Paper Mario : le Soleil Noir
Chapitre 13 : L'affrontement final (Partie 2)
8392 mots, Catégorie: K+
Dernière mise à jour 28/07/2026 17:53
Koopignon tendit les bras pour empêcher Maraboo de toucher terre, et une étrange sensation qui n’avait rien à voir avec la nature fantomatique du corps de son alliée lui parcourut l’échine. Il se dégagea de ses entraves de glace qui s’étaient fragilisées maintenant que Marjolène gisait, couverte de suie et inconsciente, et s’assura que le fantôme pouvait flotter sans problème. Ce fut le cas, et son visage s’illumina. Maraboo lui rendit une faible version de son sourire mais rompit le contact visuel assez vite. Enfin, pas tout à fait. Elle fit face et le regarda de nouveau, mais c’étaient tous les trois qu’elle regardait, pas juste lui.
- Merci, dit-il d’une voix faible.
- Dis donc, tous les deux…
Ils se tournèrent vers Goombulle. Elle avait de nouveau son air grincheux habituel mais Koopignon sentait qu’elle retenait un sourire amusé. Bizarrement, Koopignon se sentit irrité mais sans savoir pourquoi. Il retint son souffle, se préparant à ce qu’elle leur fasse la morale.
- ...c’est très touchant, toute cette gratitude et cette complicité, mais Marmo T et moi aimerions bien être mis au courant de savoir ce qu’il s’est passé depuis que nous nous sommes retrouvés face à ces harpies ?
Koopignon se retint de justesse de pousser un soupir de soulagement.
Maraboo leur réexpliqua les fils de son triple jeu et des trésors d’ingéniosité qu’elle avait déployés pour arriver sans peine jusqu’ici, en s’excusant de nouveau, auprès des trois cette fois et de vive voix, pour ses disparitions soudaines. Et elle confirma ce qu’avait déduit Koopignon :
- J’avais toute confiance en vous pour vous débrouiller sans moi tous les trois. Je connais Marjolène, je savais qu’elle m’oublierait aussitôt après ma disparition pour se concentrer sur vous trois, vous vous étiez trop rapprochés de sa chère Majesté. C’était un risque à prendre de notre côté mais Marjolène aurait attaqué bien différemment si j’étais restée. Il me fallait l’élément de surprise. Je devais nous emmener face à Afraléfic en un seul morceau tous les quatre.
Il y eut un silence. C’était dit. Plus rien ne s’interposait entre eux et leur adversaire finale, maintenant, sauf la lourde porte qui se dressait, menaçante dans le silence épais du hall, sachant ce qui les attendait derrière.
- Bon… Nous y sommes. Oubliez les encouragements et les banalités d’usage comme « Bonne chance », d’accord ? Souvenez-vous de qui vous êtes et pourquoi vous êtes destinés à franchir cette porte. Et une fois de l’autre côté… gardez la tête froide. Je la connais, elle essaiera de jouer avec nos cordes sensibles pour nous briser avant de lancer les hostilités. Et ne vous souciez pas de vos vies, de vos corps ou de rien d’autre… Concentrez-vous sur l’esprit. Nous devons rester groupés.
Tous acquiescèrent. Marmo T semblait alarmé, mais il croisa le regard rose du fantôme et se dirigea bientôt vers la porte, accompagné de Goombulle qui gardait une expression neutre. Koopignon croisa à son tour le regard de Maraboo. Marmo T avait commencé à appuyer de toutes ses forces sur les deux panneaux pour les forcer à s’écarter lorsque le Koopa sentit le temps se ralentir de nouveau - mais juste pour lui.
« Maraboo, je voulais simplement te dire… »
« Pas besoin de mots, Koopignon » lui répondit aussitôt Maraboo.
Et pendant que les autres ne regardaient pas, elle lui donna un grand coup de sa langue violette et baveuse - pas physiquement, de haut en bas sur son visage, mais à la surface de son esprit tout entier. Cela le désarçonna et le toucha comme si un chien venait de lui lécher affectueusement l’oreille, mais à des proportions bien supérieures. Et cela ne lui déplut pas : il y sentit la tendresse et l’affection ingénues et débridées d’un esprit qui avait attendu ce moment depuis des années, il les laissa inonder chaque recoin de sa tête, chaque muscle, chaque os. Un immense bien-être s’empara de lui, tiède et scintillant comme les gouttes de pluie lorsqu’un soleil d’été explosait dans une prairie après un orage. Il resta un moment subjugué, brusquement conscient d’à quel point son esprit avait manqué d’une telle lumière depuis des lustres, et seule la question innocente de Maraboo le tira de sa torpeur béate :
« Désolée si j’y suis allée un peu fort, c’est la première fois. C’est bien comme ça qu’on fait quand on apprécie quelqu’un ? Je ne savais pas comment m’y prendre, alors j’ai improvisé… »
« Ne t’excuse pas, répondit aussitôt Koopignon, encore grisé. C’était parfait. Absolument parfait. »
Un bruit sonore et métallique interrompit leur transe mentale. Marmo T était presque parvenu à ouvrir la porte, un interstice était apparu et s’élargissait de plus en plus sous ses efforts. Koopignon ressentit que rien ne fut plus pénible que de se détourner de ce court instant de bonheur immaculé pour retourner au funeste instant présent, dans ce hall glauque privé de vie, et de se poster derrière Goombulle en préparant son épée. Il sentit Maraboo de nouveau les lier tous les quatre par la pensée. Et tout à coup, naquit en Koopignon la ferme résolution de ne jamais lui faire connaître la sensation déchirante du deuil, jurant de tout faire pour rester tous en vie, pour le salut du monde mais aussi pour Maraboo.
Une dernière poussée, et la porte s’ouvrit en grand d’un coup.
C’était comme dans ses souvenirs : une salle haute de plafond, des escaliers menant vers une large estrade, un trône imposant posé en haut de quelques marches… Et sur le trône…
- Les voilà enfin, tous les trois, annonça une voix qui n’était pas étrangère à Koopignon.
Maraboo s’était encore rendue invisible, mais les autres sentaient sa présence à leur côté. « Souvenez-vous, ne vous laissez pas atteindre par ce qu’elle vous dira ou ce que vous verrez. Surtout toi, Koopignon… »
« Ne t’inquiète pas, je pense pouvoir tenir le coup. »
La suite lui donna tort. Lorsqu’ils eurent fini de grimper sur l’estrade, une silhouette s’avança et le visage de l’ennemie leur apparut enfin. Les mêmes cheveux blonds mais aux ondulations et aux pointes cruelles, rappelant celles d’une couronne ; les yeux bleus à présent teintés de violet, froids comme la glace de la banquise ; le même visage mais marqué d’ombres grisâtres… Et cet effroyable rictus que Koopignon n’avait jamais vu sur le visage de Fhelisc. Si ce qu’il avait ressenti en voyant le palais du Komte transformé par Afraléfic était corrosif, voir son meilleur ami ainsi possédé était indescriptible. Sans la présence pacifiante de Maraboo dans sa tête, il aurait probablement perdu tout souvenir et tout contrôle de lui-même, l’esprit mentalement déchiré de manière irréversible entre sa violente envie de taillader son ennemie sur place et la peur paralysante de perdre Fhelisc de manière définitive.
- Je suis impressionnée, ajouta Afraléfic avec la voix de Fhelisc, mais plus gutturale et étrangement déformée. Vous n’avez mis guère plus de temps à parvenir jusqu’ici que ce que j’avais prévu.
- On nous a aidés, répliqua Goombulle d’un ton hargneux. Et maintenant, nous allons en finir.
Afraléfic rejeta la tête en arrière et éclata d’un rire glacial qui emplit toute la salle. Marmo T tremblait comme une feuille. Goombulle ne semblait pas très rassurée mais essayait de garder un regard noir. Koopignon sentait quelque chose de brûlant se liquéfier en lui. Mais aucun ne réagit et ils attendirent patiemment tous les trois qu’elle reprenne la parole :
- La fameuse Goombulle des Bois Insolites, qui n’a pas peur de l’ouvrir pour remettre mes soldats à leurs places... alors qu’elle est incapable de respecter la sienne ! « Les plus faibles d’entre les faibles »… et ce n’est pas la peine de faire cette tête-là, c’est ainsi que ton monde te voit. C’est le meilleur argument à ma venue ici…
Même Koopignon la sentait bouillir, dans sa tête et en-dehors.
- Ce n’est pas parce que vous avez battu mes meilleures éléments que tu dois être si naïve. Trois misérables créatures de chair et d’os comme vous, sans talent mystique particulier, animés de sentiments bassement terrestres si typiques de vos espèces inférieures. Qui s’imaginent ME défaire ? C’est cela votre faiblesse, à trop vous préoccuper de votre prochain, vous passez à côté des pouvoirs grandioses qui vous permettraient de garder vos proches et tous les autres à l’abri de ceux qui vous veulent vraiment du mal… Mais je ne me suis pas permis ce genre de médiocres états d’âmes et j’ai pris ce que l’Univers m’offrait. Et même si vous n’aviez pas raté votre chance, n’essayez pas de prétendre que vous n’auriez pas été tentés de vous servir de tels pouvoirs. Il y en a même au moins un ici qui en a profité contre ma petite dernière, n’est-ce pas, Marmo T ? Le jeune Toad de la Plaine Dragée veut-il défendre son cas ?
Son regard malicieux tomba sur le Toad qui fut maintenant agité de tels spasmes qu’il donnait l’impression d’avoir été plongé dans un bain d’eau glacé.
- J… j… jjjjjj…
Son élocution semblait s’être bloquée à un son. Afraléfic eut soudain un sourire beaucoup plus doux, presque convaincant de compassion. Goombulle le regardait, l’air attristé. Koopignon, cependant, nota comment l’air autour de sa tête vibrait légèrement, mais Marmo T la secoua vigoureusement.
- J… je voulais juste...
- Ne sois pas timide, dit Afraléfic avec le calme et la douceur d’un adulte qui a pris un enfant en faute, qui ne lui allaient pas. Tu peux l’avouer à tes camarades. C’était exaltant, n’est-ce pas ? Bien sûr que ça l’était, ne dis pas le contraire ou tu me mentirais. De te sentir investi d’une puissance qui dépasse l’entendement, et de savoir que la survie de ton village serait assurée ainsi…
Sous les regards médusés de Koopignon et de Goombulle, Marmo T commença à tituber, le souffle inexplicablement court, dans sa direction. L’amusement d’Afraléfic s’accentua.
- N-non… N-ne dites p-pas ça…
- Mais tu n’es pas arrivé à temps pour sauver ta pauvre mère, à ce qu’on m’a rapporté. J’ai été désolée de l’apprendre. Que tu aies perdu un être cher.
« Elle ment, Marmo T ! Ne l’écoute pas ! »
- Arrêt-tez ça t-tout d-de suite… Ça s-suffit… ça suffit !
- Personne ne devrait perdre celles et ceux qu’il aime, continua Afraléfic avec une douceur qui devenait cruelle. Avec cette puissance à laquelle tu as maintenant goûté… Maintenant que tu sais ce que ça fait, et qu’elle est à portée de main grâce à moi… Tu n’as plus à perdre qui que ce soit d’autre, à commencer par tes amis ici présents. Si tu fais le bon choix, tu leur barreras la route.
Marmo T s’immobilisa, à mi-chemin de sa trajectoire vers la Reine des Ténèbres.
- Mes soldats sont pathétiques, primaires, et sauvages. Alors bien sûr, quand la stupidité se joint à la soif de sang, même moi ne peux pas tout contrôler, et contrarier les plus capables d’entre vous par des morts inutiles est une conséquence fâcheuse possible… Mais avec un soupçon de mes pouvoirs entre tes mains, tu saurais veiller à ce que ça ne se reproduise plus !
« Elle se fiche de toi. Elle t’appâte avec la facilité et le mensonge… Nous devons faire front ensemble, ou nous n’aurons aucune chance ! »
- Mieux encore, tu choisiras qui demeure vivant. Ne le nie pas, sot Toad, tu sais que tu ne veux pas réserver ce sort à la totalité de ton village qui t’a fait vivre un enfer pendant des années. Et à l’inverse, tu ne serais plus jamais en retard pour sauver ceux qui en valent la peine, afin qu’ils ne connaissent jamais le sort de ta mère !
- A… ASSEZ !
« Marmo T, non ! ARRÊTE ! »
Il s’élança tout à coup comme une fusée sur les derniers mètres et se jeta sur elle. Afraléfic tomba à la renverse, Marmo T se mit à califourchon sur elle et commença à la frapper le plus fort possible.
- TU AS… TUÉ… MA MÈRE !
Les coups sonores ponctuaient chacune de ses pauses, et résonnaient dans les moindres recoins de la salle du trône. Le visage d’Afraléfic se retrouva bientôt tuméfié, et pourtant elle semblait absorber les chocs avec la résilience d’un sac de sable. À chaque fois que Marmo T frappait, les larmes aux coins des yeux, les dents serrées, la tête d’Afraléfic partait à droite, à gauche, mais revenait en place, comme ramenée par un élastique.
Koopignon se précipita et mit une main sur son épaule pour l’empêcher de continuer, mais Marmo T le repoussa machinalement de sa main libre, sans même lui accorder un regard, et il tomba durement par terre. Avant que le Toad ne put placer un autre coup, cependant, Afraléfic leva un bras à son tour et fit mine de lui saisir le col de son gilet noir, mais elle se referma dans le vide. L’instant d’après, les jambes de Marmo T pendaient dans les airs, gesticulant comme si une énorme main invisible le soulevait avec une aisance absurde. Elle éclata de rire.
- Tant de force brute, qui ne demandait qu’à être utilisée de la façon la plus LOGIQUE… Pour devenir leur roi ! Et au lieu de ça…
Elle le jeta aussi facilement que s’il avait été un caillou et Marmo T heurta durement le fond de la salle, avant de tomber face contre terre sur le sol. Il se releva péniblement sur un genou, mais Afraléfic avait levé les deux bras, cette fois, et un hideux parterre de mains violettes surgit du sol et le clouèrent en position penchée.
- Tu aurais pu t’en servir pour te placer haut dans la hiérarchie du rangement universel ! Tu aurais pu physiquement stopper tes camarades pour les sauver d’un combat perdu d’avance et d’une mort certaine… Au lieu de ça, tu la retournes contre moi, qui baigne dedans alors que tu ne l’as effleurée que du bout des doigts ! Sans elle, tu n’as que la force brute qui ne l’emporte pas sur la vraie puissance… Ton égoïsme sera ta fin, misérable !
- Ça suffit ! Je t’interdis de lui parler comme ça ! intervint furieusement Goombulle. Comment oses-tu le comparer à toi ? Tu massacres des innocents alors que lui a battu tes soldats qui cherchaient à annihiler tout son village ! Et ils avaient commencé à le faire avant qu’il n’y mette un terme !
- Bien sûr qu’ils l’ont fait, parce que je le leur ai ordonné, sachant ce que je leur aurais réservé s’ils s’étaient opposés à moi, répliqua Afraléfic, sans plus aucun rictus ni sourire.
Son expression était repoussante, à présent. Elle ressemblait à Fhelisc autant qu’une nuit sans lune au jour.
- Quel choix leur restait-il, puisqu’en cas de refus ils auraient connu le même sort entre mes mains et que d’autres plus disciplinés n’auraient pas hésité à s’en charger de toute façon ? Choisir de mourir plutôt que de vivre alors que ça aurait le même résultat n’a rien d’héroïque, de noble ou d’intelligent. Et toi, faible Goomba, tu es encore plus sotte que lui, prête à mourir aujourd’hui pour un monde entier de cloportes qui te méprisent, car tu n’as pas eu la sagesse de rester tranquille pendant que tes petits amis…
- J’ai protégé les Pounis comme tout individu avec un minimum de sensibilité l’aurait fait, espèce de monstre ! Et tes viles créatures leur faisaient subir ce que toi-même tu leur fais subir à elles...
- ...car c’est dans la nature de tous de se soumettre à plus fort que soi. Je l’ai compris, mes soldats l’ont compris, tes Pounis l’ont compris… Mais toi, tout ce qui aurait fait de toi une passable recrue à mes côtés - directe, ingénieuse, te moquant de ce que ça te vaudra comme réaction - tu as choisi de les gaspiller en gesticulations inutiles contre plus fort que toi, au lieu de garder ta place dans le cosmos et de t’en servir là où il t’en donnait le droit. Même faire du mal à des créatures innocentes, nous avons ça en commun. Non ? Toi non plus, ne fais pas comme si tu ne savais pas ! Tu as tenté d’user, en vain bien sûr, de n’importe quel moyen contre des animaux sans âme ni conscience, qui obéissent innocemment à leurs pulsions animales, cherchant à protéger durablement tes insignifiants petits amis. Tellement pathétiques que je ne comprends même pas ce que tu gagnes à te soucier d’eux de toutes façons...
- Il y a TOUT à y gagner ! Parce qu’elles font partie de ce monde au même titre que moi, que nous sommes libres d’y choisir notre place, et qu’il n’en décide pas plus que toi, gronda Goombulle. Parce que c’est ça qui vaut à notre monde la peine d’y vivre, l’empathie et la sensibilité. Tu ne sais pas ce que c’est. Tu en es incapable. Tu n’es qu’une… une…
- Je suis la Reine qu’il vous manque à tous, l’interrompit Afraléfic avec de nouveau un rictus narquois, les paumes tournées vers le plafond, pendant que Marmo T essayait toujours de se dégager en vain. Je n’ai que faire de passer pour un monstre à tes yeux. Tu penses que je laisse massacrer des innocents pour rien ? Ce monde, et tous les autres, doit être rangé. Il renferme des trésors de puissance qui sont faits pour tomber entre les mains de ceux comme moi qui ne craignent pas de s’en servir, sans demi-mesure…
- C’est FAUX ! protesta Goombulle. Merlune a des pouvoirs lui aussi, mais ne les a jamais choisis et lui sait les respecter, contrairement à…
- ...et il y a le reste, l’interrompit Afraléfic, imperturbable, qui persistez à garder ces puissances éparpillées dans votre insignifiante rébellion contre le cosmos… Vous, pauvres créatures, restées vivantes trop longtemps, non pas grâce à votre détermination ou votre habileté, mais à des coups de chances et des aides extérieures… et c’est ici que la chance et toute aide prennent fin !
- De la chance ?
Koopignon avait enfin retrouvé sa voix. Afraléfic avait trop parlé pour qu’il se laisse encore berner par son apparence.
- C’était de la chance, quand j’ai fait le choix de m’enfoncer dans ce puits et d’affronter ton ignoble reptile zombifié ? tonna-t-il avec toute la puissance vocale dont il était capable. Ou quand je suis descendu ici sans perdre de temps, que j’ai laissé Fhelisc me suivre et qu’il s’est fait prendre juste avant de me retrouver à combattre Toxicroc ? Tu n’es pas une Reine, tu es une lâche. Tu n’auras jamais le courage de Fhelisc, sinon tu aurais pris le monde par toi-même, au lieu de laisser ton armée le faire à ta place pendant que tu restes planquée ici…
- Ah, le Koopa qui a vu le monde. Tu as tenu tête à deux de mes fidèles dragons ? Je ne vais pas mentir. Je suis… impressionnée. (Koopignon se tenait toujours immobile, les deux mains crispées sur la fusée de son épée comme quelqu’un qui s’apprête à essorer une éponge.) Mais quel trouble t’agite ? Ah, mais je comprends… C’est me voir dans le corps de ton ami. C’est compréhensible, tu es confus, tu ne sais pas sur quel pied tu vas danser avec moi, puisque j’habite maintenant le corps de ton si cher ami… Console-toi donc, il me va à merveille, et il ne souffre pas de cet état…
Koopignon crut qu’il allait tordre le métal à force de serrer, et il dut faire un immense effort pour reporter ses pensées sur Maraboo.
« Entends-la, Koopignon, mais sans l’écouter. »
« Dit-elle vrai, Maraboo ? Est-ce que tu le sens là-dessous ? Comment va-t-il ? »
« Je suis navrée, Koopignon, mais son esprit m’est inaccessible. Elle l'enserre du sien comme une cage sans porte. »
- Quant à prendre le monde par moi-même ? Ne t’inquiète pas, c’est prévu, j’attendais juste d’avoir le corps parfait. Et crois-moi, je vais m’en donner à cœur joie. Mais avant ça, je le propose à toi seul : joins-toi à moi… Ta sagacité, ton obsession pour les missions sans fin, tu ferais un formidable soldat et cela t’éviterait tout un tas de pénibles issues. Je ne parle pas seulement de ton ami… Tu pourrais sauver tellement de vies en rapportant mes paroles à ceux qui oseraient se lever inutilement contre moi, à commencer par celles de sa femme et de sa fille, de tous les habitants de ta ville qui n’auraient jamais dû survivre de toute manière… Nous sommes semblables également, toi et moi, plus que tu ne le crois…
- À savoir ?
- Tu es prêt à tout pour les protéger… comme moi je suis prête à tout pour les miens !
Koopignon esquissa un pas dans sa direction avec une expression menaçante, mais il se figea lui aussi. Le souvenir de son double maléfique ressurgit brusquement. Puis lui vint ces mots d’Ehpicia, « le Koopa qui ne baisse jamais les bras ». Non, il ne baisserait jamais les bras, pas seulement dans le sens d’abandonner, mais également dans celui de s’abandonner lui. Jamais il ne deviendrait l’égal d’Afraléfic dans son visage le plus cru et bestial.
- C'est vrai, finit-il par dire d’une voix calme, je peux éviter des morts innocentes…
Il eut soudain un sombre sourire.
- ...et ce sera en te détruisant. Nous nous battrons jusqu’au bout. Tu ne connais pas le peuple de Byosis, Afraléfic.
- N...ni celui... d-de Caraf-fleur, ajouta Marmo T, le souffle court, toujours empêtré dans ces horribles mains violettes.
- En fait, tu ne connais personne. Comme tu ne comprends pas l’empathie, il est normal que tu ne comprennes pas que bien peu s’agenouilleraient devant toi. Tu croyais qu’il suffisait d’arriver comme une lame de fond venue de la mer pour nous soumettre ? Même la plus haute vague finit par se retirer après s’être écrasée sur le rivage, elle peut causer autant de dégâts qu’elle veut, nous reconstruisons toujours. Alors voilà ma réponse à ta proposition…
Et il lui fit un geste de la main - celle qui ne tenait pas l’épée - dénué d'ambiguïté.
- Pauvres fous ! gronda Afraléfic. Chacun de vos sarcasmes insolents vous vaudra une once d’agonie supplémentaire. Je vous ai donné une chance de vous épargner… En vous joignant à moi, nous aurions pu construire un monde fait pour la puissance. Mais vous avez préféré rester faibles. Vous allez connaître la véritable signification du pouvoir. Voici comment nous allons faire…
Elle fit de nouveau mine d’agripper quelque chose dans l’air figé. Goombulle se tortilla soudain et ses pieds quittèrent le sol de quelques centimètres. Dans le même temps, Koopignon sentit son épée se mettre à bouger toute seule alors qu’il la tenait fermement. La lame avait comme acquis une volonté propre, un désir ardent et haletant de se ficher quelque part. Et à sa grande horreur, il se sentit tourner malgré lui vers Goombulle, tirant en vain dans la direction opposée pour ne pas la laisser s’échapper. Marmo T, au fond de la salle, était toujours immobilisé et avait commencé à gémir de douleur. Le sentiment d’horreur redoubla lorsque Koopignon vit qu’il s’enfonçait lentement dans le sol. Dans le même temps, les tuméfactions, les bosses et les coupures s’effaçaient peu à peu du visage d’Afraléfic.
- Puisque tu te targues d’avoir le choix, en voici un pour toi. Cet appendice métallique auquel tu t’accroches comme si ta vie en dépendait va bientôt finir au travers de ton amie, pendant que le Toad sombre peu à peu dans les remous de l’obscurité éternelle et que la puissance qui coule dans ses veines me régénère. Je te souhaite de bien choisir !
Koopignon tirait de toutes ses forces, mais rien à faire, le métal se rapprochait inexorablement de Goombulle. Et Marmo T s’enfonçait toujours, ses genoux avaient déjà disparu ; son expression pâlissait et se tordait de douleur de seconde en seconde, ces mains tentaculaires se refermant comme une Plante Piranha sur sa proie… Il ne semblait y avoir aucune issue, cette fois… Puis il se souvint.
« Maraboo ? Tu penses pouvoir… »
« N’oublie pas d’où te vient cette épée, Koopignon. Elle contient un soupçon de ma magie, et un brin de ta volonté. Si tu me fais confiance… Si tu NOUS fais confiance… »
« Je te fais confiance. Goombulle, Marmo T, est-ce que VOUS vous nous faites confiance ? »
« Attends, Koopignon… Tu n’es pas en train de penser à ce que je crois que tu es en train de penser ? »
« Nous sommes connectés par la pensée, Goombulle, bien sûr que c’est à ça que je pense. Marmo T a dû perdre connaissance car je ne l’entends pas répondre, tu veux le sauver ou pas ? »
« Tu es complètement… »
« ...timbré, je sais, acheva Koopignon en souriant dans sa tête. C’est ce qui m’a gardé en vie jusqu’ici, et maintenant c’est ce qui va sauver les vôtres. À trois… un… deux… »
Il lâcha l’épée au moment où la lame se teinta d’une légère brume verte assortie de deux points roses. Elle fila droit vers Goombulle… et se plia en courbant sa trajectoire au dernier moment en tournoyant comme un boomerang vers Marmo T. Le métal coupa les mains violettes tel une faux coupant du blé, et la moitié du Toad qui avait déjà sombré refit brusquement surface, l’expression nauséeuse. Koopignon leva le bras et attrapa son épée redevenue droite par le pommeau, et aussitôt, Maraboo en sortit par la pointe. Afraléfic, qui n’avait l’air guère décontenancée par la tournure des événements, esquissa un nouveau rictus.
- Te voilà enfin, toi aussi.
- Tu n’as pas l’air étonnée de me voir, répliqua froidement Maraboo.
- Il n'y avait même pas besoin de détenir des pouvoirs cosmiques pour deviner que tu me trahirais. Toujours à développer des pouvoirs inutiles, indignes de ton potentiel, là où tu pensais que je ne regarderais pas. Et une soldate qui refusait délibérément de me servir à la hauteur d’un tel potentiel ne pouvait signifier que deux choses : qu’elle était suicidaire, sachant très bien ce que ça lui aurait valu à la fin… ou qu’elle jouait et s'aventurait au-delà des frontières suffisamment longtemps pour constituer sa bande de gêneurs. Je me suis dit que je te laisserais au moins cette utilité, ça me permettrait de me débarrasser de tous les quatre en une seule fois. Si tu pensais une seule seconde que tes escapades par-delà les limites métaphysiques m'étaient inconnues, c’était sous-estimer mes pouvoirs. Et ce paroxysme de ta stupidité, Maraboo, précipitera ta fin plus rapidement encore.
- Je savais que tu me surveillais, répondit-elle aussitôt. Mais si toi tu penses que je vais croire que tu as trouvé comment faire toute seule... Tu mens quand tu dis que tu m'as laissé faire pour en arriver à ce jour, dont tu savais forcément qu'il viendrait. C'était tout simplement par lâcheté, car te débarrasser de moi à ce moment-là aurait fait de moi une martyre. Tu aurais dû expliquer pourquoi aux autres et briser leur loyauté précaire, et ton invasion aurait été impossible.
Il y eut un silence glacial de quelques secondes, pendant lesquelles le fantôme et le démon se fusillèrent du regard. Koopignon crut un instant que Maraboo céderait de nouveau à la honte et détournerait le sien, mais il n’en fut rien - et il l’admira et l’apprécia plus que jamais pour ça. Elle continua :
- Tu renverses les rôles. Tu sous-estimes les pouvoirs de l’esprit, Afraléfic. C’est ta première grande erreur, sachant que je ne parle même pas de télépathie. Croire que briser nos corps a une importance tant que notre détermination reste intacte et nos esprits soudés.
- Des mots vides. Soudés, déterminés, peu importe, vous restez faibles.
- Nouvelle erreur. Tu as asservi le monde l’espace d’un instant avec l’effet de la surprise et l’avantage du nombre, en brisant la vie ou la volonté de chacune de tes victimes, une par une. Mais tu es passée à côté d’un effet de groupe qui pouvait être retourné contre toi, en omettant combien chaque personne est liée à d’autres. Les amis, la communauté, la famille. Et je parle de VRAIES familles dignes de ce nom, pas de cette dynastie tyrannique que tu as créée en t’en autoproclamant la matriarche. Marmo T a incarné tout le village pour sauver les siens, en dépit des moqueries qu’il a endurées d’eux pendant des années, car il avait une famille sur qui compter et qui l’y a poussé. Goombulle a compensé sa faiblesse du nombre et du physique en ravivant la force d’une nature que tu avais également brisée mais qu’elle, au moins, connaissait et respectait. Et tu as été assez bête pour prendre à Koopignon son frère de cœur, ce qu’il avait de plus cher, l’amenant à verrouiller sa détermination de TE détruire pour le récupérer. Tu as scellé ta destruction de leur main - et de la mienne - sans même t’en apercevoir.
- Tu as choisi la mort pour eux et pour toi. Inutilement en ce qui te concerne, stupide fantôme. Seul se battre pour soi-même fait sens. Tes trois camarades ont lamentablement échoué en ce sens, et tu fais pire encore. Tu existes par ma volonté. Tu aurais dû te contenter de ça. Pourquoi défendre un monde qui non seulement ne te doit rien, mais pour lequel tu n’as aucune en plus aucune attache ?
- Pour lequel je n’avais aucune attache. Quel besoin avais-tu TOI de laisser ta soif de puissance te monter à la tête et de nous l’imposer ? Nous t’étions déjà loyaux avant que ça ne commence, tu étais loin d’être parfaite, mais nous t’acceptions comme tu étais. Et puis ce Villipand est arrivé, tu t’es enfermée avec lui, tu l’as laissé te charcuter l’esprit avec de belles promesses, tu t’es soumise à ta propre cupidité et aux raccourcis faciles, et voilà le résultat. Mais bien évidemment, comme tu l’as mentionné tout à l’heure, que pouvions-nous faire, sinon accepter de courber l’échine, sachant ce que tu réservais au moindre signe de subversivité à l’encontre de « ton » ordre des choses ? Mais, et c’est là ta plus sévère méprise, tu as pris notre silence forcé pour de la soumission consentante… Tu t’es gavée d’une puissance qui ne te revient pas, au lieu de chercher un tant soit peu à te cultiver l’esprit et à le lier à celui des autres comme je l’ai fait. J’ai vu leurs âmes, Afraléfic. Tu ne leur arrives pas à la cheville. Marmo T, contrairement à toi, ne voulait pas de sa force ni de la Gemme, mais n’a pas hésité à s’en servir, en dépit du fait qu’il s’effrayait d’un rien… sans vouloir t’offenser, ajouta-t-elle sur un ton d’excuse en jetant un regard en coin au Toad.
- D-d’aucune façon, répondit-il avec un clin d’œil complice pendant qu’il rejoignait le groupe en grimpant les escaliers d’une démarche encore incertaine.
- Goombulle est prête à céder à la hargne et à s’en prendre à des adversaires dans le fond innocents, c’est vrai, mais jamais dans son intérêt alors que tu es prête aux pires ignominies inutiles, même contre ceux qui ne pourraient jamais s’opposer à toi, tant que ça inspire la crainte de ton égo démesuré. Et Koopignon… Même à son heure la plus sombre, il vaut mille fois mieux que toi. Sans mon intervention, il aurait sacrifié sa santé mentale, mais il l’aurait quand même fait pour ses amis et pour Byosis, tandis que toi, il y a bien longtemps que tu l’as déjà fait, et à ce moment-là, cela faisait encore plus longtemps que notre sort ne t’importait plus en comparaison de ton gain personnel. Au point que tu es devenue incapable de deviner chez moi que je ne comptais pas attendre de te voir devenir suffisamment forte pour annihiler toute forme de liberté, et qu’être ta créature ne suffirait pas pour te vouer une loyauté sans faille. C’est ainsi que j’ai pu rassembler ceux qui étaient en mesure d’en finir avec toi… Aucune ou aucun d’entre nous n’avait une chance, sans l’aide des autres, mais à nous quatre, c’est ce qui arrivera.
- Marjolène m’avait prévenue, ricana Afraléfic. Donner quelques coups à droite et à gauche, gagner grâce à des coups de chance, ça vous suffit pour avoir l’audace de m’affronter ? Pauvres fous, vos piètres qualités physiques ne pourront rien contre ma puissance mystique dont vous n’avez encore rien vu ! Mais puisque vous tenez absolument à y goûter, et puisqu’il n’y a plus grand-chose à ajouter…
Afraléfic se tut et se tint immobile, et bientôt, un tourbillon de matière sombre monta autour d’elle pendant qu’elle s’élevait lentement dans les airs. Une autre tête, beaucoup plus volumineuse, apparut au-dessus de la sienne, fendue du même sourire démoniaque, aux cheveux rose sale et coiffée d’une lourde couronne. Une sorte de cage thoracique suivit, dans laquelle le corps possédé de Fhelisc se retrouva enfermé. Enfin, deux immenses mains qui ondulaient lentement complétèrent le tableau.
- Ho ho ho… Allez-y, chers héros, venez donc vous casser les dents sur moi. Dans cet état, je suis invincible. Vous aurez l’honneur de périr en contemplant toute ma puissance. Je vous laisse même l’initiative !
Et ils essayèrent. Comme elle l’avait prédit, leurs attaques n’avaient aucun effet. Aucun coup de tête, de poing ou d’épée ne semblait avoir le moindre impact sur leur ennemie. Même la magie de Maraboo semblait insignifiante dans cet endroit corrompu jusqu’à la nausée. Et bientôt, Afraléfic rendait les attaques : éclairs destructeurs qu’ils peinaient à éviter, nuages pourpres ou verdâtres de gaz toxiques, et ces mains cauchemardesques qui fondaient sur eux comme des rapaces morbides… Cela dura longtemps, longtemps. Et comme prévu également, le désespoir et la fatigue les gagnaient peu à peu. Voilà des heures, des jours peut-être qu’ils n’avaient pas dormi ou mangé, et ils ne pourraient plus tenir longtemps à ce rythme… Une terreur lancinante s’insinuait en eux, à mesure qu’ils anticipaient le moment tant redouté où la défaite leur tomberait implacablement dessus et noierait la dernière lueur d’espoir.
Au bout d’un temps interminable, ils étaient tous les quatre en sueur et en sang (le vert de Maraboo semblait se délaver par endroits). Afraléfic dit enfin :
- Ce petit jeu a assez duré, n’est-ce pas ? Il est temps d’en finir, et dans l’ordre logique des choses. On va donc commencer par le premier… Viens par là, toi !
L’une de ses mains disparut et se referma sur Marmo T, dont les jointures de ses mains à lui étaient ensanglantées d’avoir tant frappé. Il était ruisselant et pantelant, aussi n’eut-il guère l’énergie de se débattre, même avec un de ses bras resté libre alors que l’autre était collé le long de son corps par l’étreinte d’Afraléfic. Celle-ci le ramena devant lui avec l’extase sauvage d’un enfant qui s’apprêtait à engloutir une confiserie. Et sa main serrait de plus en plus fort.
- Toi qui ne jures que par la force physique, tu vas connaître celle de l’Univers… avant qu’elle ne te réduise en miettes !
- NON ! Marmo T ! hurla Goombulle.
Sa détresse transperça mentalement Koopignon et Maraboo.
« On doit l’aider ! Vite ! »
« Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? répondit tristement Koopignon. Elle est trop forte pour nous. Ça m’a tout l’air d’être fi… »
« Non, ce n’est PAS fini ! Il y a forcément un moyen… D’ailleurs, qu’est-ce qui se passe ? »
L’étreinte d’Afraléfic se resserrait de seconde en seconde pendant qu’une lumière divine semblait montait de sa cage thoracique, mais cela ne semblait avoir guère d’effet sur Marmo T. En fait, plus elle serrait, plus il semblait se raidir, de corps comme d’esprit. Cela n’empêchait pas Marmo T de commencer à se débattre. Et il semblait y avoir autre chose.
- Pourquoi résistes-tu encore ? Tu peux gesticuler comme un insecte, je finirai par t’écraser comme un insecte !
« Maraboo ! s’exclama soudain la Goomba. Il m’est venu une idée, mais… je dois confirmer tout de suite. Peux-tu voir l’énergie de la matière autour de nous ? »
« Oui, je peux, mais… »
« Tu n’as pas besoin de comprendre pour l’instant, fais ce que je dis, je t’en prie ! Vite ! »
Maraboo ne discuta pas et presque aussitôt, leur vision commune changea drastiquement. Les lieux autour d’eux n’étaient plus de simples murs et des êtres de chair. Un flux intense d’une substance indéfinissable, ni liquide ni gazeuse, baignait maintenant chaque particule de matière autour d’eux. Les murs et le sol étaient des rectangles de remous très sombres au milieu desquels dansaient de rares gerbes de gris ; l’épée de Koopignon, qu’il avait laissé tomber par terre, était d’un gris beaucoup plus clair. Et devant eux, la silhouette informe d’Afraléfic presque noire, mais qui semblait aspirer des quantités astronomiques de gris de sept objets identiques, cachés dans son corps… Ils voyaient aussi le corps de Fhelisc comme une mince couche d’un blanc doré, et enfin la silhouette de Marmo T, d’un gris presque blanc, qui elle aussi s’alimentait d’un de ces étranges objets à cinq branches…
« C’est bien ça ! s’exclama Goombulle. Elle se sert des Gemmes Étoile pour se rendre invincible ! »
« Comment as-tu deviné ? » demanda Maraboo d’un ton qui laissait penser qu’elle fronçait des sourcils.
« Et en quoi ça peut nous servir ? » ajouta Koopignon.
« Réfléchissez ! Marmo T a déjà utilisé une des Gemmes Étoile qui l’ont sorti d’une situation tendue avec Carbocroc. Maintenant, il est à la merci de celle qui concentre les sept Gemmes ! Sachant qu’il a déjà établi une affinité avec l’une d’elle… »
« Attends, tu veux dire qu’Afraléfic est incapable d’en finir avec lui parce qu’elle n’a plus l’exclusivité des Gemmes ? »
« C’est ce que je viens de dire ! s’impatienta Goombulle. Si nous mettions chacun la main sur une Gemme, rien qu’une seule… »
« Regardez ! » s’écria Koopignon.
Ils regardèrent, subjugués, la silhouette du bras libre de Marmo T s’introduire calmement entre son buste et la main d’Afraléfic, qui ne tarda pas à imiter leur expression d’incrédulité, sur le visage de Fhelisc comme sur son visage véritable. La noirceur des lieux s’intensifia encore tout autour d’elle et dans son propre corps. Le flux des Gemmes suivit, au moment où Afraléfic augmenta son étreinte jusqu’à une énergie colossale et - du point de vue modifié par Maraboo - aveuglante. Mais elle ne réussit qu’à éclaircir davantage l’énergie de Marmo T. Goombulle avait raison : l’une des sept Gemmes partageait maintenant son énergie entre lui et Afraléfic. Ce fut la goutte d’eau qui manquait pour faire déborder Marmo T : avec un geste vif, il déchira littéralement son entrave et retomba les deux pieds sur le sol.
Afraléfic explosa de rage.
- Comment OSES-TU me tenir tête, espèce de...
« J’ai entendu votre conversation. Aidez-moi à remettre la main sur la Gemme ! »
« Seule Maraboo peut savoir où elles sont ! Est-ce que tu peux… ? »
« Je peux les voir, Goombulle, mais pas aller les chercher ! Elles sont enfouies dans des entrailles dimensionnelles trop complexes pour moi… »
« Quoi ? Mais ce n’est pas possible ! On ne peut quand même pas attendre qu’elle veuille nous achever pour s’en servir ! Comment peut-on faire ? »
« Je peux vous aider pour ça. »
- ...misérable Toad ? Mais… ?
Afraléfic n’avait pas pu entendre la conversation qu’ils venaient d’échanger en une fraction de seconde, mais elle semblait avoir senti la même incompréhension qu’eux au moment où la dernière phrase avait été prononcée.
« Qui vient de dire ça ? » s’enquit Koopignon, qui sentit ses entrailles se retourner tant il pensait connaître la réponse.
« C’est moi » répondit Fhelisc.
Sa vision des flux d’énergie s’estompa, et une silhouette fantomatique de Fhelisc apparut, légère et vaporeuse, par-dessus celle de son corps possédé.
« Comment… Comment ? » balbutia Koopignon. Il était tellement éberlué que même en pensant il n’arrivait plus à articuler.
- Quoi ?? vociféra Afraléfic. Tu...
« Ne sois pas étonné, Koopignon. Je savais que tu arriverais jusqu’ici. Depuis le début, je t’attendais, comme elle. Tenez-vous prêts, toi et tes amis. Vous aurez peu de temps et pas de seconde chance, je le crains. »
« Fhelisc… Je ne sais pas quoi te dire… Tu te fais capturer et posséder à cause de moi, et même dans cet état tu trouves le moyen de faire passer le reste du monde avant toi… »
« Tu n’as pas à t’en vouloir, répondit Fhelisc avec un sourire angélique. Les choses devaient se passer ainsi. Nous sommes deux à avoir voulu descendre, tu te souviens ? Et ça ne t’a pas empêché d’arriver ici et d’avoir presque toutes les cartes en main pour en finir. En fait, si je n’étais pas venu avec toi, tu n’aurais pas pu obtenir la dernière de ces cartes. Koopignon… Mon cher ami… Ne te lamente plus au sujet de ce que tu as l’impression d’avoir raté, vois plutôt ce que tu es sur le point de réussir ! »
« Mais comment saurons-nous comment en finir ? » insista Koopignon, éperdu.
« Vous le saurez… Crois-moi. »
- ...me tiens tête, effronté ?! Mais… Comment… comment OSES-tu toucher aux…
Fhelisc avait tenu parole. Des formes pointues et qui clignotaient chacune d’une couleur distincte émergeaient de la peau violâtre et pailletée d’Afraléfic, comme des poissons multicolores tentant de sauter au-dessus de la surface d’un lac empoisonné sans vraiment y parvenir.
« Les voilà ! » s’écria Goombulle, proche de l’hystérie.
« Marmo T, Koopignon, vous êtes prêts ? » demanda Maraboo.
« Et comment ! » répondirent-ils en chœur.
« Je crois qu’un petit renforcement osseux s’impose, Maraboo ! ajouta Marmo T. Un… »
« ...deux… »
« TROIS ! »
L’action fut bien trop rapide pour qu’Afraléfic puisse réagir, mais Koopignon et Goombulle virent parfaitement ce qui se passa. Maraboo qui fusa droit sur Marmo T comme une traînée de poudre émeraude. Les pieds d’Enti qui brillèrent d’une lueur verte lorsqu’il bondit sans élan à plusieurs mètres de hauteur. La lueur qui remonta jusqu’à son poing levé lorsque celui-ci s’abattit avec une extrême violence en plein thorax d’Afraléfic. Plusieurs Gemmes sautant comme des bouchons hors de la peau d’Afraléfic, tandis que le Toad se réceptionnait au sol, la bouche ouverte en un cri de douleur muet, son bras cassé en plusieurs endroits pendant que Maraboo se rematérialisait. Koopignon courant vers Marmo T, arrivant à son niveau au moment où le Toad touchait terre, prenant appui sur la palme offerte de son bras indemne qui le propulsa dans les airs, épée brandie. TLANG, TLANG, TLANG, trois des pierres frappées en direction de ses amis avec la lame, une quatrième agrippée de sa main libre.
L’effet fut foudroyant. Bien sûr, les Gemmes étaient supposées renfermer une énergie incommensurable, mais ils ne s’attendirent pas à les sentir charger leurs corps comme des piles, dissiper toute fatigue, recoudre toutes leurs plaies, recoller tous leurs os. L’entaille sanglante qui avait rendu Koopignon borgne n’était plus qu’un souvenir, ses anciennes cicatrices avaient disparu, sa carapace brillait comme au premier jour, ses muscles avaient gonflé ; Goombulle semblait avoir rajeuni et était nettement plus intimidante qu’avant, le regard féroce et perçant ; Marmo T, son bras réparé, était à présent un colosse aux formes si harmonieuses que c'en était presque divin ; quant à Maraboo, elle irradiait d’une aura émeraude qui l’enveloppait comme un cocon d’éther brûlant. La salle du trône semblait s’être partiellement effacée sous la folle danse des sept Gemmes qui allaient et venaient maintenant sans cesse d’une bande à l’autre, vomissant des gerbes de lumières, d’étincelles et de fumées étourdissantes.
Afraléfic était hors d’elle.
- NON ! hurla-t-elle. Comment est-ce POSSIBLE ? Il m’avait dit que les Gemmes me rendraient invincible !
Maraboo lui répondit, toujours aussi stoïque, à la différence que sa voix faisait un léger écho à présent :
- Tu n’as pas encore compris ? Tu t’es emparée de la Puissance Stellaire à travers les Gemmes. Tu les as utilisées pour ravager et corrompre le monde à ton image, en répandant l’obscurité, en créant des soldats, en massacrant des innocents ou en les réduisant en esclavage. Mais tu as commis l’erreur fatale, une de trop, de croire qu’elles te serviraient inconditionnellement. L’énergie du cosmos est neutre, elle ne sert personne, tu l’as pervertie pour tes propres intérêts à travers des atrocités contre-natures, mais en les rassemblant ici, leur puissance s’est naturellement liée à nous et nos valeurs contraires également, pour contrebalancer cet abominable déséquilibre que tu as créé.
- Impossible ! cracha Afraléfic. Moi seule pouvait gérer une telle puissance sans être détruite. Elle aurait dû réduire vos corps piteux en miettes !
- Non, car n-nous l’utilisons humblement et pour p-protéger le monde, contrairement à t-toi, répondit Marmo T. Nous la sup-p-portons grâce à la f-force de nos idéaux q-qui dépasse celle des tiens. Et c-ce sera toujours ainsi tant q-que nous combattrons, tant que nous nous op-p-poserons à toi, et jusqu’à la m-mort.
- Pour ajouter l’ironie à ton châtiment, ce serait arrivé pour n’importe qui d’autre qui se serait opposé ouvertement à toi, ricana Goombulle. Même une avorton comme moi, « la plus faible parmi les faibles », ne l’est plus une fois redistribuée une énergie du cosmos dont tu n’as pas le monopôle. Voilà qui met à mal ta philosophie perverse de « ranger le monde », n’est-ce pas, Afraléfic ?
- Et nous partageons tous les quatre le même désir d’y mettre un terme, conclut Koopignon, grâce à une détermination que tu as scellée en chacun de nous, même si c’était pour des raisons très différentes. Que le VRAI combat commence maintenant pour de bon, reine infecte… C’est ici et maintenant que ton règne tyrannique prend fin !