Paper Mario : le Soleil Noir
Chapitre 18 : Cortese, terrible pirate (Partie 2)
11336 mots, Catégorie: K+
Dernière mise à jour 25/08/2026 23:35
La créature n’était pas particulièrement intimidante malgré sa carrure imposante : un corps bleu vif et dur comme une carapace ; un seul bras, ou plutôt une énorme pince rappelant celle d’un crabe, qui sortait de son épaule gauche, lui donnant une posture bancale. Sa mâchoire inférieure, hérissée de pointes si serrées qu’on aurait cru à la moitié d’un énorme oursin, lui faisait un large sourire de gamin dérangé. Deux yeux globuleux se dressaient sur de petits tentacules sur la partie supérieure de sa tête. Le droit dardait dans sa direction tandis que le gauche, un peu plus gros, jetait des regards furtifs d’un côté et de l’autre comme s’il n’arrivait pas à faire le point. Et pour tout vêtement, un short sale et rapiécé dont les lambeaux pendaient sur deux pattes terminées chacune par deux petites griffes.
Koopignon fut si surpris qu’il ne put réagir à temps au second coup de pince, cette fois en plein nez, et il s’écrasa de nouveau contre le bord de la rambarde, avec un craquement sonore lorsqu’il sentit le morceau de bois sur lequel il reposait pencher légèrement au-dessus du bord. Son adversaire fut aussitôt sur lui et planta sa pince dans la planche en lui coinçant le cou entre les deux doigts dentelés. Koopignon posa ses mains dessus, et essaya de les écarter, mais la pince était trop profondément enfoncée et le serrait trop fort. La créature eut un sourire encore plus large.
- Eh, vous autres, je peux l’avoir pour moi ? J’ai trooooop faim !
- Non mais ça va pas, espèce de gros bébé ? cria Koopignon en tentant toujours de se dégager. Comme si j’allais te laisser m’avaler !
Son sourire niais s’évanouit, et une expression geignarde envahit sa figure.
- Mais j’ai faiiiiiiim ! Et me traite pas de bébé ! Et... et de toute façon, j’aime pas les poissons tout mous de la me-eeeeeeer ! Ce qu’il y a sur la terre, c’est bien meilleur !
- Je ne suis pas comestible ! Et si tu as faim...
Koopignon se mit brusquement debout, arrachant le morceau de rambarde auquel il était cloué, et virevolta sur le côté, entraînant la pince et le reste de la créature avec lui. Elle s’écrasa lourdement sur le pont en brisant les planches à l’impact, dont certaines s’empalèrent sur sa barbe rigide. Se réceptionnant debout, libéré de son entrave, Koopignon ramassa vite son épée et la lui pointa vers le torse :
- ...essaye le régime végétarien !
Il souriait, mais il se rendit compte que cette cascade, qui n’avait guère eu de mal à lui servir plusieurs fois auparavant, l’avait à moitié vidé de ses forces, dans des proportions alarmantes et absurdes. Son adversaire, en revanche, ne sembla pas souffrir de la chute outre mesure. Il se contenta de le regarder un instant d’un air hébété, puis - contre toute attente - il se mit à pleurer et à brailler comme un enfant capricieux.
- Ouiiiiiinnn ! T’es TROP méchant ! Je voulais juste te manger et tu m’as fait des bobooooooos ! Médusine, punis-leeeeeeee !
- Qu’est-ce qui se passe, Barrouj ? Cette tortue n’est pas gentille avec toi mon bébé ?
Cette fois, c’était une voix de femme qui avait parlé, une voix beaucoup plus adulte et égale. Koopignon fit volte-face et contempla la créature la plus étrange qu’il eut jamais vue - et c’était juste après avoir manqué de se faire décapiter par un crabe géant et manchot de cinq ans d’âge mental.
Six tentacules rosâtres se répartissaient autour de sa taille comme une robe gluante et vivante, et quatre autres, plus violacés, partaient d’un lobe très proéminent au sommet de sa tête pour former une chevelure à l’arrière (en tout cas, c’était l’image la plus proche que cela évoquait à Koopignon). Sous ce lobe brillaient deux yeux humides et jaunes, fendus horizontalement d’une pupille de la forme d’un haricot et encadrés par des filaments blanchâtres proches de ceux d’une méduse. Encore en-dessous, il y avait des lèvres si pulpeuses et rebondies qu’elles paraissaient englober un nez invisible. Enfin, pour chaque bras, deux tentacules avec des ventouses noirâtres partaient de son corps nu et luisant, s’ajoutant aux dix autres. Et surtout, qui agrippaient fermement une massue et un fouet. Ce dernier, remarqua Koopignon, était si long que la partie du manche jusqu’aux derniers centimètres qui ne touchaient pas terre devait représenter à peine un vingtième de la longueur totale.
- Allons, Barrouj. Calme-toi ! Qu’est-ce qu’on te répète sans cesse ? On ne saute pas sur les gens comme ça pour essayer de les manger !
- C’est rassurant de voir qu’au moins l’une de vous deux est sensée !
La dénommée Médusine tourna la tête dans sa direction, les yeux plissés de manière inquiétante.
Sa bouche cracha alors une étoile de mer beige, aux cinq branches très pointues et aux arêtes coupantes. Koopignon se pencha vers l’arrière de justesse en évitant qu’elle ne l’éventre. Se relevant juste à temps, il en para plusieurs autres avec son épée, mais deux d’entre elles s’enfoncèrent avec douleur dans son épaule et son genou. Elle avait dû épuiser ses munitions car elle s’arrêta. Koopignon eut à peine le temps d’arracher les étoiles avec une grimace de douleur et de tourner de nouveau le regard vers son ennemie. Il resta bec bé.
Il comprenait maintenant la longueur du fouet. Elle faisait passer le manche d’un tentacule à l’autre (y compris ceux qui lui tenaient lieu de robe et de cheveux) à une vitesse si élevée que ses yeux eurent du mal à l’apercevoir. Le fouet lui-même transperçait les airs tout autour d’elle et claquait à une fréquence menaçante, comme l’incendie d’une maison sur le point de s’écrouler. Koopignon n’osa pas tenter de le couper d’un coup d’épée, de peur de finir dans un essaim de claquements douloureux. Il avait hésité une seconde de trop, car le cuir s’enroula autour de sa taille. Médusine tira, et il se retrouva à faire plusieurs tours sur lui-même. Il osait espérer que garder l’épée tendue la garderait en respect, mais il se trompait : elle l’esquiva aisément et le frappa du bout de sa massue en plein ventre.
- Toi, c’est bien pire. On ne t’a pas appris à ne pas t’en prendre aux enfants ?
Étourdi, le souffle coupé, il ne put éviter l’une des jambes-tentacules qui lui heurta l’arrière des genoux et le fit tomber sur les rotules. L’instant d’après, il roulait sur le côté pour éviter que la massue ne lui écrase la tête, mais il ne put rien faire contre le fouet qui s’enroula autour de sa cheville. Avec une force étonnante, Médusine tira et lui fit faire un demi-cercle au-dessus d’elle à une telle vitesse qu’il s’enfonça à moitié dans le plancher, sa carapace ne le protégeant que modérément du choc.
- Et vous, on ne vous a jamais appris à ne pas piller ni vandaliser les innocents ?
Il se remit debout et leva l’épée. Le fouet s’enroula autour de la lame cette fois. Koopignon se tenait prêt cependant, et il garda son arme dans les mains lorsqu’elle tira pour la lui arracher, ce qui le projeta contre elle. Sans la lâcher, il lui donna un uppercut avec son coude dans la figure, qu’il compléta d’un crochet de son point libre et d’un coup de la plante de son pied sur le bout du tentacule enroulé autour du manche de la massue. Médusine la lâcha et chancela en poussant un grognement de surprise, puis de rage lorsque ses deux bras-tentacules fondirent et s’enroulèrent autour de son cou. Les yeux de Koopignon s’écarquillèrent de surprise alors que ses pieds quittaient le sol.
- Vous êtes franchement énervants, ceux de la terre ferme. Vous ne savez pas vous montrer raisonnables. Quand les pirates ont décidé de vous tomber dessus, vous ne résisterez jamais sans payer ! Pire que Barrouj, question maturité !
- Hé ! protesta Barrouj sur un ton boudeur, toujours assis. Mais toi-même !
Koopignon tapait sur les tentacules de son poing et du pommeau. En vain : ses coups rebondissaient mollement sur sa peau visqueuse et son étreinte était de plus en plus forte. Tentant le tout pour le tout, il enfonça son épée dans l’un des tentacules. Elle gémit de douleur, mais ne lâcha toujours pas prise.
Anxieux de reprendre le souffle qui venait à lui manquer peu à peu, Koopignon pivota l’épée vers l’avant avec toute l’énergie qu’il put rassembler. Il se retrouva les deux pieds à l’air et tendit ses jambes à l’aveuglette. Un cri étouffé lui indiqua qu’il avait encore atteint son adversaire en pleine figure, car elle lâcha presque aussitôt. Elle avait également perdu son fouet et, avant de pouvoir remettre un tentacule sur ses armes, Koopignon la tenait en respect de la pointe de son arme maculée d’encre noire, à bout de souffle. Elle leva les deux tentacules qui lui tenaient lieu de bras, le tentacule blessé suintant de la même encre.
- Je ne suis pas… le gamin stupide… d’il y a vingt ans. Byosis… le Komte… Vous allez payer…
- Je ne vois pas de quoi tu parles, répliqua froidement Médusine, sous le regard hébété de Barrouj.
- Tu vas me faire croire... que tu n’étais pas là, il y a toutes ces années, quand vous avez menacé toute ma ville d’être mise à feu et à sang ?
- Je ne vais pas essayer de te le faire croire, car c’est la vérité. Je n’étais pas à son service il y a vingt ans.
- Alors comment tu… Oh, après tout, qu’est-ce que ça change ? s’impatienta Koopignon, des larmes de colère coulant à présent et peinant à garder son épée immobile dans sa main. C’est comme si tu y avais été. Et pour une ville que vous n’avez pas détruite, combien d’autres en avez-vous ravagé ? Combien de veufs et d’orphelins, qui menaient tranquillement leurs vies ? Toute cette souffrance que vous avez infligée, pour crouler sous des richesses mal acquises…
- ...comme toi et tes amis en aviez l’intention lorsque vous vous êtes aventurés par ici ? Nous ne sommes pas si différents, je pense. Nous voulons tous les deux ce qu’il faut pour une vie meilleure…
- Nous ne sommes… pareils… sur AUCUN plan ! protesta Koopignon, les dents serrées. Je ne me suis pas rangé du côté du pire, du plus violent pirate des Quatre Mers…
- Pauvre naïf, le railla-t-elle, tout en essayant de stopper le flot de sang à la consistance de l’encre qui coulait de sa blessure. Tu imagines Cortese toquer aux portes et recruter pour son armée avec un discours huilé ? Il nous a saisis au vol, et nous a… persuadés… avec des moyens qui briseront aussi ta fierté de bon samaritain. Aucun d’entre nous n’a eu le choix.
- C’est ce que vous vous racontez pour justifier vos crimes !
- Cortese ne laisse le choix à personne, déclara-t-elle d’un ton sans réplique. Et la perspective de te voir ne pas faire exception à la règle dans les minutes qui suivent ne me réjouissent même pas.
Sa moue résignée était presque convaincante.
- Je viens de vous vaincre tous les deux, toi et l’autre attardé, répliqua Koopignon en gardant la pointe de son épée à cinq centimètres de son cou. Et je ferai pareil avec tous tes petits camar...
Il fut interrompu lorsque la lame de son épée explosa dans un nuage de fumée dorée. Comme au ralenti, Koopignon fut projeté en arrière, et il s’écrasa de nouveau contre ce qui restait du bastingage. Les morceaux de métal de sa défunte arme s’éparpillèrent autour de lui comme des larmes argentées, sauf le pommeau qu’il tenait encore dans sa main et duquel dépassaient quelques centimètres de métal, à son image : inutiles et pitoyables. Toute force parut le quitter et il ne se releva pas, se contentant de dévisager les nouveaux venus. C’était la créature de tout à l’heure, et un quatrième pirate que Koopignon ne connaissait pas encore.
- Flibustin, dit Médusine d’une voix monocorde. Tu en as mis du temps.
- Je voulais lui donner tort au meilleur moment, lança le dénommé Flibustin avec un rire strident et narquois. Alors, répète un peu, la coquille de noix sur pattes ?
Contrairement à Médusine, Flibustin déplut intensément et instantanément à Koopignon, avec son air fanfaron et suffisant, son visage arrogant et la posture puérile avec laquelle il tenait son arme en joue. Koopignon était presque sûr qu’il venait de la haute bourgeoisie voire de la seigneurie, dont les traces transpiraient encore à travers ses manières ridiculement ampoulées. Ses cheveux raides, rouge tomate, se terminaient noués par un nœud noir en une fine queue de cheval, derrière un visage étroit dont la finesse de ses traits était gâchée par un maquillage affreux et grossier, en des motifs qu’il devait penser guerriers et intimidants. Il ricanait à travers des dents d’un jaune uniforme et deux fois trop longues. Ses oreilles longues et pointues dépassant de ses cheveux lui donnaient un air de lapin cauchemardesque.
- Alors c’est lui que le patron veut ?
Il se planta devant le Koopa, les mains sur les hanches. Ou plutôt, sa main valide et le bout du canon noir encore fumant, taillé comme celui d’un bateau, qui lui servait de bras.
- Regarde-moi cette loque ! Je ne comprends pas ce qu’il lui trouve de spécial…
- Joli engin, lui lança Koopignon avec un signe de tête en direction de son canon.
- Il en jette, hein ? Je l’ai customisé moi-même.
- Pour compenser autre chose, peut-être ?
Le rictus pompeux de Flibustin vacilla.
- Les mots ne remplaceront pas ta misérable épée, la tortue.
Koopignon lui sourit, puis il lui sortit un chapelet de jurons si exotiques que le Koopape en aurait fait une syncope. Flibustin écarquilla les yeux, tout amusement disparu de son visage. Koopignon nota furtivement le sourire en coin de Médusine, au son de Barrouj qui mit sa pince unique devant la bouche pour étouffer un grand « Oooooooooh ! ».
Le pirate fit taire Koopignon d’une gifle du revers de son poing-canon. Koopignon cracha une dent accompagnée de sang tandis qu’il sentait naître un œil au beurre noir.
- Blakranne, ma chérie, fais-moi le plaisir de le transporter jusqu’à Cortese. Hors de question que je pose un doigt sur ce déchet.
Blakranne acquiesça sans un mot, et l’une de ses mains se volatilisa en une bulle d’air légèrement déformante qui enveloppa Koopignon, le faisant flotter dans les airs. Elle fusionna son autre main avec l’épave qui s’ébranla et les fit tous dériver plus loin, le long d’une falaise de plus en plus haute et escarpée.
Au bout d’un moment, le bateau tourna et s’engagea dans une grotte inondée, assez haute et large pour qu’il puisse y tenir sans problème. Son uniformité ne paraissait pas naturelle. À un moment, ils touchèrent terre dans la pénombre, et les pirates sautèrent du bateau sur un sol bien trop plat encore une fois pour s’être formé naturellement, sauf Blakranne qui fusionna ses pieds avec l’eau sans toucher terre et se mit à glisser dessus. La main qui avait fusionné avec l’épave du bateau reprit sa consistance solide, mais elle l’utilisa aussitôt pour prendre le contrôle du pan de mur qui bordait l’entrée de la grotte (Koopignon remarqua qu’à chaque fois, l'œil correspondant prenait la couleur du matériau qu’elle contrôlait). Celui-ci s’anima et des pavés se déplièrent comme les composants d’un casse-tête géant pour fermer le passage, excepté des ouvertures petites comme des souris, les plongeant dans la pénombre. Koopignon éprouva un soulagement intérieur car au moins, il était sûr que personne de l’équipage ne pourrait les suivre.
Ils passèrent ensuite plusieurs couloirs étroits creusés dans la roche, et durent à un moment se balancer au bout d’une corde installée là où il était impossible de passer autrement. Plus ils avançaient, plus Koopignon entendait les échos indistincts d’un rassemblement bruyant et frénétique. L’air saturé d’humidité se transformait peu à peu en brouillard.
Et enfin, il fut en vue. Le bateau qui avait hanté ses cauchemars pendant vingt ans. Les mêmes planches sombres et vermoulues qui semblaient exsuder cette brume menaçante. La grande voile noire et à moitié déchirée qui ondulait légèrement malgré l’immobilité de l’air. Mais Koopignon appréhendait bien plus celui qui l’attendait à l’intérieur. Blakranne glissa sur l’eau le long d’une bande de roche qui se prolongeait en passerelle en bois et sauta sur le pont, où rugissait le reste des pirates en délire. Elle fut rejointe par Flibustin, Médusine et Barrouj au moment où la foule exultait à la vue de Koopignon qui flottait toujours à deux mètres au-dessus du sol, impuissant. De toute évidence, ils savaient tous qui il était et pourquoi on l’emmenait car plusieurs s’écrièrent aussitôt :
- Capitaine ! Capitaine ! Nous l’avons capturé !
Plusieurs pirates s’engouffrèrent dans la cabine qui trônait au milieu du pont, Blakranne en tête. Ils passèrent une antichambre chargée de tonneaux de rhum et de vivres et débouchèrent dans la cabine du capitaine. Il fut jeté sur le parquet, et Koopignonse releva péniblement en clignant des yeux pour calmer la lueur intense qui émanait d’un énorme tas de trésors qui jonchaient la moitié du sol. Des montagnes de pièces d’or dans lesquelles flottaient des émeraudes, des saphirs, des rubis, des coffres remplis de colliers de perles, des plats et des vases précieux… La vision dont Koopignon avait rêvé toute sa vie. Le trésor de Cortese, qui pour l’instant lui tournait le dos, était effectivement à la hauteur des récits qu’il avait entendus dans le sillage de dévastation qu’il avait laissé derrière lui. Il eut le temps de reconnaître la croix perdue du Koopape, en platine incrustée de perles noires, qui émergeait à moitié d’une véritable dune de pièces et qu’il avait cherchée en vain pendant des années ; la couronne volée des Koopétiens, ornée de pierres précieuses de toutes les couleurs et de toutes les formes ; et le scarabée en or blanc et en onyx du sarcophage de Toadankhamon (dont la tombe avait été pillée), jeté dans un coin de la pièce. Il était maintenant clair pourquoi il ne les avait jamais retrouvés.
- Alors ! dit Cortese d’une voix grave et forte. Il paraît que tu as donné du fil à retordre aux pires gredins des Quatre Mers ?
Il y eut des rires gras dans l’assemblée, mais Koopignon les entendit à peine. Il lui fallait encore quelques secondes de concentration pour finir d’embrasser tout le trésor du regard pendant qu’il se relevait péniblement. Quand ce fut fait, la profonde ironie d’avoir trouvé le plus grand trésor de tous les temps sans la moindre possibilité de pouvoir le rapporter aux incrédules de Byosis se saisit de lui et son propre rire résonna, si fort qu’il couvrit tous les autres, réduisant la foule à un silence perplexe. Cortese, qui jusque-là avait gardé le dos tourné en s’inclinant légèrement vers Blakranne qui lui chuchotait quelque chose à l’oreille, pivota et lui adressa un regard torve qui le fit taire à son tour.
- Tu trouves ça drôle ? souffla-t-il entre deux mâchoires imposantes qui faisaient penser à un piège à loup. Seul, sans arme, entouré de pirates affamés qui t’avaleraient en deux secondes si je les y autorisais ? Et surtout devant moi… Sais-tu qui je suis, au moins ?
La légende n’avait en rien exagéré l’allure du Roi des Pirates. Une barbe et des cheveux noirs avec des filets de gris encadraient une tête énorme et allongée, avec des dents acérées et des oreilles rondes qui lui donnaient l’air d’un rat géant et féroce. Géant par sa taille - au moins trois mètres, qui occupaient tout le fond de la cabine. Il portait un chapeau noir orné d’une tête de mort, et un lourd rubis en forme de crâne pendait autour de son cou, sur une veste noire et élégante. Mais le plus impressionnant était ses quatre bras, musclés et tenant pour trois d’entre eux, une rapière, un sabre et une épée. Le quatrième se terminait par un crochet rouillé.
Koopignon déglutit.
- Vous… vous êtes Cortese, c’est ça ? Le redoutable Roi des Pirates des Quatre Mers ?
- C’est bien, il connaît sa leçon ! dit Cortese dont les lèvres charnues s’étirèrent en un sourire mauvais. Poussons la séance de rattrapage un peu plus loin. Sais-tu pourquoi tu es ici ?
- Parce que… hésita Koopignon en choisissant bien ces mots. Sans doute pas uniquement parce que j’ai quelque chose que vous voulez me prendre ?
- Qu’est-ce qui te fait dire ça, la tortue ?
Il avait posé la question en se penchant de toute sa hauteur, son échine courbée de manière presque surnaturelle, plissant sinistrement les yeux comme un prédateur qui examinait une proie en se demandant si elle valait la peine d’être mangée ou non, comme si l’idée qu’il s’en faisait reposait entièrement sur la réponse à cette question.
- Parce que votre équipage ne se serait pas embêté à m’amener devant vous, finit-il par répondre à contrecœur d’une voix lente et hésitante. Parce qu’il a sûrement mieux à faire que de s’occuper personnellement d’un pauvre matelot démuni et inoffensif.
- Perspicace, admit Cortese. Si je voulais simplement ce que tu as sur toi, nous ne serions pas en train d’avoir cette conversation. Tu vas vite comprendre pourquoi. Mais en attendant… tu vas me le donner quand même, ce que tu as en ta possession. Serpieux, tu es bien certain de ce qu’il a sur lui ?
- Ssssssssertainement, capitaine, répondit un pirate aux airs reptiliens, qui dévorait Koopignon du regard, avec à la place des yeux un rubis et un saphir qui luisaient chaque fois qu’ils se posaient sur une pierre précieuse dans la pièce.
Pour une raison inexplicable, la fin de cet échange eut pour effet de lui rendre ses jambes flageolantes, comme si elles voulaient tout à coup démissionner de leur poste. Malgré cela, Koopignon sortit la Gemme bleue tout en prenant soin de la garder contre lui en évitant de la mettre pleinement en face de Cortese. Serpieux la contemplait avec délice, ses « yeux » maintenant enflammés.
- J’avais plutôt en tête de m’en servir comme monnaie d’échange. Notamment pour que vous cessiez de piller de pauvres gens qui n’ont rien demandé.
Cortese rit à son tour, d’un rire rugissant, à gorge déployée. Les pirates l’imitèrent.
- Tu te crois en position de négocier ? Je pourrais te prendre cette pierre dans la seconde. Et pourquoi je m’en contenterais alors que j’en ai déjà des tas, et que le reste du monde en renferme des quantités multiples encore, qui n’attendent que moi ?
- Parce que ces pierres-là renferment un IMMENSE pouvoir, qu’aucun de vos trésors ne peut vous donner. Et m’en étant déjà servi, je suis le seul qui peut vous montrer comment. Prenez-les sans cérémonie, et ça pourrait se retourner contre vous. Mais si vous tenez tant que ça à prendre ce risque, allez-y. Elle est à vous.
Cessant enfin de se crisper et de s’arquer par-dessus comme on tente de protéger un nourrisson de la pluie, il lui tendit la Gemme du bout du bras. Cette fois, Cortese n’eut pas même un sourire. Il en fut réduit à fixer Koopignon avec curiosité, sans esquisser le moindre geste pour la lui prendre. Les autres attendirent en retenant leur souffle.
- C’est officiel, tu as plus de cervelle que la moitié de mes matelots réunis. Mais plus d’un défaut demeure… Qu’est-ce qui m’empêche d’essayer d’extraire de toi toutes les informations qui m’intéressent par les moyens les plus… (il promena le bout d’une langue violette sur la pointe de son crochet) persuasifs ?
- Parce que j’en ai vu d’autres, même si ce n’était pas du Roi des Pirates, et que mes jours sont comptés de toute manière. En fait, je pourrais tout emporter dans la tombe d’un instant à l’autre.
- Très bien, admettons que tu ne bluffes pas. Pourquoi je voudrais de ces pouvoirs dont tu parles ? Tu n’oses même pas imaginer ceux dont je suis déjà investi. (Des notes éthérées d’un autre monde se mirent soudain à danser dans ses yeux, tandis que ses mèches se mirent à danser malgré l’immobilité de l’air.) Je me dresse au-dessus des banales créatures qui rampent dans ce monde grâce à mes rencontres avec des sorciers oubliés et des reliques magiques figées par le temps. Ce n’est pas la nature qui m’a gâté de quatre bras, de ma taille ni de ma force. J’ai le pouvoir de renifler la moindre pièce à des kilomètres. Je peux commander au Black Scar comme on commande à un cheval. Je n’ai pas besoin de plus pour prendre ce que je veux à qui je veux. Et à quoi bon devenir plus puissant si je ne peux plus piller qui que ce soit derrière ?
- Et si je vous disais que l’un de ces pouvoirs, c’est l’immortalité ? Réfléchissez… Ne plus augmenter votre trésor, certes, mais en échange, pouvoir en jouir pour toujours. Car je suppose que même vous, vous n’êtes pas éternel.
Il semblait avoir fait mouche, cette fois.
- Tu veux dire, m’assurer de régner sur les Quatre Mers pour l’éternité ? Ne plus avoir à retarder continuellement le moment de mon dernier souffle ? (Il sembla soudain transporté.) Voilà un scénario... fort attractif…
Libérant une de ses mains du sabre qu’elle agrippait en le plantant dans le plancher, Cortese se rapprocha à portée de Koopignon et lui arracha la Gemme de la main avec la rapidité de l’éclair. Il lui lança un rapide coup d'œil puis la lança par-dessus son épaule sans ménagement et avec un sourire satisfait, et la pierre bleue tomba en se faisant à moitié engloutir par le tas doré, désormais perdue parmi les autres.
- ...dont je me passerai sans problème. À quel moment croyais-tu m’avoir avec tes menaces de punition karmique ? Les soi-disant malédictions que l’on m’a promises, j’en ai imprégné mes armes à chaque fois. (Son expression redevint mauvaise.) On ne joue plus, maintenant. Donne-moi l’autre pierre.
Le brusque changement de propriétaire avait élargi chez Koopignon le vide terrible qui remontait de son estomac pour lui déchirer le cœur et la gorge. Il eut bientôt trop de difficultés à respirer et s’effondra, le teint grisâtre, à deux doigts de l’hyperventilation. Cortèse eut un rire qui se fit entendre dans sa gorge sans remonter jusqu’à ses lèvres.
- Qu’est-ce qui se passe, Komte ? Un petit coup de mou, ou l’émotion qui te rend trop fébrile ?
Malgré son état alarmant, Koopignon fut totalement pris au dépourvu.
- Komte ? Mais je ne… je ne suis pas...
- Pas la peine de le nier, l’interrompit Cortese. Tu savais que ça arriverait un jour, depuis vingt ans que tu m’as défié. Comme si je me serais donné la peine de te faire amener ici vivant, et pour deux bricoles !
Son allure était déjà intimidante quand le Koopa s’était retrouvé face à lui pour la première fois, mais il y avait maintenant une sauvagerie, une férocité nouvelle qui faisaient gronder sa voix, lui donnant plus que jamais l’air d’un rat géant et affamé. Il avait clairement attendu toutes ces années pour lancer sa tirade.
- Je sais qui tu es. Je sais pourquoi tu me suis depuis tout ce temps, Komte Koopa. Je sais ce qui est arrivé, je l’ai vu. Ce moment où mon équipage était sur le point de faire une percée, un de ceux de ton espèce t’a rejoint et a perdu la vie après l’avoir déjouée. C’est pour ça que tu me suivais. Par désir de vengeance. Ça, j’aurais pu le respecter. Tout le monde connaît ça ici. Même moi, depuis ce fameux jour. Et tu as juré de te venger avec la même ardeur que moi, en me poursuivant sans relâche. J’en serais presque admiratif. (Son regard devint soudain dégoûté.) Mais tu as tout gâché en restant en arrière pour réparer mes conquêtes, ce qui t’empêchait de me rattraper pour laver notre honneur respectif. Nous aurions réglé ça en bonne et due forme, mais au lieu de ça, tu as renoncé à aller jusqu’au bout de tes valeurs, de tes désirs. Tu as tourné le dos à la justice que nos défaites infligées l’un à l’autre exigeaient. Pour nous pirates, laisser le dieu de la vengeance sur sa faim est le plus grand déshonneur. Et en plus, cette fois tu ramènes ce qui reste des tiens pour augmenter tes chances. (Il cracha sur le côté.) Ils vont mourir. Comme ton pauvre camarade, il y a vingt ans, qui n’avait pas à mourir non plus… Tu l’as laissé se sacrifier pour toi, plutôt que de te rendre pour épargner le même sort à tous les habitants de ta stupide ville ! Rien qu’un anonyme...
- Il s’appelait Koopignon.
Il n’avait jamais été aussi furieux qu’en cet instant. Peut-être même autant que Cortese. La rage bouillonnait en lui comme un chaudron qui menaçait de déborder, de l’entendre dénigrer ainsi le Komte, mais il se surprit à pouvoir le contrôler et à rester calme, là où en toute autre circonstance la bête en lui aurait sans doute pris le dessus. Il se força donc à déclarer froidement :
- Je le considérais comme ma chair et mon sang, et vous l’avez tué. Mais je ne suis pas là pour ça.
- NE ME MENS PAS ! rugit soudain Cortese, les yeux légèrement exorbités. Tu allais à ma rencontre, mais c’est moi qui suis venu à toi ! Crois-moi, ce n’est pas l’envie qui me manquait, toutes les fois où tu étais dans mon sillage et où j’aurais pu faire demi-tour pour te tomber dessus et te faire payer pour Byosis - cette maudite ville, qu’elle pourrisse sous terre ! Non seulement sa falaise et ses murailles ont repoussé mes attaques, mais tu ajoutais le culot de me dévier de vos bateaux de commerce en envoyant des leurres dans la direction opposée, lorsqu’ils recevaient des informations de ma présence sur la mer Farald ! Des années à me narguer depuis vos maisons multicolores, plutôt que de descendre venir me défier sans la protection de leurs remparts et de votre voyante. Mais je t’ai maintenant à ma merci et tu vas payer pour tous les autres, comme tu aurais dû le faire il y a vingt ans ! Pour commencer, tu vas te mettre à genoux et me donner l’autre pierre. MAINTENANT !
À un signe de sa tête, Barrouj et Flibustin le prirent chacun par un bras (non sans une grimace de dégoût pour ce dernier) et le forcèrent à se mettre sur ses genoux.
- NON ! hurla Koopignon en se débattant, mais il était trop faible pour se défaire de leur emprise.
- Tiens-toi tranquille ! susurra Flibustin dans un chuchotement horripilant, à deux centimètres de l’oreille gauche de Koopignon. L’appétit de notre capitaine s’aiguise d’autant plus vite que la viande se tortille !
- Je pourrai en avoir un bout, Cortese ? ajouta Barrouj avec un regard plein d’espoir et un filet de bave qui pendait obscènement de sa large bouche. Dans mon ventre, au moins il bougera pas !
- Vous ne comprenez pas ! cria Koopignon pour se faire entendre. Je ne suis pas venu pour ça, mais pour vous confier une des Gemmes. Mais l’autre ne doit pas rester ici, à moins que vous ne teniez à subir de graves conséquences ! Et dans tous les cas… je n’ai pas l’autre sur moi !
- QUOI ?
Cortese fondit sur lui en une fraction de seconde, lui mettant la lame du sabre qu’il avait repris en main sous le cou en grinçant des dents.
- Tu tiens à rendre la fin de ta vie la plus pénible possible, je vois ? gronda Cortèse. Pour quel genre d’imbécile me prends-tu ? Tu savais que je la voudrais et que je mettrais la main dessus quoi qu’il arrive, et tu oses encore me défier, puérilement qui plus est...
- Puéril ? (La grimace de Koopignon devint hilare.) Vous êtes tellement pareils, vous et elle. Obsédés par des pierres dont vous ne comprendrez, ni ne respecterez ni ne maîtriserez jamais vraiment le pouvoir. Vous vous doutez que cette pierre n’est pas loin, alors demandez donc à votre équipage de vous épargner la bassesse de ratisser l’île et de la trouver ! Et si la puissance de la Gemme leur explose à la figure, quelle importance n’est-ce pas ? Vous pouvez parler de sacrifier des anonymes. Parce qu’après tout, c’est surtout à ça que votre racaille vous sert, à faire le sale boulot pour vous, comme quand ils sont venus me chercher plutôt que vous-même ? Pour les remplacer en ramassant les rares victimes que vous épargnez à la petite cuillère ?
Des cris furieux et sanguinaires éruptèrent immédiatement de l’assemblée. Koopignon en vit la moitié dégainer leurs propres armes avec une expression rageuse, prêts à lui sauter dessus pour le mettre en pièce. L’une d’elle avait même sorti deux longs couteaux qu’elle s’appliquait à aiguiser l’un contre l’autre avec un regard meurtrier. Mais ce sont ceux qui étaient restés en retrait, une expression de doute silencieuse sur le visage, qui attiraient le plus l’attention de Koopignon, et l’une d’elle était Médusine qui s’était figée avec son front proéminent plissé. Elle était furieuse, mais il n’était pas sûr que ce soit contre lui.
Cortese ramena le calme d’un autre simple geste du crochet. Son discours se fit étonnamment doux.
- Cette « racaille », comme tu l’appelles, a plus de valeur à mes yeux que tous les tas de pièces d’or et de pierres précieuses du monde. Ils constituent ma famille… mes amis… mes compagnons des mers, prêts à donner leur vie pour notre communauté, pour que notre idéal persiste. Tu veux des exemples ? Prends Barrouj… Quand je l’ai rencontré, c’était un enfant deux fois trop grand, difforme, qui raclait le fond des poubelles en métal et qui mettait en pièce celles qui ne le sustentaient pas assez. Médusine ? Elle était la reine locale de la pègre, jusqu’à ce que j’éponge ses dettes massives accumulées à cause d’un escroc qui l’avait plumée avec des dés truqués. Mais pire encore, Flibustin, un cas étrange, et, avouons-le, nettement dérangé. Il était le serviteur - comprends l’esclave - du patriarche sadique d’une famille ennemie qui a massacré toute la sienne au paroxysme de leur rivalité. Quand je lui ai offert de briser ses chaînes, il a hésité, persuadé d’une vie radieuse à venir qu’on lui avait promise s’il inventait quelque chose pour son ancien maître. Mais il a fini par accepter, et la nuit suivante, un palais brûlait et une nouvelle recrue montait à bord du Black Scar, son arme (il se tapa la poitrine avec les pommeaux de sa rapière et de son épée) au service de son nouveau maître...
- Oui, capitaine, je n’oublierai jamais ce sentiment d’extase quand tu m’as apporté la délivrance et la vengeance, s’exclama Flibustin avec une affection écœurante dans la voix. Et tout ça dans la même nuit !
- Quant à Blakranne… Ne me demande pas ce qu’elle a fait pour être ici aujourd’hui, je ne le sais pas moi-même. Je sais juste que c’est si ignoble que ça lui a valu une interdiction magique à vie de fouler la terre ferme. Elle est venue à moi et est entrée à mon service naturellement, un peu trop naturellement même, et avec un aplomb silencieux qui m’a découragé de discuter. Vu son don pour couler des bateaux, je crois que j’ai bien fait.
» Tu vois maintenant ? Tu as sous les yeux d’anciens moins-que-rien brisés par le monde terrestre, rejetés de tous, à la dérive eux aussi et que j’ai repêchés un par un, pour leur redonner tout ce qu’on leur avait pris. Une famille, un toit, des repas, une raison de vivre, un trésor, des rêves communs qui nous mènent tous au même endroit, pour prendre notre revanche sur le monde depuis la mer !
» Mais toi, même si tu avais de l’affection sur terre, tu n’en as plus aujourd’hui, au milieu des vagues. Tu n’as plus rien de tout ça et tu ne l’auras plus jamais. Vois-tu qui que ce soit accourir pour te sortir de là ? Non, parce que tu es seul, au bout de ta vie, sans rien d’autre à ressasser que la succession de décisions qui t’ont conduit ici. Tu n’es que le dernier d’une longue série de ces prétendus aventuriers intrépides au cœur d'artichaut, gonflés d’orgueil déguisé en héroïsme, dont les principes se sont vites réduits à néant quand ils disparaissaient sous mes dents, encore frais et gigotant. Mmmmh, quel bon goût ça leur donnait, leur sensation d’impuissance et de solitude ! Tu as sous les yeux la racaille que vous avez créée en cherchant à les « sauver », cruelle ironie pour toi !
Koopignon ne s’était pas attendu à une franchise aussi cinglante. Il ne l’avait pas si bien jugé que ça, et ce discours lui fit naître malgré lui un vague sentiment de honte. Puis le souvenir de cet enfant en haillons, le visage illuminé par la poupée en bois et en paille qu’il lui avait faite pour remplacer celle qui avait fini brûlée dans une hutte avec ses parents, l’effaça aussitôt.
- Maintenant, cesse d’essayer de retarder l’inévitable. Je veux te dépouiller jusqu’à l’os avant de te faire payer vingt ans d’affront ! Dis-moi où est l’autre pierre !
- Jamais !
- Très bien. Alors tu me verras la trouver et massacrer tous ceux qui ont essayé de la cacher pendant que je te goberai en apéritif pour le dîner !
- NON !
Cortese s’était élancé et allait empaler Koopignon lorsqu’une voix avait crié à l’extérieur. Cortese releva la tête, la rapière brandie au-dessus de Koopignon, tendant l’oreille pour voir de quoi il s’agissait. Il prit alors Koopignon par le bord de sa carapace près de sa nuque et se fraya abruptement un chemin à travers les autres pirates pour déboucher sur le point de son bateau, juste au moment où une petite silhouette en manteau de soie rouge émergea du cercle de pirates restés dehors. Ils s’écartèrent brusquement pour laisser la place à Cortese. La silhouette salvatrice agitait frénétiquement les bras pour sommer le pirate de réfréner ses envies de mise à mort. C’était Mercus, qui se posta précipitamment entre lui et Koopignon une fois que Cortese l’eut laissé tomber à terre.
- Toi ! souffla Médusine à travers ses mâchoires serrées, les yeux exorbités, mais personne d’autre que Koopignon ne l’entendit.
- Laissez-le tranquille ! s’écria Mercus. Je suis sûr que nous pouvons arriver à un accord, mais épargnez-le !
- Et qui es-tu, toi ? demanda Cortese avec un air de dédain amusé. Qui ose fouler mes quartiers sacrés ?
- Je suis Mercus, et vous vous apprêtiez à transpercer un de mes matelots. Si vous avez un problème avec lui, traitez-en avec moi, son capitaine !
- Mercus, qu’est-ce que tu fais ? gémit Koopignon, toujours allongé. Tu vas tout faire rater ! Vous étiez censés retrouver les autres et vous échapper avec la Gemme pendant que je les distrayais...
- CAPITAINE Mercus ! Je n’ai peut-être pas parcouru les quatre coins du monde et je ne sais pas manier une épée comme toi, mais en tant que capitaine mon devoir est de vous protéger tous ! Et il est hors de question de rester planté là et de laisser un de mes hommes à l’arrière, même si je n’ai que ma langue pour nous protéger ! (Il se tourna de nouveau vers Cortese qui avait maintenant l’air véritablement amusé par ce soudain retournement de situation.) Pour en revenir à notre discussion…
- Mais où sont-ils d’ailleurs, les autres membres de l’équipage ?
- Je crois qu’ils suivaient de près leur cher et brave capitaine, ricana Cortese en levant la tête.
En effet, des gesticulations apparurent dans le cercle de pirates et bientôt, ceux restés derrière se mirent devant, tenant chacun les autres matelots qui avaient suivi Mercus. Parmi eux, Koopignon reconnut à sa gauche le frère Toad, Dépi T, qui semblait pétrifié de peur à la vue de Cortese. Koopignon gémit, mais c’était plus d’exaspération que de douleur. Des années à se forcer à ne pas sous-estimer ses ennemis, et c’était avoir sous-estimé le courage malvenu d’un allié qui allait tout gâcher.
- Bien, reprit Mercus quand le calme fut revenu. Maintenant, si vous voulez bien écouter mes requêtes…
- Tes requêtes ? répéta Cortese en s’esclaffant. Et au nom de quoi devrais-je même laisser tes lèvres formuler des requêtes ?
- Même les pirates ont un code d’honneur, répliqua Mercus d’une voix assurée, bien que Koopignon put voir sa pâleur et ses jambes claquer. Et je ne doute pas que le célèbre Cortese est le premier à l’appliquer !
Toute l’assemblée se tut. Cortese examina Mercus avec le même intérêt bestial qu’il avait offert à Koopignon il y a un instant.
- Très bien, dit-il finalement. Présente donc tes requêtes, et je te présenterai mes conditions. Une requête, une condition. Et dans ton intérêt et celui de ton équipage, tu as intérêt à les accepter sans discuter, ou je me ferai un festin de roi ce soir !
- D’abord, tu dois jurer que tu ne feras aucun mal à mon équipage, lui compris (en désignant Koopignon). Ensuite, je veux une part de ton trésor, tu décideras toi-même d’un pourcentage. Et enfin, tu cesseras de terroriser les Quatre Mers.
Un nouvel éclat de rires parfumés au rhum parcourut l’assemblée de pirates. Cortese, cependant, faisait exception. Contre toute attente, il semblait intensément réfléchir.
- C’est entendu, répondit-il finalement.
Les rires cessèrent d’un coup. Certains pirates parurent scandalisés, mais aucun ne parut vouloir contredire leur capitaine.
- Voici mes conditions, cependant. Premièrement, ton équipage se joindra au mien et obéira à mes ordres sans discuter, toi compris. Deuxièmement, ton pathétique et insolent ami va me donner ce que je veux, tout de suite, ou vous finirez tous en sauce corail, maintenant qu’il vous a mis entre la seconde pierre et moi. Et troisièmement… c’est VOUS qui pillerez pour moi et mon équipage.
Un frémissement parcourut l’équipage de Mercus, manifestement pas du tout emballé par l’idée de rester coincé au service d’un pirate sanguinaire pour le restant de leurs jours. Koopignon n’avait plus le choix, il devait faire quelque chose. Et Cortese lui en donna l’occasion lorsque ce dernier reprit :
- Je vais même ajouter une quatrième condition. Celle qui va précéder les trois autres. Il va me remercier de lui laisser la vie sauve, devant tout le monde, en louant ma légende. Car si ça ne te dérange pas de te laisser dépérir… lança-t-il à Koopignon.
- Quoi ? s’exclama Bombonneau, immobilisé entre deux engrenages d’une pirate aux allures de robot en bois.
- ...que dire de tes amis ? Je parie que tu ne veux pas les voir quitter ce monde sous tes yeux, un par un, jusqu’à ce que tu cèdes, non ?
Cortese plaça son sabre sous la gorge de Dépi T, qui était immobilisé par les nœuds d’un pirate qui ressemblait à un tas de cordes vivantes. Le Toad poussa un cri d’effroi. Koopignon se mordit ostensiblement la lèvre inférieure.
- Alors, la tortue ? Ces remerciements ? Et lequel d’entre eux détient cette seconde « Gemme » que tu m’as tant vendue avec la première ?
- D’accord, d’accord ! Je vous le dirai ! Mais je vous en prie, laissez-le en paix !
- C’est à toi de voir. (Cortese, tout en gardant le sabre près de la gorge de Dépi T, se pencha de nouveau à quelques centimètres de Koopignon, qui fut submergé par l’odeur du rhum.) Et tu as intérêt à être convaincant.
- Je ne vais pas vous remercier de me laisser la vie sauve, précisa Koopignon. Mais parce que c’est grâce à vous que je suis devenu le Koopa que je suis aujourd’hui. Même si c’est d’une manière tordue… cela m’a quand même permis de sauver Byosis.
- Peuh ! Tu n’as même pas pu l’empêcher d’être détruite par un cataclysme quelconque... Cette ville croupit maintenant sous terre et c’est tout ce qu’elle mérite. Elle n’a plus rien à m’offrir !
- Et merci, enchaîna Koopignon, de vous être vanté de vos pouvoirs.
D’un geste vif, il sortit ce qu’il restait de son épée de l’espace entre sa carapace et son cou et, avec le bout de métal encore attaché à la garde, il trancha la gorge de Cortese, qui se redressa brutalement en lâchant Dépi T. Mais au lieu de se noyer dans un gargouillis de sang, il serra les mâchoires en se passant la pointe du crochet rouillé sur l’entaille profonde. Sous les exclamations effarées et admiratives, la blessure se referma en quelques secondes. Il baissa le regard sur Koopignon qui était maintenant allongé entre ses deux jambes.
- Bien essayé, mais je t’avais prévenu. Je suis pratiquement invulnérable ! Et puisque tu as rompu les conditions...
- Je n’essayais pas de vous tuer, je voulais vous prendre ça, rétorqua Koopignon.
Pour la première fois, Cortese arbora une expression incrédule, ni menaçante ni suffisante. Koopignon se releva d’un coup et lança à Mercus le Joyau Crâne qui était encore autour du cou du pirate il y a quelques secondes. Comme au ralenti, le rubis décrivit une courbe dans les airs et atterrit dans la main tendue de son capitaine, qui s’exclama avec un large sourire :
- À toi, Calami T !
Koopignon regarda par-dessus son épaule, confus, le temps de voir Bombonneau faire voler un rouage de sa geôlière à travers les airs tandis que Calami T, sortie de nulle part, se préparait à lancer quelque chose. Il sentit alors quelque chose de froid et dur lui pénétrer le flanc gauche. Étourdi par le brusque surcroît de douleur, il se sentit s’élever dans les airs jusque devant le visage furibond de Cortese. Koopignon sentit du sang tiède et poisseux couler de son ventre mais aussi de ses mains, et il prit vaguement conscience de ses paumes et ses doigts crispés sur la lame de la rapière qui le transperçait presque de part en part. Il entendit alors un grand « NON ! » derrière lui et un contenant en verre s’écrasa sur le visage de Cortese, libérant aussitôt un nuage de fumée blanchâtre qui leur piqua les yeux et la gorge. Koopignon retomba à terre, mais parvint tout juste à rester debout pendant que son sang continuait de couler. Il ne voyait plus rien et il toussait sans discontinuer, menaçant de tourner de l'œil entre ça et sa blessure. Des cris de surprise, des cliquetis d’armes et des voix rauques lui indiquèrent que tous les pirates étaient dans le même état. Barrouj se remit à brailler comme un enfant apeuré.
Au moment où il songea avec angoisse que son équipage était potentiellement dans le même état que lui, une petite main salvatrice lui prit la sienne et l’invita à s’appuyer sur lui. Bientôt, une seconde personne se joignit à eux, et ils s’éloignèrent à travers le gaz presque opaque, en zigzaguant à travers la cohue avec une assurance qui demeura mystérieuse à Koopignon. Bientôt, l’atmosphère redevint transparente, bien que Koopignon continuait de tousser et de pleurer. Dépi T et Marcus l’avaient guidé hors de la confusion, vers le couloir beaucoup plus frais et respirable. Les cris des pirates désorientés continuaient de retentir dans un vacarme indescriptible contre les parois humides, entrecoupés des ordres que Cortese vociférait, mais Koopignon put entrevoir à travers ses yeux gonflés l’intégralité de l’équipage, y compris Calami T. Elle se dirigea alors vers Koopignon et s’appliqua à lui appliquer un bandage de fortune pour stopper l’hémorragie.
- Merci, articula Koopignon, toujours hébété par la tournure des événements pendant qu’elle lui mettait des gouttes de ce qui devait être un de ses remèdes dans les yeux pour lui redonner la vue. Mais… comment avez-vous fait pour sortir d’ici sans être affectés par le gaz ?
- Tu peux remercier Calami T et ses talents d’apothicaire une seconde fois, déclara Mercus avec un large sourire.
Il avait l’air content de retrouver Koopignon, ses doigts palpant le Joyau Crâne de Cortese avec une joie difficilement dissimulée. Un hurlement derrière eux les fit se retourner, et une voix rauque résonna :
- Barrouj, arrête de gesticuler, espèce d’abruti, tu vas finir par blesser quelqu’un avec ta… AÏE !
Ils sortirent le plus vite possible du couloir et entrèrent dans le suivant, où ils firent une brève pause le temps que Koopignon comprenne ce qui s’était passé. Calami T jeta une autre fiole pour créer un nouveau nuage de fumée irritante.
- Alors vous vous êtes tous retrouvés pendant mon absence ? Vous auriez pu en profiter pour vous enfuir… Vous auriez pu vous faire tuer !
- Il n’était pas question de repartir les mains vides, autrement cette expédition n’aurait servi à rien ! répondit Mercus d’un air qu’il voulait solennel mais qui était plutôt comique.
- On venait pour Koopignon d’abord ! objecta Bombonneau.
- Oui, bien sûr… Bref, la moitié de l’équipage devait faire irruption pour que l’autre moitié ait le temps de faire diversion, alors je me suis porté volontaire…
- ...tu veux dire que NOUS t’avons fait porter volontaire… souffla Dépi T en levant les yeux au plafond.
- ...j’ai alors donné l’ordre à Calami T de nous préparer une mixture pour les pirates et un antidote pour nous…
- ...que j’avais déjà presque terminés avant que tu nous retrouves… corrigea Calami T d’un ton blasé.
- ...et n’écoutant que mon courage - je ne suis pas capitaine pour rien - j’ai foncé à travers la caverne en tête jusqu’à toi et Cortese !
- Tu y es entré après que je t’y ai obligé, grogna Bombonneau avec un regard noir.
- Oui, enfin, bon… On l’a récupéré, c’est l’essentiel ! (Mercus marqua une pause, et son expression redevint tout à coup avide.)
- Mais par où ? s’enquit Koopignon. Vous n’avez certainement pas pu me suivre, le long de cette falaise. D’autant plus qu’ils ont refermé l’entrée derrière.
- L’autre moitié de l’équipage nous a retrouvés juste après ta disparition. Nous sommes montés sur le Magnifique, et avons suivi la piste des débris du Tenace. Nous sommes arrivés juste quand les pirates refermaient l’entrée de la caverne. Nous avons mouillé là, et dégagé une ouverture avec l’équipe de Bob-Ombs. La suite, tu la connais. Alors, tu l’as vu ? Son trésor ?
- Oui, et je te conseille de te contenter de ce joyau, déclara Koopignon d’un ton sans réplique. Tu n’en verras sans doute pas une pièce, plus maintenant que nous avons une foule de pirates très énervés entre lui et nous. D’ailleurs, pas question de traîner ici, cette fumée ne sera pas éternelle. Bombonneau, est-ce que l’autre bateau est encore opérationnel ?
- Il nous attend ancré à l’entrée de la grotte, prêt à partir.
- Dans ce cas, pas un instant à perdre, courons-y. Il faudra refermer l’accès derrière nous, pour ne pas nous faire suivre.
Mercus ouvrit la bouche mais tout le monde lui passait déjà devant. Il contempla le Joyau Crâne, puis l’autre bout du couloir vers le navire de Cortese, puis de nouveau le Joyau, et ainsi de suite plusieurs fois en trois secondes. Il ferma les yeux en serrant les dents et en trépignant comme un enfant, mais sembla finalement entendre raison. Vexé de voir son autorité survolée, il se résolut quand même à les suivre, avec Koopignon et Bombonneau qui fermaient la marche. Ils progressaient vite, sauf Koopignon que la douleur et les blessures tenaillaient. Il avait beau s’appuyer sur Bombonneau, chaque pas le torturait un peu plus. Bientôt, ils perdirent les autres de vue, sauf Mercus qui traînait des pieds devant eux, la tête baissée d’un air boudeur, le regard fixé sur le Joyau Crâne comme si c’était une pièce de collection qui avait brusquement perdu beaucoup de valeur.
- Je continue de croire que nous aurions pu nous emparer d’un petit butin, finit-il par dire.
- Prendre ce risque n’en vaut pas la peine, répondit Bombonneau, agacé. Tu referas ta fortune autrement. Et puis, tu voulais d’abord de l’aventure, tu en as eu non ?
- Oui, oui…
Ils entendirent une voix tonitruante derrière eux, mais les échos étaient trop perturbés pour en comprendre quoi que ce soit. Cela n’augurait rien de bon, cependant. Ils accélérèrent le pas, mais Koopignon était à deux doigts de s’écrouler, exténué. Et c’est ce qu’il finit par faire, au moment où un bruit de trépidation commençait à se rapprocher derrière eux. Bombonneau, impassible jusque-là, commença à s’agiter.
- Allez, Koopignon, ce n’est pas le moment de craquer, je sais que tu es bien amoché, mais nous y sommes presque ! Encore un effort…
- Ça ne sert à rien, répondit Koopignon d’une voix pâteuse alors qu’il tentait de retrouver son souffle à genoux. Je n’en ai plus pour longtemps, ça n’y changera rien.
- Ne dis pas de bêtise. Tu as essuyé pire que cette égratignure. Je me rappelle de ta tête, au retour de certains de tes voyages...
- Tu as entendu Cortese, je lui avais dit, je suis condamné…
- C’était une ruse, déclara Bombonneau qui semblait presque y croire lui-même. Pour qu’il baisse sa garde. On trouvera quelqu’un pour te remettre sur pied, je te le promets…
- Laisse-moi là, Bombonneau, ordonna Koopignon qui commençait à s’énerver.
- Grmpf ! Ce que tu peux être exaspérant, Koopignon ! Toujours le meilleur moyen de mettre mon calme à l’épreuve en continuant à n’en faire qu’à ta tête. Un jour, l’une de mes mèches va vraiment s’allumer toute seule…
- Et si ce jour, c’était aujourd’hui ?
Bombonneau s’immobilisa, incrédule.
- Je te demande pardon ?
- Ça fait plus de quarante ans que tu sers le même refrain à tout le monde, moi le premier. Toujours à rappeler que tu es maître de tes émotions, mais qu’un jour tu finiras par exploser...
- Et alors ?
- Et alors, il serait bon de songer qu’en tant que Bob-Omb, c’est dans ta nature d’exploser ! Ta mèche s’allumera parce que tu l’auras décidé et non pas à cause de moi, et aujourd’hui est peut-être le jour où ça se justifierait ! Alors arrête de feindre le sang-froid et la diplomatie, je parie n’importe quoi qu’une partie de toi a toujours voulu éclater depuis que tu as perdu ta sœur ! Je sais ce qu’on ressent alors…
- Je ne suis pas… je veux pas devenir une… une bombe sur patte, Koopignon ! protesta Bombonneau en balbutiant d’indignation.
- Tu vas faire comme il y a vingt ans, jouer la prudence ? Ça aussi, on a vu ce que ça a donné !
Bombonneau sembla si outré et désemparé à parts égales qu’il ne sut quoi répondre, puisqu’il fixait toujours Koopignon lorsqu’il finit par dire :
- Mercus, tu restes planté là où tu viens m’aider ?
Mercus avait contemplé la scène d’un air hésitant, et un début d’appréhension se lisait sur son visage tandis que le grondement se rapprochait, mais il s’exécuta. Puis, lorsqu’il ne fut plus qu’à deux mètres, le sol se fendit et se sépara entre lui et les deux autres. Le côté de Bombonneau et de Koopignon s’affaissa, et le couloir autour d’eux sembla se disloquer d’une manière anormalement ordonnée. Bientôt, un large espace s’était formé, avec la mer qui clapotait furieusement autour d’eux. Des blocs de pierre tombaient du plafond, mais aucun ne semblait vouloir leur tomber dessus.
- Qu’est-ce qui se passe ? hurla Bombonneau. Un tremblement de terre ?
Koopignon savait que c’était bien pire qu’un tremblement de terre. Il tourna la tête et ses craintes se confirmèrent : Blakranne, debout sur l’eau du canal qui longeait le passage, avait fusionné ses mains avec la roche. Ses yeux avaient pris la couleur du granite ocre, donnant vie à la caverne.
Bombonneau tournait frénétiquement sur place en appelant Mercus, mais celui-ci était maintenant hors de vue. Koopignon, assommé par la fatigue, en était presque à contempler les forces tectoniques à l'œuvre sous ses yeux. Puis soudain, un tir partit de derrière elle, depuis une anfractuosité plongée dans la pénombre, et le rata de peu. Il atteignit Bombonneau en plein dans sa barbe, et la force du tir le projeta dans l’eau.
Un autre tir produisit beaucoup de débris et de poussière, et pendant un instant, Koopignon ne vit pas grand-chose. Quand la visibilité s’améliora de nouveau, Flibustin était devant lui. Son sourire sadique lui indiqua qu’il s’était abstenu de le volatiliser immédiatement pour torturer sa victime à son aise sans que personne ne puisse lui venir en aide cette fois, et son regard rougi n’arrangeait rien.
- Où vas-tu comme ça ? grinça-t-il. Cortese n’en a pas fini avec toi… et moi non plus.
- J’ai le mal du pays. Je me suis assez attardé ici et très franchement, je ne recommanderai pas cette île comme destination de vacances.
- Quoi, sans même l’avoir visitée ? Cortese serait ravi de t’en faire faire le tour. Et crois-moi, il veut prendre son temps !
- Je l’ai déjà visitée, rétorqua Koopignon. J’en suis lassé. Alors vas-y, qu’on en finisse.
- Mais non ! On a encore des choses à se dire.
Il abaissa légèrement son canon, tourna une molette et tira un rayon continu, brillant et fin comme un cheveu, en plein sur sa blessure. Koopignon eut l’impression de se plier en deux tellement c’était insoutenable. Flibustin ricana et interrompit la torture. Koopignon lui lança entre deux grimaces de douleur :
- Vous en avez mis du temps, à me trouver.
- Barrouj faisait un raffut incroyable. Impossible de calmer ce morveux. Et dans la confusion, sa grosse pince a fait des dégâts. Alors je n’ai pas eu le choix, Cortese et moi l’avons calmé… et pas qu’un peu !
- Tu es répugnant. Je ne sais pas ce que ce patriarche ennemi t’a fait, mais il t’a vidé le crâne de ton âme et Cortese l’a rempli de tous les maux.
- Oui, mais j’ai une arme ! Et tu n’es pas en position de me juger. Pas besoin d’être Cortese pour savoir que tu as fait des choses dont tu n’es pas fier. Comme moi, tu jouissais de voir ton arme à toi transpirer du sang de tes ennemis. La seule chose qui nous différencie, c’est que mon arme a vaincu la tienne !
- Non, l’unique différence entre toi et moi, elle est abyssale. Toi, tu ES ton arme, froid et inhumain. Même en miettes, je ne descendrai jamais aussi bas que...
- Raaaaah, est-ce que tu vas te taire et me laisser avoir le dernier mot à la fin ?
Il fit feu du même rayon que tout à l’heure pour le faire taire, mais malgré la douleur, Koopignon continua entre ses mandibules serrées :
- Non, pas quand il y a matière à continuer. Tu crois me tenir en respect avec ça… mais à quoi ton arme, qui est censé ne jamais rater sa cible, est-elle bonne si quelqu’un s’y agrippe ?
Ce qu’il fit aussitôt : réunissant ses dernières forces, il bondit et s’accrocha solidement au canon. Et pendant que Flibustin, désarçonné, perdait l’équilibre, Koopignon lui écrasa violemment le pied. Flibustin poussa un cri aigu et sautilla sur place, mais Koopignon lâcha le canon et lui mit deux doigts dans ses yeux encore enflés avec la précision de la langue d’un Yoshi, et conclut par un coup de pied allègrement asséné à son entrejambe. Flibustin termina à terre, le front en bosse, recroquevillé sur son entrejambe.
- Ah, celui-là, ça ne se customise pas, pas vrai ?
Flibustin se releva en chancelant, écumant de rage, et se mit à faire feu à l’aveuglette, sa main normale toujours crispée entre les jambes. Malgré le comique de la situation, Koopignon prit peur car son arme pouvait vaporiser n’importe qui en une seconde, et il fut intérieurement soulagé que personne ne se trouve à proximité tellement Flibustin visait mal à présent. Mais son adversaire devait recouvrer la vue à un moment ou un autre et c’est ce qui finit par arriver. À force de sauter sur les côtés pour éviter les tirs les plus dangereux, Koopignon se retrouva acculé au bord du bloc de pierre où ils se trouvaient, et il savait qu’il coulerait comme une pierre s’il tombait. Flibustin grimaçait maintenant de satisfaction et pointa le canon sur lui sans cérémonie. Koopignon ferma les yeux, se préparant à être oblitéré, avec l’espoir que tous les autres puissent s’échapper d’ici en prenant soin de condamner la sortie…
- VIRE TON CANON DE CETTE TÊTE DE MULE OU TU VAS COMPRENDRE CE QU’EST LA SOUFFRANCE, ENFLURE !
Koopignon eut à peine le temps de distinguer le corps bleu nuit - qui avait viré au violet vif - et ruisselant de Bombonneau se poster entre lui et Flibustin que le Bob-Omb s’élança vers le pirate. Koopignon vit avec horreur que l’intégralité de ses mèches s’étaient allumées, celles de sa barbe et de sa moustache comme celles de sa chevelure sous son tricorne. Le rictus dément de Flibustin se mua en grimace de peur. Il détourna le canon de Koopignon dans un tressaillement, et tira. L’explosion assourdissante remplit la caverne à moitié effondrée.