L’Héritage Winchester

Chapitre 11 : Le choix

5750 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 17/04/2026 21:49

Chapitre 11 — Le choix

La nuit avait avancé sans incident, mais aucun des deux frères n’avait réellement relâché la pression, et comme souvent ils s’étaient relayés sans même avoir besoin d’en parler, laissant ce rythme s’installer naturellement entre eux, presque mécanique, forgé par des années de chasse où dormir profondément relevait plus du luxe que de l’habitude. Cette fois pourtant, leur vigilance ne se concentrait plus seulement sur Saphyrra — sur sa respiration, ses mouvements ou les signes de faiblesse qui auraient pu trahir un nouvel effondrement — mais sur l’extérieur, sur le parking éclairé par les lampadaires fatigués, sur les zones d’ombre qui s’étiraient entre les voitures, sur tout ce qui pouvait bouger là où rien n’aurait dû bouger, parce qu’ils étaient restés ici plus longtemps qu’ils ne l’auraient voulu, et que ce genre d’erreur finissait toujours par se payer.

C’était au tour de Sam de veiller, assis près de la fenêtre, le regard fixé sur le parking sans jamais se figer sur un point précis, laissant ses yeux glisser lentement d’un détail à l’autre pour ne rien manquer sans pour autant attirer l’attention, tandis que derrière lui la chambre restait plongée dans une pénombre irrégulière, découpée par la lumière jaune des lampadaires qui filtrait à travers les rideaux mal tirés et traçait sur les murs des bandes obliques mouvantes, donnant à la pièce une impression instable, presque trop calme pour être honnête. Dean dormait sur le lit le plus proche de la fenêtre, mais son sommeil n’avait rien d’un abandon ; même allongé, son corps restait légèrement tendu, les épaules contractées, la main posée à portée immédiate du couteau, comme si une partie de lui refusait simplement de décrocher complètement, et de l’autre côté de la pièce Saphyrra dormait tournée vers le mur, immobile, sa respiration régulière et stable, un calme presque trop parfait après la journée qu’ils venaient de traverser, au point que Sam continuait de le surveiller sans même s’en rendre compte.

Lorsqu’une paire de phares apparut à l’entrée du motel, il ne réagit pas immédiatement, parce qu’une voiture de plus à cette heure n’avait rien d’inhabituel, mais quelque chose dans la manière dont elle ralentit en franchissant l’accès, trop propre, trop contrôlée, attira son attention avant même qu’il puisse formuler pourquoi, et il se redressa légèrement sans bruit, son regard suivant le mouvement du véhicule qui décrivit un demi-cercle lent comme si le conducteur prenait le temps d’observer les lieux avant de se garer, choisissant sa place avec une précision qui n’avait rien de négligé.

La voiture noire s’immobilisa à quelques mètres de l’Impala, et le regard de Sam s’y arrêta une fraction de seconde, pas pour vérifier la voiture elle-même mais pour observer la manière dont eux la regarderaient, parce que dans ce genre de situation ce n’était jamais la présence qui comptait mais l’intention, et le moteur s’éteignit avant que les portières ne s’ouvrent presque aussitôt, laissant apparaître quatre silhouettes — trois hommes et une femme — qui descendirent sans échanger un mot, sans relâchement dans les gestes, sans cette fatigue ordinaire des gens qui arrivent tard après la route, se déplaçant au contraire avec une précision silencieuse qui trahissait autre chose, quelque chose de préparé.

Deux d’entre eux prirent immédiatement la direction de l’accueil, tandis que les deux autres restaient près des voitures, et Sam ne bougeait plus, son attention entièrement fixée sur eux au moment où l’un passa la main sur le capot de l’Impala comme pour en vérifier la chaleur, pendant que l’autre en faisait lentement le tour en levant parfois les yeux vers les rangées de chambres, s’attardant juste assez pour que ce ne soit pas anodin, et la compréhension se fit sans avoir besoin d’être formulée, brutale et immédiate.

Ce n’était pas un hasard.

La tension se referma sur la poitrine de Sam dans le même mouvement, mais il se leva sans précipitation, contrôlant chaque geste pour éviter le moindre bruit inutile, son regard glissant brièvement vers le lit de Saphyrra pour s’assurer qu’elle dormait toujours, paisible en apparence, avant de se détourner aussitôt pour rejoindre Dean, posant une main ferme sur son épaule ; celui-ci ouvrit les yeux immédiatement, comme si le sommeil n’avait jamais vraiment pris, et Sam se pencha légèrement vers lui pour murmurer quelques mots à peine audibles, suffisamment clairs pourtant pour que Dean se redresse dans la seconde, déjà en train de chercher le couteau à portée de main.

— « Démons ? »

La question sortit basse, directe, sans détour.

— « Pas encore sûr… mais ils cherchent quelque chose », répondit Sam dans le même souffle.

Dean ne répondit pas, son regard glissant brièvement vers Saphyrra, toujours immobile dans l’autre lit, avant que toute son attention ne bascule vers l’extérieur, et la fatigue disparut de son visage comme si elle n’avait jamais existé, remplacée par cette concentration sèche qu’il réservait aux moments où il n’y avait plus droit à l’erreur ; il se leva sans bruit, rejoignit la fenêtre et écarta légèrement le rideau, juste assez pour observer sans exposer sa silhouette.

En contrebas, l’un des hommes s’approchait déjà de l’Impala.

Dean sentit immédiatement sa mâchoire se contracter.

Le type jeta un regard rapide autour de lui avant de soulever le capot sans chercher à se cacher, plongeant la main dans le moteur avec une précision froide et arrachant plusieurs câbles d’un geste net, le métal cédant sans résistance tandis que les fils retombaient comme des nerfs sectionnés, et ce qui frappa Dean ne fut pas la violence du geste mais son efficacité, trop propre, trop maîtrisée pour être humaine, pendant qu’un second restait en retrait, immobile, les yeux levés vers les chambres.

Dean relâcha lentement le rideau.

Quatre démons. Organisés. Pas là par hasard.

Il recula d’un pas, déjà en train de dérouler les options sans avoir besoin de les formuler, pendant que derrière lui Sam faisait exactement la même chose, arme en main mais encore immobile, et la conclusion s’imposa immédiatement : la porte était condamnée, deux d’entre eux étaient à l’accueil, les autres verrouillaient déjà le parking, et la seule sortie restait la fenêtre de la salle de bain — exploitable, mais loin d’être idéale — d’autant que l’Impala venait de passer hors jeu, ce qui signifiait une fuite à pied, lente, exposée, avec Saphyrra à protéger.

Dean tourna alors la tête vers le lit.

Elle dormait encore profondément, inconsciente du danger qui venait de se garer sous leur fenêtre.

Il ne perdit pas une seconde.

En deux pas, il fut près d’elle, une main venant se plaquer fermement sur sa bouche pendant que l’autre se refermait sur son épaule pour bloquer toute réaction brusque, et ses yeux s’ouvrirent presque aussitôt, sans panique, son regard passant de la main à son visage avant de remonter jusqu’à ses yeux, lisant la situation en une fraction de seconde à la tension qu’elle y trouva.

Dean retira sa main lentement sans la quitter du regard, et lorsqu’il murmura « Pas un bruit », sa voix basse ne laissait aucune place à l’hésitation ; Saphyrra acquiesça aussitôt, le mouvement à peine visible, mais suffisant, et le silence qui s’installa dans la chambre changea immédiatement de nature, plus dense, chargé de calcul plutôt que de calme, tandis qu’en contrebas le capot de l’Impala se refermait brusquement dans un claquement sec qui sembla résonner jusque dans la pièce, attirant le regard de l’un des hommes vers les rangées de chambres avec une précision trop directe pour être anodine.

Dean sentit la menace se resserrer d’un cran, et sans détourner les yeux il posa brièvement la main sur l’épaule de Saphyrra, non plus pour la contenir mais pour vérifier sa stabilité, la tension de ses muscles, sa capacité à bouger sans s’effondrer, pendant que son esprit évaluait déjà les distances, les angles, la lisière sombre derrière le motel et le temps qu’il leur faudrait pour l’atteindre.

— « Tu peux courir ? »

La question resta basse, mais derrière elle il n’y avait déjà plus de place pour une réponse hésitante.

Sam, en retrait, suivait la même trajectoire mentale, deux coups d’avance, visualisant déjà la sortie par la salle de bain, le contournement du bâtiment, les points morts où ils pourraient peut-être casser leur ligne de vue, tout en sachant que cela signifiait aussi lâcher du terrain et laisser aux démons la possibilité de se repositionner.

— « On ne peut pas les prendre tous les quatre », dit-il calmement, sans hausser la voix. « Il faut les forcer à se séparer. »

Dean ne tourna même pas la tête, son attention restant ancrée sur Saphyrra, attentive au moindre déséquilibre dans sa posture.

— « Alors on les fait bouger », répondit-il simplement.

Il n’y avait ni bravade ni hésitation dans sa voix, seulement cette certitude sèche qui prenait le relais quand il n’y avait plus de bonne option, et dehors les silhouettes commençaient déjà à se disperser, avançant lentement entre les voitures avec la régularité de prédateurs qui ferment un cercle sans se presser.

À l’intérieur, l’équilibre fragile de la veille venait de céder.

Dean n’attendit pas davantage ; il attrapa la main de Saphyrra avec une fermeté immédiate, ses doigts se refermant autour des siens sans brutalité mais sans possibilité de refus, puis il lui lança un regard bref, suffisamment clair pour qu’aucune explication ne soit nécessaire avant d’indiquer la salle de bain d’un simple mouvement de tête.

Sam était déjà en mouvement.

Il se glissa dans la petite pièce exiguë sans bruit et entrouvrit la fenêtre avec précaution, contrôlant chaque millimètre d’ouverture pour empêcher les gonds de protester, puis il se figea aussitôt, suspendu dans une immobilité tendue, l’oreille attentive et le regard balayant l’arrière du bâtiment avec une précision méthodique, cherchant le moindre détail qui n’aurait pas dû être là, mais il n’y avait rien d’autre qu’un mur de béton brut, une benne à ordures abandonnée et une large bande d’ombre qui engloutissait presque tout derrière le motel, un calme trop net pour être totalement rassurant.

Sam passa légèrement la tête dehors, vérifia encore les angles morts, insistant sur les zones où quelqu’un aurait pu attendre sans être vu, puis souffla sans hausser la voix :

— « C’est bon. »

Il enjamba le rebord et se laissa glisser au sol avec souplesse, amortissant la chute en pliant les genoux avant de se redresser aussitôt, déjà en train de couvrir leur sortie, et leva les bras vers la fenêtre dans le même mouvement pour aider Saphyrra à descendre ; elle ne marqua qu’une hésitation minime, assez pour que Dean sente la tension dans ses doigts lorsqu’il la guida vers l’extérieur, tandis que Sam la saisissait sous les avant-bras pour accompagner sa descente jusqu’au sol, contrôlant son poids sans la brusquer, et lorsqu’elle posa les pieds sur l’asphalte elle ne vacilla pas, son corps se redressant immédiatement, trop droit, trop alerte.

Dean passa à son tour par la fenêtre, se réceptionnant plus lourdement, ses côtes protestant brièvement sous l’impact, mais il referma derrière lui sans bruit, déjà en mouvement, le couteau démoniaque serré dans sa main avant même qu’il n’avance, prenant la tête sans un mot pendant que Sam se plaçait derrière Saphyrra, arme levée, prêt à couvrir.

Ils longèrent le bâtiment en silence, leurs pas absorbés par le gravier, l’air de la nuit plus froid, plus dense, et lorsque Dean atteignit l’angle du motel il ralentit à peine, juste assez pour jeter un regard rapide de l’autre côté, mais ce bref instant suffit pour que tout bascule.

Le démon surgit dans son angle mort et le percuta violemment, attrapant sa veste pour le projeter contre le mur dans un choc sec qui lui coupa le souffle, sa tête heurtant brièvement le béton, et Sam réagit immédiatement, passant devant Saphyrra dans le même mouvement en la repoussant derrière lui.

— « Recule ! »

Les tirs partirent presque sans visée, deux détonations claquant dans la nuit, le recul lui remontant dans les bras tandis que les balles ne faisaient que ralentir la créature une fraction de seconde, mais c’était suffisant pour briser son appui.

Dean n’attendit pas.

Encore à moitié sonné, il se redressa en force et se jeta en avant sans chercher à reprendre un équilibre propre, son épaule heurtant le démon au moment où il enfonçait la lame sous les côtes avec une brutalité sèche, le choc les déséquilibrant tous les deux avant que le corps ne cède et ne s’effondre.

Dean recula d’un pas, cherchant son souffle, la gorge brûlante, mais déjà le silence était brisé et au bout du parking deux silhouettes se retournaient dans leur direction avec une réactivité inhumaine tandis qu’une troisième surgissait de l’accueil, attirée par le bruit comme si elle n’attendait que ça, et il releva la tête, encore à court d’air, lâchant entre ses dents :

— « Super… »

Sam n’eut pas besoin de répondre ; il avait déjà vu les silhouettes se retourner au bout du parking et avancer dans leur direction avec cette vitesse trop nette pour être humaine, et Dean n’eut même pas le temps de reprendre son souffle que les deux premiers étaient déjà sur eux, l’obligeant à resserrer la prise sur le couteau avant de se jeter en avant sans réfléchir, percutant le premier dans un mouvement brutal pendant que Sam ouvrait le feu sur celui qui fonçait vers lui, les détonations éclatant dans la nuit mais ne faisant que ralentir la créature une fraction de seconde, juste assez pour lui faire perdre l’équilibre sans réellement l’arrêter.

Sam comprit immédiatement que ça ne suffirait pas et rangea l’arme dans le même mouvement pour passer au corps à corps, ses coups précis, efficaces, cherchant les points faibles malgré la force anormale qui lui faisait face, tandis que derrière eux Saphyrra restait immobile, non pas paralysée mais concentrée, son regard passant de l’un à l’autre, suivant le rythme du combat, essayant de comprendre où et quand l’équilibre pouvait basculer.

Dean força une ouverture plus qu’il ne la trouva, encaissant un coup à l’épaule qui le fit pivoter avant de plonger en avant pour enfoncer la lame sous les côtes avec une violence sèche, le démon s’effondrant aussitôt, mais il ne s’attarda pas, se redressant déjà, le regard cherchant Sam.

Trop tard.

Le démon avait déjà attrapé son frère par la veste et le projeta violemment contre le mur, le choc résonnant dans un bruit sourd qui fit se contracter quelque chose de brutal dans la poitrine de Dean au moment où la tête de Sam heurta le béton, son corps glissant ensuite au sol sans réaction.

Tout se resserra autour de lui.

Dean se précipita sans réfléchir, son geste moins précis, plus brutal, et planta le couteau dans le dos du démon sans même chercher l’angle parfait ; la lame trouva malgré tout sa place et le corps céda aussitôt, mais il ne regarda même pas le résultat, déjà tourné vers Sam.

— « Sam ! »

Le nom lui échappa dans un souffle court alors qu’il avançait d’un pas, mais il ne vit pas le quatrième arriver.

La main du démon se referma sur sa gorge dans le même instant et le tira violemment en arrière, coupant net son mouvement ; le couteau lui échappa, heurtant l’asphalte dans un bruit sec, et Dean porta immédiatement les mains à la prise qui l’étranglait, cherchant à arracher les doigts qui se refermaient sur lui, mais la poigne ne céda pas, implacable, le soulevant presque du sol tandis que ses talons raclaient l’asphalte à la recherche d’un appui.

Son regard se tourna malgré lui vers Sam.

Toujours au sol.

— « Sam ! »

Sa voix sortit étranglée, plus rauque, écrasée par la pression qui se resserrait autour de sa gorge, et le démon accentua encore sa prise, coupant l’air plus vite qu’il ne l’aurait cru possible.

— « Sammy… réveille-toi… »

Mais rien ne vint.

L’air lui manquait déjà, trop vite, ses poumons brûlant alors que des points noirs envahissaient peu à peu son champ de vision, et il tenta de se dégager par réflexe, frappant en arrière à l’aveugle, donnant un coup de coude, cherchant à atteindre n’importe quoi qui pourrait briser la prise, mais la créature le maintenait comme si son poids n’avait aucune importance, comme s’il n’était rien de plus qu’un objet qu’on soulève.

— « Lâche-moi… enfoiré… » tenta Dean.

Mais les mots se brisèrent contre l’air qu’il n’arrivait plus à prendre, écrasés par la pression qui se resserrait autour de sa gorge, et ce qui aurait dû être une insulte ne fut plus qu’un souffle irrégulier, déjà trop faible pour porter, tandis qu’un peu plus loin Sam remuait à peine, encore conscient mais incapable de reprendre le contrôle de son corps, ses doigts se crispant contre l’asphalte, ses paupières luttant pour s’ouvrir complètement sans y parvenir, et dans cet espace réduit où tout se jouait trop vite, Saphyrra restait la seule encore debout.

Dean tenta de se dégager une nouvelle fois, ses mains agrippées à la poigne qui l’étranglait, cherchant à arracher les doigts qui se refermaient sur lui, mais ses forces diminuaient déjà, ses mouvements devenant plus courts, moins précis, et son regard glissa malgré lui vers Sam, comme attiré par ce dernier point d’ancrage, alors que ses jambes continuaient de chercher un appui qui n’existait pas, raclant inutilement l’asphalte.

— « Sam… » parvint-il à lâcher dans un souffle. 

Se n’était déjà plus un appel mais quelque chose de plus bas, de plus fragile, presque une prière étouffée, et Sam ne répondit pas, son corps refusant encore d’obéir malgré l’effort visible pour revenir, ses doigts se contractant sans parvenir à le relever, tandis que la pression autour de la gorge de Dean continuait d’augmenter, lui coupant l’air plus vite qu’il ne l’aurait cru possible.

Saphyrra voyait tout sans bouger, son regard passant du couteau tombé à quelques pas sur l’asphalte au démon qui lui tournait le dos, entièrement concentré sur Dean, puis à Sam toujours au sol, trop lent, trop loin, et il n’y avait plus rien entre ce qui se passait et ce qui allait arriver si personne n’agissait.

Elle fit un pas en avant, puis un autre, sentant son cœur battre trop fort dans sa poitrine, mais ses mains restaient stables, comme si quelque chose en elle avait déjà commencé à basculer, même si une résistance persistait encore, plus ancienne, plus profonde, cette habitude de ne jamais agir sans qu’on lui dise quoi faire, et elle s’arrêta malgré elle une fraction de seconde, retenue par ce réflexe plus que par la peur, alors même que le démon ne lui accordait pas un regard, toute son attention fixée sur Dean suspendu entre ses mains.

— « Dean… » laissa-t-elle échapper presque malgré elle. 

Sans même savoir si le mot avait réellement franchi ses lèvres, elle sentit quelque chose se contracter en elle, pas comme une peur mais comme une décision qui ne passait plus par la réflexion, et les images revinrent sans ordre ni logique — le goût sucré des pancakes, le bruit régulier de la route, la voix de Sam qui expliquait sans jamais forcer, celle de Dean qui se plaçait devant elle sans réfléchir — des choses simples, mais réelles, présentes, suffisamment pour faire céder ce qui restait encore de son hésitation, parce que personne ne lui avait jamais demandé quoi que ce soit, personne ne lui avait jamais laissé le choix, alors qu’eux l’avaient fait sans même y penser, et pendant ce temps Dean étouffait, ses mains perdant encore en force contre la prise qui le maintenait, jusqu’à ce qu’elle murmure finalement, d’une voix basse mais claire :

— « Non… »

Il n’y avait plus d’hésitation dans ce mot, plus de doute, seulement un refus qui s’imposait à elle avec une évidence totale, et dans le même mouvement elle se baissa pour ramasser le couteau, sentant immédiatement le poids du métal dans sa main, plus lourd qu’elle ne l’avait imaginé, avant de faire encore quelques pas, assez pour sentir presque le souffle du démon, et lever le bras sans vraiment réfléchir pour frapper.

Le geste manquait de précision, de force aussi, mais la lame trouva malgré tout la chair, arrachant au démon un cri rauque davantage surpris que réellement blessé, et ce ne fut pas suffisant pour le tuer, pas encore, mais c’était la bonne arme, et la prise autour de la gorge de Dean se relâcha aussitôt.

L’air lui revint brutalement, trop vite, trop fort, et il vacilla avant de tomber à genoux, aspirant chaque inspiration comme si ses poumons tentaient de rattraper ce qu’ils venaient de perdre, pendant que le démon se retournait déjà, et Dean releva les yeux juste à temps pour voir Saphyrra derrière lui, le couteau encore planté dans son dos, le bras tendu, trop rigide, comme si elle ne réalisait pas encore ce qu’elle venait de faire.

La réaction fut immédiate.

Le démon l’attrapa sans même regarder et la projeta violemment contre le mur du bâtiment, son corps heurtant le béton dans un choc sec avant de glisser à moitié au sol.

Quelque chose explosa dans la poitrine de Dean.

Il se releva malgré la brûlure dans sa gorge, arracha le couteau du dos du démon et, sans chercher à reprendre un mouvement propre, enfonça la lame une seconde fois, plus bas, beaucoup plus profondément, jusqu’à ce que le corps cesse enfin de résister et s’immobilise complètement.

Derrière lui, Sam revenait à lui par vagues, le front ouvert, le sang coulant le long de sa tempe jusqu’à l’œil, clignant plusieurs fois sans comprendre immédiatement où il se trouvait, avant que le bruit de sa propre respiration ne lui revienne trop fort dans les oreilles, et lorsqu’il leva enfin les yeux, son regard chercha Dean par réflexe et le trouva encore penché sur le corps du démon, le couteau serré dans la main, avant de glisser un peu plus loin.

Saphyrra était au sol.

Elle ne bougeait pas.

— « Dean… » lâcha-t-il, la voix encore lourde, instable.

Dean se redressa aussitôt et tourna la tête dans sa direction, le regard accrochant immédiatement la silhouette immobile, les cheveux roses retombant sur son visage au point d’en masquer presque tous les traits, et l’estomac lui remonta d’un coup alors qu’il franchissait la distance en deux pas rapides pour s’agenouiller près d’elle, repoussant les mèches d’un geste prudent pour dégager son visage, découvrant une peau froide à cause de la nuit mais pas glacée, ce qui suffit à lui arracher un souffle qu’il ne contrôla pas, avant de poser une main contre son cou pour chercher son pouls.

Il le trouva immédiatement.

Rapide. Trop rapide peut-être, mais bien là.

Elle était vivante.

Ses doigts se crispèrent légèrement contre l’asphalte, ses paupières frémirent comme si la lumière lui faisait mal, et elle bougea à peine la tête avant de réussir à ouvrir les yeux, lentement, encore trouble, tandis que Dean se penchait un peu plus vers elle, sa voix retombant sans qu’il y pense :

— « Hé… doucement », lâcha Dean. 

Presque sans y penser en se penchant vers elle, sa voix retombant d’elle-même, débarrassée de la dureté du combat mais encore tendue, incapable de masquer complètement ce qui venait de passer, tandis qu’un peu plus loin Sam se redressait contre le mur avec difficulté, une main appuyée sur le béton pour garder l’équilibre, essuyant distraitement le sang qui coulait le long de sa tempe sans vraiment s’en soucier.

— « Elle respire normalement ? » demanda-t-il en avançant d’un pas incertain.

Dean ne quitta pas Saphyrra des yeux en hochant la tête, concentré sur sa respiration, sur la chaleur de sa peau sous ses doigts.

— « Ouais… elle est là. »

Et pendant une seconde, ce simple constat suffit à faire redescendre la pression d’un cran, juste assez pour que Dean relâche un peu la tension qu’il retenait encore dans les épaules, avant de passer un bras sous celles de Saphyrra pour la redresser légèrement, son corps restant trop souple entre ses mains, sa tête basculant contre sa poitrine avant de retrouver un semblant de tenue, ses yeux clignant plusieurs fois comme si elle tentait de raccrocher les morceaux du réel.

Son regard finit par accrocher le sien.

— « Dean… »

Sa voix était faible, mais claire.

Dean expira sans s’en rendre compte, un souffle court qui lui échappa alors que sa gorge le brûlait encore, et il resta une fraction de seconde comme ça, simplement à vérifier qu’elle était bien là, vraiment là.

Derrière eux, Sam tenta de les rejoindre, mais ses pas restaient incertains, et il tituba légèrement avant de se rattraper.

Dean le vit sans tourner complètement la tête.

— « Reste où t’es », lança-t-il, plus sec, réflexe immédiat. « T’es déjà assez amoché comme ça. »

Sam ouvrit la bouche comme pour protester, puis abandonna, s’appuyant davantage contre le mur sans lâcher la scène du regard.

Saphyrra tenta malgré tout de se redresser, ses mains cherchant un appui sur l’asphalte, encore instables mais déterminées, et Dean resserra instinctivement son bras autour d’elle pour freiner le mouvement.

— « Doucement… on bouge pas tout de suite », murmura-t-il, plus bas cette fois, ajustant simplement le rythme plutôt que de lui imposer un arrêt.

Mais elle insista, ses doigts s’agrippant à sa veste, et lorsqu’elle releva les yeux vers lui, malgré le flou encore présent dans son regard, il n’y avait plus d’hésitation.

— « Dean… pas… mourir. »

Les mots sortirent lentement, avec effort, comme si chacun coûtait plus que le précédent.

Dean marqua un très court silence, sa mâchoire se contractant légèrement alors que sa gorge le lançait encore, puis il hocha la tête sans détourner le regard.

— « Ouais… c’était pas le plan. »

Derrière eux, les portes continuaient de s’ouvrir les unes après les autres et les voix montaient, d’abord hésitantes puis de plus en plus nerveuses à mesure que les témoins découvraient les corps étendus sur le parking, quelqu’un parlant déjà d’appeler la police, et Sam se redressa un peu plus contre le mur en essuyant le sang qui lui coulait dans l’œil du revers de la manche, retrouvant assez de lucidité pour lâcher, sans détour :

— « On a cinq minutes… peut-être moins. »

Dean n’ajouta rien ; il se pencha simplement pour récupérer le couteau démoniaque tombé près d’eux et le glissa dans sa veste avant de relever les yeux, son regard passant rapidement de Sam à Saphyrra dans une évaluation froide et immédiate — deux blessés, l’un à peine stable, l’autre encore trop pâle mais debout — puis il trancha sans hésiter :

— « Tu peux marcher ? »

Sam acquiesça, sans chercher à embellir.

— « Pas vite… mais oui. »

Dean hocha à peine la tête, déjà ailleurs, et passa un bras sous les genoux de Saphyrra, l’autre derrière son dos, la soulevant sans commentaire ; elle se laissa faire, ses mains venant s’accrocher à sa veste par réflexe, et son regard remonta instinctivement vers le parking, accrochant l’Impala immobile sous la lumière jaune du lampadaire, le capot encore marqué par ce qu’il avait vu, les câbles arrachés sans effort.

Baby était hors jeu.

Sam suivit son regard, comprit immédiatement, et coupa court :

— « On oublie la voiture. »

— « Ouais. »

Le calcul était déjà fait, et Dean n’y revint pas ; il ajusta simplement sa prise sur Saphyrra pour la maintenir plus solidement contre lui, jeta un dernier regard autour d’eux en notant les silhouettes qui apparaissaient déjà aux balcons, certaines pointant dans leur direction, puis lâcha :

— « On y va. »

Il tourna les talons sans attendre, s’éloignant du parking en direction de la lisière sombre derrière le bâtiment, là où la forêt avalait presque toute la lumière du motel, et Sam le suivit aussitôt malgré son équilibre incertain, serrant les dents pour rester dans son sillage sans ralentir.

L’adrénaline retombait déjà, et Dean sentait ses côtes protester à chaque respiration, mais il ne ralentit pas, avançant entre les ombres avec une régularité contrôlée, pendant que derrière eux les voix se multipliaient, des pas précipités résonnant maintenant sur le parking, les exclamations se mélangeant au chaos qui commençait à prendre forme.

Ils atteignirent la lisière sans être interpellés.

Les arbres les engloutirent presque immédiatement, coupant les lignes de vue et étouffant les bruits, l’air devenant plus frais, plus dense, et Dean continua d’avancer sans s’arrêter, choisissant instinctivement son chemin entre les troncs, évitant les zones trop molles, contournant les branches susceptibles de craquer, sans avoir besoin de vérifier ses traces pour savoir qu’elles existaient, se contentant de les rendre aussi difficiles à suivre que possible.

Ce ne fut qu’après plusieurs dizaines de mètres, lorsque le motel ne fut plus qu’une lueur diffuse à travers les branches, qu’il ralentit enfin, repérant un renfoncement naturel entre deux troncs massifs où les buissons brisaient suffisamment les lignes de vue pour offrir un couvert acceptable, et il s’y arrêta pour déposer Saphyrra avec précaution contre l’un des arbres.

Elle se redressa presque aussitôt, trop vite pour quelqu’un dans son état, mais resta stable, son visage encore pâle mais conscient, son regard passant de l’un à l’autre comme pour vérifier qu’ils tenaient toujours debout, tandis que Dean se tournait déjà vers Sam sans perdre une seconde.

La lumière filtrée par les branches révélait mieux la blessure, le sang ayant déjà séché par endroits mais continuant de couler le long de la tempe de Sam en une traînée sombre, et Dean s’approcha sans hésiter en lâchant simplement :

— « Laisse-moi voir. »

Sam eut un mouvement d’agacement, plus par réflexe que par réelle opposition.

— « C’est rien. »

Dean leva un sourcil sans le croire une seconde.

— « Ouais. Bien sûr. »

Il s’approcha davantage et força doucement Sam à relever le menton pour examiner la coupure de plus près, son regard accrochant immédiatement la profondeur de la plaie, pas superficielle sans être critique, mais assez nette pour nécessiter plus qu’un simple coup de manche, et il passa le pouce sous la coupure pour vérifier qu’elle ne s’ouvrait pas davantage avant d’expirer lentement.

— « T’as eu de la chance. »

Sam esquissa un sourire fatigué, essuyant distraitement le sang qui séchait encore sur sa tempe.

— « On en a tous eu. »

Dean ne répondit pas tout de suite, son regard glissant brièvement vers Saphyrra, assise contre le tronc, toujours silencieuse, les observant comme pour s’assurer qu’ils étaient bien là tous les deux, encore debout, encore entiers, et il resta une seconde de plus à la regarder avant de revenir vers Sam.

Au loin, les sirènes commençaient à se rapprocher du motel, leur écho étouffé par la forêt mais suffisamment présent pour rappeler que ce qu’ils venaient de laisser derrière eux n’allait pas disparaître tout seul, et Dean inspira lentement, laissant l’air remplir ses poumons malgré la douleur encore présente dans sa gorge.

Ils étaient encore là.

Et pour l’instant, ça suffisait.



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