Paper Mario : le Soleil Noir
Chapitre 23 : La fin du héros Toad (Partie 2)
8729 mots, Catégorie: K+
Dernière mise à jour 08/09/2026 17:01
- Marmo T ! Oùùùùù eeeeees-tuuuuuuu ? rugissait Carbocroc avec un chantonnement goguenard dans la voix, planant toujours au-dessus du village. Je sais que tu te caches par ici ! Sors de ton trou et jouons la revanche, si tu l’oses !
Marmo T prit une profonde expiration, puis s’avança dans la clairière ouverte de l’autre côté du canal, à la limite sud de Carafleur. Mais Carbocroc ne le vit pas tout de suite, et estimant sans doute qu’il mettait trop de temps à apparaître, elle embrasa d’un souffle de feu une troisième maison qui se trouvait en bordure du cours d’eau chantonnant.
- Non ! cria Marmo T.
Oubliant la fatigue, il s’élança vers le bord du canal et donna un coup de pied à la surface de l’eau, si puissant que d’énormes gerbes se déversèrent et éteignirent presque aussitôt le début d’incendie. La tête immonde de la dragonne apparut par-dessus le toit fumant et ruisselant. Elle plissa les yeux en le toisant.
- Tellement prévisible ! Il suffit que je m’envole en rugissant un coup, et comme l’avait prévu cette garce de Marjolène, tu rappliques ventre à terre…
- J’ai c-ce que tu veux ! cria-t-il en sortant la fausse Gemme. Prends-la et v-va-t’en. Tu pourras même faire ce q-que tu veux de m-moi. Comme ça, nous serons quittes. M-mais laisse mon v-village en paix ! Les t-terroriser ne redémarrera p-pas votre invasion !
Carbocroc replia ses ailes et se laissa lourdement tomber sur le sol en faisant trembler les arbres. Toute goguenardise disparut au même moment de son expression : elle affichait maintenant une rage sourde.
- C’est bien que tu en parles ! gronda-t-elle. Tu as enterré ma maîtresse ! Marjolène me l’a dit ! Alors quelle est ton offre en échange de ça ? La Gemme, je la prendrai si je veux. Quant à toi, tout ton sale petit village et tous ceux qui s’y trouvent, vous amuserez mes crocs et mes griffes à ma guise, à mon rythme et aussi longtemps que je vivrai. Vous n’aurez plus jamais un instant de paix, même si nous devons encore nous battre… Mais ?
Elle se figea et observa Marmo T avec un surcroît d’attention. Celui-ci s’était décalé vers sa gauche, au centre de la clairière, sans pouvoir éviter de tituber, ni de masquer son regard vitreux, ses membres flageolants ou son souffle court.
Carbocroc éclata d’un rire qui fit trembler l’air alentour.
- Wahahaha ! Mais qu’est-il arrivé au « Toad légendaire » ? Tu me rends la tâche bien trop facile, c’est limite insultant !
- T-tant mieux, comme ç-ça, tu auras une chance de g-gagner, cette fois.
Le regard outré qu’elle lui lança était à la hauteur de cette gifle.
- Tu vas moins faire le malin dans mon estomac… Viens par là !
Et elle s’avança, la gueule grande ouverte, si vite que Marmo T n’eut pas le temps de s’écarter. Il détourna la tête en fermant les yeux, attendant la morsure létale, ou d’être avalé tout rond. Mais au lieu de ça, un grand bruit métallique retentit, suivi d’un choc sourd. Puis, ce fut un bruit de jet robotique que Marmo T reconnut avec effroi avant même d’ouvrir les yeux. Et quand il les rouvrit, effectivement, le robot de Cruxéroce se tenait devant lui, émettant un ronronnement régulier, avec son propriétaire dedans. Carbocroc était affalée sur le sol, à moitié assommée, juste derrière lui.
- Enfin, te voilà, toi.
Il tendit son bras robotique vers lui mais au lieu de l’attaquer, un détecteur sphérique, très similaire à celui qui avait été utilisé sur Maraboo et Mercus, sortit du dessus avec l’antenne braquée dans sa direction. Et comme cette fois-là, le ronronnement se fit plus fort et aigu. Il lut quelques lignes qui apparurent sur un écran vert près de son poignet et rengaina l’appareil d’un air mi-satisfait, mi-exaspéré.
- Autant d’embêtements pour une stupide pierre, mais au moins tu l’as toujours avec toi. Même si Marjolène est une peste, elle a vu juste quand elle m’a conseillé de suivre ce gros lézard.
- Mais t’es qui, toi ?
Carbocroc s’était déjà relevée en lançant un regard aussi méprisant à Cruxéroce que celui qu’elle jetait à Marmo T il y a encore un instant. Pour toute réponse, l’extraterrestre lui lança :
- Ne te mêle pas de ça, espèce d’abomination. Ce morveux a quelque chose qui m’intéresse. Je le lui prends et il sera tout à toi pour satisfaire tes basses pulsions nutritives de créature organique.
- J’étais là avant ! rétorqua la dragonne, de plus en plus courroucée. Et tout ce qu’il a sur lui est à moi ! Maintenant, dégage, si tu ne veux pas que je vous compresse à la taille d’une boîte de conserve, toi et ton jouet !
- Marjolène m’avait prévenu que tu n’étais qu’une sale gosse insolente dans la peau d’un horrible reptile. Je vais t’apprendre l’autorité, moi !
Et sous le regard incrédule de Marmo T, ils commencèrent à se battre entre eux. Cruxéroce décocha un poing de son robot, que Carbocroc dévia de son aile. Elle contre-attaqua avec une gerbe de feu, que Cruxéroce évita en s’envolant dans les airs et qu’il stoppa avec son jet de propulsion, bleu et soyeux. Pendant un instant, aucun ne prit le dessus, puis Carbocroc frappa le sol pour s’envoler et le gober en plein vol, mais Cruxéroce l’avait vue venir : il décocha un grappin en direction d’une grosse pierre, qu’il ramena à lui et qu’il lâcha en la laissant tomber en plein dans la gueule de la dragonne. Elle le goba tout rond, eut un haut-le-cœur et retomba au sol avec un bruit de déglutition difficile.
- Alors, ça te plaît comme repas ? lui lança Cruxéroce avec un ricanement infantile.
L’entonnoir par lequel sortait le jet de flamme bleues qui le maintenait dans les airs toussa soudain, et dans une pétarade, la propulsion devint discontinue, jusqu’à s’arrêter complètement.
- Non ! hurla Cruxéroce. Déjà plus d’essence ? Ils vont m’entendre, cette maudite équipe de cherch… !
Le reste de sa lamentation fut noyé dans un grand fracas métallique tandis que le robot retombait en plein sur le front d’une Carbocroc barbouillée et étourdie, et un grand nuage de poussière se créa autour d’eux. Pendant un instant, il fut difficile de voir quoi que ce soit dans toute la clairière. Quand la poussière se dissipa suffisamment, tous les deux s’étaient verrouillés en une position de catch pendant que Cruxéroce immobilisait de ses deux pinces la mâchoire à demi ouverte de la dragonne, qui essayait de lui gober la tête pendant qu’une bosse poussait sur la sienne.
En d’autres temps, Marmo T n’aurait pas demandé son reste et se serait enfui en riant intérieurement de la stupidité de ses deux adversaires, mais il n’en avait ni la force, ni l’envie, sachant que s’il voulait que son plan marche, il devait ramener l’attention à lui. Et d’ailleurs, l’apparition inopinée de Cruxéroce lui donna une idée, en un flash qui lui fit vaguement apparaître l’expression bourrue mais complice de Koopignon devant ses yeux. Si Cruxéroce croyait posséder la vraie Gemme, c’est lui que Carbocroc poursuivrait dorénavant… Et il pouvait même obtenir mieux.
- Eh ! C-cruxéroce !
Il avait brandi la fausse Gemme à la vue de ses deux adversaires. Carbocroc dégagea sa mâchoire et tourna la tête vers elle comme un serpent vers une souris à portée d’être gobée, ce qui la distraya suffisamment longtemps pour que Cruxéroce lui donnât un coup de boule avec le robot, ce qui, cette fois, assoma complètement la dragonne. Il se releva en chancelant alors que Carbocroc s’effondrait à terre, avec sa bosse qui continuait de pousser entre ses deux yeux en se violaçant, et se tourna vers lui.
- C’est bien ça que v-vous cherchez, toi et les tiens ? poursuivit Marmo T en continuant à agiter la Gemme à la lumière du jour. Je te p-propose un marché. Aide-moi à en finir avec C-Carbocroc, et je te donne la Gemme sans discuter.
Cruxéroce eut un rire rugissant passablement ridicule.
- Hurk hurk hurk ! Et qu’est-ce qui te fait penser que tu es en position de passer un marché avec moi, petit morveux ?
- P-pas avec moi seul… répliqua Marmo T en claquant deux fois des doigts.
Au signal convenu, une vingtaine de têtes émergèrent de derrière les troncs des arbres bordant la clairière, d’autres du feuillage des branches basses. Tous les T Merrys fixaient maintenant Cruxéroce d’un air mauvais. Et celui-ci recula de quelques pas en regardant frénétiquement dans toutes les directions, l’air tout à coup bien moins serein et suffisant. Derrière lui, Carbocroc commençait à revenir à elle et à remuer ses membres et ses naseaux, qui s’étaient mis à fumer.
- Essaye de me p-prendre la Gemme tout seul, et nous mettrons t-ton robot en pièce avant qu’elle ne se réveille c-complètement. Ou… ou bien tu nous aides à neutraliser et éliminer C-carbocroc. Qu’est-ce que tu p-préfères ?
Cruxéroce, à présent figé sur place, sembla se faire violence. Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule métallique à la dragonne qui grognait de plus en plus fort et dont les yeux bougeaient de plus en plus férocement sous ses paupières encore closes, promesses d’un réveil imminent. Puis il contempla brièvement la structure métallique déjà cabossée de son robot. Il finit par répondre d’accord d’un grondement frustré.
- Alors go go go t-tout le monde ! cria Marmo T d’une voix forte. Tombez-lui d-dessus avant qu’elle ne se r-réveille complètement ! Nous n’aurons p-pas d’autre occasion !
À ce nouveau signal, ses camarades bondirent et tombèrent sur Carbocroc au moment où celle-ci se réveilla tout à fait, aidés par Cruxéroce. Elle commença à se débattre, envoyant valser une partie des plus rapides, mais pour chaque personne qu’elle dégageait de son cou ou d’une patte avant, deux autres arrivaient sur sa queue ou sa patte arrière. Des cordes et des chaînes surgirent et furent tirées de tous les côtés. Moins d’une minute plus tard, Carbocroc était immobilisée au sol, réduite à rugir de frustration et de rage, la gueule plaquée contre terre par Cruxéroce. Marmo T ne manqua pas de noter que l’immobilisation était précaire et ne durerait pas longtemps, à en juger par les grimaces d’effort et de douleur des T Merrys.
- C’est le m-moment ! cria Marmo T à Cruxéroce. À vous de j-jouer ! Finissez-la !
- Et qu’est-ce que tu veux que je fasse exactement pour l’achever, morveux ? répliqua l’alien. Lui chanter une berceuse ? Rien dans mon attirail n’est assez puissant pour la tuer. Elle a la peau trop solide !
Marmo T commençait à désespérer. Ses options approchaient rapidement le néant, et si une idée ne lui venait pas tout de suite dans les prochaines secondes, Carbocroc signerait leur mort à tous ici présents.
Son regard tomba alors sur la gueule entrouverte de Carbocroc, et les bras métalliques du robot, et l’idée lui vint enfin.
- Vos exp-p-plosifs ! Tirez-les-lui dans la g-gueule !
Cruxéroce prit un air assez bête en tentant de s’imaginer la scène pendant de précieuses secondes, mais il s’exécuta enfin. Il ouvrit la gueule de la dragonne de force en coinçant la mâchoire inférieure de son pied, la mâchoire supérieure avec une de ses pinces, et visa droit sur son gosier.
Une nouvelle nuée de petits missiles et de bombes en forme de X se déversa de sa poitrine métallique dans le gosier de Carbocroc, dont les yeux s’exorbitèrent quand Cruxéroce lui referma la mâchoire d’un mouvement sec. Quelques secondes plus tard, une série de détonations assourdies retentirent pendant que le flash des explosions brillait à travers la peau de son cou et de sa large panse. À chacune des explosions, le corps immense de Carbocroc fut saisi d’un spasme. Lorsque la dernière se produisit, son cou devint flasque et sa langue volumineuse sortit toute seule de sa gueule, comme montée sur ressort, toute fumante. Elle ne bougeait plus.
Les T Merrys la relâchèrent prudemment, mais pas Cruxéroce qui laissa retomber sa prise avec impatience, tourna le dos à la foule massée autour de la dragonne, et marcha résolument vers Marmo T, un bras robotique terminé en forme de pince maintenant tendu vers lui.
- Maintenant, donne cette fichue pierre, et je repars sans faire d’histoire.
- B-bien sûr, bien sûr… Un marché est un m-marché, répondit Marmo T avec un air las mais soulagé.
Il sortit de nouveau la pierre de sa poche, en priant les astres pour que Cruxéroce ne remarque pas qu’elle était fausse, et que Cruxinistre s’en rendrait compte le plus tard possible avant de revenir chercher la vraie. À cette idée, il en vint à se demander s’il ne fallait pas rompre sa promesse et demander aux T Merrys de lui tomber dessus, avant de brièvement se reprendre en rougissant - son père n’aurait jamais approuvé un tel manque d’honneur - mais la suite des événements ne laissa aucune place à davantage d’improvisation.
Alors que la fausse Gemme était à dix centimètres de la pince de Cruxéroce, une déflagration assourdissante, mi-enflammée, mi-explosive, remplit la clairière de chaleur et de lumière derrière eux. Le robot, qui tournait le dos à Carbocroc, fit heureusement bouclier pour le Toad ; en revanche il ne put rien faire pour éviter d’être projeté en arrière, avec Cruxéroce, sous la force des flammes. Tous deux atterrirent dix mètres en arrière, loin de la rivière, au son des cris d’effroi et de surprise des T Merrys. Lorsque Marmo T toucha brutalement terre, la fausse Gemme lui sauta des mains et se brisa net contre la racine d’un arbre qui marquait la fin de la clairière.
Se relevant aussi vite qu’il le pouvait en titubant vers les T Merrys (car sa tête non plus n’avait pas été épargnée par l’impact contre le sol), il nota à peine du coin de l’œil le Cruxobot qui était en partie tombé en pièce, pour contempler avec horreur que Carbocroc était non seulement bien vivante, mais furibarde. Sa gueule fumait davantage que tout à l’heure et ses yeux dardaient, aussi brûlants que les arbres en flamme tout autour d’elle. Subjugué, désorienté, Marmo T ne put qu’attendre qu’elle fonde sur lui et l’instant d’après, il était cloué au sol, sa tête coincée entre deux des griffes nauséabondes de sa patte avant, son museau à moins d’un mètre seulement du visage du Toad.
- Faire avaler des explosifs à un dragon cracheur de feu, créé par Afraléfic pour résister à tout, il faut être un imbécile fini, gronda-t-elle. Vous ne ferez jamais le poids contre moi, tous autant que vous êtes. Bas les pattes, vous !
Elle donna un violent coup de queue pour repousser les quelques T Merrys qui s’étaient vaillamment relevés et élancés derrière elle pour tenter de l’immobiliser à nouveau, avant de reporter son attention sur Marmo T.
- Je pourrais dégobiller ta tête en un instant, mais tu sais quoi ? Tu n’en vaux pas la peine. Je vais te laisser en vie pour que tu passes tes derniers instants à contempler tout ce qui t’est cher être réduit en cendres !
- Oh non, je ne crois pas ! lança une voix depuis un fourré.
Sorti des frondaisons, une chose bleu vif voleta, se plaça au-dessus des naseaux de Carbocroc, et tomba en piqué. À son contact, il produisit une explosion bleue qui repoussa Carbocroc vers l’arrière et permit à Marmo T de se libérer. Un Koopa atterrit à côté de lui, la carapace fumante, les deux ailes roussies se détachant de son dos, pendant que Carbocroc rugissait, momentanément aveuglée.
- K-Koopétard ? demanda Marmo T, incrédule. Où est-ce q-que tu as appris un truc pareil ?
- Tu n’es pas le seul à t’être rendu à Byosis de temps en temps, répondit Koopétard avec un sourire en s’époussetant nonchalamment les bras. Bob el Gomb m’a pas mal appris en matière de pyrotechnie pour parfaire mes coups, tu sais ?
- Pas mal, et m-merci, mais… tes ailes ! Tu en ét-tais si fier !
- Bah. Quelle importance ? Ton père ne répétait-il pas de ne pas nous reposer sur des armes que nous pouvions perdre ?
- Certes… Qu’est-ce que v-vous faites ici, tous ? (Le groupe que Koopétard menait était sorti d’entre les arbres à son tour.) Vous étiez censés retrouver le p-prêtre dont je vous avais parlé !
- Et nous l’avons cherché, Marmo T, mais sans résultat, répondit Koopétard avec un air navré. Ce devait être ici le dernier endroit que nous vérifierions, mais nous avons entendu des bruits de coups et d’explosions, alors nous avons pensé qu’il valait mieux venir jeter un œil, au cas où quelqu’un aurait besoin d’aide.
- Tu… tu n’étais p-pas obligé…
- Après ce que je t’ai fait subir pendant des années ? C’était la moindre des choses… J’espère que tu me pardonneras à ce sujet, au passage…
- Oublions ça… On a une d-dragonne folle de rage prête à t-tout tuer et détruire sur son p-passage !
- C’est vrai ! Vous autres, avec moi ! On va voir si nos forces ajoutées au reste pourront la tenir en respect ! Par contre, Marmo T, si tu as une idée pour la vaincre définitivement, ce serait pas mal… Parce que mon petit tour de feu d’artifice, c’est puissant, mais disons que c’est à usage unique jusqu’à la prochaine recharge quoi… et nous manquons de temps !
Malheureusement, Carbocroc, fidèle à son horrible promesse, s’était désintéressée du Toad. La vue recouvrée, l’air férocement résolu, elle progressait vers le village, lentement, mais inexorablement, écartant les T Merrys comme on écarte les branches d’un épais fourré pour avancer. Marmo T amorça un pas pour les rejoindre, la mort dans l’âme, mais un grappin tomba sur son épaule et le ramena violemment en arrière, sous l’exclamation de surprise de Koopétard. Il fut remis de force devant le robot, désormais manchot, l’autre bras métallique gisant sur le sol trois mètres plus loin. Mais Cruxéroce n’en était pas moins furieux. Son regard passait du Toad aux débris de la fausse pierre, l’appareil de détection de nouveau braqué sur lui.
- Une FAUSSE Gemme ? cria-t-il, outré, tandis qu’il se relevait et braquait de nouveau sur lui son instrument de mesure. Le compteur détectait pourtant son activité… mais c’est TOI en fait qui en as une trace ! Et…
Horrifié, Marmo T le vit détourner lentement l’appareil et, à mesure que le faisceau invisible s’approchait d’un grand buisson proche, en bordure de la clairière, les bips répétés augmentèrent en fréquence et en intensité à une vitesse exponentielle, jusqu’à ce qu’ils se confondent en un son aigu et ininterrompu lorsque l’alignement avec la vraie Gemme se produisit.
Cruxéroce le lâcha et le robot se dirigea en claudiquant au rythme d’un concert grotesque de tôles mal attachées. Au fur et à mesure, Marmo T, qui avait eu plus que jamais du mal à se remettre debout, s’écroula sur ses genoux au même moment. Il baissa les yeux et vit sa blessure invisible s’élargir à un rythme alarmant, la fumée noire et vaporeuse lui obscurcir dangereusement la vue…
Avec tout ce qui lui restait de force en cette instant, il cria aux T Merrys les plus proches, le doigt pointé :
- Arrêtez-le ! Le p-prêtre est là !
Au même moment, Cruxéroce avait atteint le buisson qu’il arracha d’un coup sec. Et effectivement, le prêtre se trouvait là. Mais il n’eut pas le temps de faire quoi que ce soit d’autre : les T Merrys lui tombèrent dessus, le tirèrent vers l’arrière, le firent tomber par terre et mirent rapidement ce qui restait du robot en pièce. Pendant ce temps, Koopétard et un autre T Merry aidaient Marmo T à se relever, sa blessure temporairement atténuée. Il constata avec un mélange égal de soulagement et d’effroi que Carbocroc n’avait prêté aucune attention à cette scène ni n’avait même remarqué le prêtre, trop résolue à atteindre le village qui n’était plus qu’à dix mètres d’elle. Dégageant d’une dernière secousse les rares T Merrys encore debout, elle prit une profonde inspiration, la fumée de ses naseaux se colorant d’orange…
- Noooooooooooon !
Oubliant la malédiction et la fatigue, Marmo T sprinta en ramassant au passage un large morceau de tôle pourvue d’une anse du robot déchiqueté et se positionna de justesse entre Carbocroc et le village, le métal levé pour bloquer le jet de feu. Cela sembla durer une éternité, pendant laquelle il se sentait suer à grosses gouttes, cramponné à l’anse qui se réchauffait dangereusement pendant que son bouclier virait au rose et commençait à fondre. Enfin, la déflagration s’arrêta.
- Tu ne te rends pas compte que tu ne fais que retarder l’inévitable carnage ? tonna Carbocroc. Je vais tous vous réduire en cendres, et il n’y aura RIEN que tu puisses faire ! Maintenant POUSSE-TOI !
Marmo T laissa tomber le morceau de métal chauffé à blanc devant lui, le regard baissé, sa main remontant lentement vers son cou avec un geste machinal, l’esprit étrangement vide. Les T Merrys ne seraient jamais suffisants pour protéger le prêtre et donc la pierre, et Carbocroc ne tarderait pas à la trouver après s’être fatiguée de détruire le village. La conclusion s’imposait donc logiquement : la seule chose qui pouvait protéger la Gemme de Carbocroc, c’était Carbocroc elle-même. Mais pour le village…
- Non, il n’y a r-rien que je p-puisse faire. Sauf peut-être…
Une voix lui revint en tête. Les trésors sont souvent cachés là où on cherche le moins, c’est-à-dire sous notre nez. Et il fut surpris de ne pas l’entendre avec la voix de son père, cette fois, mais avec celle de Koopignon.
- Sous mon nez d-donc, murmura Marmo T pour lui-même. Ou mieux encore…
Son regard se posa sur sa gueule grande ouverte puis sur son ventre rebondi. Il se remémora Cruxéroce qui lui faisait avaler une pierre malgré elle il y a quelques minutes. Comme lors de leur premier combat, Marmo T sortit alors la flûte de sous son col, la porta aux lèvres et souffla dedans d’une manière assez compliquée, si bien qu’aucune mélodie n’en sortit, juste un son grave qui ressemblait vaguement à un coassement.
Carbocroc ne put s’empêcher d’écarquiller les yeux d’incrédulité, et éclata encore de rire tandis que Marmo T cessait de jouer. Quelques grenouilles bondirent alors d’un air curieux hors du canal qui se trouvait dans son dos, dernière séparation entre la clairière et le village.
- T’es sérieux ? Tu remets ça avec ton bout de bois ? T’es trop mignon. Tu vas aussi me servir un apéritif de cuisses de grenouilles pour tenter de m’amadouer pendant que t’y es ?
Marmo T laissa une seconde de silence, lui lança un regard noir, puis souffla de nouveau dans sa flûte, beaucoup plus fort cette fois - et au son de l’énorme coassement, un nombre beaucoup plus impressionnant de grenouilles répondirent par les leurs en bondissant hors du canal en masse, surexcitées. Le filet d’air qui s’échappa de la flûte enfla, jusqu’à devenir un puissant courant d’air qui fouetta sans gravité le visage de Carbocroc. La poussière commença à se soulever, pendant que la moitié des T Merrys encore valides affichaient des regards perplexes tandis qu’ils traînaient l’autre moitié comme ils pouvaient pour aller s’abriter derrière les troncs d’arbre encore debout. Heureusement, la dragonne les avait complètement oubliés. Elle s’avança sans peine à travers la bourrasque, salivant à l’idée de ce futur festin avec une expression goulue, mais alors qu’elle entrouvrait la gueule, une grenouille fut prise dans la bourrasque, s’envola et atterrit tout au fond de sa gorge. Légèrement surprise, elle déglutit et lui lança :
- Je t’en prie, continue ! J’a-DORE les grenouilles fraîches en apéritif.
Et elle garda la gueule ouverte, pendant que d’autres grenouilles décollaient du sol une par une, puis trois par trois, droit dans la gueule de Carbocroc. Pendant ce temps, un chœur de batraciens coassant gaiement sortait du canal sans discontinuer, mais aussi des fourrés sombres et humides proches d’ici. Elles furent bientôt des centaines et des centaines aux pieds de Marmo T. Carbocroc, elle, avalait sans discontinuer et, au bout d’un moment, elle sembla se lancer et s’avança de nouveau vers Marmo T en criant par-dessus les bourrasques.
- Merci pour ces amuse-gueules ! Maintenant, puisque tu y tiens, le plat de résistance… du Toad grillé !
Et elle ouvrit de nouveau grand la gueule, mais une vingtaine de grenouilles s’enfoncèrent dans son gosier et y étouffèrent le brasier naissant. Carbocroc écarquilla les yeux au son d’une toux gutturale, et protesta vivement :
- Eh, arrête ça ! Ça en devient écœurant ! Je ne joue plus maintenant - ARRÊTE !
Mais à chaque fois qu’elle ouvrait la bouche pour lui ordonner d’arrêter, trente ou quarante autres grenouilles y atterrissaient, et bientôt, sa gueule en fut tellement remplie que c’est en vain qu’elle tentait de refermer ses mâchoires. Marmo T, imperturbable, soufflait toujours, sans même reprendre sa respiration.
Et ce qui devait arriver arriva. Le faciès hideux et rouge vif de Carbocroc vira au vert maladif, et le vomissement suivit naturellement : elle recracha des dizaines de grenouilles encore entières. C’est enfin que Marmo T cessa de jouer et il cria au prêtre, qui s’était avancé en contemplant la scène d’un air ébahi :
- Envoie-moi la G-gemme !
Il acquiesça et s’exécuta. À nouveau comme au ralenti, Marmo T ressentit l’irrépressible envie de sauter en salto arrière et de taper dans la Gemme du pied, tête en bas, droit dans la gueule de Carbocroc. Mais, manquant trop de force maintenant, le résultat fut décevant : au lieu de traverser la masse de grenouilles, la Gemme s’y écrasa mollement et retomba dangereusement près des babines de la dragonne. Le flot de grenouilles qu’elle recrachait était même en train de la repousser davantage dehors. Pour couronner le tout, Carbocroc agitait ses ailes en hochant la tête de droite à gauche, ne supportant visiblement plus cet enfer culinaire. Et effectivement, elle s’exclama, la gueule à moitié engourdie par le mucus toxique des grenouilles :
- ‘e ‘e ‘angerai ‘lus une seule ‘e ces sales ‘estioles de ‘a vie ! ‘e ‘e su’orte ‘ê’e ‘lus de les entendre ! ‘e ‘e tire d’i’i !
Et comme son décollage était imminent, et que la Gemme était sur le point de retomber sur le sol, Marmo T fit la seule chose qu’il pouvait encore faire : courir droit vers Carbocroc et se jeter vers l’avant, pour rattraper la Gemme, et se loger à l’intérieur de la mâchoire inférieure de son ennemie. Des centaines de grenouilles l’ensevelirent à moitié. Rassemblant ce qui restait de ses forces, Marmo T visa et jeta la Gemme au fond du gosier. Elle était si petite que Carbocroc ne la sentit même pas ; en revanche lui sentit une secousse qui lui indiquait que la dragonne avait décollé. Et pendant qu’ils s’élevaient dans les airs, il entendit au son des grenouilles tombant encore en coassant joyeusement les exclamations de stupeur des T Merrys qui répétaient : « Elle l’a gobé ! » « Le dragon l’a gobé ! ». Marmo T les entendait si vaguement que, de loin, il entendait plutôt « Dragobé ! Dragobé ! » et il songea avec un faible sourire que ce serait un nom approprié de rebaptisation pour la Plaine Dragée.
Et ce fut la dernière chose qu’il put penser : dès que la Gemme disparut à sa vue, la blessure s’ouvrit de part en part et la fumée noire se déversa en cascade, l’enveloppant de toute part. Il jouit d’une dernière vue spectaculaire de la Plaine Dragée - ou plutôt de la Plaine Dragobé, et de son village ébranlé mais encore debout. Celui-ci s’éloignait de seconde en seconde, avec ce coassement lointain qui, il l’espérait, le protégerait jusqu’à ce que quelqu’un vienne et soit capable d’en finir pour de bon avec le monstre. Juste avant que les ténèbres ne le submergent et se matérialisent en coffre noir, il sentit que Carbocroc avait détecté sa présence et que ses mâchoires, jusque-là encore trop engourdies, s’écartaient petit à petit pour le croquer net.
Et c’est ainsi que les Carafleuriens, à peine revenus de leur surprise et commençant à peine à se laisser submerger par le déchirement de la perte de leur leader, purent entendre un énorme CLONK retentir dans toute la plaine, suivi d’un rugissement de rage et de douleur, et purent vaguement distinguer Carbocroc recracher un objet cubique, qui décrivit une courbe dans les airs droit vers le château, et traverser une fenêtre. Et personne ne saurait jamais ce que ça voulait dire. Sauf, peut-être…
Pendant que Carafleur célébrait la victoire et lamentait la perte de son héros en un partage équitable de cris de joie et de sanglots, Koopétard, les joues mouillées, s’interrogeait :
- Et dites-moi, monsieur le prêtre… Pourquoi avoir accepté de prendre cette Gemme pour Marmo T ?
- Ce pauvre Toad. Il était d’une gentillesse ! Un très bel esprit… Mais je sentais que quelque chose logeait tout au fond. Quelque chose qui n’était pas à lui.
- Mais en quoi ça explique d’avoir voulu l’aider, comme ça, sans rien demander en retour ?
- Je suis prêtre guérisseur. Je suis naturellement attiré par ceux qui souffrent, qui portent toutes sortes de blessures avec eux. Je ressens chaque plaie comme on sent une fleur, chacune a son propre parfum. Sauf que ce Toad, parmi toutes ses souffrances, l’une d’elles ne lui appartenait pas. Je l’ai sentie, par rapport à la puissance qui coulait dans ses veines… C’était l'œuvre de quelqu’un, quelqu’un que j’ai bien connu. Quelqu’un qui portait bien trop de blessures pour une seule personne. Vincent, il s’appelait.
- Qui était-ce, ce Vincent ?
- Un gentil garçon, au début. Il était dans ma paroisse. Je lui ai tout appris… Mais la vie a fini par nous séparer. Croire ne lui suffisait plus, il fallait que ça lui rapporte quelque chose… Là-dessus, un jour, il a fait ses valises, est parti parcourir tous les mondes qu’il pourrait trouver, s’abreuver d’autres croyances…
Le prêtre soupira.
- Je suppose que sa pauvre âme en peine en avait besoin. Il n’avait jamais voulu en discuter avec moi, mais je sentais qu’il retenait en lui un chagrin énorme, une souffrance que rien de ce monde ne pouvait soulager… Et là, je ressens une trace de lui dans ce vaillant gaillard, parti trop tôt. Il m’apparaissait évident que le destin voulait que je l’aide.
- Qu’est-ce que ça peut vouloir dire, selon vous ?
- Qu’il a peut-être trouvé la paix, et qu’il l’a fait en aidant les autres ? Qui sait ? Je lis les blessures, mais ce que les gens en font m’est mystérieux.
- Qu’est-ce qui se passe ici ? lança une voix autoritaire derrière eux.
Tout le monde, à part le prêtre, fit volte-face d’un air incrédule. Non pas parce que la voix du nouvel arrivant était si imposante, mais parce qu’elle leur était très familière. Et pour cause : carrure impressionnante, chapeau à étoiles argentées, moustache fournie et légèrement grisonnante, Ténaci T se trouvait là, comme une apparition. D’ailleurs, tous le contemplaient comme s’il en était une.
- Coach ? Vous… vous êtes vivant ? bredouilla Koopétard.
- Un peu amoché, répondit le Toad en claudiquant légèrement pendant qu’il les rejoignait. Mais je vais bien.
- Mais… comment ? Nous pensions que vous étiez mort quand Byosis s’est fait engloutir ! Comment vous… ?
- J’étais bien à Byosis, après le message de Népé T me disant qu’il était temps de la rejoindre sur les enceintes pour l’invasion imminente. Mais nous avons été surpris par le tremblement, et lorsque l’engloutissement a commencé, nous avons tenté d’évacuer le maximum de civils, jusqu’à ce que tout s’effondre. Je n’ai pas disparu avec la ville, j’ai été projeté au loin, à des kilomètres dans la nature. J’ai regagné tant bien que mal mon point de départ, mais il n’y avait plus rien. Je ne vous cache pas que… que sur l’instant, ce fut un coup dur.
- Ça l’a été pour nous tous, vous savez.
- Oui, et c’est ce qui m’a aidé à tenir. J’ai eu l’intuition que l’invasion allait donc se faire partout, et je vous ai rejoints aussi vite que j’ai pu. Je n’ai croisé personne cependant, ni ami ni ennemi, à part un petit bonhomme gris bizarre pas loin du château. Je serais arrivé avant, si ce n’était à cause de ma jambe… (Il montra à tout le monde l’attelle sous son pantalon sale, à l’endroit où elle s’était cassée.) Mais… je constate que vous vous êtes bien débrouillés sans moi ! reprit-il avec une expression plus tonique. Vous avez réussi à repousser l’envahisseur tout seuls. On vous a bien guidés, j’ai l’impression…
- Coach, nous avons quand même essuyé des pertes…
- Ne m’appelez plus comme ça, demanda Ténaci T avec un geste de dénégation agacé. Je ne suis plus digne de ce nom désormais.
Ténaci T se calma, et hocha tristement la tête.
- Oui, oui, c’était inévitable, même si j’ai passé ma vie à vous y préparer. Mais vous en avez sauvé beaucoup d’autres, et c’est cela qui importe. Je suis fier de vous. Je n’ai plus rien à vous apprendre. À ce propos, où est Marmo T ? Il vous a évacué au Fort Baroc avec les autres comme nous l’avions répété lors de nos entraînements ? (Ses sourcils épais se froncèrent de suspicion.) Vous ne lui avez pas fait de misères et vous l’avez écouté, au moins ?
Les Carafleuriens, gênés, échangèrent des regards silencieux. Ce fut Koopétard qui se dévoua.
- Coach, c’est… Marmo T n’a pas fait que nous évacuer, il nous a tous sauvés. Et pas qu’ici. Le monde entier.
Devant le regard confus et interrogateur que Ténaci T arbora pour la première fois, Koopétard se chargea de lui raconter toute l’histoire. Le tremblement de terre, l’arrivée des monstres, les mises à mort, le retour providentiel de Marmo T qui avait disparu dans la nature, le combat contre Carbocroc… Au début, Ténaci T arbora une expression sceptique, qui fondit petit à petit comme neige au soleil au rythme des assentiments de l’assistance. Mais ce ne fut rien quand Koopétard en arriva au départ de Marmo T pour Byosis, le combat légendaire contre Afraléfic dont personne n’avait les détails, puis son retour, mal en point, mais avec suffisamment d’abnégation pour défaire Carbocroc une seconde fois et assurer la sécurité relative de leur village pour les siècles à venir.
Lorsque le silence retomba, Ténaci T resta une bonne vingtaine de secondes sans rien dire, pendant qu’il cherchait ses mots.
- Mon fils… vous a sauvé d’une armée de démons… d’un dragon par DEUX fois… et de leur cheffe tyrannique dans son antre même ? Et il a tenu cette Carbocroc en respect avec sa flûte la seconde fois ?
Koopétard et quelques autres acquiescèrent timidement.
- Et j’ai manqué tout cela ? Ça dépasse toutes mes espérances…
- Il… il est cependant arrivé trop tard pour… pour Humili T, coach.
Les yeux de Ténaci T brillèrent soudain. Son regard se baissa, et alors que deux larmes roulèrent sur ses joues en silence, il parût tout à coup bien plus vieux. Mais il se ressaisit.
- Je suppose qu’il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour l’éviter. Mon chagrin est immense, mais je nous avais préparé au pire. Je n’en tiendrai rigueur à personne. Je pleurerai ma femme plus tard. En attendant, il est temps de reprendre l’entraînement.
L’assemblée le regarda d’un air incrédule.
- L’entraînement, coach ?
- Je vous ai dit de ne plus m’appeler comme ça ! déclara Ténaci T d’un ton sévère. Que croyiez-vous, que maintenant que cette invasion est terminée, tout serait rose et gazouillis jusqu’à la fin des temps ? Nous avons une dragonne qui nous nargue depuis le vieux château et croyez bien qu’elle reviendra faire du zèle, même avec ces grenouilles comme repoussoir. Un monstre pareil ne se laissera pas intimider parce que Marmo T… Comment avez-vous dit qu’il avait fait déjà ?
- Coach…
- Ah oui, « il a battu un énorme dragon psychopathe en soufflant des grenouilles dans sa gueule avec sa flûte. » Ce n’est pas une phrase que je pensais prononcer un jour, mais… Quel brave petit. Je savais qu’il finirait par trouver cette âme de leader en lui. D’ailleurs, il devrait être en train de me le raconter lui-même. Où est-il ? Et pour la dernière fois, je ne suis PLUS votre coach, c’est clair ? C’est mon fils, maintenant, qui a réussi là où j’ai échoué de bout en bout, et personne n’est donc désormais mieux placé que lui pour apprendre à gérer ce sale reptile…
- Coach ! cria Koopétard, les joues de nouveau mouillées de larmes. Marmo T non plus n’est plus des nôtres !
Ténaci T se figea comme une statue.
- Peux-tu répéter, soldat ?
- Il… il a donné sa vie pour éloigner la dragonne. Elle l’a emporté avec elle.
C'est à ce moment-là que la sévère allure de Ténaci T s’effrita enfin, et il fondit en larmes à son tour. Koopétard s’avança et tenta de réconforter le Toad.
- Il a été d’une bravoure exemplaire. Au début, je pensais qu’il se laisserait submerger. Mais il a su vaincre ses craintes de toujours et est allé sans hésiter la…
- Surmonter.
- Pardon ?
- Surmonter ses craintes, pas les vaincre. Mon fils avait peur de son ombre. Il était aussi terrifié en face de ses ennemis qu’au réveil de ses cauchemars quand il avait cinq ans. Il n’avait pas peur pour lui, mais pour vous tous.
Et ils furent tous éberlués de voir ses larmes tomber dans les coins du premier véritable sourire qu’ils aient jamais vu sur le visage du vétéran. Mais comme ce violent mélange de chagrin et de fierté ne s’arrêtait pas, même avec toute la volonté et l’empathie de ses élèves, le prêtre s’approcha et posa une main qui brillait étrangement sur l’épaule du Toad éploré. Ce dernier se calma presque aussitôt.
- Je m’occupe de lui, jeunes gens. Emmenez-moi chez vous, noble Toad. Votre fils m’a confié une mission que je n’ai pas pu mener à bien, et il m’a parlé d’un endroit, Picaly Hills, où je pourrai peut-être avoir une seconde chance…
- Koopétard ! Ténaci T !
Ils se retournèrent tous. Un Bub-Ulb courait à leur rencontre, l’air affolé, la fleur au sommet de sa tête répandant des spores partout autour de lui.
- Que se passe-t-il, Sèverin ?
- C’est ce bonhomme bizarre, Cruxéroce… Il s’est échappé !
***
- Mais que fait Cruxéroce ? Il devrait déjà être revenu avec la Gemme !
C’était l’après-midi, sur la plage craquelée. Des Mégacruxis s’affairaient autour de lui, se donnant diverses instructions, sortant de terre par le tuyau et courant à droite et à gauche. Soudain, un faisceau de lumière sortit du crâne en verre et en métal du grand Cruxinistre, qui jusque-là supervisait l’agitation avec des remontrances régulières, avec Marjolène à ses côtés. Le visage d’un scientifique Mégacruxis apparut dans les airs, à deux mètres devant lui.
- Grand Cruxinistre ?
- Parle, soldat.
- C’est bon, la salle de téléportation est fonctionnelle et sécurisée. Nous avons réquisitionné et verrouillé une maison abandonnée dans les sous-sols.
- Parfait, tu peux disposer. (L’image s’éteignit, et fut presque aussitôt remplacée par un autre scientifique.) Oui ?
- L’analyse de la Gemme obtenue du fantôme est terminée. Comme vous l’aviez prévu, sa puissance est phénoménale.
- Dis-moi quelque chose que je ne sais pas, soldat ! Qu’est-ce que ça donne pour les six autres ?
- Eh bien… répondit le soldat d’un ton craintif en tirant sur ses manches bleues. Grand Cruxinistre, ça ne va pas être aussi simple que vous l’aviez imaginé. La signature électromagnétique des Gemmes est trop diffuse, trop noyée dans le reste du monde. Si ce que dit Marjolène est vrai, elles ont été créées du néant du firmament et, de là où nous sommes, ne rayonnent donc pas plus que le fond diffus cosmologique, celui qui continue de rayonner depuis la naissance de l’Univers.
- Nous les avons détectées sur eux, et Cruxéroce me l’a confirmé quand il est parti loin à l’est, avant que le contact ne se coupe !
- Parce que nous savions où braquer nos détecteurs. Mais sans ça, autant chercher une naine noire parmi les étoiles.
- Et les Bois Insolites ?
- Pareil. Nous pourrions les retourner, creuser sur cent mètres, ça n’y changerait rien. Ces quatre héros, comme tout le monde les appelle maintenant, ont bien veillé à effacer leurs traces. L’un d’eux s’est perdu dans la mer Lohopald, au sud, et son équipage vit désormais à l’abri, sous terre. Quant au fantôme… Elle a disparu à l’ouest. Je ne sais pas ce qu’elle y a fait, mais nos troupes n’osent pas s’y rendre. Ils parlent d’une forêt hantée, et d’une flopée de fantômes inarrêtable. Même Marjolène n’a…
- Dis-moi enfin une bonne nouvelle ! coupa Cruxinistre d’un ton sec avec un imperceptible regard en coin menaçant en direction de Marjolène.
- Le… La base lunaire a bien avancé, nous devrions pouvoir y aménager dans quelques heures. Cela vaut mieux, c’est un monde de fous, ici.
- Parfait.
- Mais… Grand Cruxinistre, pourquoi ne pas tout simplement utiliser nos vaisseaux ? Pourquoi un téléporteur ?
- Nous aurons besoin de discrétion, lorsque nous nous réveillerons et que nous passerons à l’action. Malgré la lenteur de cette civilisation primitive, qui sait ce qu’il y aura ici dans mille ans… La vue d’un vaisseau plongeant droit sur cet endroit ne jouera pas en notre faveur. De toute façon, je n’ai pas à justifier mes choix.
- Très bien, Grand Cruxinistre. Dois-je rappeler les troupes ?
- Oui, mais je reste ici pour des derniers détails. Désactive le téléporteur lorsque le dernier sera passé, je regagnerai la base avec mon vaisseau. Et avec Cruxéroce, qui doit encore revenir et faire son rapport… Il a intérêt à remonter la moyenne.
La projection s’éteignit définitivement, et le grand Cruxinistre resta immobile et songeur. Marjolène, qui était restée à côté de lui, faisait profil bas, attendant que les remontrances viennent. Elle tenta de prendre les devants :
- Grand Cruxinistre, n’ayez crainte. Allez dormir tranquillement dans… quoi que soient ces choses que vous appelez « caissons de cryoveille ». Cette traîtresse de Maraboo m’a peut-être trompée et s’est jouée de moi jusqu’au dernier moment, mais elle n’est plus. J’ai désormais le champ libre et je saurai faire ce qu’il faut pendant que vous…
- Tu as vérifié la porte ? l’interrompit sèchement Cruxinistre.
- Oui, et je vous confirme, le sceau ne sera pas éternel. Vous pouvez dormir tranquillement pendant mille ans. Il ne cédera pas avant, à moins de rassembler les Gemmes.
- Très bien… (Il appuya sur un bouton sur le côté de son crâne robotique, et un Mégacruxis habillé de bleu apparut.) Équipe Intel-X, réglez la durée d’hibernation à 999,9 des années de cette planète. (Le Mégacruxis croisa ses bras en un X devant celui de son uniforme sans dire un mot, puis l’image s’éteignit.) Et la carte ?
- Enfermée là-dedans, affirma-t-elle en lui montrant le petit coffre scellé. Accessible ni par vous ni par moi. Mais je trouverai celui ou celle qui l’ouvrira.
Cruxinistre lui mit soudain le bout de son sceptre sous le menton, l’orbe en son bout lançant des crépitements menaçants d’étincelles brûlantes et glacées .
- Tu as intérêt. Ça compensera ton lamentable échec contre le fantôme dans cette église. Nous aurions pu avoir une deuxième Gemme. Ma tolérance pour les approximations est limitée, sache-le.
- Grand Cruxinistre, je suis navrée, mais tout ne dépend pas de moi, répliqua Marjolène, les bras levés, sa voix nasillarde rendue plus raide par sa gorge qu’elle avait tendue pour éviter tout contact avec l’orbe. Je suis juste une humble Ombre qui désire voir revenir sa Reine à la vie. Comme moi, elle ne demande qu’à vous servir, vous, l’espèce supérieure… et quand vous la ramènerez à la vie, elle le fera.
- Bien. Ceci étant réglé, il ne reste plus qu’à attendre ce benêt de Cruxéroce… J’espère pour lui qu’il se sera mieux débrouillé que toi…
Mais ce n’est que bien plus tard que Cruxéroce daigna enfin se présenter devant Cruxinistre, haletant, courbé par la fatigue, et couvert de suie. Le soir tombait, et la plupart des Mégacruxis s’étaient enfoncés sous terre pour gagner le téléporteur.
- J’espère que tu as une bonne excuse, pour tes heures de retard ? lui lança Cruxinistre d’un ton glacial. Ou le fait que tu rentres sans robot ? Ou peut-être (Cruxinistre inspira longuement, en un sifflement mécanique et artificiel de mauvais augure) le fait que je ne sente aucune Gemme sur toi ?
- Grand Cruxinistre, ce n’est pas ma faute. Le Toad avait des renforts, et un dragon s’est interposé… J’ai réussi à m’enfuir, mais le détecteur de Gemmes ne détectait plus rien. C’est comme si la Gemme s’était évanouie dans le néant. Ah oui, sans compter la fausse pierre et les grenouilles…
- Tu crois que j’ai la patience d’entendre un mot de plus de ce charabia insipide, témoin de ta profonde incompétence ? répliqua Cruxinistre avec un calme terrifiant dans la voix. Enfin, tu as de la chance, je suis magnanime. Tu me seras quand même utile avant notre cryoréveil.
- A… « Avant » le cryoréveil, votre X-ceptionnel ?
- Eh bien ? Notre système de cryoveille ne va pas se surveiller tout seul, n’est-ce pas ? Tu te réveilleras donc à intervalles réguliers et apportera un soin méticuleux à tout maintenir en ordre. Particulièrement l’évacuation des déchets !
Cruxéroce tomba à genoux.
- Naooooooon… Pitié, Grand Cruxinistre, pas la corvée toilettes !
- X-écution, Cruxéroce… et que ça te serve de leçon ! Marjolène… Je te fais quand même plus confiance qu’à ce bourriquet, alors ne me déçois pas. Cruxéroce, au pied !
Sans ajouter un mot, Cruxinistre tourna les talons et regagna son vaisseau, suivi d’un Cruxéroce complètement abattu, et l’un après l’autre, ils se firent aspirer dans le halo de lumière qui sortait de sous le vaisseau. Celui-ci s’ébranla alors, replia ses quatre pattes métalliques arachnéennes, et ils disparurent dans le ciel infini en un flash lumineux, en direction de la Lune. Marjolène, restée seule, émit un ricanement menaçant.
- Hiar hiar hiar… Ne t’inquiète pas, « chef », tu ne seras pas déçu ! « Espèce supérieure »… Ce que je ne dois pas dire comme âneries pour la faire revenir ! (Elle jeta un œil autour d’elle, sur la côte ravagée et désertée, et son éternel rictus se tordit de découragement dans le silence ponctué du bruit des vagues et de la brise marine.) Bon ben, y a plus qu’à… Ça va être marrant…