Paper Mario : le Soleil Noir

Chapitre 15 : La malédiction du démon

11602 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 11/08/2026 18:10

- Fhelisc…


Oubliant complètement ses camarades, Koopignon se releva le premier, hagard, et tituba en direction de la lourde porte incrustée de motifs, dont sept étoiles, où s’étaient figées les Gemmes quelques instants auparavant pendant que les battants se matérialisaient. Les Gemmes elles-mêmes étaient à présent éparpillées par terre, flottant à quelques centimètres du sol, scintillant faiblement dans l’antichambre du palais qui avait perdu sa noirceur - des détails qui ne l’effleurèrent même pas. Lorsqu’il fut devant la porte, Koopignon la toucha d’un air incrédule comme si sa main aurait dû passer au travers. Il tenta d’insérer ses doigts dans la rainure plus fine qu’une feuille de papier, chercha une poignée inexistante, puis commença à frapper avec ses poings, ses pieds, ses épaules, à griffer, à tambouriner. Les battants ne bougèrent pas d’un millimètre. 


Le désespoir et le chagrin montaient maintenant rapidement en lui à mesure que ce qu’il venait de voir s’insinuait dans ses veines comme un fluide glacial, lui plaquant la terrible réalité dans chaque once de son esprit. Il cogna de plus en plus frénétiquement, criant le même prénom en des échos de plus en plus stridents du sol au plafond. La porte demeurait toujours impitoyablement impassible et immobile.


Ses jambes se dérobèrent finalement, le front contre le métal glacé, ses ongles raclant encore machinalement la surface, sa gorge tellement serrée et hoquetante que bientôt il ne put plus articuler une syllabe intelligible. Puis, si c’était possible, son chagrin augmenta encore, mais il nota tout de suite pourquoi. Celui des trois autres, qui s’étaient entretemps silencieusement remis debout, s’était mentalement ajouté au sien. Il aurait voulu se retourner et leur hurler de sortir, que ces larmes étaient les siennes, que son chagrin n’appartenait qu’à lui, mais ça n’aurait eu aucun sens. Ils étaient devenus tellement connectés par la pensée et par le but de cette expédition que le deuil les frappaient autant que lui. Koopignon finit quand même par se retourner pour les voir, leurs propres yeux brillants, l’air dévasté. Pour une raison encore floue, c’était Marmo T qui faisait le plus peine à voir. On aurait dit qu’il venait de perdre toute sa famille. Quand il eut retrouvé un semblant de voix, Koopignon murmura :


- C’est… c’est toi qui… Maraboo ?

- Koopignon…


Elle semblait bouleversée, ce qui contrastait avec son inébranlable froideur habituelle.


- Quelqu’un a soulevé l’épée… la lui a fichée en plein cœur… C’était toi ?

- Je ne…

- C’était toi ou pas ?!

- Je n’en sais rien ! s’exclama-t-elle, plus décontenancée que jamais. Ça aurait pu être n’importe qui… Il y avait tellement d’énergie qui transitait à travers la brèche et qui perturbait l’espace-temps…


Koopignon la regarda sans rien dire. Puis son regard tomba sur une Gemme, près de son pied. Après tout, peu importait.


- Je dois y retourner, dit-il et machinalement, il ramassa la pierre et se dirigea vers une autre.

- Qu’est-ce que tu racontes ? Tu as perdu la raison ? s’écria Goombulle, à la fois exaspérée et affolée. Après le mal que nous nous sommes donné ? On vient à peine de sceller cette brèche, ce n’est pas pour la laisser revenir !


Voyant qu’il ne répondait pas pendant qu’il ramassait une troisième Gemme, elle poursuivit avec une sévérité implacable :


- Très bien, supposons qu’on la laisse revenir ! Et tout ça pour quoi ? Pour ramener ton meilleur ami ? Comme si sa vie valait plus que celle d’un nombre incalculable de survivants que tu mettrais de nouveau en danger ! Et pour LEURS propres meilleurs amis, des millions de victimes, on fait quoi ? Qu’est-ce que tu comptes faire pour ramener la mère de Marmo T ? La moitié de son village, et de tous les autres ? Ce n’est pas ce qu’il aurait voulu !

- Tu ne sais RIEN de ce que Fhelisc aurait voulu ! hurla Koopignon, toujours concentré sur le sol à récupérer les Gemmes. Tu ne sais pas… Aucun de vous ne sait !

- Nous, peut-être pas… Mais TOI, oui ! Tu le sais très bien… Ne te mens pas à toi-même !

- Arrête… Arrête ! Ne dis pas ça ! Arrête !


Il était tellement fébrile qu’il n’arrivait pas à tenir plus de quatre Gemmes dans ses mains à la fois. À chaque fois qu’il en ramassait une de plus, il en lâchait une autre, et il se retrouva bientôt à tourner frénétiquement sur lui-même. La conversation, plus ses folles rotations et l’angoisse grandissante, commençaient à lui donner le tournis et menaçaient de lui faire perdre pied. Mais brusquement, un étau salvateur se serra de son aisselle droite à son épaule gauche et le força à s’éloigner de la porte, lui faisant lâcher les pierres malgré lui.


- Lâche-moi... tout de suite... Marmo T, LÂCHE-MOI !

- Écoute-moi bien, espèce de grand têtu ! aboya Goombulle en se mettant entre la porte et lui, et Koopignon fut frappé de la ressemblance de son ton avec celui d’Ehpicia. Ce n’est vraiment pas le moment de laisser ton amitié avec Fhelisc te transformer en un monstrueux égoïste ! Tu n’es pas le seul à avoir perdu quelqu’un ici, c’est clair ? Tu n’es pas le premier mais tu pourrais être le dernier de cette guerre inutile, et tu voudrais effacer cette opportunité inestimable sur la base d’un pari complètement insensé ? Pour la première fois de ta vie, Koopignon, sois RAISONNABLE. Accepte ce qui s’est passé. Accepte que c’est irrévocable…


Koopignon se débattit comme un beau diable, hors d’haleine, essayant de griffer le Toad musclé, de lui donner des coups de talon, de poing, et même d’occiput. Mais bien sûr, Marmo T maintint sa prise. Ce fut comme essayer de se délivrer de l’étreinte d’une statue.


- Il est p-parti sous nos yeux, déclara le Toad d’une voix douce. C-comme ma mère sous les miens…


Koopignon sentit deux grosses larmes tomber sur sa nuque, puis - et c’était presque un miracle vu les circonstances - l’étreinte de Marmo T en devenait tendre, débordante d’empathie et d’affection. Au point que le chagrin du Toad, plus paisible et doux-amer, passa tranquillement comme une vague dans le cerveau de Koopignon et calma sa folle détresse. Il se sentit malgré lui grandir en sérénité mais il continua de se démener, toutefois sans conviction et de moins en moins fort, comme si son corps tardait à répondre à sa tête. Marmo T pivota légèrement, de sorte que Maraboo lui fit face à son tour.


- Ne redeviens pas cette bête sauvage, Koopignon, déclara-t-elle d’une voix étonnamment douce elle aussi, en s’approchant tout près de son visage. Ce n’est pas toi. Reviens-nous dans la réalité au lieu de chercher à la mettre en pièces. Ce n’est pas le Koopignon que Fhelisc connaissait. Ce n’est pas le chemin que votre amitié te trace.


Leurs fronts se frôlèrent, dans cette réalité et dans l’autre. Une sensation apaisante de fraîcheur l’envahit et acheva de le calmer. Ses membres devinrent flasques, et les sanglots le submergèrent.


Estimant qu’il n’y avait plus aucun danger, Marmo T le relâcha. Tous les quatre formaient maintenant un carré rapproché. Marmo T ressortit sa flûte et joua une autre mélodie, simple mais remplie d’empathie et de nostalgie. Koopignon les regarda successivement, laissa échapper un dernier sanglot, renifla et leur accorda un faible sourire.


- J’ai vraiment de la chance de vous avoir, tous les trois.


Tous les trois lui rendirent son sourire, et il y avait ce petit quelque chose en plus dans celui de Maraboo (sans doute dû au fait qu’ils ne l’avaient jamais vu sourire aussi franchement jusqu’à présent). Mais presque aussitôt, elle fronça des sourcils et son aura vert émeraude clignota, comme pour les prévenir d’un danger invisible. Son regard tomba sur un point situé au centre du carré qu’ils formaient. Les trois autres le suivirent. Sur le sol d’un blanc grisâtre, se détachait une ombre parfaitement circulaire.


Les Gemmes, éparpillées autour d’eux, frémirent et bondirent du sol pour faire la ronde à l’intérieur de leur carré. Une masse informe, noire et vaporeuse, naquit en son centre, juste au-dessus de l’ombre sur le sol, puis elle explosa en se séparant en quatre et en traversant chaque héros et héroïne de part en part. Les quatre furent projetés en arrière, et pendant qu’ils se remettaient de la brusquerie de ce dernier événement, Grach émergea de son ombre, arborant le même rictus que d’habitude.


- Toi ! balbutia Koopignon.

- Moi.


Tous réagirent aussitôt, sauf Marmo T qui eut l’air terrifié.


- C’est TOI qui as tué Fhelisc ! rugit Koopignon.

- C’est toi qui me surveillais dans les Bois Insolites ! renchérit Goombulle.

- Et c’est toi qui as déclenché cette malédiction, espèce de serpent.


Maraboo avait dit cela d’une voix parfaitement calme, mais glaciale.


- QUOI ? firent Goombulle et Koopignon à l’unisson. Quelle malédiction ?

- Bravo… Une bonne réponse sur trois, répondit calmement Grach avec une pointe de sarcasme dans la voix. Et toi, ajouta-t-il à l’adresse de Marmo T, tu ne dis rien ?


Marmo T se leva d’un bond et se précipita pour le frapper, mais à mi-chemin, il ralentit et se pencha en avant, tout à coup hors d’haleine et avec une grimace de douleur. 


- Allons, allons, pas besoin de se montrer violent, surtout dans votre état.

- Dans NOTRE état ? répéta Koopignon, toujours incrédule.

- Regardez-vous, leur intima Grach.


Ils baissèrent les yeux. Koopignon, pour sa part, vit un brouillard grisâtre et visqueux, à mi-chemin entre gaz et liquide, qui pulsait hors de ses paumes et de sa poitrine en donnant l’impression singulièrement déplaisante de gros parasites informes. Les autres, cependant, semblaient indemnes, mais à en juger par leurs yeux baissés et leurs expressions interdites, Koopignon devina qu’ils voyaient la même chose que lui sans pouvoir le voir chez les autres. Puis brusquement, la substance noirâtre se résorba et disparut dans leur entrailles.


- Si j’étais vous, je ne m’éloignerais pas trop de ces Gemmes. Je les garderai même momentanément près de moi, si vous ne voulez pas souffrir inutilement comme ce pauvre Toad.

- Qu’est-ce que ça veut dire, à la fin ? Pourquoi nous avoir aidés, si c’est pour nous mettre des bâtons dans les roues en même temps ?

- C’est toi qui as donné sa force à Marmo T, n’est-ce pas ?

- Est-ce un crime ? De quoi m’accuse-t-on exactement ? D’avoir rendu ce garçon capable de vaincre une dragonne en verbalisant dans sa tête ce qu’il a toujours su ? Ou de lui avoir insufflé la carrure qu’il aurait toujours eue s’il ne s’était pas encombré de toutes les barrières mentales qu’il traînait depuis des années ? répliqua Grach, légèrement agacé à présent. 


Et comme personne ne trouvait quoi répondre, il enchaîna :


- Nous voulions la même chose. Vaincre Afraléfic. Et malgré tous mes efforts, vous n’avez que retardé ce moment de quelques siècles. Je ne vous remercie pas de me faire attendre tout ce temps pour avoir enfin l’occasion de la détruire.

- Tu vas prétendre avoir de nobles intentions, maintenant ? interrogea Goombulle d’un air hargneux. Je lis en toi comme dans un livre, Grach, même si je ne suis pas télépathe. Tu n’as fait que servir tes intérêts depuis le début en nous « aidant ».

- Nous sommes tous et toutes à blâmer pour quelque chose. Tu aurais pu en faire bien plus pour les autres si tu ne t’étais pas renfermée sur toi-même à cause d’une malheureuse expérience avec quelques personnes. (Il se tourna vers Marmo T). Tu n’as pas été fichu de te prendre en main jusqu’à ce que tu en aies le physique, toujours à pleurnicher d’être victime d’injustices. (Il se tourna vers Koopignon.) Toi, la liste est longue. D’au moins vingt-six ans. Quant à toi, tu n’es pas en position de donner des leçons. J’ai déserté les rangs de notre chère reine bien avant toi. J'œuvrais déjà pour la libération de cette réalité quand tu la servais encore. Je n’ai pas eu besoin d’expériences transpatiales pour m’ouvrir les yeux.

- Afraléfic m’a aveuglée, tout comme Villipand l’a fait avec toi, répliqua-t-elle. C’est quoi la différence ?

- Villipand a donné sa vie pour que je continue son œuvre, tout comme Mavila a donné la sienne pour nous contrer. Mais Fhelisc n’est plus, et je suis encore là… Pardonne mon indélicatesse, le Koopa, mais je t’en prie, fais-le moi payer si tu veux.


Koopignon se remit abruptement debout en le fusillant du regard et s’en fut calmement mais fermement ramasser son épée, tombée dans un coin de la pièce. Il nota une sensation anormale pendant son mouvement, cependant, un souffle inhabituellement court et une pointe dans le thorax. Et lorsqu’il se retourna, épée en main, il vit pourquoi. Un filet de la substance indéfinissable de tout à l’heure le reliait à la Gemme la plus proche à sa poitrine, épais et ténu au début, mais s’amincissant dangereusement à mesure qu’il s’en éloignait. Il eut la certitude que s’il « tirait » trop dessus, le fil romprait, avec des conséquences néfastes pour lui. Il fusilla Grach du regard, mais se força à reculer, et ce faisant, le filet s’atténua puis finit par disparaître complètement, et avec lui cette gêne mystérieuse.


- Ce n’est pas bon signe, ça, admit-il avec une expression soucieuse.

- Vous vous doutez déjà de ce que ça signifie, répliqua Grach d’un air grave. Tu leur expliqueras, chère collègue. Et je sais que vous y arriverez. Votre ami le voyant, malgré tous ces nombreux défauts, a choisi comme il fallait. Maintenant excusez-moi, je dois aller préparer le prochain millénaire.


Et effectivement, il disparut un instant plus tard.


- De quoi parlait-il, Maraboo ?

- Nous sommes victimes d’une sorte de malédiction. C’est quelque chose de sombre, et complexe, je ne suis même pas sûre de tous ces rouages, mais pour résumer… les Gemmes sont devenues nos Ancres physiques.

- C… C’est quoi, ç-ça ?

- L’existence physique de toute chose repose sur une magie immuable, aussi vieille que l’Univers lui-même. Certains appelleront ça des lois de la science, qui gardent nos particules constituantes verrouillées les unes par rapport aux autres. Mais contrairement à moi, ils ne savent pas qu’on peut jouer avec. Pour n’importe qui, cette magie réside dans la matière même et s’auto-stabilise. Mais un magicien suffisamment puissant et malintentionné peut l’extraire d’un objet ou d’une personne et la transférer dans un autre objet suffisamment puissant pour la contenir. Tant que cet objet reste à portée, la victime est indemne. Mais si elle s’en éloigne suffisamment…

- …elle… m-meurt ? demande un Marmo T soudain devenu blême.

- Disons qu’elle… cesse d’exister sur le plan physique, corrigea Maraboo avec un certain malaise dans la voix. Mais les souvenirs, la personnalité sont préservés. Difficile à dire où, en revanche.

- Ca, c’est une merveilleuse consolation, déclara Koopignon d’un ton sarcastique.


Goombulle fut la seule à s’autoriser un rire nerveux, mais personne d’autre ne réagit et elle se tut très vite. 


- Et qu’est-ce qui va se passer, maintenant ? finit-elle par demander après un long silence. Si ce n’est que ça, nous pouvons passer le restant de nos jours à les protéger…

- Non, déclara fermement Maraboo. Elles doivent être sécurisées dans des endroits que nous serons individuellement les seuls à connaître, et certainement pas toutes ensembles, c’est bien trop dangereux. Si leur secret peut mourir avec nous, c’est encore mieux.

- On va donc passer le restant de nos jours reclus avec une ou deux Gemmes dans des endroits impossibles en priant pour que personne ne passe par-là ? Et que se passera-t-il quand la porte s’ouvrira de nouveau dans mille ans ? Il faudra bien que quelqu’un ait trouvé les Gemmes pour combattre Afraléfic et sceller son âme de nouveau !

- Cela, on y pensera en temps voulu. Sortons d’abord d’ici, nous n’avons plus rien à y faire…


Ils s’exécutèrent tous les quatre, mais en sortant, Koopignon ne put s’empêcher de jeter un dernier regard à la lourde porte, en s’imaginant Fhelisc en train de tambouriner de l’autre côté sans pouvoir se faire entendre. Il lui fallut toute la force de sa volonté (ce qui n’était pas peu dire) pour s’en détourner et suivre les autres à travers le réseau de tuyaux tissé par Merlune.


***


Pendant que Goombulle sanglotait, adossée contre la façade de la demeure de Mavila, et que Marmo T tentait de la consoler (Ehpicia venait de leur annoncer la disparition du voyant, pendant que Nuyajah dormait contre sa poitrine, enveloppée dans la couverture couleur pêche), Maraboo acquiesça gravement et en silence à l’adresse de Koopignon. Elle n’avait même pas besoin de lire dans ses pensées pour comprendre qu’il devait annoncer à la compagne de son meilleur ami la terrible nouvelle. Il attendit de monter dans la chambre de Nuyajah et qu’Ehpicia fut installée sur un siège pour commencer son récit.


Ehpicia n’avait eu aucune réaction quand elle les avait vus revenir sans Fhelisc. Elle ne montra pas davantage de signe extérieur de chagrin ni même d’une autre émotion lorsqu’elle écouta le récit des événements de Koopignon, plutôt une résignation mélancolique. Elle se contentait de le fixer en buvant ses paroles, comme pour toutes les imprimer dans son esprit, pendant que Nuyajah se réveillait pour téter paisiblement. Koopignon éprouva une certaine gêne, mais pour elle, même le bout de chou semblait ailleurs. Chaque mot faisait l’objet d’une telle attention qu’elle en était presque palpable, comme si Koopignon remplissait oralement la pièce de coton dans lequel il commençait à étouffer. Contrairement à elle, il ne cessait de la fuir du regard, préférant contempler les bibelots excentriques de Mavila que la bataille avait épargnés, ou tout simplement le sol, jonché des fragments de ceux qui n’avaient pas eu cette chance et qu’ils n’avaient pas eu le temps de balayer.


Lorsqu’il eut terminé, il leva timidement les yeux vers elle pour guetter sa réaction. Elle ne répondit pas tout de suite, se contentant d’abord d’ajuster un peu la position du bébé et des coussins afin que toutes deux soient plus à leur aise. Chacune se regardait maintenant et quelque chose d’indéfinissable baignait leurs yeux, marron pour Ehpicia, bleus pour Nuyajah, ce bleu qu’ils ne verraient plus jamais dans le regard de Fhelisc. Enfin, au bout d’un temps après lequel Koopignon était sur le point de lui demander si elle tenait le choc, elle reporta son attention sur lui et déclara à brûle-pourpoint :


- Tu te sens coupable.

- Merci, Ehpicia, je ne m’en étais pas rendu compte, répliqua Koopignon d’un ton acide.

- Tu ne comprends pas. Je parle de la culpabilité par rapport à ce qui s’est passé il y a vingt ans.


Koopignon resta bec bé.


- Mais qu’est-ce que ça à voir avec… ?

- Tu as vu juste, dans le puits. Je savais depuis tout ce temps pourquoi tu ne restais pas longtemps, chaque fois que tu revenais. Je connais l’histoire dans les grandes lignes. Fhelisc a eu la délicatesse de ne pas me dévoiler précisément ce qui t’était arrivé à toi, cependant. Il estimait que c’était à toi de m’en parler quand tu serais prêt - et si je t’inspirais à le faire. Magistral échec de ma part de ce côté-là d’ailleurs, je l’admets. J’ai pu quand même faire mes hypothèses et me forger, je pense, une idée précise. Je sais ce que tu ressens du drame que tu as subi ce jour-là.

- Parce que tu as de quoi te sentir coupable ? Toi ?

- Oui, et beaucoup plus que tu ne le crois. Pour commencer, je regrette que l’on n’ait pas pu mieux s’entendre depuis que Fhelisc nous a présentés. Et quand nous avons eu la dispute, dans le puits... J’ai menti, tu sais. Je m'en excuse.

- Dans le… ? 


C’était la dernière réponse qu’il attendait d’elle.


- À propos de quoi ?

- Quand je t'ai dit que Fhelisc te reprocherait comme moi ton manque d'implication avec nous…. Tu te souviens ? Moi seule ressentait les choses de cette façon. J’ai… projeté sur lui, on va dire.


Koopignon fronça les sourcils pour se rappeler. Ce qu’il s’était passé avant la mort de Fhelisc semblait appartenir à une autre vie, vécue par une autre personne.


- Ah... oui… Eh bien, j’accepte tes excuses, mais pourquoi tu me dis ça maintenant ?

- Je voulais juste que tu saches. Il comprenait et acceptait que tu passes ta vie là-dehors, avec la mort de ton père et tout ça. Il m’avait moi, bien sûr, mais tu n’as pas idée d’à quel point il anticipait ton retour. Tu lui faisais bien comprendre qu’il était l’une des seules personnes en ce monde auxquelles tu tenais suffisamment pour revenir. Même si ce n’était que pour quelques semaines...

- Et toi, tu étais l’une des raisons pour lesquelles je repartais pour plusieurs mois, ajouta Koopignon en essayant de sourire, mais les muscles de son visage étaient raides.


Ehpicia sourit aussi, mais c’était un petit sourire triste, presque compatissant. Elle donna une fois de plus cette impression exaspérante d’en savoir plus que lui-même à son propre sujet.


- Je ne t’apprends rien mais votre amitié comptait énormément pour lui.

- Oui, mais toi qui me parles de culpabilité, on ne m’enlèvera pas de la tête l’idée que c’est aussi ce qui lui a coûté la vie.

- Oh, pitié, tais-toi un peu, se lamenta Ehpicia en levant un regard exaspéré au plafond. Tu n’avais guère de raison de te sentir coupable il y a vingt ans et tu n’en as pas plus aujourd’hui. Ce n’est pas comme si c’était toi qui lui avais planté ton épée en plein cœur…

- Si, Ehpicia, c’est comme si c’était moi. Je l’ai su dès le moment où j’ai accepté qu’il vienne. J’aurais pu…

- Tu aurais pu quoi ? Mourir à sa place ? Être là quand le cataclysme est arrivé ? Tu étais toujours à l’autre bout du monde ! 

- Pourquoi crois-tu que je passais tant de temps là-dehors ? Parce que c’était beaucoup plus facile de le savoir sain et sauf loin de moi, avec toi, au calme à Byosis, plutôt que de partager tous les dangers du monde avec moi…

- Quel piètre menteur tu fais, Koopignon. Tes « dangers », c’est de l’encre de Bloups à côté de ce à quoi il s’exposait, LUI. Byosis n’a jamais été « calme » non plus. Il aurait pu te suivre s’il avait voulu, mais il avait plus d’une raison de rester ici, à commencer par sa famille. Et une autre différence abyssale est que toi, tu provoquais le danger, mais pas Fhelisc. Mavila, les pirates, Afraléfic… C’étaient tous des bombes à retardement sur lesquelles personne n’avait aucun contrôle, ni ton père, ni Fhelisc et certainement pas toi. Je te rappelle également que tu ne décides pas de ce qui est dangereux, ni pour lui, ni pour moi, ni pour personne.


Koopignon respira un grand coup en fermant les yeux. Ce n’était pas le moment de s’énerver, de se laisser submerger par une autre de ces insupportables vérités dont Ehpicia avait le secret. Il les rouvrit en même temps qu’il reprit là où elle l’avait interrompu :


- J’ai passé ma vie à jouer avec, à me prouver que je peux prendre des risques pour le sel qu’ils procurent, tant que ça restait mesuré, c’était ma drogue. Tu as raison, je savais déjà d’instinct que ce qu’il y avait au fond du palais était beaucoup plus dangereux et malsain que je ne l’aurais permis, même pour moi. Et qu’en m’y enfonçant avec lui, je ne pourrais jamais le protéger. J’ai échoué. Alors tu crois vraiment qu'après ça, je ne vais pas m’en vouloir ? Que je vais pouvoir encore être explorateur quand je sais ce que ça m'a coûté, ce que ça NOUS a coûté ? 

- Tu recommences ! s’emporta Ehpicia, le volcan rallumé. Encore le don de tout comprendre à l’envers ! Cesse de jouer le tortue-ré tragique et de me mêler à ton mélodrame stupide, je sais très bien ce que j’ai perdu aussi, d’accord ? Toujours à réfléchir à ce qui serait arrivé si tu avais fait ceci ou cela, ça ne va pas le ramener - à quoi c’est bon ? Moi aussi, je peux jouer à ça ! Si tu n'avais pas été explorateur, si tu ne l’avais pas amené avec lui, il n’y aurait peut-être jamais eu quatre héros, tu te serais sans doute retrouvé piégé sous terre avec les autres, Fhelisc aurait probablement connu bien pire qu'une mort rapide et presque sans douleur et Afraléfic continuerait sûrement de torturer le monde de sa présence ! Tes amis ont eu parfaitement raison en te stoppant dans ta folie de vouloir rouvrir cette porte, cela a sauvé des millions de personnes ! Il y a laissé sa vie uniquement à cause de circonstances que ni lui ni toi n’auriez pu prévoir, mais aussi et surtout parce qu’il avait compris ça, et toi tu te lamentes parce que selon toi tu aurais pu, ou plutôt tu aurais DÛ…

- Attends un peu. Est-ce que tu es en train de m’accuser de me sentir détruit uniquement dans mon orgueil d’aventurier, Ehpicia ? murmura Koopignon qui dut se mordre la langue pour se retenir de rugir.

- Ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu es loin d’être assez idiot et égocentrique pour que ce soit la seule raison, ou même l’une des raisons. Je n’ai pas oublié tes derniers mots. « Je ne suis plus explorateur. Je veux seulement le sauver. » Mais tu ne pouvais pas. Personne ne pouvait. Il le savait et il l’acceptait, avoir été élevé par Mavila l’a habitué à cette idée. Il acceptait tout ce qui pourrait lui arriver. Si tu avais vu ces horribles démons qui dansaient dans ses yeux chaque fois qu’il revenait de chez elle... Crois-moi, tu l’aurais su si tu avais été là pour voir sa tête, pour entendre ce silence lourd de menaces qu’il ne pouvait rompre avec personne. Il se battait avec un ennemi létal et imprévisible, se doutant que l’issue avait toutes les chances d’être fatale, et il n’a jamais demandé aucune aide. Tu comprends ce que ça veut dire ? Peu importe combien vous étiez amis, Koopignon, c’était quelque chose qu’il devait faire SEUL. Il nous a tenus à l’écart de cette fatalité, en sachant que ça me blesserait dans mon caractère ET dans mon rôle de moitié censée lui apporter tout mon soutien. En sachant que me contrarier était la dernière chose qu’il aurait voulue, la dernière dont il était capable ! Et toi, il ne te le disait pas parce qu’aucune de tes escapades ne t’a préparé à une chose pareille. Il ne voulait pas te voir mourir d’angoisse, que tu essayais sans succès de cacher derrière cette image de casse-cou qui prétend se rire de la mort. Mais tout a changé quand tu as annoncé que tu descendrais, même s’il s’y attendait. Il voulait venir avec toi, parce qu’il savait que le seul moyen de te rendre prêt à affronter Afraléfic, c’était que tu le perdes. Ça a dû être épouvantablement douloureux pour toi, mais ça t’a réuni avec ceux sans qui tu n’aurais jamais eu une chance, et à terme ça t’a transformé. Ta passion pour le risque, ton extraordinaire potentiel, jusque-là virtuellement gaspillés dans la nature pour des quêtes fantaisistes…

- Ne parle pas comme ça de mes… commença Koopignon qui, cette fois, ne put s’empêcher de crier, mais la voix ferme d’Ehpicia couvrit aisément la sienne.

- ...sont devenus des atouts cruciaux pour le salut du monde. Tu n’étais plus explorateur en tentant de le sauver, tu étais devenu bien plus que cela, tu étais le héros qui s’ignorait, qui voulait sauver un bien plus précieux que n’importe quel trésor légendaire, le seul qui existait et qui comptait vraiment. Et il s’est sacrifié pour le plus grand bien commun. Il l’aurait fait de toute façon, même si tu n’étais pas descendu, même si tu n’avais pas été là avec ton épée. Il n’aurait jamais accepté que tu le fasses passer avant le reste du monde, pas plus que tes amis, tout comme toi tu as tout fait pour nous le ramener. Voilà… voilà pourquoi, malgré le déchirement que ça représentait, j’ai insisté pour qu’il descende avec toi. 


Koopignon resta bouche bée, la gorge serrée par cette explication, mais étrangement plus léger. Il finit par dire :


- Soit. N’empêche qu’il est parti, maintenant. Perdu à jamais.

- Pas complètement, Koopignon, répliqua Ehpicia avec un ton bien plus calme, mais avec un soupçon de reproche dans le regard. (Comme pour matérialiser ce que sa mère voulait dire, Nuyajah s’arrêta de téter juste à ce moment-là pour le regarder à son tour, ce qui le troubla. En fait, elle avait vraiment les yeux de son père.). Et contrairement aux piles indécentes de richesses imaginaires après lesquelles tu courrais, il valait la peine de se décarcasser pour lui. Ce n’est pas le trésor qui importe, mais le chemin vers ce trésor, la personne qu’il révèle être de nous. Parfois, il faut même y renoncer pour offrir aux autres un trésor bien plus grand et précieux encore. Tu en sais quelque chose.


Il eut tout à coup la vision fugitive d’une femme en guenilles, à moitié ensevelie sous la neige, les yeux vitreux mais reconnaissants de l’avoir sauvée. Encore un souvenir fugace d’une autre vie.


- Alors oui, ton meilleur ami est peut-être parti à jamais, ça nous laisse dévastés aujourd’hui, moi la première, mais j’ai eu des années pour comprendre que notre bien à tous ne passait que par ça. Des années pendant lesquelles j’aurais pu choisir de ne pas m’attacher à lui ni tomber amoureuse, puis enceinte. Sans parler du mariage... 

- Le... Mais… HEIN ? balbutia Koopignon et pendant un instant, il eut l’impression que le bégaiement de Marmo T s’était implanté en lui. Le m-mariage ? V… VOTRE mariage ?

- Non, Koopignon, le tien avec cette espèce de grosse chenille jaune irascible de je ne sais plus quelle forêt que tu as traversée en solitaire, répliqua Ehpicia avec mauvaise humeur.

- Mais ce… Ehpicia, tu vas vraiment m’obliger à te demander d’élaborer ?

- C’était il y a presque un an… Tu venais de repartir. Nous comptions te l’annoncer à ton arrivée, mais évidemment, ç’aurait été complètement inapproprié. Et pas la peine de prendre cet air dépité, ajouta-t-elle précipitamment en voyant son expression se décomposer. J’ai accepté alors que sa demande venait juste après qu’il m’a annoncé que la fin - la sienne, même s’il ne le disait pas - approchait. Et quelques semaines plus tard, j’étais enceinte. Ce sont des choix que j’ai faits pour ce qu’ils signifiaient, Koopignon. Je n’en ai refusé aucun, et pas malgré la peur de la douleur lorsque je le perdrais. Je les ai acceptés justement parce qu’ils transcenderaient sa mort. Et je les regrette aujourd’hui encore moins qu’hier. Ces trésors-là, je ne les perdrai jamais...


Au cours de sa tirade, son regard s’était progressivement éteint au même rythme que sa voix, et elle resta un long moment silencieuse. Puis sans prévenir, son regard se tourna brusquement de nouveau sur Koopignon avec la vitesse et la brusquerie d’un fouet, perçant et dédaigneux.


- Mais TOI… Tout ce qui te vient à l’esprit pour honorer son sacrifice, c’est te flageller inutilement à propos de l’ami indigne et abominable que tu penses être ? Le faire venir avec toi était la meilleure preuve d’amitié que TU pouvais lui donner, comme me marier avec lui et porter son enfant étaient les meilleures preuves d’amour que JE pouvais lui donner. Aucun être doué de bon sens et d’humanité ne refuse à un autre un cadeau aussi précieux, tu l’as dit toi-même. Lui te l’a fait en te laissant repartir jouer le trompe-la-mort sans jamais se plaindre, parce qu’il savait très bien que tu as ça dans le sang. Tu crois que c’était pour que tu t’interdises d’y retourner jusqu’à la fin des temps, maintenant qu’il n’est plus là ?


Les mandibules de Koopignon se serrèrent devant son expression de sévérité, comme si elle le défiait de sortir une autre énormité. Ehpicia ne savait pas que SON temps à lui était compté, probablement en jours. Estimant qu’il aurait été inutile de l’affliger de cette désastreuse nouvelle supplémentaire, il se contenta de répondre :


- Et maintenant ? Que va-t-il se passer ? La vie ne sera plus jamais comme avant. Tu te retrouves à élever la gamine seule et…

- Ne joue pas les machos avec moi, grogna Ehpicia sur le ton d’avertissement qu’il lui connaissait si bien. Les parents veufs, ça existe depuis la nuit des temps et ça n’a pas empêché le monde d’avancer. Personne n’a dit que ce serait facile de faire avec et continuer à vivre. C’aurait été plus facile à deux bien sûr, mais qui peut prétendre que ça l’est de base ? Et je pense avoir montré depuis longtemps que j’ai suffisamment d’énergie pour deux, il lui fallait toute la sienne avec Mavila. Par ailleurs, même sous terre, Byosis et ses habitants seront là pour moi, en remerciement pour tout ce que mon mari a fait pour eux. Nuyajah ne connaîtra jamais son père, mais je saurai me débrouiller ainsi. Et puis, elle n’en souffrira pas puisqu’elle ne l’a jamais connu. Les regrets, ça ne marche pas pour ce qui n’a jamais existé. Et tu seras là, toi, même si ce ne sera que de temps en temps. Tu m’aideras à l’élever avec des récits de l’homme extraordinaire que son père était, le sacrifice qu’il a fait pour sa famille et les décombres de sa ville...


C’en était trop. Rien de tout ça n’arriverait. La réalité, c’était que lorsqu’il sortirait de la chambre, ce serait pour ne plus jamais y revenir, ce serait lui faire un adieu silencieux et à sens unique. Et sans pouvoir lui donner la vraie raison, ce qui était pire. Avec un peu de chance, elle croirait qu’il serait mort à son tour lors d’un accident d’explorateur. Mais il en doutait. Elle était trop intelligente et le connaissait trop bien pour avaler qu’il se serait fait prendre comme un débutant après des années à s’extirper des ronces les plus épineuses... Elle pensera peut-être qu’il s’est laissé mourir, mais cette idée l’indignait également. Elle lui avait bien fait comprendre qu’elle ne le pensait pas assez égoïste pour ça, alors qu’elle aurait eu besoin de lui pour raconter à Nuyajah quel père - et quel ami - il était effectivement. Sans compter qu’il détesterait si elle se souvenait de lui comme ça. Elle avait encore vu juste à son sujet, c’est ainsi qu’il aurait voulu honorer la mémoire de Fhelisc, en étant là pour Nujayah. Ça ne diminuait pas son exaspération mêlée d’affection à l’égard de sa mère. Au moins, elles, personne ne les séparerait l’une de l’autre.


- Il faut que j’y aille, dit-il en lui tournant le dos. Nous… nous avons quelque chose à terminer, avec les autres. Profitez bien l’une de l’autre en mon absence.


Il n’aurait pas su quoi donner d’autre comme raison qui puisse paraître la plus neutre et la moins définitive possible, ni comme adieu le plus léger possible tout en restant un véritable adieu. Cela ne prit que trois secondes, mais la pénibilité était immense. Et en sortant de la chambre, il crut entendre un sanglot. Elle y laisserait quand même quelques larmes, finalement.


***


Koopignon fut le dernier à rejoindre la surface. Lorsque sa tête dépassa du haut du tuyau, les autres étaient déjà en train de discuter, sur la côte craquelée et aride en pente douce. La lumière était revenue à la normale, et le soleil levant filtrait à travers un ciel voilé en une tiédeur aigre-douce. Lorsqu’il sauta hors du tuyau, Koopignon vit que Maraboo semblait être en train de mâcher une poignée de terre que venait de lui donner Marmo T, sous les hochements de tête approbateurs de Goombulle, dont les yeux étaient encore rouges. Lorsqu’il s’approcha d’eux, il vit le fantôme recracher quelque chose de brillant, mais il n’eut pas le temps de voir quoi, car Marmo T l’avait déjà mis en poche. Tous trois firent alors face au Koopa.


Quand ils parlèrent, ce fut avec une fluidité si naturelle, avec une connexion mentale tellement affûtée à présent, qu’ils ne se rendirent même plus compte s’ils parlaient en pensées ou à voix haute. Peut-être leur fin imminente y était pour quelque chose. Et Maraboo ne perdit pas de temps et ne prit guère de gants pour le formaliser :


- Eh bien, mes amis, c’est le moment de mettre les choses en ordre avant…

- …la fin, acheva Goombulle d’un air sombre. Je n’arrive pas à croire comment ce démon de Grach s’est joué de nous.

- Ce que je n’arrive pas à croire c’est qu’il prétende être de notre côté, ajouta Koopignon. Et nous n’avons absolument aucune idée de ce qu’il vise. Est-ce que tu as pu lire ses pensées, Maraboo ?

- Non.


Les trois autres la dévisagèrent, incrédules, mais aussi déstabilisés par la sécheresse, la franchise et la brièveté de sa réponse. Elle précisa :


- Grach a toujours été un mystère pour moi. Je n’ai jamais pu lire ce type. Je ne sais même pas d’où il sort. Son esprit est… comme un mur de briques. Sans aucune prise et indéchiffrable. C’est comme… essayer d’entendre une personne dans une foule d’un milliers d’autres qui hurlent toutes en même temps.

- Est-ce que nous ne devrions pas tenter de l’attraper et de lui faire dire ?

- Il n’est pas notre priorité, trancha Maraboo d’un ton sans réplique. Je crois avoir ma petite idée sur la question, mais il est hors d’atteinte pour vous trois de toute façon, et nous avons ces Gemmes à répartir au plus vite dans le monde.

- Alors il faut tout de suite d-décider d’où nous irons, déclara Marmo T.

- Nous n’avons pas beaucoup de temps, ni d’options, remarqua Goombulle. Si cette malédiction se renforce quand les Gemmes s’éloignent les unes des autres, et que nous ne pouvons même pas nous coordonner… il va falloir décider d’endroit relativement proches, et stratégiques.

- J-je sais où je dois retourner, avec quelle Gemme, et pourquoi. Celle avec laquelle tout a commencé. Rien n'a ch-changé là-bas.

- Comment rien ne peut avoir changé ? s’étonna Goombulle. Afraléfic a disparu. Ses troupes se sont dispersées. Ses servantes gisent assomées dans un coin. Et ses dragons...

- L'une repose au fond d'un donjon et sera un squelette avant de revoir un tribut de chair rebelle, répondit Koopignon qui sut aussitôt où Marmo T voulait en venir. Le deuxième doit encore piquer une sieste forcée dans les entrailles du palais et n'en bougera pas faute de nouvelles instructions une fois réveillé. Mais la troisième...

- ...est t-toujours dans la nature, opérationnelle, t-tapie dans un château qui domine mon village, et apprendra tôt ou tard que sa m-maîtresse n'est plus. Ce jour-là, sa r-rage sera m-meurtrière, sans plus d'ordres de personne pour la contenir. Elle tiendra à f-faire p-payer chacun de ses habitants comme coupable p-potentiel, et d-désorientés et vulnérables comme ils sont, elle n'en fera qu'une b-bouchée. Je d-dois retourner là-bas rapidement pour trouver un moyen de p-protéger les habitants d-de Carafleur contre ses f-futurs assauts. L’af-frontement est inexorable. Ne serait-ce que p-pour qu'elle apprenne qui est le v-véritable responsable de ma b-bouche, le responsab-ble dont elle avait juré la p-perte de toute façon. Une fois que j'aurai r-rendu l'âme, elle n'aura plus p-personne à qui vraiment en vouloir.

- J'en doute, Marmo T. Ayant rencontré ses aînés, vindicatifs comme ils sont, c'est peu probable qu'elle en reste là. Ton village s'est quand même un instant dressé contre l'envahisseur, et si elle est aussi vicieuse et entêtée que son horrible fratrie, en plus d’être la plus jeune et donc la plus immature et la plus fringante, ça suffira sans doute à Carbocroc pour jurer, cette fois, de tourmenter ton village pour les dizaines de générations à venir - car j’ai l’intuition que ces abominables reptiles peuvent vivre très, très longtemps. Tu comptes faire quoi contre ça ?

- Je l'ignore... p-pour l'instant. J'improviserai, je laisserai la b-bonne idée me tomber dess-sus en chemin. Je me d-demande juste où cacher la Gemme… 

- Pour ça, si mon expérience d’explorateur peut bien te donner une piste, c’est celle-ci : les trésors les mieux cachés se trouvent là où on cherche le moins, c’est-à-dire sous notre nez, répliqua Koopignon avec un clin d'œil. 

- J-je note, répondit Marmo T avec un grand sourire. Si je m'inspire de t-tes exploits, je trouverai b-bien une idée.

- C'est un bon plan, approuva Maraboo. Et toi, Goombulle ?

- Moi, j'ai un dernier compte à régler avec la marmaille qui doit encore traîner dans les Bois Insolites. Il faudra que je trouve un moyen de protéger les Pounis de manière définitive, d'eux et de la faune locale. Mission annexe obligée en tant que zoologiste avant de quitter ce monde. Mais maintenant que j’y pense… Maraboo ? Les moqueries, le manque de reconnaissance, le mépris, tous subis durant toutes mes études… Les difficultés à faire accepter mes recherches également, une fois sortie comme la seule diplômée de ma promotion… Tu m’as choisie pour ça ?

- C'est en partie cela qui m'a poussée à te choisir, oui, admit Maraboo. 

- C’est pour ça qu’Afraléfic t-t’a narguée en te jetant à la figure que tu faisais partie des plus f-faibles ? s’indigna Marmo T avec l’innocence d’un enfant, qui contrastait avec ses muscles d’une façon attendrissante. Parce que les livres d-dans lesquels tu as étudié d-disaient ça ?

- On écrira de nouveaux livres après les événements de cette nuit, Marmo T, ne t’en fais pas.

- Ne te fais pas d’illusions, répliqua Goombulle avec un ton amer. Personne ne croira mot pour mot ce qui s’est passé en-dessous. Et même si les grandes lignes se répandront par le bouche à oreille, comme quoi nous étions quatre dont moi, une Goomba, je ne pense pas qu’il y aura beaucoup de gens pour le croire. Ce qui s’est passé là-dessous va rentrer dans la légende. Et comme toutes les légendes, elles finiront forcément déformées.

- Mais les Pounis…

- ...ne savent ni lire, ni écrire, sont coupés du monde extérieur et ne se transmettent que les histoires qui les concernent directement. Au mieux me mentionneront-ils comme leur amie qui les a défendus un jour, mais sans personne d’autre à qui raconter notre histoire… Oh, quelle importance ? Je ne suis pas la seule Goomba capable de se bouger pour sauver le monde de l’apocalypse, non ? Et d’ailleurs, assez perdu de temps. Les bois m’attendent et je n’aime pas les adieux larmoyants qui s’éternisent, surtout lorsque le sort d’une espèce unique dans le monde dépend de moi et de la vitesse à laquelle je les retrouverai. Bonne chance à vous. J’ai été très heureuse de vous rencontrer, chers amis… chère amie, ajouta-t-elle en regardant droit dans les yeux Maraboo, qui ne détourna pas le regard.


Elle tourna les talons, sans cérémonie, mais Maraboo l’interpella :


- Attends ! Je n’ai pas encore décidé pour moi, et contrairement à vous, je n’ai pas d’attache particulière à ce monde. Je pourrais venir avec toi, non ? Mes pouvoirs pourraient t’être utiles.

- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, Maraboo.


C’est Koopignon qui avait parlé. Les autres le regardèrent, l’air surpris, et même Koopignon se troubla un brin avant de continuer :


- Cette histoire est entre Goombulle et les ennemis qui infestent les bois. Je crois comprendre ce qu’Ehpicia voulait dire maintenant. Il y a des choses que l’on doit faire seul. J’ai l’intuition que vouloir aider Goombulle ne serait pas la bonne manière d’en finir. D’ailleurs, c’est valable pour nous trois aussi. Nous devons à tout prix éviter de rester ensemble.

- P-pourquoi ? Qu’est-ce que tu avais en tête, t-toi ?


Koopignon tourna la tête avec une expression mélancolique vers la mer Farald, qui était nettement plus calme et paisible qu’au premier jour.


- C’est lui, n’est-ce pas ? demanda Maraboo. C’est avec lui que tu veux écrire la fin de ton histoire ?

- Tu lis dans mes pensées, ma chère. D’une certaine manière, je sens que les Gemmes et mon sort sont liés au sien.


Il marqua une pause, puis reprit sans ambage :


- Tu sais, Goombulle, je pense que toi et moi sommes bien plus semblables que tu ne veux le croire.

- Et pourquoi ça ?

- Nous avons fait équipe malgré nous, alors que nous sommes des solitaires dans l’âme tous les deux. En ce qui me concerne, ça rendait mes échecs plus faciles à accepter que si je devais les partager avec quelqu’un d’autre, car alors j’aurais l’impression de leur faire payer mes erreurs.

- L’inverse est aussi vrai. Jusqu’à ce que je passe du temps avec vous, la vieille ronchonne que je suis entretenait des préjugés. En ce qui concerne les Koopas, je suis heureuse d’avoir trouvé la seconde exception à la règle.


Tous deux éclatèrent de rire.


- Tu as ma bénédiction pour éclater tous mes congénères, pourvu qu’ils soient morts-vivants. Va, maintenant. Les Pounis t’attendent.


Elle hocha solennellement la tête, et tourna les talons, mais elle constata aussitôt que la route lui était barrée. Comme une averse de grêle au milieu d’un soleil de printemps, Marjolène avait encore fait son apparition, ricanant d’avoir entendu toute la conversation.


- Qu’est-ce que tu fais là, toi ? lui lança sèchement Goombulle.

- Hiar hiar hiar… Votre fin est proche, je le sens, mais vous persistez à comploter comme si ça allait faire une différence ?

- Tu veux les Gemmes ? Essaye un peu de nous les prendre…

- Et si tu reviens juste p-pour te battre, ça ne posera pas de problème de t-t’envoyer au tapis une troisième fois, dit Marmo T en essayant d’avoir l’air confiant.

- Laissez, leur dit Koopignon, encore une fois à leur grande surprise.


Il ne prétendrait jamais qu’il était indifférent à son apparition - une colère froide s’était immédiatement emparé de lui à la vue de la principale responsable de la mort de Fhelisc - mais elle n’en valait absolument pas la peine à ce stade.


- Tu en as assez fait, y compris me prendre mon meilleur ami. Mais nous avons bien mieux à faire que de nous soucier de toi pour le moment…

- Et vous, vous m’avez pris ma Reine… mais pas pour l’éternité, ricana-t-elle. Je n’ai pas encore fini, la tortue… Je la ramènerai. Et j’aurai tout le temps du monde de réduire à néant vos plans futiles pour l’éviter. En ce qui me concerne, j’en ai fini avec vous trois. Mais pas avec toi. (Elle se tourna vers Maraboo et son rictus s’accentua.) Tu sais comment les déserteurs payent chez nous. Et quand j’en aurai l’occasion, je n’y manquerai pas. Alors à très bientôt, traîtresse.


Et comme elle allait se volatiliser dans son ombre, elle se ravisa et s’adressa à Goombulle, l’air plus sadique que jamais.


- Tu sais quoi ? Rendons les choses plus intéressantes pour toi. Après tout, il m’incombe d’informer nos troupes que leur Reine, par vos égards, n’est plus en état de régner pour le moment et qu’ils ont donc, pour ainsi dire… quartier libre.


Goombulle blêmit.


- Et je crois que je vais commencer par les Bois Insolites, c’est le plus près d’ici. On va voir si vous avez l’énergie de disperser les Gemmes tout en gérant des créatures de l’ombre déchaînées, acheva-t-elle en éclatant d’un rire strident.


La tête de Goombulle, le poing de Marmo T et l’épée de Koopignon s’abattirent une seconde trop tard sur le cercle de terre où Marjolène s’était trouvée un instant auparavant.


- Je crois qu’il est vraiment temps de partir, maintenant, conclut Goombulle en se relevant fébrilement, véritablement alarmée. Adieu, camarades. Et bon courage. Ce fut un honneur.


Et elle s’éloigna de la côte vers le nord, aussi vite que ses pieds le lui permettaient. Koopignon se tourna vers Marmo T, qui mit dix bonnes secondes à remarquer les regards appuyés et insistants du Koopa agrémentés de regards en coin vers Maraboo. Cette dernière regardait ostensiblement Goombulle s’éloigner, l’expression toujours aussi impénétrable.


- Je suppose que j-je vais y aller aussi, déclara le Toad, toujours ébranlé, mais avec un sourire en coin qu’il marqua d’un clin d'œil en direction de Koopignon.


Une fois qu’il fut suffisamment loin, Koopignon attendit que Maraboo lui refît face, et à sa grande surprise, il se sentit rougir et éprouver les plus grandes difficultés du monde à se lancer :


- Est-ce que… est-ce que je peux te le dire maintenant ?

- Vas-y. Nous ne sommes pas autant dans l’urgence.

- Je voulais te dire… Merci. Sauver le monde me ferait presque oublier comment tu m’as sauvé moi, également. De Toxicroc, du venin, des Sœurs Obscures… de moi-même.

- Je n’ai fait que te rendre la pareille.

- Comment ça ? Je n’ai rien fait de particulier pour toi.

- Si, tu l’as fait… Tu m’as sauvée moi, bien avant la réciproque. Lorsque je t’ai vu sauver cette fille du froid glacial, et que « elle » t’a offert cette épée, tu te souviens ?

- Mais ce n’est pas toi que j’ai sauvée à ce…

- Elle était sous mon emprise à ce moment-là. J’ai tout vu. C’est là que j’ai tourné le dos à Afraléfic. Voir ce que ton monde fait de mieux… et m’imaginer comment Afraléfic allait l’écraser…

- Tu exagères, dit Koopignon en rougissant de nouveau. N’importe qui l’aurait fait…

- Vraiment ? Alors pourquoi tout son village l’a accusée de sorcellerie et allait la brûler au bûcher avant qu’elle ne s’échappe, et que tu t’en mêles ?

- Ah, oui, c’est ce qu’elle m’a raconté… Mais je te répète que tu exagères. Je n’ai pas de mérite. J’étais juste plus éduqué sur la magie que ce village de fous et je savais qu’il n’y avait rien de mal à être magique…

- Ehpicia avait raison à ton sujet. Tu te sous-estimes, Koopignon.

- Peut-être, admit-il. Mais ce n’est pas ça qui m’a empêché de tenir bon face à ton ex-reine.

- Non, c’est autre chose, répondit Maraboo avec une douceur inhabituelle dans la voix, tandis qu’elle se rapprochait en se cachant les yeux à demi - ce qui eut pour effet de la rendre en partie transparente. Tu as un cœur, Koopignon… et je crois que tu as réussi à faire surgir le mien quelque part au milieu de ce froid plasma qui me constitue…

- Oh… vraiment ? 


Koopignon était pétrifié, son rythme cardiaque s’emballant encore plus que lorsqu’il avait dû traverser ce champ interminable de fleurs géantes, à moitié vivantes et aux parfums anormalement enivrants des Prairies Passion. Les yeux de Maraboo continuaient de briller comme deux gouttes de rosée tandis qu’un frisson lui parcourait l’échine comme une Liane Lascive.


- Oui, susurra le fantôme. Mais je n’ai aucune idée de comment le montrer, ni même si ça peut marcher ou si c’est sans danger avec une créature de chair et d’os.

- Tu as de la chance, on me connaît pour adorer prendre des risques, chuchota Koopignon en fermant les yeux.


***


- Hé, Monsieur le Koopa !


Combien de temps s’était-il écoulé ? Une minute, une heure, un jour ? Koopignon n’en savait rien. Ce qu’il savait, c’est que l’instant d’avant, il était happé dans un autre monde, fait de frissons et de sensations que le monde physique n’aurait jamais pu lui procurer, son esprit non seulement connecté mais fusionné avec celui de Maraboo en une étreinte mentale divine. Et un brutal retour à la réalité plus tard, il se rendit compte qu’il était allongé, les bras en croix, le souffle court, les yeux mi-clos, la langue reposant paresseusement dans un coin de son bec entrouvert, plus détendu et heureux qu’il ne l’avait jamais été. Mais très vite, la prise de conscience de l’incongruité de sa position et de son état physiologique, auxquels s’ajoutaient l’urgence de la situation et les sombres perspectives de son avenir à court terme, éteignirent très vite ces sensations aussi efficacement que de plonger une épée chauffée à blanc dans l’eau.


Il se releva avec hâte, essaya de retrouver un souffle neutre et un aspect présentable, et pivota sur place pour chercher l'origine de la voix. Il n’y avait plus trace de Maraboo. La voix, nasillarde, était venue d’un petit homme ventru, au teint jaunâtre fendu d’un sourire de gredin, orné d’un nez long et pointu et encadré de cheveux longs et violets. Son aspect était pour le moins singulier au milieu de cette surface de terre dévastée, mais c'étaient surtout ses vêtements - aux couleurs vives, sans plis qui dépassaient - qui le rendaient si irréel.


Koopignon le reconnut vaguement. C'était Mercus, un marchand de Byosis dont la richesse n’était dépassée que par celle de feu son père, avant la mort prématurée de ce dernier. Son père à lui, Mercus, un architecte incompris pour qui faire sortir une ville de terre sans moqueries ni rejet pour brider sa créativité était une opportunité unique, avait en grande partie contribué à la conception et à la flamboyance architecturale de la ville avec le Komte Koopa, des décennies auparavant, après avoir quitté Picaly Hills où il habitait. Mais Mercus avait assuré les coûts plus importants encore de l’entretien et des réparations de Byosis, expliquant le prestige passé de la ville. 


L'origine du financement ne faisait aucun doute, si l'on en croyait les nombreuses rumeurs. Et comme beaucoup étaient sans doute fondées, Mercus n'était pas connu pour être un modèle de moralité. On racontait que pour chaque ville qu'il visitait puis quittait, c'était une poignée supplémentaire de malfrats plumés de marchandises douteuses ou de gains frauduleux, et la moitié des habitants maudissant un prénom qui différait d’une localité à l’autre. Certains disaient même qu'un petite seigneurie locale quelque part dans le monde s'était retrouvée à la rue à cause de lui. Cependant, vu la volatilité de son patronyme et l'éloignement géographique des bourgades qu'il avait visitées, il n’avait jamais eu d’ennuis. Et comme la devise de Byosis était de laisser leur chance à tous ceux qui souhaitaient s'y établir, tant qu’ils mettaient leurs talents au service de la ville et des autres et que leur ancienne vie restait hors des murs, les habitants avaient fermé les yeux sur les exploits discutables de Mercus. Bien sûr, le Komte Koopa n'aurait pas toléré qu'il se livre aux mêmes activités en son sein, et il avait tenu parole.


Koopignon ne fut ainsi que modérément surpris de le trouver ici plutôt qu'en bas. En revanche, il ne s’expliquait pas ses accompagnants. Derrière lui le suivaient plusieurs Toads dont un frère et une sœur jumeaux, parfaitement identiques en-dehors des longs cheveux bruns de la fille ; un Bandit, deux Maskass de la jungle, trois Goombas, une Topi Taupe et quelques Bob-Ombs, dont Bombonneau. À voir le regard à la fois avide et un brin amusé de Mercus, il avait dû entendre la fin de la conversation des quatre amis - Koopignon espérait honteusement qu’il avait eu la délicatesse de s’épargner l’intégralité de son voyage mental avec Maraboo. Quoi qu’il en fût, Mercus avait une idée ferme derrière la tête, mais les autres n’étaient guère expressifs pour l’instant.


- Koopignon, c'est ça ? dit-il en lui serrant la main des deux siennes avec une telle vigueur que Koopignon faillit perdre l'équilibre. Mes excuses, je ne suis pas doué pour retenir les prénoms. Nous n'avons pas eu souvent l'occasion de nous croiser.


 « Quand on passe les trois quarts de sa vie dans des trous perdus à dépouiller les malandrins par des parties de cartes truquées, il ne faut pas s'étonner » pensa Koopignon qui se contenta de répondre d’un bref signe de tête une fois qu'il eut récupéré son bras. Des fourmis se firent sentir dedans. Les autres, qui restaient derrière lui, ne disaient pas un mot et semblaient attendre poliment la suite de leur conversation.


- Quelle tragédie. Triste histoire, vraiment, ajouta Mercus d'un air sincèrement peiné en regardant autour de lui.


Koopignon ne douta pas un seul instant que les vies brisées à Byosis et ailleurs n'y étaient pas pour autant que tout son argent gaspillé dans une ville qui avait terminé en ruines et ensevelie sous des tonnes de terre, mais il se garda de répondre une fois de plus, ce qui poussa Mercus à poursuivre :


- Tu sais, j'ai toujours été envieux, un peu jaloux même, de cette vie d'aventures et d'exploration...

- Vous ? Vraiment ? répondit Koopignon, surpris.

- Et comment ! Ah, se mesurer aux contrées sauvages, explorer des ruines de civilisations éteintes, carapace, épée et cervelle seuls contre le reste du monde... plus de trésors inestimables que ce que les mains peuvent rapporter...

« Nous y voilà, pensa Koopignon. Le but premier de cette conversation. Ça m'étonnait que cette fascination sorte de nulle part, aussi. »

- Et vous... vous seriez prêt à... risquer votre vie pour m'accompagner et partager la dose d'adrénaline, c'est ça ? répondit Koopignon en insistant bien sur le mot « risquer ».

- Oh, mille fausses pièces, non ! répondit Marcus avec un large sourire. Je ne challenge pas ta réputation, ce n’est pas pour moi. Non, non, je préfère me présenter comme... disons... ton mécène. Je mets à disposition mes modestes ressources pour nous emmener où bon te semble, et je touche une part de ce que tu pourras trouver, disons... soixante-dix pour cent. Qu'en dis-tu ?


Koopignon eut un sourire désabusé. Et pas seulement parce que ce gredin cherchait déjà de nouveaux profits seulement quelques jours après un cataclysme dont les plaies étaient encore à vif. La dernière chose dont il avait besoin, surtout maintenant, c'était d'un mécène. Son regard se perdit vers l'horizon de la mer Farald. À supposer que Mercus puisse lui être utile, leur collaboration ne ferait pas long feu, et leur but ne serait pas le même de toute façon. Aucun trésor ne pourrait lui éviter son funeste destin. Aucun trésor ne l’attendrait au bout de son funeste destin, d’ailleurs.


- Soixante-dix pour cent, hein ?

- Nous pouvons négocier, s’empressa d’ajouter Mercus. Mais il faut bien pouvoir payer celles et ceux disposés à t’accompagner, non ?

- NOUS accompagner ? s’étonna Koopignon en jetant un coup d'œil aux autres.


Mais en les regardant plus attentivement, il crut comprendre. Les deux Toads, qui lui firent un sourire timide sous leurs chapeaux à pois verts, étaient Dépi T et Calami T. Lui était un cartographe qui avait tracé les routes terrestres et maritimes de Byosis vers le reste du monde. Elle était l’apothicaire de la ville. Il reconnut l’un des Goombas - sans se souvenir de son prénom - comme l’un des ouvriers payés pour entretenir la ville, et l’un des anciens apprentis de Bob el Gomb. Un autre, qui lui lançait des regards noirs, coordonnait les importations des denrées alimentaires par voies maritimes et terrestres (mais il n’en était que moyennement sûr). Le Bandit troquait et vendait les pièces de soufflerie, de tissus et d’orfèvrerie que produisait Byosis, et deux des Bob-Ombs (les yeux de l’un d’eux parurent soudain humides dès que Koopignon posa les siens sur lui) parcouraient la ville tous les jours pour diverses livraisons, délivrer des informations et débarrasser les habitants de leurs ordures pour les incinérer grâce à leurs explosions. Cela permettait d’en faire de l’engrais pour les récoltes qui poussaient au nord de la ville. D’ailleurs, le dernier Goomba, avec son chapeau de paille et son teint marron sombre, était sans doute l’un des agriculteurs… et la Topi Taupe apprivoisée qui restait à ses pieds, à moitié ensevelie dans le sol aride, était son animal de compagnie et accessoirement laboureur.


Et en les regardant, Koopignon compris pourquoi ils étaient là et pourquoi certains semblaient presque hostiles à son égard. Ils l’associaient sans doute à la destruction de Byosis, leur faisant perdre tout ou grande partie de leur gagne-pain quotidien. Sur ce point, il salua intérieurement l’initiative de Mercus de leur avoir suggéré de le suivre, comme il le devinait, afin de retrouver une occupation ou de pouvoir de nouveau faire fructifier leurs compétences. Il avait indéniablement le sens des affaires... Par contre, Koopignon se devait d’être franc et de l’informer du moyen plus qu’incertain du paiement de tout ce petit monde.


- C'est déjà une offre très généreuse, mais j'ai peur de vous décevoir, mons…

- Mercus. Appelle-moi Mercus, fit-il avec un sourire éclatant de dents en or (Koopignon crut même en voir une en diamant). À ton service. Tu peux me tutoyer. 

- D’accord… Eh bien, Mercus, sache que j'ai pour habitude de faire cavalier seul, et mes découvertes n'ont jamais été très lucratives, sauf si des babioles archéologiques t’intéressent. Dans tous les cas, mon prochain voyage ne se fera pas vers des ruines. Et à supposer que ce soit le cas, ce sera par la voie des mers, donc à moins que tu ne caches un navire sous ta veste en soie...

- Sous ma veste, certainement pas, mais dans une petite crique non loin d'ici, mes deux bateaux t’attendent mon cher ! Le grand Mercus peut t’amener partout, il te l'a garanti. Mes navires et moi sommes à ta disposition. 

- Comment se fait-il que tu possèdes deux bateaux ? 

- L’un vient de rentrer d’une livraison, le Tenace, avec Afar comme responsable, répondit Mercus avec un signe de tête en direction du Bandit. L’autre est mon navire personnel, le Magnifique, que j’avais prêté à Fhelisc quelques jours avant la catastrophe. (Le cœur de Koopignon se serra douloureusement.) Alors, vers quelles exotiques contrées devons-nous voguer ? Tu n’as qu’un nom à prononcer, et tu y seras transporté, foi de Mercus !


Koopignon resta songeur. Puis…


- Je connais un endroit… Une île, vers le sud.

- Eh bien c’est entendu ! Nous partons dans une heure, le temps de rassembler les cartes, les vivres et tout le reste dans les sous-sols. On se retrouve ici !


Et pendant que les autres s’affairaient, Koopignon sentit, dans un coin reculé de sa tête, loin du monde physique, l’ombre de Maraboo qui s’était attardée dans son esprit. Il la sentit très nettement lui dire adieu, et lui souhaiter bonne chance. Koopignon attendit que le reste du futur équipage fût hors de vue pour consentir à laisser deux larmes silencieuses couler sur ses joues.

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