Les enfants de Bordeciel

Chapitre 47 : Immunité Diplomatique

5293 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 12/04/2026 23:12

Chapitre 47 – Immunité Diplomatique

Lucian resta allongé sur le dos, les yeux ouverts dans la pénombre tiède. Observant le plafond sans vraiment le voir. La chaleur de la pièce glissait agréablement sur sa peau, engourdissant encore ses membres avec cette torpeur étrange qui suivait toujours les moments où le corps relâchait l’enthousiasme que l’esprit avait volontiers initié.

Pendant quelques instants, il fut incapable de penser. Puis, dans le silence retombé, un souvenir qui l’avait retrouvé quelques dizaines de minutes auparavant revint à l’assaut, s’imposant de lui-même.

Ce n’était pas la résurgence d’un moment précis, mais de longs et agréables instants mêlés. Une respiration plus lente, plus profonde. Une main qui guidait la sienne avec une patience presque amusée. Une voix basse, posée, qui ne cherchait jamais à expliquer, seulement à corriger, comme si ces choses-là ne s’apprenaient que par imitation.

Il avait été si jeune alors. À peine sorti de l’adolescence, encore persuadé que la théorie suffisait à comprendre la chose. Elle s’était contentée de sourire. Les Altmer, lui avait-elle dit en relevant une mèche de ses cheveux derrière son oreille avec cette douceur inattendue qui contrastait tant avec leur réputation d’orgueil distant, ne faisaient jamais rien avec précipitation. Pas même cela.

Il n’avait jamais su quel âge elle avait réellement. Jeune, disait-elle, avec ce sourire léger qu’elle avait chaque fois qu’il posait la question. Jeune pour une Altmer pouvait vouloir dire vingt ans comme cent. Il avait fini par cesser de demander.

Ce qu’il avait retenu, en revanche, c’était le rythme. Pas seulement la lenteur — cela, il l’avait compris immédiatement — mais la manière dont chaque geste s’inscrivait dans le précédent, sans rupture, comme une phrase qu’on ne devait jamais interrompre. Là où lui aurait instinctivement cherché à atteindre un but, elle lui avait appris à n’en jamais montrer l’existence, à laisser l’autre l’oublier.

Plus tard, il avait connu d’autres corps, d’autres attentes. Une jeune femme de Skingrad, vive et impatiente, qui riait de ses hésitations et ne voyait aucun intérêt à ces détours silencieux qu’il croyait pourtant maîtriser. Avec elle, tout allait plus vite, plus directement. Les gestes différaient, les réactions aussi. Ce qui, chez l’une, appelait la retenue, exigeait chez l’autre une assurance presque opposée. Même ce qui semblait identique ne l’était pas tout à fait — ni dans l’intention, ni dans la réponse.

Le souvenir se dissipa lentement, comme une eau troublée qui retrouve sa transparence. Le silence de la pièce reprit sa place autour de lui, et avec lui la conscience progressive du présent. La chaleur n’était pas celle de sa chambre. Elle avait quelque chose de plus constant, comme si l’air lui-même avait été discipliné. L’odeur aussi différait : un encens discret, sec, presque métallique, qui n’avait rien des parfums épais auxquels Bordeciel l’avait habitué. Le poids du drap sur sa hanche, la douceur inhabituelle du tissu sous ses doigts, la qualité de la couche, rien n’avait été ici laissé au hasard. Une respiration lente, régulière, tout près de lui, acheva de dissiper les dernières traces de torpeur.

Il tourna doucement la tête. L’ambassadrice Elenwen dormait profondément.

Lucian demeura immobile quelques secondes encore, le regard posé sur la ligne régulière des épaules d’Elenwen sous le drap. Même dans le sommeil, elle ne donnait pas l’impression d’abandonner entièrement sa vigilance. Son visage reposait sans se relâcher, comme si la détente elle-même obéissait à une discipline acquise de longue date. Sa respiration était régulière, lente, presque silencieuse.

Il détourna les yeux.

Le bureau se trouvait à quelques pas du lit, dans la partie la plus sombre de la pièce, à demi dissimulé par un paravent léger aux motifs géométriques complexes. Il l’avait remarqué en entrant, puis s’était employé ensuite à l’ignorer avec application. Il le regardait à présent comme un étudiant regarde un sujet sur lequel il préférerait ne pas avoir à composer.

Il inspira lentement, puis se redressa avec précaution, retenant le froissement du drap autant qu’il le pouvait. La chaleur de la pièce lui donnait l’impression de rendre chaque mouvement plus visible. Il resta un instant assis au bord du lit, immobile, comptant silencieusement quelques respirations. Celle d’Elenwen ne varia pas.

Il posa le pied au sol, le tapis étouffa le contact. Il se leva lentement, le bois du lit ne grinça pas.

La distance jusqu’au bureau n’était que de quelques pas, mais il eut la sensation absurde de traverser une pièce immense. Il s’arrêta une première fois, tendit l’oreille, revint d’un demi-pas en arrière, observa de nouveau la silhouette allongée derrière lui. Rien ne changeait. Sa respiration demeurait lente, régulière. Il poursuivit.

La table n’était pas encombrée comme l’était celle de Farengar. Rien n’y traînait inutilement, chaque objet semblait avoir sa place exacte, comme s’il participait d’un ordre qu’il n’était pas destiné à comprendre. Quelques feuillets, un coffret fermé, un porte-plume, et une petite pile de dossiers maintenus par une bande de cuir sombre.

Lucian posa deux doigts sur la tranche du premier dossier. Il n’aurait pas le temps de tout lire ; tout ce qu’il pouvait faire, c’était de récupérer quelques informations intéressantes, si toutefois il en trouvait. Il tira le feuillet supérieur vers lui.

Le nom attira immédiatement son regard : Ulfric Sombrage.

Il parcourut rapidement les premières lignes, puis revint en arrière presque aussitôt. Certains mots exigeaient d’être relus pour être correctement replacé dans le contexte. Prisonnier. La Tour d’Or Blanc. Interrogatoire. Considéré comme… un actif ? Le mot resta un instant dans son esprit, comme une aspérité mal comprise dans une phrase autrement limpide. Assigné à l’interrogateur, qui était — il releva brièvement les yeux vers le lit — l’ambassadrice elle-même.

Il relut.

Autorisé à s’échapper.

Lucian sentit son cœur accélérer. Il poursuivit plus bas, plus vite encore. Incident de Markarth. Actif dormant, non-coopératif. Victoire impériale à éviter. Victoire sombrage également.

Il s’arrêta, puis relâcha lentement le feuillet. Une ligne plus basse retint encore son attention.

L’intervention du dragon à Helgen… toujours à l’étude.

Il resta un instant immobile, relisant la phrase sans parvenir à en imaginer toutes les implications. Ainsi donc, même ici, au cœur de l’ambassade, ils ne savaient pas. Ou du moins, ne comprenaient pas encore tout.

Il reposa le dossier avec précaution et tira le suivant.

Le nom inscrit sur la couverture lui était inconnu.

Esbern.

Il parcourut les premières lignes plus rapidement encore. Individu Nordique. Très âgé. Ancien érudit des Lames. Plusieurs opérations mentionnées sans détail. Prison du Fleuve Bleu. Falinesti. Les noms n’évoquaient rien pour lui, mais la tonalité du texte suffisait à indiquer leur importance. Une mention attira immédiatement son attention : priorité maximale. Capture seulement.

Il poursuivit.

Expert du savoir des dragons.

Lucian releva la tête.

Le silence de la pièce lui parut soudain plus dense.

Il reprit sa lecture, plus vite encore. Archives détruites. Temple du Maître des Nuages. Savoir akavirois. Supérieur au nôtre.

Supérieur.

Il revint en arrière pour vérifier qu’il n’avait pas mal lu. Non. Le mot était bien là.

Une ligne plus basse attira son regard. Information récente. Encore en vie. Caché quelque part à Faillaise.

Lucian resta immobile une seconde de trop.

Faillaise.

Il reprit sa respiration, puis força ses yeux à poursuivre leur course sur la page. Interrogation en cours. Risque de fuite. Nécessité de prudence.

Il reposa le feuillet avec plus de soin encore qu’il ne l’avait pris.

Ses doigts hésitèrent une fraction de seconde avant de tirer le troisième dossier.

Delphine.

Il parcourut les premières lignes, puis revint en arrière. Brétonne. Très dangereuse. Tentatives d’élimination multiples – échecs. Équipe d’assassins neutralisée. Toujours active en Bordeciel. Aucune localisation.

Lucian sentit un frisson discret courir le long de son dos.

La femme qui l’avait abordé dans le laboratoire de Farengar.

Il relut la description. L’âge correspondait. La manière d’être également. Il n’avait pas remarqué alors à quel point elle parlait comme quelqu’un habitué à survivre. Le ton du rapport

Il releva la tête. Dans le lit, la respiration d’Elenwen s’interrompit, puis elle émit un ronflement.

Lucian referma immédiatement le dossier et le reposa exactement à sa place. Il resta immobile, une main encore posée sur la tranche du cuir, forçant sa respiration et son cœur à retrouver un rythme normal.

Elenwen ne se réveilla pas.

Il hésita, une seconde de plus. Puis deux.

Il referma doucement la bande de cuir autour des dossiers, vérifia d’un geste bref qu’aucun feuillet n’avait changé d’ordre visible, puis recula d’un pas silencieux. Le bureau avait semblait-il, retrouvé son apparence initiale, comme s’il n’y avait jamais touché ; du moins l’espérait-il.

Lucian traversa la pièce avec la même lenteur prudente qu’à l’aller. La chaleur lui parut soudain plus pesante. Il s’assit au bord du lit et surveilla encore sa respiration.

Il fixait l’ombre du paravent, essayant de répéter mentalement ce qu’il venait de lire. Ulfric. Actif dormant. Helgen. Dragon non expliqué. Esbern. Faillaise. Savoir des dragons supérieur. Delphine. Toujours active. Extrêmement dangereuse.

Il répéta les mots encore une fois. Puis une seconde. Puis une troisième pour être sûr.

La respiration d’Elenwen changea légèrement.

Lucian interrompit aussitôt la litanie silencieuse qu’il répétait encore dans son esprit. Il demeura immobile, assis au bord du lit, les mains posées sur ses genoux comme s’il s’était simplement arrêté là pour reprendre son souffle. Derrière lui, le drap bougea à peine.

Il attendit. Une pensée absurde, presque déplacée dans une situation aussi fragile, traversa pourtant son esprit. Il avait appris depuis longtemps que certains mécanismes masculins n’avaient guère besoin de conviction pour fonctionner correctement, et il remercia brièvement les Divins que la nature eût prévu cette autonomie discrète. L’ambassadrice était indéniablement belle — d’une beauté froide, précise, presque intimidante — mais elle n’avait rien de commun avec celle dont le souvenir venait encore de le visiter. Ce qu’il venait de faire n’avait relevé ni du désir ni même de la curiosité. Pourtant, si l’on en jugeait par le sommeil où Elenwen s’était laissée glisser, l’effort n’avait pas été vain. Cette pensée ne lui apporta aucune satisfaction particulière ; seulement la confirmation un peu sèche qu’il avait joué son rôle correctement.

Le matelas s’affaissa légèrement derrière lui. Un changement infime, mais assez net pour le faire se redresser intérieurement tout entier. Il n’avait pas besoin de se retourner pour deviner qu’Elenwen venait d’ouvrir les yeux. Il y eut un bref silence, de ceux qui suivent un réveil brusque chez quelqu’un qui ne s’autorise jamais à perdre prise.

Lorsqu’il tourna enfin la tête, l’ambassadrice était déjà à demi relevée sur un coude. Le drap glissa bas sur son flanc sans qu’elle semblât s’en soucier. Son visage, encore adouci un instant auparavant par le sommeil, avait retrouvé presque toute sa netteté. Seuls ses yeux trahissaient une légère variation, non pas la confusion, mais une réorganisation instantanée de la conscience. Elle ne paraissait pas surprise de le trouver encore là ; elle paraissait surtout surprise de s’être, elle, laissée surprendre.

Son regard descendit brièvement sur lui, puis remonta avec une lenteur qui n’avait rien de langoureux. Lucian eut très distinctement l’impression désagréable d’être examiné avec la même attention qu’un cheval bien tenu présenté à un acheteur exigeant : dentition, allure, endurance, tempérament. Le constat ne semblait pas lui être défavorable. Un pli presque imperceptible releva le coin des lèvres d’Elenwen.

« Vous êtes surprenant à plus d’un égard, maître Lentulus. »

Sa voix portait encore la chaleur du réveil, mais déjà disciplinée, lissée, rendue à cette maîtrise polie qui chez elle ressemblait moins à de l’urbanité qu’à une technique de gouvernement. Lucian inclina légèrement la tête, comme s’il recevait un compliment dans un salon plutôt qu’au bord du lit d’une ambassadrice thalmor.

« Je ne sais si je dois m’en trouver flatté ou inquiet, madame l’ambassadrice.

— Les deux dispositions ne sont pas incompatibles. »

Elle se redressa tout à fait cette fois, ramenant le drap autour d’elle avec une aisance presque négligente. Il lui sembla qu’elle marquait, ne serait-ce qu’une seconde, un temps de recalcul. Puis ce moment disparut, absorbé comme tout le reste dans l’élégance souveraine de son maintien.

« Le justiciar Alandar m’avait laissé entendre que vous étiez un homme de conversation agréable, poursuivit-elle. Je me réjouis de constater que vos talents ne s’arrêtent pas là.

— Je m’efforce de ne pas décevoir trop brutalement les qualités que l’on me prête.

— C’est une trop rare qualité chez les vôtres. »

Elle l’observait toujours avec cette attention lisse, presque bienveillante en apparence, derrière laquelle on sentait distinctement les rouages d’un esprit occupé à classer, peser, retenir. Lucian se força à soutenir ce regard sans trop de fermeté, avec la mesure exacte d’un homme encore un peu troublé, suffisamment honoré pour ne pas paraître sur ses gardes.

« Il est rare, dit-elle, de rencontrer en Bordeciel quelqu’un qui sache s’adapter aussi vite à ce qui ne lui est pas familier. Beaucoup d’Impériaux que cette province reçoit confondent la souplesse avec la faiblesse, ou la politesse avec l’indécision. Vous ne me semblez coupable ni de l’une ni de l’autre de ces erreurs.

— Vous êtes généreuse.

— Non. Seulement attentive. »

Le silence qui suivit ne dura qu’un instant, comme une invitation à parler davantage sans le demander. Elenwen détourna légèrement les yeux vers la fenêtre encore obscure, comme si la pensée qu’elle formulait ensuite n’était qu’une remarque parmi d’autres, née d’elle-même dans le calme de la chambre.

« Blancherive doit être… instructive, pour un homme tel que vous.

— Le mot n’est pas inexact.

— Un jarl prudent, un mage absorbé, une cour qui prétend à la neutralité au milieu d’une guerre civile, des rumeurs de plus en plus extravagantes… J’imagine qu’un observateur cultivé y trouve matière à réflexion.

— Certainement, répondit Lucian. Même si je crains que mes réflexions intéressent davantage mon Institut que les grandes puissances de Tamriel.

— Ne sous-estimez pas l’importance des détails locaux, dit-elle doucement. Les grandes puissances, comme vous dites, reposent souvent sur eux. Une ville, une cour… Il en faut parfois moins qu’on ne croit pour changer le destin d’une province. »

Elle reporta sur lui son regard clair, et cette fois la phrase n’avait plus tout à fait l’air d’une considération abstraite. Lucian y lut ce qu’elle voulait qu’il y lût : une ouverture plus qu’une menace. La possibilité d’être inclus parmi ceux à qui l’on parle sérieusement. Il inclina un peu la tête, comme quelqu’un qui reçoit cette marque de considération avec une gratitude mêlée d’une légère réserve.

« Je tâcherai de m’en souvenir.

— Faites-le. Vous avez, me semble-t-il, le tempérament d’un homme qui comprend vite où se trouvent les lignes de force, même lorsqu’elles se dissimulent sous les usages, les rites, ou les maladresses provinciales. Ce genre de discernement mérite toujours d’être encouragé. »

Lucian laissa passer un léger silence, puis baissa les yeux avec juste ce qu’il fallait d’embarras pour qu’il ne paraisse ni feint ni trop appuyé.

« Les invités vont finir par nous chercher… »

Un sourire plus net effleura enfin les lèvres d’Elenwen. Elle le regarda comme si cette remarque confirmait exactement ce qu’elle avait commencé à penser de lui : assez sensible aux convenances pour être maniable, assez intelligent pour comprendre ce qu’il ne fallait pas dire, assez jeune encore pour croire qu’une porte ouverte pouvait n’être qu’une faveur.

« Peut-être, dit-elle. Et ce serait fâcheux de leur donner l’impression que j’accapare toute la meilleure compagnie de la soirée. »

Elle se leva alors avec cette grâce longiligne et contrôlée qui, chez elle, ne semblait jamais purement naturelle tant elle avait été perfectionnée par l’habitude du pouvoir. Sans hâte, elle rassembla ses vêtements épars comme si rien, dans cette chambre, n’avait eu lieu qui ne relevât de son entière décision. Puis, avant de se détourner tout à fait, elle ajouta d’un ton presque léger :

« Ne quittez pas l’ambassade sans m’avoir saluée, maître Lentulus. J’aurais regret à penser que cette entrevue soit restée… sans suite. »

La formule, polie en surface, portait juste assez de poids pour ne pas être prise pour une simple galanterie. Lucian inclina la tête plus bas cette fois.

« Je n’oserais m’y risquer. »

Elle ne parut ni émue, ni charmée de la réponse. Simplement satisfaite. Et cela, songea Lucian en se levant à son tour, était sans doute bien plus dangereux.

oOo

Lucian prit quelques instants pour remettre de l’ordre dans ses vêtements avant de quitter la chambre. Le tissu avait gardé la chaleur de la pièce, et il lui sembla étrange d’y retrouver l’odeur plus familière de sa propre laine, plus lourde, plus terrestre, comme si elle appartenait à un autre homme que celui qui venait de s’entretenir quelques minutes plus tôt avec l’ambassadrice thalmor dans l’intimité la plus dangereuse qui fût.

Lorsqu’il franchit la porte et retrouva le couloir, la lumière de l’ambassade lui parut d’abord trop claire.

Le murmure des conversations revenait déjà jusqu’à lui, feutré par la pierre épaisse et les tapis suspendus. Il s’arrêta un instant, le temps de retrouver une allure convenable — ni trop lente, ni trop pressée — puis reprit sa marche vers la salle de réception. À mesure qu’il approchait, les voix se distinguaient davantage : rire bref d’un officier impérial, accent traînant d’un marchand, intonation plus nette d’un Altmer qui ne cherchait même pas à masquer son agacement.

Il avait déjà parcouru cette salle une première fois en arrivant ; il s’y retrouva presque sans y penser.

Au centre, sous la grande suspension d’argent, une jeune femme en robe claire conversait avec deux officiers impériaux qui semblaient s’appliquer à parler plus lentement qu’ils ne l’auraient fait ailleurs. Il reconnut sans difficulté Elisif, veuve du Haut-Roi Torrygg, et jarl de Solitude. Elle était pourtant plus jeune qu’il ne l’avait imaginé. Très jeune même, encore plus que lui. Trop jeune pour porter sans trembler l’attention prudente qui l’entourait.

Elle souriait avec application, comme quelqu’un qui sait qu’il faut sourire longtemps pour qu’on cesse de mesurer ce qu’elle ne peut pas encore imposer autrement. Elle parlait avec douceur, écoutait attentivement, remerciait avec une gravité qui ressemblait davantage à une discipline apprise qu’à une assurance véritable. Lucian comprit sans difficulté pourquoi l’ambassade l’avait invitée : elle incarnait ce que l’Empire devait encore prétendre être, et ce que le Thalmor pouvait observer de plus près qu’il n’aurait dû.

Lucian détourna le regard avant que la scène ne s’imprime trop nettement dans son esprit. Il n’y avait rien là qu’il ne comprît déjà. Et pourtant, le contraste entre cette jeune femme — presque une enfant encore, malgré les titres — et les regards mesurés qui pesaient sur elle lui laissa une impression diffuse de déséquilibre.

Un peu plus loin, près d’une table chargée de mets dont la variété semblait répondre davantage à une démonstration de richesse qu’à un réel souci d’hospitalité, un homme riait trop fort pour que cela fût tout à fait sincère. Sa coupe de vin ne restait jamais longtemps pleine, et ses gestes, larges et relâchés, trahissaient une aisance qui tenait moins à la maîtrise qu’à l’habitude de ne jamais être contredit. Lucian mit un instant à replacer le visage parmi ceux qui lui avaient été présentés, puis le nom lui revint : Siddgeir, jarl d’Épervine.

Il resta quelques secondes à l’observer. L’homme parlait avec animation à un interlocuteur altmer dont l’expression, parfaitement polie, ne parvenait pas tout à fait à masquer l’indifférence. Siddgeir ponctuait ses phrases de gestes expansifs, évoquant tour à tour les plaisirs de la chasse, la qualité des vins cyrodiiliens, et la fatigue que lui inspiraient les affaires politiques. Il semblait considérer sa charge comme une contrainte regrettable, tolérable seulement dans la mesure où elle lui garantissait l’accès à ce type de réception.

Lucian sentit une gêne presque physique lui monter à la gorge. Non par morale — Bordeciel lui avait appris depuis son arrivée à nuancer ce genre de jugement — mais par comparaison. Balgruuf portait son titre comme un fardeau nécessaire. Siddgeir, lui, semblait le porter comme un privilège accessoire.

Il détourna les yeux et poursuivit lentement son déplacement le long de la salle, s’efforçant de reprendre le fil ordinaire de ses observations, comme si rien de particulier ne s’était produit dans l’heure écoulée. Il s’arrêta près d’une colonne, le temps d’accepter une coupe que lui tendait distraitement un serviteur, puis laissa son regard dériver de nouveau sur l’assemblée.

Deux femmes se tenaient un peu à l’écart du centre de la pièce, non loin d’une baie haute dont les vitres sombres reflétaient par endroits la lumière des lampes suspendues. Elles parlaient bas, sans chercher à se dissimuler, mais avec cette économie de gestes qui caractérise les conversations dont on n’attend aucun témoin inutile.

Il reconnut immédiatement Vittoria Vicci. On le lui avait présentée en arrivant, avec cette insistance discrète qu’emploient ceux qui savent qu’un nom mérite d’être retenu. Directrice de la Compagnie de l’Empire Oriental en Bordeciel. Cousine de l’Empereur. Une femme dont la présence dans une réception diplomatique n’avait rien d’anodin. Elle parlait peu, semblait-il. Ses phrases étaient courtes, précises, et toujours suivies d’un silence qui obligeait son interlocuteur à s’ajuster à son rythme plutôt qu’à imposer le sien. Rien, dans son maintien, n’avait la rigidité affectée de certains nobles cyrodiiliens. Elle donnait plutôt l’impression d’appartenir à cette catégorie plus rare d’administrateurs pour qui l’argent n’était pas seulement un instrument de prestige, mais un outil de gouvernement.

L’autre femme lui était inconnue. Elle n’était ni élégante au sens cyrodiilien du terme, ni négligée. Sa robe, sombre, bien coupée, paraissait choisie pour ne retenir l’attention que de ceux qui savaient où regarder. Elle ne portait aucun bijou ostensible, sinon une simple broche d’argent terni, ancienne plutôt que précieuse. Mais la manière dont elle se tenait suffisait à expliquer pourquoi Vittoria Vicci ne parlait pas davantage qu’elle.

Lucian chercha brièvement dans sa mémoire le nom qui avait accompagné cette silhouette lors des présentations. Il le retrouva au bout d’un instant : Maven Roncenoir. On lui avait indiqué le nom avec une neutralité trop étudiée pour être innocente. Une propriétaire influente à Faillaise, lui avait-on dit. Des intérêts commerciaux étendus. Une femme dont les affaires méritaient d’être connues, même lorsqu’on n’avait pas l’intention d’y prendre part.

Lucian ne s’approcha pas – il n’en avait ni raison ni position – mais la manière dont les deux femmes parlaient attira malgré lui son attention plus sûrement que ne l’aurait fait une conversation plus animée.

Vittoria Vicci tenait sa coupe à deux doigts du pied, sans jamais boire. Maven, elle, n’en avait pas pris. Leurs voix restaient basses, presque neutres, mais la précision de certains mots suffisait à trahir la nature de l’échange.

« …ce n’est pas la première fois ce mois-ci, dit Vittoria avec une retenue parfaitement polie. Trois convois en huit jours. Ce n’est plus un contretemps. »

Maven inclina légèrement la tête, comme si l’observation ne méritait ni approbation ni contestation immédiate.

« Les routes de la Brèche ne sont plus ce qu’elles étaient, répondit-elle. Entre les déplacements de troupes, les barrages improvisés et certaines initiatives locales mal coordonnées… les délais deviennent imprévisibles.

— Les délais ne sont pas le problème, reprit Vittoria. Les destinations le sont. »

Un silence bref suivit. Maven tourna légèrement la tête vers la baie sombre, comme si elle y cherchait un reflet plus fiable que la salle elle-même.

« Je m’en occupe. »

La réponse tomba sans emphase. Ni promesse, ni excuse. Une simple décision.

Vittoria hocha la tête une fois.

« Je l’espère. Il me déplairait de réorganiser certaines routes. »

Le mot était choisi avec soin. Maven eut un très léger sourire qui n’atteignit pas ses yeux.

« Moi aussi. »

Lucian détourna discrètement le regard avant que l’une d’elles ne remarque qu’il avait laissé sa présence dériver trop près de leur échange.

Faillaise, donc. Il retint l’information sans s’y attarder davantage. Dans ce type de réception, ce n’étaient pas les confidences qui importaient, mais les recoupements.

Il se déplaça lentement vers une table plus proche du centre de la salle, comme s’il cherchait simplement à reposer sa coupe vide. Un groupe de convives s’écarta légèrement pour laisser passer un serviteur altmer portant un plateau de verres fins, et Lucian en profita pour s’insérer sans effort dans la circulation tranquille de la pièce.

Un officier impérial qu’il avait déjà croisé plus tôt lui adressa un signe de tête cordial, auquel il répondit par une inclinaison mesurée. Plus loin, près d’un pilier sculpté, un Justiciar qu’il ne connaissait pas observait la salle sans participer à aucune conversation. Son regard passait d’un groupe à l’autre avec une régularité presque mécanique. Il ne cherchait pas à écouter. Il comptait. Lucian détourna aussitôt les yeux.

Tout ceci n’était pas une réception. C’était une cartographie.

Il s’arrêta un instant près d’une fenêtre étroite donnant sur la cour intérieure. La nuit s’était installée depuis longtemps, mais la neige renvoyait une clarté diffuse qui faisait paraître les murs encore plus pâles qu’à l’ordinaire. Le silence extérieur contrastait avec le murmure organisé de la salle derrière lui. Il inspira lentement.

Ulfric. Actif dormant.

Esbern. Faillaise.

Delphine. Toujours active.

Il répéta mentalement la liste une dernière fois.

« Vous partez déjà, maître Lentulus ? »

La voix, calme et parfaitement contrôlée, le tira aussitôt de ses pensées. Il se retourna.

Elenwen s’était approchée sans bruit. Elle avait retrouvé l’assurance lumineuse qu’elle portait en public comme une seconde peau. Rien, dans son maintien, ne trahissait la moindre interruption dans le cours parfaitement ordonné de la réception.

Lucian inclina la tête.

« Je ne voudrais pas prolonger indûment une hospitalité déjà très généreuse. »

Elle observa un instant la salle autour d’eux, comme si elle mesurait encore une fois les positions de chacun avant de lui répondre.

« Il est sage de savoir partir avant que l’on vous y invite, dit-elle. Tous ici n’en sont pas capables. »

Elle laissa passer un silence bref avant d’ajouter :

« J’espère que cette soirée vous aura été… instructive. »

Lucian soutint son regard avec la mesure exacte qu’exigeait la situation.

« Elle l’a été davantage que je ne l’avais imaginé. »

Le sourire d’Elenwen s’accentua à peine.

« C’est généralement le cas. Bordeciel paraît souvent simple à ceux qui arrivent. Elle l’est beaucoup moins pour ceux qui observent. »

Elle marqua une pause, puis ajouta d’un ton presque négligent :

« Lorsque vous retournerez à Blancherive, transmettez mes salutations au jarl Balgruuf. Je suis certaine qu’il appréciera d’apprendre que sa cour compte parmi elle des observateurs attentifs. »

Lucian inclina légèrement la tête.

« Je n’y manquerai pas. »

Elle le regarda encore une seconde, comme si elle pesait une dernière fois la valeur de ce qu’elle venait d’obtenir — ou de semer.

« Nous aurons sans doute l’occasion de nous revoir, maître Lentulus. Les hommes capables d’écouter autant que vous le faites sont toujours utiles à rencontrer. »

Il répondit avec un sourire mesuré.

« Je m’en réjouirais. »

Ni une promesse enthousiaste, ni un refus. Simplement une phrase acceptable. Elenwen sembla s’en satisfaire. Elle inclina très légèrement la tête, déjà tournée vers un autre groupe de convives qui attendaient manifestement qu’elle reprît sa place parmi eux. Lucian profita de ce mouvement pour reculer d’un pas, puis d’un second, avant de rejoindre sans hâte le couloir qui menait vers l’entrée.

Lorsqu’il franchit enfin les portes de l’ambassade et retrouva l’air froid de la nuit, il s’arrêta quelques secondes sur les marches, laissant le silence remplacer le murmure poli de la réception.

La neige crissa doucement sous ses bottes.

Il inspira profondément.

Ulfric. Esbern. Faillaise. Delphine.

Et maintenant Elenwen.

Cette soirée avait été plus productive, et beaucoup plus dangereuse, qu’il ne l’aurait souhaité.


Laisser un commentaire ?