Les enfants de Bordeciel
Chapitre 54 – En attendant demain
Lucian Lentulus avait déjà imité l’écriture de quelqu’un.
La première fois, il devait avoir neuf ans. Il avait passé un après-midi entier à reproduire la signature de son père sur un billet destiné à ses parents, après avoir reçu une punition parfaitement injuste — du moins selon l’enfant qu’il avait été. Il se rappelait encore l’application avec laquelle il avait tracé les grandes boucles de la première lettre, la langue coincée entre les dents, persuadé que son avenir entier dépendait de la ressemblance entre deux jambages.
Le faux avait tenu jusqu’au lendemain.
Son précepteur avait simplement regardé le papier, puis Lucian, puis de nouveau le papier avant de demander pourquoi son père, qui écrivait habituellement d’une main parfaite, avait soudain adopté exactement la même faute d’orthographe que son fils.
Lucian avait été puni deux fois.
La seconde tentative avait été plus convaincante. À quinze ans, il avait voulu emprunter à la bibliothèque de l’Institut un traité d’histoire religieuse rangé parmi les ouvrages interdits aux étudiants de son âge. Non parce qu’il contenait quoi que ce fût de particulièrement scandaleux, mais parce que plusieurs chapitres consacrés aux hérésies Alessiennes avaient été jugés susceptibles de donner de mauvaises idées aux adolescents. Ce qui, naturellement, avait suffi à lui donner une envie irrépressible de le lire.
Il avait alors reproduit l’autorisation d’un professeur sur une fiche d’emprunt. Cette fois, aucune faute ridicule. Une inclinaison correcte des lettres, un paraphe presque convaincant, jusqu’à cette manière irritante qu’avait le professeur de ne jamais fermer complètement ses « a ».
Lucian avait gardé le livre trois semaines ; personne n’avait rien remarqué. Pendant plusieurs années, il avait considéré l’affaire comme l’un des petits triomphes honteux de son adolescence.
Il contempla le document posé devant lui, dont l’encre luisait encore sur le parchemin, puis la plume entre ses doigts. Il aurait beaucoup aimé que la troisième fois ressemblât davantage aux deux premières.
À qui de droit,
Je soussigné Cassian Varo, relieur et marchand itinérant…
Lucian ferma les yeux.
« Non », murmura-t-il.
Un artisan itinérant n’écrivait certainement pas à qui de droit. Un notaire écrivait cela. Un fonctionnaire. Un homme habitué à produire des documents dont il espérait qu’ils seraient conservés. Un relieur qui passait huit mois sur douze entre des chariots, des ateliers temporaires et des auberges écrirait plutôt directement à la personne concernée.
Lucian tira une nouvelle feuille vers lui ; la quatrième.
La première avait été trop élégante.
La deuxième trop mal écrite, comme si un lettré s’était appliqué à imiter un imbécile.
La troisième ressemblait tellement à une falsification qu’il avait éprouvé une véritable offense professionnelle à la regarder.
Il trempa de nouveau sa plume.
Madame,
Comme convenu lors de mon dernier passage à Faillaise, je confirme prendre à mon service le garçon Hroar…
Il s’arrêta.
À mon service était mauvais. Trop vague.
En apprentissage.
Il ajouta les mots, les contempla, puis relut lentement toute la phrase.
Cette fois, cela ressemblait à quelque chose. Pas à la vérité, mais à quelque chose qu’elle aurait pu être.
Lucian posa la plume. Cette distinction lui déplaisait beaucoup.
Il repoussa légèrement sa chaise et se frotta les yeux avec le pouce et l’index. Depuis une heure, les gens s’affairaient dans le bâtiment avec cette efficacité silencieuse qui apparaissait lorsque trop de choses graves devaient être faites en trop peu de temps.
Dans le couloir, un plancher craqua ; il leva instinctivement la tête.
Rien d’abord, puis il entendit Lydia parler à voix basse, trop loin pour distinguer les mots.
Il revint au faux.
Quelques heures plus tôt encore, sa plus grande préoccupation avait été de savoir comment transformer une poignée de leçons improvisées en quelque chose qui ressemblât à un programme cohérent.
Lecture le matin, calcul après le repas, un peu d’histoire lorsqu’il parvenait à capturer suffisamment longtemps l’attention des enfants. Il s’était même demandé, avec un sérieux qui lui paraissait maintenant presque insultant, s’il devait écrire à l’Institut pour demander qu’on lui envoyât quelques manuels adaptés.
Puis Aventus Aretino était entré dans le dortoir.
Lucian n’avait pas assisté à la conversation, mais il en avait reçu le résultat. Par morceaux d’abord : une phrase de Hunfen, une autre de Lydia. Puis Hroar, blanc comme un linge, qui avait traversé le couloir avec sa couverture sur les épaules en quête d’une cachette.
Enfin deux bourses posées sur une table ; deux bourses étonnamment lourdes. Quand il avait demandé d’où venait cet argent, personne n’avait répondu immédiatement. Ce qui, en Bordeciel comme ailleurs, cachait rarement une bonne nouvelle.
Sibbi Roncenoir avait payé pour faire assassiner Hroar. Cette information, à elle seule, aurait dû suffire à rendre la journée suffisamment absurde. Mais seule, elle ne l’avait pas été.
L’homme chargé du contrat était Aventus. Pas l’homme — l’enfant — dut-il se corriger consciemment.
Il avait vu le jeune garçon le matin même. Douze ans tout au plus, un manteau trop sombre, une politesse étrange, des yeux qui ne restaient jamais longtemps immobiles.
La Confrérie Noire. Lucian inspira lentement.
Puis Aventus était revenu annoncer que Sibbi Roncenoir ne ferait plus rien à Hroar. Il n’avait pas dit pourquoi, mais apparemment, cela n’avait été nécessaire pour personne. Lucian avait écouté Lydia lui expliquer la situation d’une voix si calme qu’il lui avait fallu plusieurs secondes pour comprendre qu’elle croyait réellement chaque mot qu’elle prononçait.
Sibbi avait probablement été tué. Par Aventus. Dans sa cellule. Après avoir engagé ce dernier pour tuer Hroar. Et Aventus avait ensuite apporté à Honorem l’argent du contrat et la clef de sa maison à Vendeaume en demandant à Hroar d’y fuir. Lucian avait eu, durant quelques secondes, le sentiment extrêmement contrariant que le monde avait soudainement décidé de devenir déraisonnable autour de lui sans que personne ne prit la peine de l’en avertir.
Il était venu en Bordeciel afin d’étudier l’éducation. L’Institut l’avait envoyé étudier les structures d’apprentissage locales et, dans une formulation que Lucian jugeait rétrospectivement d’un optimisme presque obscène : identifier les principaux obstacles au développement de pratiques pédagogiques modernes dans les provinces septentrionales. Oh, il en avait identifié plusieurs : les dragons ; la guerre civile ; le Thalmor ; les cultes daedriques ; les sociétés secrètes ; les loups-garous ; et désormais les contrats d’assassinat entre enfants et héritiers de familles criminelles. Il songea qu’il faudrait probablement ajouter une annexe.
Lucian reprit sa plume, mais sa main resta suspendue au-dessus du document.
Pour la première fois de sa courte carrière de faussaire, l’idée ne lui procurait pas la moindre satisfaction. Les deux premières fois qu’il avait fabriqué un faux, il avait voulu le faire. Il y avait trouvé cette excitation particulière des petites transgressions intellectuelles, le plaisir de tromper une règle dont les conséquences restaient suffisamment abstraites et légères pour paraître ludiques.
Cette fois, il commettait réellement un crime. Pas une indiscipline, ni une fraude scolaire vieille de plus de dix ans. Il fabriquait de faux documents destinés à tromper les autorités de Faillaise sur la localisation d’un enfant recherché dans une affaire de meurtre. Selon la manière dont on formulait la chose, la justice locale donnerait probablement à la faute un nom parmi une liste qui ne contenait rien d’enviable.
Il aurait certainement dû trouver cela moralement rédhibitoire, à la place, il pensa à Hroar. Le garçon était dans la cave, il avait pris sa couverture avec lui. Cela avait troublé Lucian davantage que cela n’aurait dû. Il pouvait comprendre une dague, un sac, de l’argent, une cape pour voyager. Mais une couverture signifiait que Hroar n’était pas parti se cacher comme un voleur. Il était allé se terrer dans une cave comme un enfant qui avait froid.
Lucian reposa la plume.
Non. Cela n’avait rien de compliqué. Cela lui déplaisait, mais ce n’était pas compliqué. Si des hommes venaient chercher Hroar pour le remettre entre les mains de Maven Roncenoir, Lucian leur mentirait. S’ils demandaient des preuves, Lucian leur fournirait des preuves. S’ils voulaient une signature, ils auraient une signature. Il n’en serait pas fier, mais il le ferait tout de même.
Il reprit son travail.
Madame,
Comme convenu lors de mon dernier passage à Faillaise, je confirme prendre le garçon Hroar en apprentissage pour les prochains mois. Il voyagera avec mon atelier et recevra nourriture, logement et instruction en échange de son aide…
Lucian ralentit volontairement son écriture. La main qu’il imitait n’existait pas, ce qui compliquait paradoxalement les choses. Il ne pouvait pas copier un homme imaginaire ; il devait le construire.
Cassian Varo était un relieur impérial d’une cinquantaine d’années. Assez instruit pour écrire correctement, pas assez pour employer un style administratif. Il voyageait régulièrement entre Bordeciel et Cyrodiil. Il avait une arthrite légère dans les doigts — Lucian avait décidé cela trois minutes plus tôt parce qu’une irrégularité dans les lignes rendrait l’écriture plus crédible.
Il écrivait les « r » trop grands. Il économisait le parchemin. Il n’aimait pas les longues phrases. Et comme il n’existait pas, il n’aurait jamais l’occasion de protester contre cette caractérisation.
Lucian s’autorisa un bref sourire, qui disparut presque aussitôt.
Viendrait ensuite une note de voyage laissant entendre que l’atelier devait reprendre la route vers le sud. Pas trop précise : une route vers Cyrodiil, une mention du Niben, une référence au climat hivernal plus doux qu’en Bordeciel, peut-être un fournisseur installé quelque part au sud. Des morceaux, jamais une flèche sur un lieu précis.
Derrière lui, la porte s’ouvrit. Il s’arrêta immédiatement et posa son avant-bras sur le parchemin par réflexe.
Samuel resta dans l’encadrement. Le garçon ne semblait pas particulièrement impressionné par l’évidence manifeste d’une activité clandestine. Il regarda simplement Lucian, puis les sacs ouverts derrière lui.
« Vous allez partir ? »
Lucian demeura silencieux une seconde. Il aurait préféré une question plus difficile.
« Probablement », répondit-il.
Samuel acquiesça lentement. Son regard descendit vers les livres empilés près du mur.
Lucian suivit ses yeux. Il y en avait peu : quelques ouvrages prêtés ou achetés depuis son arrivée, deux recueils de contes, un vieux manuel de calcul, et Peuples et Provinces de Tamriel, posé à plat au sommet de la pile. Hunfen le lui avait rendu le matin même, ou plutôt l’avait laissé sur la table avant que tout ne commence.
Samuel entra dans la pièce.
« Vous allez les prendre ? »
Lucian regarda les livres.
« Non. »
Le garçon leva les yeux.
« Aucun ?
— J’ai déjà lu ceux-là. Ce serait égoïste. »
Samuel parut réfléchir à cette réponse avec beaucoup plus de sérieux qu’elle ne le méritait. Il s’approcha, ses doigts effleurèrent la couverture sans l’ouvrir.
« Je sais pas lire tout ça », dit-il dans un murmure.
Lucian ne répondit pas immédiatement. Quelque chose se serra désagréablement dans sa poitrine.
« Non », admit-il.
Samuel baissa les yeux.
« François lit mieux. Runa aussi. Moi… je peux un peu, mais des fois les mots… »
Il haussa les épaules.
« Je comprends pas. »
Lucian regarda le faux encore humide sous son bras. Un document destiné à faire croire qu’un garçon était parti apprendre un métier qu’il n’apprendrait probablement jamais. Et devant lui, un autre enfant s’inquiétait simplement de ne plus avoir quelqu’un pour déchiffrer les mots difficiles.
L’Institut lui avait demandé d’améliorer l’éducation en Bordeciel. Lucian songea qu’il obtenait enfin une mesure assez précise de son succès.
Il tira Peuples et Provinces de Tamriel vers lui.
« Viens. »
Samuel s’approcha davantage. Lucian ouvrit le livre approximativement au milieu.
Une gravure montrant un Argonien occupait presque toute la page. L’artiste, qui n’avait probablement jamais rencontré d’Argonien de sa vie, lui avait donné une crête démesurée, des griffes dignes d’un dragon et une expression de malveillance parfaitement injustifiée.
Lucian posa l’index sous le titre.
« Tu sais lire ça ? »
Samuel plissa les yeux.
« Ar… go…
— Argonien.
— Argonien.
— Bien. Et ça ? »
Le garçon suivit son doigt.
« Marais Noir.
— Exactement. »
Lucian tourna la page.
« Tu n’es pas obligé de tout comprendre. Commence par ce que tu reconnais. Les noms. Les images. Les petits paragraphes. Quand tu bloques sur un mot, tu le notes. Et quand quelqu’un peut t’aider, tu demandes. »
Samuel sembla contempler l’idée.
« Et si plus personne ne sait ? »
Lucian ouvrit la bouche. Il aurait pu répondre qu’il reviendrait ; il s’en abstint. Il avait appris récemment à se méfier des promesses faites aux enfants lorsqu’on ne maîtrisait pas soi-même la suite des événements.
« Alors… Vous cherchez ensemble, finit-il par dire. Runa ou François comprendront certains mots. Constance d’autres. Et parfois, vous aurez tort. Ce n’est pas grave. »
Samuel releva les yeux vers lui.
« Vous avez déjà eu tort sur un livre ?
— Constamment, sourit Lucian. C’est pour cela qu’on en lit plusieurs. »
Le garçon sembla accepter cette explication. Il referma soigneusement l’ouvrage.
Dans le couloir, des pas rapides approchèrent. Cette fois, Lucian reconnut Lydia avant même qu’elle apparût. La guerrière s’arrêta devant la porte. Son regard passa sur Samuel, sur le livre, puis sur les faux étalés sur la table. Samuel comprit sans qu’on eût besoin de le chasser ; il prit Peuples et Provinces de Tamriel contre lui et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il jeta pourtant un dernier regard aux sacs ouverts. Lucian détourna les yeux le premier. Lydia attendit que ses pas se fussent éloignés dans le couloir.
« J’ai parlé à Hunfen. Il se souvient d’un passage qu’il avait utilisé la première fois qu’il s’est enfui d’ici. Une maison vide, près des niveaux inférieurs. Il paraît qu’on peut la traverser jusqu’au port sans passer par les portes de la ville. »
Lucian la regarda quelques secondes.
Naturellement. L’enfant qu’il accompagnait connaissait également des itinéraires clandestins permettant de quitter une cité sans attirer l’attention des gardes.
Il baissa les yeux vers le faux certificat d’apprentissage encore humide devant lui. Il ne se souvenait pas que l’Institut eût consacré un seul chapitre de ses instructions à la fabrication de pièces administratives frauduleuses, à la dissimulation d’enfants recherchés ou aux méthodes les plus sûres pour les exfiltrer d’une ville corrompue.
Il aurait beaucoup aimé savoir à quel moment précis sa mission universitaire avait pris cette direction.
oOo
La fenêtre de la cuisine avait toujours ce léger jeu dans le montant.
Brynjolf posa deux doigts contre le battant, poussa juste assez pour dégager le loquet, puis glissa la lame d’un couteau dans l’interstice d’un geste instinctif. Un petit mouvement du poignet, une pression vers le haut, et le verrou céda avec un bruit si faible qu’il aurait fallu avoir l’oreille collée au bois pour l’entendre.
Il resta un instant accroupi sur l’appui extérieur, une botte dans le vide, l’autre calée contre le bois humide.
Par les Divins. Ça faisait combien de temps ?
Il avait dû passer par là des dizaines de fois. Assez pour que Constance, à l’époque, finisse par remarquer sa disparition de son lit certains soirs, et son retour au petit matin avec de la boue jusqu’aux genoux et des excuses particulièrement mauvaises. La fenêtre donnait déjà sur la cuisine, ce qui avait l’immense avantage d’offrir un accès direct aux réserves et l’inconvénient plus modeste de vous faire tomber nez à nez avec Grélod lorsqu’elle décidait de se lever avant l’aube.
Les battants avaient été changés depuis, mais pas le cadre. Brynjolf afficha malgré lui un sourire. Même la vieille planche qui formait l’appui extérieur était encore légèrement voilée au même endroit.
Il bascula son poids vers l’avant et passa une jambe à l’intérieur. Pendant une seconde parfaitement inutile, il eut dix ans. Dix ans, une miche de pain sous la chemise et l’impression d’être le plus grand voleur de Bordeciel parce qu’il avait réussi à sortir après le couvre-feu.
Le souvenir était absurde, vu l’urgence. Il aurait dû penser à Hroar, aux gardes, aux hommes de Maven, à ce foutu portrait qui commençait déjà à passer de main en main. Il aurait dû se demander combien de temps il leur restait avant qu’un uniforme frappe à la grande porte.
Il posa la pointe de sa botte sur le rebord intérieur sans faire grincer la planche.
Tiens donc. Le vieux réflexe était toujours là : ne pas poser le pied au milieu, la latte grinçait. Enfin, elle grinçait autrefois.
Brynjolf contourna machinalement l’endroit avant même d’avoir vérifié si le plancher avait été remplacé. Un petit rire silencieux lui remonta dans la gorge. Certaines choses vous restaient dans les jambes, apparemment. Il commença à ramener sa seconde jambe, et eut juste le temps de sentir son pied quitter l’appui qu’une main lui saisit brutalement le col. Une fraction de seconde, il se demanda depuis quand Constance avait développé une force pareille, puis son épaule heurta le mur, son bras fut tordu derrière son dos, et une lame froide vint se poser juste sous sa mâchoire.
Il n’avait toujours pas complètement posé les deux pieds par terre.
« Qu’est-ce que vous venez faire ici ? Qui vous envoie ? Combien de complices vous attendent dehors ?
— Bien le bonsoir ! »
La prise se resserra douloureusement. Mauvaise réponse.
« Combien dehors ? »
Brynjolf inspira lentement.
« Aucun. Je suis seul. »
La lame ne bougea pas.
« Pourquoi cette fenêtre ?
— Parce que j’avais l’habitude de passer par là avant que vous appreniez à marcher. »
La pression sur son bras se relâcha d’un rien. Pas assez pour qu’il pût se dégager. Brynjolf sentit surtout que la femme derrière lui hésitait entre le croire et lui casser le bras pour gagner du temps.
« Lydia. »
La voix de Constance venait de la porte. Brynjolf tourna les yeux autant que sa position le permettait. Elle se tenait dans l’encadrement, le visage fermé, un bougeoir à la main. Pendant une seconde, quelque chose passa dans son regard. Du soulagement, peut-être. Cela disparut aussitôt.
« Celui-là, vous pouvez éviter de le tuer… Pour le moment. »
Brynjolf eut un sourire malgré la lame.
« Ça fait plaisir de revenir chez soi. »
Lydia le relâcha enfin. Il ramena son bras contre lui et massa son épaule.
« Vous entrez toujours chez les gens par les fenêtres ? demanda-t-elle.
— Seulement quand les portes sont surveillées. »
Cette fois, personne ne répondit. Constance posa le bougeoir sur la table.
« Pourquoi tu es là, Bryn' ? »
Brynjolf cessa de masser son épaule.
« Parce que j’ai un gamin dans le pétrin. Peut-être les deux. »
Constance ne bougea pas. Lydia, elle, s’était légèrement décalée de manière à rester entre lui et le couloir. Une position discrète, mais assez claire pour qu’il comprît qu’elle n’avait pas renoncé à l’idée de lui briser quelque chose si la conversation lui déplaisait.
Il soupira.
« Sibbi Roncenoir est mort. »
Le silence qui suivit fut bref, mais suffisamment lourd pour lui faire regretter d’avoir choisi une entrée aussi directe. Constance baissa les yeux une fraction de seconde.
« Nous le savons.
— Ah. »
Voilà qui simplifiait les choses. Ou les compliquait davantage. Brynjolf les observa tour à tour.
« Et vous savez quoi d’autre ?
— Nous savons qu’il voulait faire tuer Hroar, répondit Lydia. Le… porteur de la nouvelle nous a assuré que Sibbi ne ferait plus de mal à personne. »
Brynjolf se figea. Il n’aimait pas du tout la manière dont elle avait formulé cela.
« D’accord… »
Il passa une main sur son visage.
« Bon. Alors il faut que vous sachiez autre chose. Ils ont trouvé un dessin sur lui. Un portrait. »
Constance blêmit. Lydia ne changea presque pas d’expression. Presque.
« De Hroar ? »
Brynjolf acquiesça.
« Assez ressemblant pour qu’un garde le reconnaisse s’il l’a déjà vu. Et maintenant, certains en ont une copie, d’autres une description, et les derniers racontent n’importe quoi mais cherchent quand même. »
Lydia lui lança un regard peu satisfait. Brynjolf leva une main.
« La garde a reçu ordre de le retrouver. Ça, c’est officiel. Le palais veut comprendre pourquoi le portrait d’un gosse se trouvait sur le cadavre de Sibbi. Maven veut la même chose, j’imagine, avec des intentions probablement moins maternelles. Et comme une bonne moitié des uniformes de cette ville ne sait plus très bien à qui elle obéit quand les deux donnent des ordres différents… »
Il haussa les épaules.
« Ça devient confus. »
Constance serra les doigts autour du dossier de la chaise.
« Le jarl Laila sait déjà ?
— Oui.
— Et Maven aussi.
— Oui. »
Constance ferma les yeux. Brynjolf la regarda un instant. Elle avait vieilli depuis leur enfance. Lui aussi, probablement. Mais lorsqu’elle prenait cette expression-là, il retrouvait par éclairs la grande fille maigre qui essayait autrefois de se placer entre Grélod et les plus petits.
Il détourna les yeux le premier.
« Apparemment, Laila a très mal pris l’idée que Sibbi préparait un assassinat depuis sa cellule, ajouta-t-il. Elle vient de réaliser que les privilèges accordés à un Roncenoir pouvaient poser problème. »
Lydia ignora le sarcasme.
« Les portes de la ville ?
— Plus surveillées qu’hier. Pas fermées. Pas encore. Mais ça viendra peut-être.
— Et Hroar ? demanda Constance.
— S’il est encore ici, il faut le sortir avant que quelqu’un ait l’idée brillante de commencer par l’endroit où il dort. »
Constance le fixa.
« Hroar n’est plus ici. »
Brynjolf cligna une fois des yeux.
« Ah bon ?
— Il est parti avant-hier. »
Lydia tourna légèrement la tête vers elle. Très légèrement, mais Brynjolf le vit. Il sentit presque un sourire lui revenir.
D’accord.
« Avec qui ?
— Un artisan.
— Comment il s’appelle ? »
Constance ne prit pas le temps de réfléchir.
« Cassian Varo. C’est un relieur itinérant.
— De Faillaise ?
— Impérial. Il passe régulièrement par la ville.
— Où est-ce qu’il l’a amené ?
— Vers le sud. Il est probablement déjà en Cyrodiil. »
Brynjolf inclina la tête.
Pas mal.
« Probablement ?
— Les artisans ambulants prennent souvent des libertés sur leurs plans initiaux. On ne peut jamais être certain. »
Cette fois, il sourit franchement.
« Connie…
— Quoi ?
— Rien. Continue. »
Elle le fusilla du regard.
« Il est parti avant-hier après le repas du matin. J’ai signé son autorisation d’apprentissage. Monsieur Varo assure son logement, sa nourriture et son instruction.
— Tu as des papiers qui consignent ça ? »
Constance l’invita simplement d’une main vers la pièce voisine. À l’intérieur, un Impérial que Brynjolf avait déjà aperçu de loin se tenait derrière une table où étaient dispersés quelques parchemins. Le type avait l’air d’avoir davantage sa place derrière un pupitre qu’au milieu d’une opération clandestine.
Constance prit un des feuillets.
« Voilà. »
Brynjolf le déplia. Il lut une première fois, puis une deuxième, plus attentivement.
Pas mal du tout.
Il observa l’écriture. Irrégulière, mais pas stupidement mauvaise. Les lettres penchaient parfois différemment, certains « r » prenaient trop de place, et les lignes se resserraient vers la fin comme si l’auteur avait voulu économiser son parchemin.
Brynjolf replia le parchemin une première fois, puis une seconde. L’Impérial eut un mouvement presque imperceptible, aussitôt réprimé. Le voleur prit soin de ne pas le remarquer. Il posa le document à plat sur la table, passa le pouce le long d’un pli pour l’assouplir, puis le frotta légèrement contre le bord du bois. Puis il roula la lettre sans soin et la déplia de nouveau. Le coin inférieur s’était légèrement froissé. Il y posa deux doigts encore humides de la pluie extérieure ; une petite tache sombre apparut près de la marge.
Cette fois, l’Impérial la contemplait comme s’il venait d’assister à une profanation. Brynjolf lui tendit enfin le document. Il prit le parchemin avec précaution, les lèvres pincées.
« Ce Cassian voyage, non ? dit Brynjolf d’un air entendu. Il garde ses papiers dans une sacoche. Il mange avec. Il dort dessus parfois. Il ne les conserve pas derrière un présentoir à reliques pour les montrer à un bibliothécaire. »
L’Impérial baissa les yeux vers la lettre. Il sembla considérer la remarque comme manifestement juste, ce qui parut lui déplaire davantage encore.
Brynjolf eut un sourire.
« Si jamais vos études vous lassent, j’connais quelques personnes en ville qui paieraient cher pour ce genre de travail.
— Je vous remercie, répondit l’homme avec raideur, mais je vais décliner cette perspective.
— Dommage. »
Constance lui arracha presque le document des mains et le relut à son tour.
« Est-ce que ça tiendra ?
— Contre un garde qui veut finir sa tournée avant le dîner ? Oui. Contre quelqu’un qui décide de vérifier chaque détail pendant trois jours ? Non. »
L’Impérial fronça les sourcils.
« Pour quelle raison ?
— Parce que votre Cassian Varo n’a laissé aucune autre trace. Si quelqu’un demande où il logeait, avec qui il a parlé ou qui l’a vu repartir, vous aurez besoin de réponses. »
Constance croisa les bras.
« Il logeait à l’auberge, j’ai oublié laquelle.
— Mauvais choix. Les patrons consignent leurs clients et se souviennent de tout ce qui peut leur rapporter une pièce.
— Alors où ?
— Chez un autre artisan, un confrère. »
— Et si quelqu’un demande le nom de ce confrère ?
— On ne sait plus bien. Les gens oublient les noms. Les registres d’auberge, non. »
Constance plia le parchemin et le replaça avec les autres documents.
« Très bien. Cassian Varo est passé il y a deux mois, il logeait chez un confrère dont j’ai oublié le nom, et il devait revenir chercher Hroar.
— Il a écrit qu’il reviendrait peut-être, dit Brynjolf. Vous avez plutôt profité de son passage quand il s’est présenté. Moins il y a de rendez-vous précis, moins quelqu’un peut demander pourquoi personne d’autre n’était au courant. »
L’Impérial le regardait désormais avec une attention beaucoup plus sérieuse.
« Vous avez l’habitude de ce genre de choses.
— J’ai l’habitude des gens qui posent des questions. »
Lydia, restée près de la porte, intervint enfin.
« Tout cela ne sert à rien si Hroar est encore dans cette maison quand ils viendront vérifier. »
Brynjolf se tourna vers elle.
« Justement. Vous comptiez partir quand ?
— Demain.
— Non. »
Le mot tomba si vite que Constance releva brusquement la tête.
« Les portes ne sont pas fermées, reprit Brynjolf, mais elles sont déjà observées. Demain, elles le seront davantage. Si Maven décide de payer deux hommes de plus, ou si le palais ordonne une fouille des maisons où Hroar a pu passer, vous serez coincés ici avec tous vos beaux papiers. »
Lydia serra la mâchoire.
« Cette nuit, alors. Nous ne passerons pas par les portes ».
Elle expliqua brièvement ce que Hunfen lui avait dit de la maison vide. À mesure qu’elle parlait, Brynjolf fronça les sourcils, puis une expression de reconnaissance passa sur son visage.
« Ah, Rucheline. C’est sans doute Hroar qui la lui a montré d’ailleurs. »
Lydia le fixa.
« Vous connaissez le passage ?
— Assez pour savoir qu’il existe encore. La Guilde l’a utilisé de temps en temps. Pas souvent. Trop près des regards du port. »
« Et après ? demanda Constance. Une fois sur les quais ? »
Brynjolf réfléchit quelques secondes.
« Je peux faire mettre une barque sous l’escalier des entrepôts, après minuit. Pas un bateau de la Guilde, rien qu’on puisse remonter jusqu’à nous. Un vieux pêcheur me doit un service. Après ça, vous prenez les chemins secondaires. Si vous parvenez jusqu’au village de la Pierre de Shor, vous pourrez attraper un chariot. »
Brynjolf observa un instant Constance. Elle n’avait pas bougé depuis plusieurs secondes. Ses doigts s’étaient refermés autour du dossier d’une chaise.
« Je vais les sortir de là, Connie, dit-il plus doucement. J’avais promis de veiller sur eux. »
Quelque chose changea dans le visage de Constance.
« Oui, répondit-elle. Tu avais promis. »
Brynjolf baissa légèrement la tête.
« Je sais.
— Je t’avais demandé une chose. Une seule. S’ils devaient continuer à fréquenter ta Guilde, tu devais leur montrer où poser les pieds. »
« J’ai essayé.
— Hroar est caché dans ma cave avec une couverture sur le dos parce que le fils de Maven Roncenoir a payé pour le faire assassiner. François et lui passent leurs nuits dans des égouts avec des voleurs adultes. Et la nuit dernière, ils ont fini au milieu d’un combat contre un Thalmor. »
Brynjolf encaissa sans répondre. Il avait déjà entendu Constance lui reprocher beaucoup de choses. Celle-ci faisait plus mal parce qu’elle n’avait rien d’injuste.
Lydia, elle, fronça les sourcils.
« Attendez. Ils passent leurs nuits dans la Souricière ? »
Brynjolf tourna légèrement la tête vers elle.
« Pas toutes les nuits. »
La guerrière lui lança un regard qui lui fit regretter d’avoir précisé.
« Depuis combien de temps ? »
Constance soupira.
« Quelques semaines. Peut-être davantage pour certaines sorties.
— Et vous le saviez ?
— Oui. »
La réponse tomba sèchement. Brynjolf vit les mâchoires de Lydia se contracter.
« Vous saviez qu’ils sortaient la nuit pour rejoindre la Guilde des Voleurs et vous les laissiez faire ? »
Constance redressa le menton.
« Je les laissais revenir. Ce n’est pas tout à fait la même chose !
— Ils ont onze ans.
— Je sais quel âge ont les enfants dont je m’occupe. »
Brynjolf retint un soupir. Voilà. Maintenant elles étaient deux à vouloir étrangler quelqu’un, et il se trouvait malheureusement au centre géographique du problème.
Lydia regarda tour à tour Constance et Brynjolf.
« Et ce qu’ils tirent de tout ça ? L’argent, les objets volés… Ils en font quoi ? »
Constance eut un bref silence.
« Une partie revient ici.
— Comment ça, ici ?
— Des sacs de farine sur le perron. Des vêtements. Quelques pièces, parfois. Des friandises quand ils oublient qu’un don anonyme est censé être discret. »
Brynjolf baissa les yeux pour dissimuler le sourire qui menaçait de lui échapper. Il connaissait déjà l’histoire, mais l’image des deux gamins redistribuant leur butin à Honorem continuait de lui inspirer une fierté que Lydia, vu son regard, trouvait parfaitement inconvenante.
Constance poursuivit, plus sèchement :
« Une fois, ils ont laissé une pile de vêtements triés presque exactement par taille. Une autre, un sac de farine fermé avec ce nœud ridicule que François fait à tout ce qu’il attache. Ils ne sont pas aussi subtils qu’ils le pensent.
— Et vous n’avez rien dit », reprit Lydia.
Cette fois, Constance se retourna franchement vers elle.
« Qu’auriez-vous voulu que je fasse ? Que je les enferme ? Que je les menace ? Que je fouille leurs affaires chaque soir ?
— J’aurais commencé par les empêcher de sortir. »
Constance ouvrit la bouche, puis son regard glissa une seconde vers le couloir. Elle reprit, plus bas, toujours sèchement :
« Ils auraient continué. Seulement, ils auraient trouvé une autre fenêtre. Et un jour, ils ne seraient peut-être pas revenus du tout. »
Elle posa les deux mains à plat sur la table.
« Alors oui, je fais semblant de ne pas voir certaines choses. Je vérifie qu’ils soient là avant de me coucher. Quand leurs lits sont vides, j’attends. »
Brynjolf releva les yeux vers elle. Quelque chose se serra désagréablement dans sa poitrine. Constance poursuivit :
« J’attends le bruit de la porte. Les marches. François qui essaye de ne pas faire grincer les lattes du couloir. Et quand je sais qu’ils sont rentrés, je peux dormir. Je ne prétends pas que c’est une bonne solution, mais c’est ce qui me permet encore de savoir où sont mes enfants le matin. »
Lydia ne répondit pas. Son regard glissa vers le couloir et resta là quelques secondes. La colère n’avait pas quitté son visage, mais elle semblait désormais moins certaine de sa cible.
Quelque part, une latte craqua. Brynjolf tourna la tête.
Rien.
« Je vais m’occuper de la barque », dit-il finalement.
oOo
François recula d’un pas, une latte grinça sous son talon. Il resta figé, son cœur battant si fort qu’il était persuadé que Brynjolf allait l’entendre à travers le mur.
Rien.
Puis la voix de Brynjolf reprit, plus basse.
François recula encore. Une fois. Deux fois. Au troisième pas, il se retourna et partit.
Il traversa le couloir sans courir, parce que courir faisait du bruit et que faire du bruit signifiait être vu. Il passa devant le dortoir, poussa une petite porte qu’on ne fermait plus jamais à clef et se glissa à l’intérieur.
Autrefois, c’était là que Grélod enfermait les enfants punis.
Depuis sa mort, Madame Constance avait retiré le verrou, et les attaches. La pièce servait maintenant à ranger les draps propres, quelques paniers et des vêtements trop petits en attente d’un nouvel enfant. On avait même posé un petit tabouret près du mur.
François referma la porte. Il resta debout quelques secondes, puis son souffle se brisa.
Il s’assit par terre si vite que son épaule heurta une pile de couvertures. Il les repoussa avec colère, ramena ses genoux contre lui et enfouit son visage dans ses bras.
C’était idiot. Il savait que Madame Constance savait.
Enfin, pas vraiment, il savait qu’elle pouvait se douter de certaines choses. Tout le monde se doutait toujours de certaines choses. C’était pour ça qu’il fallait sourire, inventer une histoire, arriver par une autre rue, rentrer sans faire grincer la mauvaise latte.
Mais elle savait, tout. Les sacs de farine, les vêtements, les pièces, les friandises, même son nœud.
François serra les dents.
Ce fichu nœud. Il l’avait appris tout seul. Il le trouvait pratique. Hroar disait qu’il était impossible à défaire sans tirer sur la bonne boucle et François avait toujours considéré cela comme un avantage.
Madame Constance l’avait reconnu.
Depuis combien de temps ?
Il essuya brusquement ses yeux avec sa manche.
Elle les avait regardés partir. Elle avait regardé leurs lits vides. Elle savait qu’ils descendaient dans la Souricière et elle attendait simplement qu’ils reviennent.
François inspira par le nez, trop vite. Une douleur lui serra la gorge.
Il aurait préféré qu’elle leur crie dessus. Oui. Il aurait préféré.
Une punition, quelques jours sans sortir, une corvée, même une gifle. Quelque chose qu’il aurait pu détester. Quelque chose contre quoi râler avec Hroar après l’extinction des bougies.
Pas ça.
Pas Madame Constance assise quelque part dans le noir à écouter leurs pas.
Il rabattit le front contre ses genoux.
Brynjolf avait promis de veiller sur eux, et François ne savait même pas qu’il avait promis.
Il se revit sur la place du marché, fier comme un idiot lorsque Brynjolf avait parlé à demi mots de la Guilde. Le premier vrai travail. La Souricière. Mercer. Les passages secrets.
Il avait cru que Brynjolf les trouvait bons. Peut-être que c’était vrai, ou peut-être qu’il avait seulement obéi à Madame Constance.
François renifla et essuya son nez du revers de la main.
Non. Ça, c’était stupide aussi. Brynjolf ne faisait pas semblant quand il souriait après un bon coup. Il ne faisait pas semblant quand il leur montrait comment regarder une foule sans avoir l’air de la regarder.
Mais il avait promis. Comme si François et Hroar avaient eu besoin qu’on charge quelqu’un de les surveiller.
Comme des petits.
Un sanglot lui échappa. Il serra aussitôt les lèvres.
De l’autre côté de la porte, personne ne vint.
Hroar était dans la cave, avec sa couverture. Et maintenant ils allaient le faire partir.
Cette nuit.
À Vendeaume, peut-être. Ou ailleurs. Avec Lydia, Lucian, Hunfen, il n’avait pas bien compris. Les adultes parlaient toujours comme s’ils pouvaient fabriquer une route simplement en décidant qu’elle existait.
Et lui ?
François leva lentement la tête.
Personne n’avait parlé de lui.
Il resta immobile.
Ce n’était pas important. Évidemment que non. C’était Hroar qu’on cherchait. Hunfen avait les Thalmors derrière lui. François, lui, n’avait rien. Il était en sécurité.
La pensée eut un goût affreux.
Il frotta ses yeux jusqu’à ce qu’ils lui fassent mal.
Sur une étagère basse, on avait empilé de vieux vêtements d’enfant. Une manche dépassait, une ancienne tunique à lui. François la fixa sans la voir.
Il pensa au Lumidor. Ils devaient brûler trois ruches. Il avait voulu toutes les brûler. Il avait fait disparaître le bois entier.
Puis les cargaisons des Roncenoir. Toutes leurs petites victoires.
À chaque fois, ils avaient ri après. Même quand ils avaient eu peur. Surtout quand ils avaient eu peur. Ils avaient voulu leur faire payer. À Maven. À tous ceux qui avaient laissé Grélod faire ce qu’elle voulait.
Et maintenant Sibbi avait payé quelqu’un pour tuer Hroar.
François ferma les yeux.
Peut-être qu’ils avaient gagné. Peut-être que c’était ça, gagner contre des gens comme les Roncenoir : on leur faisait mal et ils vous faisaient plus mal en retour.
Il sentit ses yeux recommencer à brûler.
Aventus, lui, n’avait pas raté.
François resta parfaitement immobile.
Aventus avait appris que Sibbi voulait tuer Hroar, et quelques heures plus tard, Sibbi était mort.
Pas de ruche brûlée trop loin. Pas de cargaison sabotée. Pas de plaisanterie dans un tunnel.
Mort.
François avala difficilement.
Il ne savait pas s’il trouvait ça horrible. C’était probablement le pire.
Il posa sa tête contre le mur froid.
Au bout d’un moment, ses sanglots diminuèrent. Il resta là encore un peu, le nez bouché, les yeux douloureux, à écouter les bruits étouffés de l’orphelinat.
Des pas.
Une porte.
La voix de Constance quelque part.
François passa ses manches sur son visage.
Il ne voulait pas qu’elle le voie comme ça.
Il ne voulait pas que Brynjolf le voie comme ça non plus. Surtout pas Brynjolf.
Il se remit debout.
Il attendrait, puis il ressortirait.
Il aiderait à préparer les sacs. Il dirait au revoir à Hroar.
Et demain…
François regarda la porte.
Demain, il ferait quelque chose.