ne pas les faire bouillir comme des barbares. »

Hunfen regarda Lucian payer. La somme lui parut élevée, mais l’érudit protesta si faiblement avant d’obtenir une réduction si minime qu’il soupçonna un marchandage établi uniquement pour la forme. Pendant ce temps, la fille qui triait les plantes s’était levée pour emporter deux petits paniers dans l’arrière-boutique.

Le vieil Altmer rassemblait déjà ses notes. Lucian hésita avant de remettre son sac sur son épaule.

« Je tâcherai de retrouver le texte que j’avais lu sur la Fiole. »

Nurélion ne leva pas les yeux.

« S’il affirme vraiment qu’il s’agit d’une légende, laissez-le où vous l’avez trouvé. »

Ils gagnèrent la porte.

Hunfen avait déjà une main sur la poignée lorsque Nurélion parla derrière eux.

« Garçon ! »

Hunfen se retourna. L’Altmer le regardait étrangement.

« Quand vous posez une question, attendez au moins d’avoir réfléchi à la précédente. »

Il marqua un temps avant de conclure :

« Mais posez-la quand même. »

Hunfen ouvrit la bouche sans savoir quoi répondre, mais Nurélion avait déjà repris son travail. Il resserra la boîte de potions contre lui et suivit Lucian vers la maison d’Aventus. Pour une fois, il n’éprouva aucune envie de faire un détour.

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