Ceux que nous devenons
Chapitre répondant au Défi du Forum Fanfictions.fr :
Citation à comparaître (Juillet-Août 2016)
Mission 1 : Illustrer la citation : « Je suis venu te dire que je m’en vais. »
Mission 2 (facultative) : Introduire une allitération nettement repérable
Chapitre 2 - Adieux au ciel
« On croit toujours que les adieux se font avec des mots. C'est faux. Les véritables départs sont silencieux. On ne réalise qu'ils ont eu lieu qu'une fois le chemin disparu derrière nous. » - Extrait du journal d'Evelyn Reed
La Terre les happa.
Le dropship bascula brutalement sur son axe vertical et les sangles de sécurité en nylon tressé mordirent sauvagement les épaules de Skye, lui coupant le souffle. Autour d'elle, dans la pénombre poisseuse et surchauffée de la cale, quelqu'un hurla de terreur. Une alarme stridente se déclencha, baignant les rangées de sièges d'une lumière rougeoyante et pulsatile. Le métal du module gémit sous la pression atmosphérique, les rivets sous tension crissèrent.
Mais Skye n'entendait presque rien. Sa conscience se réduisit à un point fixe : la petite baie de plexiglas rayé et piqué, sur sa gauche.
L'Arche était encore là. Immense. Familière. Laide et magnifique à la fois. Une colossale structure de métal suspendue dans le vide absolu, faite de coursives étroites, de conduites de vapeur apparentes, de baies vitrées ternies et de milliers de petites lumières blanches qui scintillaient comme des lucioles mourantes. Sa prison de dix-sept ans. Sa seule maison.
Skye ne cligna pas des yeux, luttant contre la force centrifuge qui lui aplatissait la cage thoracique. Elle savait pertinemment que cette vision ne durerait que quelques secondes. Elle aurait voulu retenir ces images. Une seconde de plus. Puis une autre. Juste assez longtemps pour réussir à comprendre ce qu'elle était censée ressentir à cet instant précis.
De la joie, peut-être ?
Après tout, elle avait passé des années entières à rêver de cet instant. Partir. Fuir. Ne jamais revenir. Combien de fois avait-elle imaginé courir à bout de souffle dans les coursives sombres du secteur Mecha avec les gardes de la sécurité à ses trousses ? Combien de fois avait-elle souhaité voir disparaître à jamais derrière elle les murs gris, les caméras de surveillance, les rationnements synthétiques, les contrôles d'identité et les visages satisfaits des membres du Conseil ?
Elle avait même rêvé de voler une navette de maintenance. Dans ses versions préférées de gamine en colère, elle leur adressait un geste obscène par la baie vitrée avant de mettre les moteurs à pleine puissance. Elle avait toujours imaginé son départ bruyant. Spectaculaire. Victorieux.
Elle n'avait jamais imaginé qu'il ressemblerait à ça : un harnais trop serré qui lui meurtrissait la peau, une vitre rayée de suie, et l'Arche qui rapetissait à vue d'œil dans le vide spatial, sans même savoir qu'elle était en train de lui dire adieu.
Le dropship pivota lourdement. La station spatiale glissa lentement hors du champ du hublot. Skye se redressa autant que ses sangles le lui permettaient, les muscles du cou tendus.
« Non… »
Le mot lui échappa dans un souffle muet. Pas encore.
Elle chercha désespérément un dernier morceau d'anneau. Une lumière de secteur. Un reflet argenté sur les panneaux solaires. N'importe quoi. Mais la coque du dropship acheva sa rotation. Et l'Arche disparut.
Le silence succéda soudain au spectacle de la station. Skye scruta le sombre espace, saisie par cette séparation sèche, sans salut, sans signe, sans son. Rien. Seulement le noir.
Elle continua pourtant de fixer le hublot, la gorge serrée. Comme si l'Arche pouvait revenir. Comme si quelqu'un, là-haut dans la tour du Conseil, allait soudain comprendre qu'ils avaient oublié quelque chose d'essentiel. Qu'ils l'avaient oubliée, elle.
« Attendez. »
Ses lèvres s'entrouvrirent. Aucun son n'en sortit.
« Attendre quoi ? » se demanda-t-elle aussitôt avec une amertume féroce.
Qu'elle fasse ses adieux ? À qui ? Sa mère, Evelyn, était morte depuis des années, son souvenir relégué aux archives de la station. Leur ancien logement du secteur Mecha avait probablement été attribué à une autre famille nécessiteuse depuis des semaines. Sa cellule de détention serait bientôt occupée par un autre adolescent ayant commis l'erreur de croire que les lois d'économie d'oxygène du Conseil pouvaient être défiées.
Il ne restait personne à prévenir. Personne à qui dire : Je m'en vais.
La réalisation lui coupa le souffle plus sûrement que les sangles. Personne ne lui avait demandé si elle était prête à partir. On était venu ouvrir la porte de sa cellule. On lui avait ordonné de marcher. On l'avait conduite jusqu'au hangar. On l'avait attachée à un siège. Et maintenant, l'Arche n'était plus là.
Elle avait rêvé toute sa vie de la quitter. Mais elle avait toujours cru que, le jour venu, ce serait elle qui choisirait de tourner le dos. Pas qu'on fermerait la porte derrière elle.
« Skye ? »
La voix de Jasper lui parvint comme à travers plusieurs mètres d'eau glacée. Elle tourna lentement la tête vers la rangée voisine.
« Quoi ? »
Le gamin aux lunettes vissées sur sa tête l'observait avec une inquiétude inhabituelle chez lui, les paumes cramponnées à son harnais.
« Ça va ? Tu es toute pâle... »
Skye regarda une dernière fois le noir derrière le hublot. Puis elle força un sourire sec, réajustant sa veste de toile.
« Pourquoi ça n'irait pas, Jasper ? »
Le dropship plongea brutalement dans la haute atmosphère. Les lumières principales s'éteignirent d'un coup. Et la panique explosa dans la cale.
La lumière de secours revint dans un rouge brutal et pulsatif. Les alarmes de rentrée hurlaient. Jasper agrippa immédiatement son harnais.
« Qu'est-ce qui se passe ? »
« Perte de puissance sur le réseau secondaire ! » répondit la voix de Monty quelques rangées plus loin, le visage éclairé par un écran de diagnostic.
Jasper tourna brusquement la tête vers lui.
« Tu pourrais avoir l'air un peu moins calme quand tu annonces qu'on vole à l'aveugle ! »
Skye aurait normalement ri de la grimace de Jasper. Cette fois, aucun son ne sortit de sa gorge. Une partie d'elle était encore derrière eux, là-haut, dans une station qu'elle ne pouvait déjà plus voir.
Finn choisit précisément cet instant de chaos pour déverrouiller son harnais de sécurité dans un cliquetis métallique.
« Qu'est-ce que tu fais ? » lança Wells depuis son siège.
« Je profite du voyage ! » cria Finn en poussant sur ses jambes.
Il s'éleva au milieu de la cabine sous les acclamations d'une douzaine d'adolescents. Deux autres l'imitèrent immédiatement, détachant leurs sangles.
Skye sentit sa colère revenir. Au moins, la colère était familière.
« Remettez vos sangles, bande d'imbéciles ! »
Un garçon du secteur tertiaire lui adressa un geste obscène en flottant.
« Depuis quand une voleuse des bas-fond donne des ordres ? »
« Depuis que deux abrutis essaient de se casser le cou au-dessus de ma tête !
Miller posa une main ferme sur son poignet avant qu'elle ne tente de se détacher.
« Laisse tomber, Skye. »
Puis l'atmosphère les frappa de plein fouet.
Le rugissement fut monstrueux, la structure d'acier freinant brutalement. Le dropship se mit à trembler de toutes ses tôles et une lumière orange envahit les hublots. Le feu. Partout. Des flammes couraient sur la coque. La température monta brutalement dans la cale, saturée par l'odeur de métal chaud.
Les adolescents détachés comprirent trop tard. La gravité les rattrapa avec une violence inouïe. Finn heurta violemment le sol, glissant sur la tôle. Les deux autres furent projetés contre les structures métalliques du niveau supérieur.
Un craquement. Puis un autre. Et soudain, plus personne ne riait.
Clarke se détacha pour rejoindre les blessés. Wells la suivit. Skye attrapa son propre verrou.
« Qu'est-ce que tu fais ? » cria Miller par-dessus le vacarme.
« Je vais les aider ! »
« Tu viens d'ordonner à tout le monde de rester attaché ! »
« Il y a des blessés ! »
Miller regarda l'un des corps immobiles.
« Il est mort, Skye. »
Elle se figea, la main sur le loquet d'acier.
Mort.
Le mot traversa le vacarme. Elle regarda le garçon étendu au sol. Quelques secondes plus tôt, il riait en apesanteur. Il n'avait pas su que c'était la dernière fois.
Cette pensée la frappa avec une violence inattendue. Combien de choses faisaient-ils pour la dernière fois sans le savoir ? La dernière nuit dans un lit. La dernière dispute. Le dernier repas. Le dernier regard posé sur quelqu'un.
Sa dernière nuit sur l'Arche, Skye l'avait passée enfermée dans une cellule du secteur Mecha. Elle avait probablement insulté un garde en lui jetant son gobelet d'eau. Elle ne se souvenait même plus de ses mots. Parce qu'elle ignorait qu'ils seraient les derniers. Elle n'avait pas su.
C'était peut-être cela, le pire : ne jamais savoir quand commence un adieu.
Le dropship plongea encore, secoué par les turbulences de la basse atmosphère. Bellamy se trouvait au fond de la cabine, une main fermement posée sur Octavia pour la maintenir contre son siège.
Skye le regarda. Et pendant une seconde, ce ne fut plus Bellamy qu'elle vit. Ce fut Evelyn. Sa mère devant elle dans le secteur Mecha, sa silhouette maigre entre sa fille et une conduite de vapeur prête à céder.
Skye avait huit ans à l'époque. Elle se souvenait de sa main. De son odeur de savon et d'huile. De sa voix. Mais pas de leurs derniers mots.
Cette constatation lui fit mal. Terriblement mal. Elle chercha dans sa mémoire. Le dernier matin. La dernière fois qu'Evelyn avait prononcé son prénom. Leur dernière conversation. Rien. Seulement des fragments : une tasse posée sur une table usée, une mèche de cheveux repoussée derrière une oreille, des doigts tachés de graisse tournant les pages d'un journal.
Pourquoi ne se souvenait-elle pas ? Parce qu'elle n'avait pas su que ce serait la dernière fois. Parce que sa mère n'était pas venue lui dire qu'elle s'en allait. La mort ne prévenait pas. Les départs non plus.
Skye plaqua brusquement son bras contre sa veste. Le journal. Il était toujours là, épais sous l'étoffe. Alors elle le serra contre elle. Tout ce qu'Evelyn n'avait pas eu le temps de lui dire se trouvait peut-être entre ces pages.
Lorsque les rétrofusées s'allumèrent enfin, le module entier sembla vouloir se désintégrer dans un rugissement assourdissant. Des branches frappèrent la coque dans des claquements de fouet. Une masse verte traversa le hublot.
La Terre.
Skye n'eut pas le temps de la regarder. Le dropship heurta le sol dans un choc effroyable. Et tout disparut.
Lorsqu'elle reprit connaissance, le silence lui parut irréel. Puis les gémissements commencèrent à monter de la pénombre.
Skye détacha son harnais, les doigts tremblants. Jasper était vivant, se frottant la nuque. Monty aussi. Miller aussi. Clarke se penchait déjà sur les deux garçons tombés pendant la descente.
Deux morts. Deux départs sans adieux.
Skye détourna les yeux. Elle commençait à détester cette journée.
Bellamy voulut ouvrir les portes. Clarke protesta vivement, invoquant les risques de radiations. Très vite, les voix montèrent. Les mêmes querelles. Les mêmes rapports de force. Les mêmes êtres humains. Skye aurait presque pu croire qu'ils étaient encore sur l'Arche. Presque.
Puis ils forcèrent ensemble le mécanisme manuel. La porte céda de quelques centimètres dans un grincement de joints étanches. Une ligne de lumière d'un or aveuglant traversa la cabine.
Skye la regarda. Derrière elle se trouvait tout ce qu'elle connaissait. Devant elle… Rien.
Ils poussèrent une dernière fois. Les battants s'abattirent lourdement sur la végétation. Le soleil entra.
Skye resta sur le seuil d'acier. Autour d'elle, les autres couraient déjà dehors, ivres de liberté. Octavia cria de joie en touchant la terre. Certains riaient. D'autres pleuraient.
Skye, elle, ne bougea pas. Le ciel était immense. Beaucoup trop immense pour ses yeux habitués aux plafonds de tôle.
Elle leva lentement la tête. Quelque part au-dessus de cette étendue bleue se trouvait l'Arche. Invisible. Elle la chercha pourtant. Longtemps.
Puis Bellamy s'arrêta derrière elle sur la rampe.
« Impressionnant, pas vrai ? »
« C’est beaucoup trop grand, » souffla-t-elle sans quitter le ciel des yeux.
« Ne me dis pas que tu as peur d’un peu d’espace, Reed. »
« Je réfléchis simplement à la meilleure manière de te pousser du haut de cette rampe, Blake. »
« Tu devrais décider plus vite. »
Elle tourna la tête vers lui. Un sourire passa brièvement sur ses lèvres. Puis Bellamy regarda Octavia qui l'attendait en bas. Et Skye comprit. Lui aussi était parti. Mais contrairement à elle, il avait su exactement pourquoi. Il était venu pour sa sœur. Il avait quitté une vie pour lui en offrir une autre.
Skye s’écarta pour lui laisser la voie.
« Alors ne la fais pas attendre. »
Bellamy la regarda une seconde, comme surpris qu'elle ait compris sans un mot. Puis il descendit.
Skye resta seule sur le seuil. Une main enfoncée dans sa poche, ses doigts rencontrèrent la couverture usée du journal. Elle pensa à sa mère. À sa cellule. Aux couloirs du secteur Mecha. Aux conduites qui vibraient la nuit. Aux rations infectes. Aux gardes. Aux injustices du Conseil. À tout ce qu'elle avait juré de ne jamais regretter.
Et soudain, elle comprit. Elle ne regrettait pas l'Arche. Elle regrettait de ne pas avoir su qu'elle était en train de la quitter.
Elle aurait voulu une dernière minute. Pas pour changer d'avis. Simplement pour regarder. Pour toucher une dernière fois la paroi froide de sa cellule. Pour passer devant l'ancien logement de sa mère. Pour entendre le bourdonnement des recycleurs d'air. Pour savoir que c'était la dernière fois. Pour pouvoir penser : Voilà. C’est maintenant. Je m’en vais.
Mais personne ne lui avait offert cette minute. Alors Skye allait se l'offrir elle-même.
Elle ferma les yeux. Et, dans le silence de ses pensées, elle revint une dernière fois là-haut. Au secteur Mecha. À sa cellule. À Evelyn. À l'enfant qu'elle avait été.
« Je suis venue vous dire que je m’en vais. »
Les mots n'avaient aucun destinataire précis dans l'espace. Peut-être en avaient-ils mille.
« Je m’en vais. Je ne sais pas si je reviendrai. Je ne sais même pas si je veux revenir. Mais je ne partirai pas sans vous dire adieu. »
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, le ciel était toujours aussi immense. Seulement, il lui faisait un peu moins peur.
Skye descendit la rampe. Sa botte toucha la mousse. Elle s'accroupit et posa les doigts dessus. Fraîche. Humide. Vivante. Elle avait passé toute sa vie entourée de métal. Pour la première fois, quelque chose poussait sous ses doigts.
Jasper passa près d'elle en riant.
« Tu comptes rester là toute la journée ? »
Skye releva les yeux vers lui.
« Peut-être. »
« On est sur Terre ! »
« Merci, Jasper. Sans toi, j’aurais cru qu’ils avaient simplement redécoré l’Arche. »
Il lui adressa un sourire immense avant de rejoindre Monty en courant. Skye secoua la tête, amusée.
Puis son regard remonta une dernière fois vers le dôme bleu. L'Arche était quelque part là-haut. Sa mère aussi, d'une certaine manière. Son enfance. Ses colères. Ses erreurs. Tout ce qu'elle avait été.
Elle avait toujours pensé que partir signifiait abandonner quelque chose derrière soi. Elle comprenait maintenant que ce n'était pas vrai. On emportait tout avec soi : les souvenirs, les regrets, les morts, les mots qu'on avait dits, et surtout ceux qu'on n'avait jamais eu le temps de prononcer.
Skye posa une main sur le journal d'Evelyn. Puis elle se détourna définitivement du ciel.
Cette fois… C’était elle qui décidait de partir.
« Je croyais qu'un départ commençait lorsque l'on franchissait une porte ou un sas.
Je me trompais. On peut être à des milliers de kilomètres de chez soi et ne pas être encore parti.
J'ai quitté l'Arche sans lui dire adieu. Je n'ai pas eu le temps de regarder une dernière fois ma cellule, les couloirs froids du secteur Mecha ou les endroits où maman avait laissé son souvenir. On m'a seulement attachée dans un siège et envoyée sur Terre.
Pendant toute ma vie, j'ai voulu partir. Mais je crois que ce que je voulais vraiment, c'était pouvoir choisir le moment où je dirais : je m'en vais.
Alors je l'ai fait aujourd'hui. Un peu tard, certes. Depuis une planète que maman n'a jamais pu toucher.
Je suis venue te dire que je m'en vais. À toi, maman. À toi, l'Arche. À celle que j'étais là-haut.
Je m'en vais. Et pour la première fois, ces mots ne ressemblent pas à une fuite.
Ils ressemblent à un véritable commencement. » - Pensées de Skye