L’Héritage Winchester

Chapitre 9 : Tout le temps

7471 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 27/03/2026 18:13

Chapitre 9 — Tout le temps

Le matin arriva sans vraiment les prévenir. Une lumière grise filtra à travers les rideaux mal tirés et traça sur le mur une bande pâle, trop terne pour ressembler à un vrai réveil, seulement la preuve que la nuit avait fini par céder.

Dean était toujours assis au même endroit. Il n’avait pratiquement pas bougé depuis des heures, sinon pour jeter de temps à autre un regard vers la fenêtre ou vers le lit. La bouteille vide était restée sur la table, et il ne se souvenait même plus à quel moment exact il l’avait finie.

Sam, de son côté, s’était finalement assoupi sur sa chaise, le menton tombé contre la poitrine, les dossiers encore ouverts devant lui. Sa respiration était lourde et irrégulière, celle d’un sommeil pris trop tard, trop vite, sans véritable repos derrière.

Dean ne l’avait pas réveillé. Il avait vu à son visage que la nuit avait laissé des traces plus nettes encore que d’habitude ; ses traits étaient tirés, ses cernes plus marquées, et sa posture elle-même disait assez qu’il avait tenu trop longtemps avant de céder. Lui, en revanche, n’avait pas dormi du tout. Il avait passé la nuit à surveiller Saphyrra sans même s’apercevoir qu’il comptait sa respiration, revenant toujours au même rythme, à la même vérification silencieuse, comme si s’assurer qu’elle respirait encore suffisait à tenir jusqu’au matin.

Elle avait dormi profondément, trop profondément au début, puis plus calmement au fil des heures. Rien, sur son visage, ne trahissait vraiment la veille. Rien ne disait le laboratoire, les sangles, l’effondrement ou cette faiblesse qui les avait poussés jusqu’au motel dans l’urgence. Allongée ainsi sous la couverture mal tirée, elle avait seulement l’air jeune, épuisée bien sûr, mais jeune d’une manière presque brutale quand on pensait à ce qu’ils venaient de découvrir.

Dean avait aussi surveillé l’extérieur, autant par réflexe que par prudence. Le parking du motel était resté calme toute la nuit ; quelques voitures, aucun mouvement qui s’attarde, personne à rôder, rien qui ressemble à une menace immédiate. Il savait que l’urgence biologique ne devait pas lui faire oublier le reste. Les démons ne disparaissaient pas simplement parce qu’eux étaient trop fatigués pour continuer.

Un bruit très léger finit pourtant par attirer son attention.

Ce n’était presque rien, seulement une variation dans le souffle, un froissement discret sous la couverture, mais cela suffit à faire revenir tout son regard vers le lit.

Saphyrra bougea légèrement la tête. Ses doigts se crispèrent un instant contre le drap avant de se détendre de nouveau, puis ses paupières frémirent.

Dean se redressa aussitôt. Il posa une main sur l’épaule de Sam sans brusquerie, juste assez pour le tirer du sommeil.

— « Sam. »

Sam émergea difficilement, mit une seconde à comprendre où il était, puis suivit le regard de son frère jusqu’au lit.

Dean s’était déjà approché. Il s’accroupit près du matelas sans se précipiter, comme s’il craignait encore qu’un geste trop brusque puisse suffire à l’épuiser davantage.

— « Hé. T’es réveillée. »

Sa voix était basse, un peu rauque d’avoir trop peu parlé et pas dormi du tout.

Les yeux de Saphyrra s’ouvrirent lentement. Il lui fallut quelques secondes pour accrocher la pièce, comme si son regard devait d’abord retrouver les contours du monde, puis il se posa sur Dean. Cette fois, il était plus clair que la veille, moins flottant, comme si le retour à elle-même se faisait encore avec prudence mais sans cette brume épaisse qui l’avait enveloppée pendant la nuit.

Dean observa immédiatement les détails qui comptaient pour lui : la couleur de sa peau, la régularité de sa respiration, la stabilité de ses pupilles lorsqu’elles se fixèrent sur lui.

— « T’es encore avec nous ? »

Il ne cherchait pas une réponse longue, ni une explication précise. Juste un signe qu’elle était bien revenue.

Saphyrra inclina légèrement la tête, dans ce petit mouvement court et presque automatique qui voulait dire oui, même quand son corps racontait autre chose. Elle disait toujours que ça allait. Dean ne fit aucun commentaire ; il commençait à connaître cette réponse-là.

Elle se redressa lentement, comme si chaque muscle devait d’abord vérifier qu’il fonctionnait encore. Dean fit un demi-pas en avant sans s’en rendre compte, prêt à la rattraper si ses bras cédaient. Ses gestes restaient lents et prudents : elle prit appui sur le matelas, inspira un peu plus fort, puis réussit à s’asseoir seule. Son dos demeurait droit, mais moins rigide que la veille.

Ses mains tremblaient encore. Moins violemment, mais suffisamment pour que Dean le remarque.

Il ne dit rien. Il observait simplement la stabilité de son regard, la couleur de ses lèvres, la manière dont sa respiration se posait peu à peu.

Derrière lui, Sam s’était approché sans bruit. Il resta à une distance raisonnable, comme pour ne pas l’envahir, mais assez près pour intervenir si nécessaire. Son attention n’était pas tout à fait la même que celle de Dean. Là où son frère surveillait surtout ce qui pouvait céder d’un instant à l’autre — les jambes, les bras, l’équilibre — Sam se concentrait sur des détails plus discrets, essayant d’y lire quelque chose de fiable : le temps qu’elle mettait à cligner des yeux, la façon dont son regard suivait leurs mouvements, le léger retard entre ce qu’elle voyait et ce qu’elle semblait réellement enregistrer. Ce n’était pas une science exacte. Pas dans cet état, pas avec aussi peu d’informations. Mais ce qu’il voyait suffisait au moins à une conclusion prudente : elle allait un peu mieux. Pas bien. Pas encore. Mais mieux.

Saphyrra posa ses pieds au sol avec précaution et resta immobile un instant, comme pour tester l’équilibre. Ses doigts se crispèrent légèrement contre le bord du lit avant de se relâcher.

Dean ne la quittait pas des yeux.

— « Hé, doucement. »

Elle hocha encore la tête, comme si ce mot suffisait à fixer le rythme.

Sam passa une main lourde sur son visage, comme si le geste pouvait effacer la nuit trop courte imprimée dans ses traits, puis il observa encore une seconde Saphyrra avant de relever les yeux vers Dean. L’amélioration était réelle, oui, mais elle restait fragile, et il n’avait pas besoin de rouvrir les dossiers pour savoir ce que ça signifiait. Il expira lentement, remit de l’ordre dans ses pensées à la hâte et finit par lâcher, d’une voix encore enrouée par le sommeil pris trop tard :

— « Je vais chercher de quoi manger. On verra déjà comment elle encaisse ça. »

Ce n’était pas un plan, pas vraiment. Juste la prochaine chose utile à faire, celle qui leur éviterait de rester plantés là à regarder si elle tiendrait ou non.

Dean lui lança un regard bref, approbateur. Pas besoin de plus. Sam attrapa les clés de l’Impala sur la table, jeta un dernier coup d’œil vers le lit, puis sortit de la chambre d’un pas rapide. L’urgence n’était plus celle de la veille, brutale et immédiate, mais elle était toujours là, plus sourde.

La porte se referma derrière lui et le silence dans la chambre changea légèrement.

Dean resta debout une seconde, puis se rassit sur la chaise, plus près du lit cette fois. Il posa les coudes sur ses genoux.

— « Hé… »

Il chercha ses mots un instant sans détourner les yeux de ses mains encore tremblantes.

— « Tu nous as foutu une sacrée trouille, hier. »

Il ne disait pas cela pour la blâmer. C’était simplement un fait, posé là d’une manière presque maladroite.

Saphyrra leva les yeux vers lui. Son regard était plus stable que la veille, mais restait un peu flou sur les bords.

Dean poursuivit, plus doucement.

— « Faut que tu nous aides là… on peut pas deviner. »

Il marqua une pause en observant sa respiration.

— « T’as rien senti avant ? »

Il inclina légèrement la tête.

— « T’as encore faim ? Comme hier soir ? »

La question n’était pas anodine. Dean surveillait déjà les signes : la pâleur qui persistait, le léger tremblement dans ses doigts, la rigidité dans sa posture comme si elle se forçait encore à tenir droite.

Saphyrra pencha légèrement la tête sur le côté. Son regard se fit plus attentif, presque concentré, comme si elle essayait de comprendre le mot lui-même.

Elle avait faim, et on ne le lui avait peut-être jamais demandé ainsi.

— « Faim ? »

Sa voix était douce, encore un peu rauque du sommeil. Pas vraiment interrogative. Plutôt hésitante.

Dean resta immobile une seconde avant de passer lentement une main sur son visage. Il ne s’était pas attendu à ça. Il avait envisagé un oui, un non, un signe de tête, mais pas une incompréhension.

Il la regarda autrement, cette fois. Plus comme quelqu’un qu’il fallait surveiller, mais comme quelqu’un à qui on venait de poser une question dont elle ne connaissait peut-être même pas le sens.

— « Ouais. La faim. »

Il chercha ses mots, moins sûr de lui qu’il ne voulait le montrer.

— « Quand t’as le ventre qui tire. Quand ton corps te dit qu’il faut manger.»

Il désigna vaguement la table où s’entassaient encore les emballages de la veille.

— « Comme hier soir. »

Saphyrra baissa les yeux vers ses mains. Elles tremblaient encore légèrement. Elle resta silencieuse quelques secondes, attentive à son propre corps comme si elle essayait d’écouter un signal lointain.

Dean ne la pressa pas.

Il comprenait certaines choses maintenant. Si personne ne lui avait jamais appris à reconnaître ses propres signaux, comment aurait-elle pu prévenir ? Comment aurait-elle su qu’elle se vidait avant d’atteindre ce point ?

Elle releva finalement les yeux vers lui, plus attentive.

— « Oui… faim. Tout le temps. »

Dean se redressa sans même s’en rendre compte.

— « Tout le temps ? Sérieux ? »

Il répéta les mots comme s’il avait besoin de les entendre une seconde fois pour en mesurer réellement le sens. Elle hocha très légèrement la tête, et Dean resta immobile quelques secondes, le regard fixé sur elle sans vraiment la voir. Il essayait d’imaginer ce que cela voulait dire concrètement, et plus il y pensait, moins l’idée lui plaisait. Ce n’était pas un simple creux avant un repas, ni une fringale passagère, mais quelque chose de constant, de sourd, de permanent, une faim accrochée au corps au point d’en devenir presque sa manière normale d’exister.

— « Depuis… »

Le mot s’interrompit avant d’aller au bout, et il reprit presque aussitôt, moins sûr de lui qu’il ne l’aurait voulu.

— « Depuis quand ? Depuis toujours ? »

Elle ne sembla pas comprendre la nuance. Elle le regardait simplement, comme si la question n’avait pas vraiment de commencement possible. Dean passa une main sur sa bouche, puis le long de sa mâchoire, tandis que dans sa tête revenaient déjà les images du laboratoire : les plateaux calibrés, les perfusions, les chiffres, les calculs, toute cette logique froide qui n’avait jamais eu pour but de la rassasier, seulement de la maintenir en état de fonctionner.

— « Ils te donnaient juste assez pour te faire tenir. »

Ce n’était pas une accusation, seulement une conclusion qui s’imposait d’elle-même. Dean se leva, fit deux pas dans la chambre, puis revint presque aussitôt près du lit, incapable de rester en place maintenant que l’idée commençait à prendre forme pour de bon.

— « Et ça s’est déjà arrêté ? »

Elle prit le temps de réfléchir, longtemps, comme si elle fouillait quelque chose d’ancien et d’uniforme, puis secoua finalement la tête. Dean resta debout près d’elle, silencieux, comprenant mieux maintenant pourquoi elle avait mangé sans s’arrêter la veille. Ce n’était ni de la panique, ni de la gourmandise ; c’était peut-être simplement la première fois que personne ne lui retirait la nourriture avant qu’elle n’en ait assez. Il inspira lentement avant de lâcher, plus bas :

— « D’accord. »

Ce n’était pas un accord rassuré, seulement une manière d’accepter ce qu’il venait de comprendre sans encore savoir quoi en faire. Dean resta immobile un moment, les mains posées sur les hanches, à la regarder vraiment cette fois, sans l’urgence de la veille pour brouiller les détails. La lumière grise du matin, filtrée par les rideaux mal tirés, révélait ce qu’il n’avait fait qu’effleurer jusque-là : une minceur trop précise pour être naturelle, pas assez marquée pour alarmer immédiatement, mais suffisamment contrôlée pour trahir autre chose qu’une simple fatigue. Ses poignets paraissaient fragiles lorsqu’elle prenait appui sur le matelas, ses clavicules se dessinaient légèrement sous la peau, rien d’extrême, rien qui saute aux yeux — simplement un corps maintenu juste au seuil acceptable, calibré plutôt que nourri.

Le souvenir de la forêt lui revint alors, sans prévenir. Sur le moment, il n’avait pas réfléchi, il avait porté, avancé, encaissé. Mais maintenant que l’adrénaline s’était dissipée, le poids lui paraissait différent dans sa mémoire. Trop léger. Beaucoup trop léger pour quelqu’un qui brûlait autant d’énergie, pour quelqu’un dont le corps semblait fonctionner en permanence à la limite. L’idée resta accrochée quelques secondes, désagréable, insistante, jusqu’à ce qu’un bruit de moteur la coupe net.

Dean tourna légèrement la tête vers la porte, plus par réflexe que par inquiétude réelle, et quelques secondes plus tard la poignée tourna avant que Sam n’entre, chargé de sacs en papier froissé. L’odeur de café et de friture envahit aussitôt la chambre, lourde et familière, tranchant avec le silence qui s’y était installé. Il referma derrière lui d’un coup d’épaule, posa les sacs sur la table sans ménagement, puis leva les yeux vers Dean — qu’il trouva toujours debout, immobile, le regard fixé vers le lit comme s’il n’avait pas bougé depuis son départ.

— « Y’a un problème ? »

Sa voix n’était pas alarmée, simplement attentive.

Dean mit une seconde avant de répondre et désigna vaguement Saphyrra d’un mouvement du menton.

— « Elle dit qu’elle a faim tout le temps.»

Sam s’arrêta, les mains encore posées sur les sacs. Son regard passa de Dean à Saphyrra avant de revenir vers son frère, et pendant un instant la chambre sembla soudain plus étroite.

Saphyrra, elle, observait les sacs avec une attention discrète mais très concentrée. L’odeur qui venait d’entrer dans la pièce avait clairement changé quelque chose. Ses doigts s’étaient légèrement crispés sur le drap et Dean le remarqua aussitôt, même s’il ne dit rien de plus. Ce qui venait d’être dit suffisait déjà, et il n’aimait pas vraiment ce que cette phrase impliquait.

Sam s’arrêta en entendant les mots de Dean, les mains encore posées sur les sacs. Il regarda d’abord son frère, puis Saphyrra, comme s’il cherchait à mesurer ce que cette phrase recouvrait vraiment. Tout le temps. Le genre d’information qui aurait dû le surprendre moins que ça après les dossiers du laboratoire, et pourtant quelque chose en lui se serra quand même. Il souffla discrètement par le nez, força son esprit à revenir à quelque chose de concret, puis posa les sacs sur la table avant d’en sortir les barquettes une à une.

— « J’ai pris ce que j’ai trouvé le plus vite. Bacon, œufs, pancakes… »

Il jeta un coup d’œil au contenu, comme pour vérifier lui-même.

— « C’est pas exactement subtil, mais là tout de suite, je crois pas qu’on ait besoin de subtilité. »

Il posa les gobelets de café de côté, ouvrit les couvercles et laissa la chaleur se répandre dans la petite chambre, où l’odeur de nourriture se mêla rapidement à celle du motel. C’était à la fois gras, salé et sucré.

Il tendit ensuite l’assiette d’œufs à Dean.

Dean la prit et vint s’asseoir en face de Saphyrra, posant le plat sur ses genoux avec précaution, comme si la manière même de bouger pouvait influencer l’équilibre fragile qu’ils venaient à peine de retrouver.

Son regard tomba aussitôt sur ses mains. Elles tremblaient encore légèrement.

— « On va déjà commencer par ça.»   

Il ne lui demanda pas si elle voulait manger ; il posa simplement l’assiette plus près d’elle, comme une évidence plutôt qu’un choix à formuler. Saphyrra ne se jeta pas dessus. La différence avec la veille était immédiate, presque déroutante. Hier, elle avait mangé comme on alimente un corps sans s’y attarder, sans goût, sans pause, uniquement pour répondre à un besoin pressant. Ce matin, elle observait.

Elle approcha légèrement le visage de l’assiette, inspira l’odeur avec une attention presque prudente, puis effleura la texture des œufs du bout des doigts, comme si elle cherchait d’abord à comprendre ce qu’elle avait devant elle avant même d’y goûter. Dean échangea un bref regard avec Sam sans rien dire, puis reporta aussitôt son attention sur elle lorsqu’elle porta enfin une petite portion à sa bouche. Elle mâcha lentement, sans précipitation, avala, puis prit un morceau de bacon qu’elle sentit avant de le goûter, répétant le même processus avec une concentration appliquée.

Le geste n’avait plus rien de l’urgence de la veille. Il y avait quelque chose de presque méthodique dans sa manière de procéder, mais aussi quelque chose de nouveau, de plus fragile, comme si chaque bouchée constituait une expérience à part entière. Dean resta immobile, observant sans intervenir, toujours attentif aux signes physiques — la stabilité de ses mains, la façon dont elle avalait, la moindre tension dans sa posture — mais son attention glissait désormais ailleurs. Elle ne se contentait plus de manger. Elle découvrait.

L’idée s’imposa sans qu’il ait besoin de la formuler entièrement : elle n’avait peut-être jamais eu le choix du goût.

Un peu en retrait, Sam s’adossa légèrement contre le mur et la regarda avec la même prudence mesurée, comme on observe quelque chose de fragile dont on ne veut pas perturber l’équilibre. Dean, sans quitter Saphyrra des yeux, lui tendit alors un morceau de pancake. Elle le prit avec la même concentration, le retourna entre ses doigts pour en examiner la texture, puis en goûta un petit morceau, reproduisant ce même rituel d’observation avant d’accepter.

Dean leva finalement la tête vers Sam. La question lui tournait dans l’esprit depuis quelques secondes déjà, insistante, et il finit par la formuler.

— « Ils lui donnaient pas ça au petit déj.»

Ce n’était pas réellement une question. Plutôt une vérification.

— « Non. »

Sam baissa les yeux vers les dossiers restés ouverts sur la table, comme s’il avait encore besoin de voir les pages pour confirmer quelque chose qu’il savait déjà.

— « D’après ce que j’ai lu, ils lui donnaient pas de vrais repas. »

Il marqua une brève pause, choisissant ses mots.

— « C’était… une espèce de concentré. Protéines, compléments, trucs synthétiques calibrés au gramme près. Juste ce qu’il fallait pour que ça tourne. Pas plus. »

Dean regarda le pancake entre les mains de Saphyrra.

— « En gros, une espèce de bouillie.»

Sam hocha la tête.

— « Oui. »

Dean resta silencieux un moment.

Saphyrra mâchait lentement, concentrée sur le goût sucré et sur la texture plus moelleuse que ce qu’elle connaissait peut-être. Elle semblait comparer les sensations sans même en avoir conscience.

— « Elle a bouffé ça pendant vingt-cinq ans ? »

Sam ne répondit pas immédiatement. Il n’avait pas besoin de confirmer : les chiffres dans les dossiers suffisaient.

Le silence dura quelques secondes avant que Dean ne détourne les yeux vers la fenêtre.

— « Ils la faisaient juste tenir debout. C’est tout.»

Ce n’était pas une déclaration dramatique. Juste une conclusion qui s’imposait d’elle-même.

Saphyrra leva les yeux vers eux, comme si elle avait senti que la conversation parlait d’elle sans en comprendre le contenu exact. Elle avala, puis reprit un autre morceau avec la même attention calme.

Dean la regarda encore un instant, le bacon entre les doigts, puis le lui tendit sans un mot. Elle le prit avec cette même attention concentrée qu’elle mettait désormais dans chacun de ses gestes.

Le petit déjeuner s’étira plus longtemps qu’ils ne l’avaient prévu, presque une demi-heure. Les barquettes en plastique se vidèrent lentement au fil du temps : le bacon disparut, puis les œufs, et enfin les pancakes. Saphyrra ne parlait pas. Elle mangeait avec application, mâchant longtemps, comme si elle apprenait encore la texture de chaque chose. Par moments, elle s’arrêtait brièvement, non pas parce qu’elle était rassasiée, mais comme si son corps prenait le temps de vérifier quelque chose avant de continuer.

Dean et Sam mangèrent peu en comparaison. Dean garda deux tranches de bacon pour lui et les mangea distraitement, tandis que Sam découpa un pancake sans vraiment y penser, l’imbiba de sirop sans lever les yeux. Le café refroidissait lentement dans leurs gobelets posés sur la table.

Saphyrra, elle, observait.

Son regard revenait souvent vers les gobelets en carton. La vapeur s’était presque dissipée, mais l’odeur restait forte, amère, différente de tout ce qu’elle avait goûté jusque-là.

Dean le remarqua avant même qu’elle ne lève la tête. Il prit son gobelet et le lui tendit.

— « Tu veux goûter ? »

Elle prit le gobelet avec précaution, ses doigts tremblant encore légèrement lorsqu’elle le rapprocha de son visage pour en sentir l’odeur plus franchement. La réaction fut immédiate : son nez se plissa presque aussitôt, comme si l’amertume seule suffisait déjà à la surprendre. Sam le remarqua du coin de l’œil et détourna légèrement le regard, anticipant déjà la suite, tandis que Saphyrra portait malgré tout le café à ses lèvres pour en prendre une petite gorgée.

Cette fois, elle ne put pas masquer sa réaction. Ses sourcils se froncèrent, ses lèvres se crispèrent légèrement et elle avala avec difficulté avant qu’une grimace discrète mais parfaitement lisible ne traverse son visage, brève mais sincère. Dean eut un léger mouvement au coin de la bouche en la voyant, rien de moqueur — plutôt un relâchement presque imperceptible, comme si cette réaction, aussi simple soit-elle, venait confirmer quelque chose d’essentiel.

C’était la première expression spontanée qu’ils voyaient vraiment sur son visage.

Sam, toujours adossé contre le mur, la regarda une seconde de plus avant de laisser échapper un souffle amusé, secouant légèrement la tête.

— « Ouais… le café, c’est un goût qu’on apprend. »

Saphyrra baissa les yeux vers le gobelet, comme si elle cherchait à comprendre précisément ce qu’elle venait de ressentir, puis, fidèle à cette logique presque méthodique qui guidait chacun de ses gestes, elle le porta de nouveau à sa bouche pour tenter une seconde gorgée. Le mouvement était encore en cours lorsque Dean posa la main sur le gobelet et le lui retira doucement, sans brusquerie.

Elle releva aussitôt les yeux vers lui, surprise, avec cette hésitation discrète qui ressemblait presque à une inquiétude — comme si elle venait de franchir une limite invisible sans en connaître la règle. Dean soutint son regard sans hausser le ton, sans sourire non plus, et se contenta de dire simplement :

 — « Si t’aimes pas, tu bois pas. »

Le silence qui suivit fut bref, mais suffisamment marqué pour que Sam en perçoive le poids. Ce n’était peut-être qu’une phrase ordinaire, dite sans emphase, pourtant dans ce contexte elle prenait une autre valeur : pour quelqu’un à qui on avait toujours imposé quoi avaler, le simple fait de pouvoir refuser n’avait rien d’évident.

Saphyrra resta immobile une seconde encore, comme si elle vérifiait que rien ne viendrait contredire cette permission, puis ses doigts s’ouvrirent lentement. Dean posa le gobelet sur la table et poussa vers elle le verre d’eau d’un geste calme.                                                                                                                                                                        

— « Ça, c’est mieux. »

Elle prit le verre et but sans hésiter.

Sam observa la scène en silence. En apparence, ce n’était rien : un café refusé, une grimace presque involontaire, un verre d’eau accepté à la place. Pourtant quelque chose avait changé dans la manière dont Saphyrra réagissait au monde autour d’elle. Pour la première fois depuis qu’ils l’avaient rencontrée, elle ne consommait pas uniquement par nécessité ou par obéissance à ce qu’on lui donnait. Elle testait. Elle comparait. Elle choisissait.

Dean s’adossa légèrement à sa chaise sans quitter la jeune femme des yeux. Son expression avait changé elle aussi, la tension qui l’habitait depuis la veille semblant s’être un peu relâchée, remplacée par une attention plus calme, presque curieuse.

Le matin entrait désormais plus franchement dans la chambre du motel. La lumière grise qui filtrait à travers les rideaux mal tirés éclairait davantage la pièce et faisait ressortir à la fois la pâleur persistante de la peau de Saphyrra et la légère couleur revenue sur ses joues.

Sam se redressa lentement, la nuque encore raide d’avoir dormi assis. Il passa une main dans ses cheveux, jeta un regard aux sacs vides étalés sur la table, puis leva les yeux vers Dean.

— « Et maintenant, on fait quoi ? »

Il n’y avait aucune ironie dans sa voix, ni suggestion cachée. C’était simplement une vraie question, posée après une nuit passée à improviser sans savoir où cela les mènerait.

Dean ne répondit pas tout de suite. Il observait toujours Saphyrra avec cette attention presque clinique qu’il avait adoptée depuis qu’elle s’était réveillée.

Elle paraissait plus stable, oui. Sa respiration était régulière, son regard plus clair, ses gestes moins incertains que la veille. Pourtant, à la lumière du matin, certains détails sautaient davantage aux yeux : elle restait trop mince, trop pâle, trop fragile pour quelqu’un qui affirmait aller bien.

Après quelques secondes de réflexion silencieuse, Dean finit par se tourner vers elle.

— « T’as encore faim, là  ? »

Saphyrra prit le temps avant de répondre. Ce n’était pas de l’hésitation, mais plutôt l’impression qu’elle cherchait la sensation au fond d’elle-même, comme si elle devait encore apprendre à écouter ce que son propre corps lui disait.

— « Moins. »

Dean inspira lentement par le nez, réfléchissant déjà à ce que ce simple mot impliquait.

Moins. Donc pas vraiment non.

Il passa une main sur sa bouche, le regard perdu une seconde dans le vide pendant qu’il évaluait ce que cela voulait dire concrètement, puis il leva les yeux vers Sam.

— « On peut lui redonner à manger ou pas ? »

La question ne lui plaisait pas. Dean n’aimait pas demander ce genre de choses, encore moins quand cela concernait quelqu’un assis juste devant lui, obligé d’attendre qu’on décide pour lui. Pourtant, cette fois, il posait la question quand même.

Sam prit le temps de regarder la table avant de répondre. Son regard fit lentement le tour du champ de bataille alimentaire qu’ils avaient laissé derrière eux : emballages froissés, bouteilles vides, barquettes grasses abandonnées sur le plastique de la table.

— « Dean… elle a mangé plus que nous deux réunis. »

Dean lui lança un regard sec.

— « C’est pas une blague. »

Sam secoua légèrement la tête.

— « Je sais. »

Il fit quelques pas pour se rapprocher, baissant instinctivement la voix même si Saphyrra les regardait déjà.

— « Son métabolisme est accéléré, ok. Mais on sait pas à quel point. Si on la surcharge et que son corps lâche… »

Dean le coupa aussitôt.

— « Son corps a pas lâché cette nuit. »

Sam soutint son regard sans se braquer.

— « Justement. »

Le mot resta suspendu quelques secondes dans la petite chambre.

Dean détourna légèrement la tête et regarda Saphyrra. Elle les suivait du regard en silence, attentive mais sans impatience. Elle ne réclamait rien. Elle attendait simplement qu’ils décident.

Cette passivité lui serra l’estomac d’une manière qu’il n’aimait pas du tout.

Il passa la langue sur ses dents, les mâchoires tendues.

— « Elle se traîne ça tout le temps.», lâcha-t-il finalement. « Cette foutue faim. »

Sam ne répondit pas immédiatement. Il hocha lentement la tête.

— « Oui. »

Dean souffla par le nez, agacé.

— « Et maintenant c’est nous qui devons décider quand elle a le droit de manger. Super. »

Il détestait ça.

Sam resta silencieux quelques secondes, les yeux posés sur la table encombrée de barquettes vides. Il réfléchissait, oui, mais pas avec la certitude tranquille de quelqu’un qui maîtrisait la situation ; plutôt avec la prudence de quelqu’un qui savait qu’ils improvisaient encore. Quand il releva enfin la tête vers Dean, sa voix resta calme, mais moins assurée qu’il ne l’aurait voulu.

— « J’aimerais attendre un peu. »

Dean lui lança aussitôt un regard dur, et Sam continua avant qu’il ne lui coupe la parole.

— « Je sais. Moi non plus, ça me plaît pas. Mais on sait pas encore comment son corps réagit quand il commence à avoir enfin plus que le strict minimum. Si on lui rebalance trop d’un coup et que ça repart en vrille, on sera pas plus avancés. »

Il passa une main sur sa nuque, fatigué, avant d’ajouter plus bas :

— « On lui laisse un peu de temps. On regarde si ça tient. Après, on réajuste. »

Dean resta silencieux quelques secondes, visiblement peu convaincu, puis il finit par se tourner vers Saphyrra.

— « On attend un peu, d’accord ? Juste un peu. »

Elle hocha la tête sans discuter, comme si cette décision lui paraissait parfaitement normale. Dean détourna presque aussitôt les yeux, mal à l’aise face à cette facilité avec laquelle elle acceptait ce qu’on décidait pour elle, cette manière d’attendre simplement qu’on lui dise quoi faire.

Le silence retomba un moment dans la chambre.

Depuis quelques minutes déjà, Sam observait son frère du coin de l’œil en essayant de ne pas en avoir l’air. Dean tenait encore droit, encore tendu, encore en contrôle en apparence, mais les signes commençaient à s’accumuler : les épaules plus lourdes, les gestes un peu moins nets, cette fatigue épaisse qui ralentissait tout juste assez pour devenir dangereuse. Sam connaissait trop bien ce moment-là. Dean croyait encore tenir, donc il fallait parler avant qu’il s’écroule debout.

— « Dean… dors un peu. »

Son ton n’avait rien d’autoritaire, seulement cette fermeté calme qu’il gardait pour les moments où discuter ne servirait à rien.

— « Je reste là. S’il y a le moindre truc, je te réveille. »

Dean laissa échapper un bref souffle par le nez.

— « Ça va. »

La réponse était automatique.

Sam ne le lâcha pas du regard.

— « Dean. »

Le simple mot suffit. Le ton n’était pas agressif, mais ferme.

Dean passa une main sur son visage comme pour effacer la nuit qui s’y était imprimée. Il n’avait pas fermé l’œil, pas vraiment. Il avait passé des heures à surveiller chaque respiration, chaque mouvement de Saphyrra, et la nuit précédente encore il n’avait dormi que par fragments.

Il le sentait maintenant dans ses tempes, dans la tension de ses épaules, dans cette fatigue sourde qui commençait à ralentir ses réflexes.

Et il détestait que Sam ait raison.

— « Tu me réveilles au moindre changement. »

Ce n’était pas une suggestion, mais une condition posée sans détour, et Sam hocha simplement la tête en signe d’accord. Dean hésita encore une seconde avant de se lever, comme si le simple fait d’accepter de s’allonger revenait déjà à céder plus qu’il ne l’aurait voulu. Il retira ses bottes sans faire de bruit, puis s’allongea sur le lit d’à côté sans enlever sa veste, dans cette posture tendue de quelqu’un qui ne comptait pas vraiment dormir, seulement fermer les yeux quelques minutes tout en restant prêt à se relever au moindre problème.

Il se tourna légèrement sur le côté afin de garder Saphyrra dans son champ de vision, réflexe devenu presque automatique, et ce fut à ce moment-là qu’il remarqua qu’elle le regardait déjà. Il n’y avait rien d’insistant ni d’inquiet dans ce regard, seulement une attention calme, silencieuse, comme si elle cherchait à comprendre quelque chose chez lui plutôt qu’à vérifier un danger. Dean soutint ce regard un court instant, sans vraiment savoir ce qu’elle y cherchait, puis finit par poser la tête sur l’oreiller, laissant échapper un murmure fatigué.

— « Repose-toi.»

Il ne précisa pas si la remarque lui était destinée à elle ou à lui-même.

Pendant quelques secondes encore, il tenta de rester éveillé, ses yeux fixés sur elle comme si sa simple volonté pouvait retarder l’épuisement. La fatigue finit pourtant par l’emporter progressivement. Ce ne fut pas un effondrement brutal, mais plutôt un glissement lent : son regard perdit de sa netteté, sa respiration se fit plus profonde bien qu’encore irrégulière et son corps se relâcha légèrement sans jamais abandonner complètement sa vigilance. Même endormi, il restait tendu, la main proche du bord du matelas, suffisamment près de son arme pour pouvoir la saisir instinctivement.

Saphyrra ne détourna pas les yeux. Depuis que Dean s’était allongé, elle n’avait pas bougé ; son regard suivait le rythme de sa respiration, s’attardant sur le léger froncement qui persistait entre ses sourcils, sur ces tensions discrètes qui ne disparaissaient pas complètement, même dans le sommeil. Debout près de la table, Sam l’observait à son tour, essayant de deviner ce qui se passait en elle, mais son visage lui échappait en partie : tournée vers Dean, les cheveux glissant le long de sa joue, elle ne laissait voir qu’un profil calme, presque trop calme pour être entièrement lisible.

Puis, presque imperceptiblement, ses paupières se fermèrent. Le geste n’avait rien de celui de quelqu’un qui s’endort ; il évoquait plutôt une concentration silencieuse. Son dos resta droit, ses mains immobiles sur ses genoux, tandis que sa respiration ralentissait progressivement, devenant plus régulière, plus mesurée. 

Dans le lit, Dean eut un léger mouvement ; sa respiration se raccourcit un instant, un froncement discret traversa son visage, comme si quelque chose venait troubler l’équilibre fragile de son repos. Saphyrra, pourtant, ne chercha pas à entrer en lui comme elle l’avait fait avec Sam plus tôt. Elle ne força rien, n’envoya aucune image, ne tenta pas de voir à travers lui. Elle se contenta d’effleurer la connexion, avec la même prudence que quelqu’un qui teste la température d’une surface du bout des doigts sans appuyer.

La sensation la traversa presque aussitôt. Ce n’était ni une image ni un souvenir précis, seulement une impression diffuse qui se formait au contact : une tension constante, une vigilance qui ne s’éteignait pas même dans le sommeil. Au fond de cette sensation persistait une peur contenue, pas hystérique ni désordonnée, mais quelque chose de profond, serré, qui restait accroché même lorsque le corps se reposait.

Saphyrra rouvrit les yeux et le lien se referma aussitôt, sans heurt, comme si rien ne s’était produit. Dean continua de dormir, inconscient de ce bref effleurement, et dans la pièce, rien n’avait changé — rien de visible, du moins.

Elle tourna alors la tête vers Sam. Son regard était plus stable que la veille, moins flou, comme si la nuit avait remis un peu d’ordre dans ce qui se passait en elle. Elle leva la main avec hésitation, cherchant comment exprimer ce qu’elle venait de comprendre, puis désigna Dean du bout des doigts.

— « Peur. »

Le mot était simple. Pas accusateur. Pas inquiet. Juste constaté.

Sam resta silencieux un moment.

Il suivit son geste du regard et observa son frère endormi sur le lit d’à côté. Même plongé dans le sommeil, Dean ne semblait pas vraiment relâché : sa mâchoire restait légèrement serrée, ses épaules demeuraient rigides et sa posture donnait l’impression qu’il pourrait se relever au moindre bruit.

Sam revint ensuite vers Saphyrra.

— « Oui. Il a eu peur. », répondit-il finalement.

Il prit une courte pause avant d’ajouter d’un ton calme :

— « Pas de toi. »

Ses épaules se relâchèrent imperceptiblement.

Le regard de Sam glissa de nouveau vers Dean.

— « De ne pas arriver à temps. »

Il ne savait pas exactement ce que Saphyrra avait ressenti, ni ce qu’elle avait perçu dans l’attitude de son frère, mais il savait en revanche très bien ce que Dean portait depuis la veille : le coup donné dans le laboratoire, la vision transmise malgré lui, et surtout cette possibilité brutale qui s’était imposée à lui pendant quelques secondes — celle de l’avoir perdue avant même de comprendre ce qu’elle était.

Saphyrra continua de regarder Dean un long moment, sans détourner les yeux. Son visage ne montrait ni blessure ni vexation, et elle ne semblait pas interpréter cette peur comme une accusation ou un rejet ; elle paraissait plutôt réfléchir, comme si cette information trouvait lentement sa place dans quelque chose de plus vaste, encore en construction. Pour la première fois depuis qu’ils l’avaient sortie du laboratoire, son regard ne cherchait pas une instruction, mais autre chose, quelque chose de plus diffus, de plus profond — une tentative de comprendre, de donner un sens à ce qu’elle percevait.

Puis elle se leva. Le mouvement n’était pas brusque, mais il attira immédiatement l’attention de Sam ; ses jambes tremblèrent sous son poids, plus que lorsqu’elle était simplement assise, et il fit instinctivement un pas vers elle, prêt à la rattraper avant même de réfléchir.

— « Doucement… »

Elle ne répondit pas et ne protesta pas non plus. Elle attendit simplement que le vertige passe, les doigts serrés contre le matelas pour garder l’équilibre, puis elle se mit en mouvement. Chaque pas semblait calculé, mesuré, non pas par prudence mais parce que son corps ne possédait pas encore toute sa force, comme si elle devait vérifier à chaque instant que ses jambes la porteraient jusqu’au suivant.

Sam la suivait à distance, prêt à la rattraper si elle flanchait, mais sans chercher à l’arrêter ni à lui barrer le passage. Après tout ce qu’elle avait connu, la dernière chose qu’il voulait était qu’elle ait l’impression d’être retenue ou enfermée de nouveau, et si elle choisissait d’avancer, même tremblante, c’était déjà un début qu’il n’avait pas l’intention d’interrompre.

Saphyrra s’arrêta finalement au pied du lit de Dean. Il dormait toujours sur le côté, le visage légèrement tourné vers la pièce, ses traits à peine détendus sous l’effet de la fatigue — pas apaisés, simplement relâchés par l’épuisement. Elle s’assit près de ses pieds, pas au bord du matelas ni au centre, juste là, discrètement, comme si elle cherchait à occuper le moins d’espace possible, avant de lever les yeux vers Sam.

— « Peu… resté ? »

La question était hésitante, fragmentée. Elle ne demandait pas la permission comme quelqu’un qui craint une punition, mais plutôt comme quelqu’un qui ne sait pas encore quelles choses sont autorisées.

Malgré la nuit blanche et la tension qui ne les quittait jamais vraiment, Sam sentit quelque chose se détendre légèrement en lui. Un léger sourire passa sur son visage.

— « Oui », répondit-il simplement.

Il s’adossa de nouveau contre le mur, les bras croisés, et observa la scène sans intervenir. Saphyrra ne touchait pas Dean. Elle restait simplement assise au pied du lit, immobile, mais son regard ne le quittait pas, accroché à lui avec une attention silencieuse qui n’avait rien d’insistant. Sam ne savait pas exactement ce qu’il voyait dans cette attitude — peut-être de l’inquiétude, peut-être de la curiosité, ou quelque chose de plus instinctif encore, une forme de lien qu’elle n’avait pas appris à nommer.

Comprendre Saphyrra allait prendre du temps. Peut-être des années. Pourtant, malgré cette évidence, l’image qui se formait devant lui avait quelque chose d’étrange et presque apaisant : celle qu’ils avaient passée la nuit à maintenir en vie, assise maintenant au pied du lit, veillant à son tour sans même en avoir conscience.

Il imagina brièvement la tête que ferait Dean en se réveillant et en découvrant la scène, et malgré la fatigue accumulée, l’idée lui arracha presque un rire silencieux. Pour la première fois depuis le laboratoire, la tension dans la pièce ne reposait plus uniquement sur la peur ou la menace ; autre chose s’installait, plus discret, plus fragile, quelque chose de nouveau qui prenait lentement sa place sans bruit.



Laisser un commentaire ?