Paper Mario : le Soleil Noir
Chapitre 8 : Le défi du Koopa (Partie 2)
14490 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 16/07/2026 17:15
Le chemin en pente douce commençait à être balayé par une imperceptible brise marine. Elle avait beau déployer toute son énergie à servir d'appui à Merlune, Goombulle se surprit plus d'une fois à respirer à plein poumon cet air salin, venu de la mer Farald. La situation était critique, mais elle dut bientôt admettre que ce vent en apparence innocent, auquel elle n'aurait même pas prêté attention autrement, se révélait être démesurément réconfortant. « Ce n'est pas étonnant, après tout, pensa Goombulle. C'est dans les moments difficiles que l'on arrive à apprécier les choses à leur juste valeur. »
- Je suis d'accord avec toi, déclara Merlune avec une anticipation déconcertante.
Goombulle sursauta. Elle remarqua, un peu tard, qu'elle avait presque relâché prise et que Merlune, ne suivant plus, menaçait de s'effondrer à nouveau faute d'appui.
- Oh, je... Désolée, Merlune, j'étais...
- ...tellement absorbée par tes pensées que tu ne pensais plus à rien d'autre ? Au point d'omettre ma fatigue et - plus étonnant encore - ma capacité à lire dans les pensées ?
- Euh... Je...
- Allons, rassure-toi, ce n'est pas grave, la rassura-t-il avec un sourire. C'est parfaitement compréhensible. De toute façon, je me sens mieux, regarde...
Il fit deux pas hésitants vers l'avant, mais Goombulle ne le laissa pas aller plus loin et se cala à nouveau sous son bras en protestant d'un ton ferme :
- Je préfère quand même prendre mes précautions.
- Ta générosité est grande, Goombulle. Tu es valeureuse, astucieuse et désintéressée, avec un caractère bien trempé qui ne gâte rien. Quelques-unes des qualités qui, si je n'avais pas eu cette vision aujourd'hui, m'auraient confirmé à l'instant même que tu as tout d'une héroïne. Mais ce n'est pas cela qui vous sauvera, toi et les autres, de cette reine diabolique... N'oublie pas ce que je t'ai appris. Prendre les coups à la place de tout le monde ne t'aidera en rien à vaincre le vrai problème, sans compter que tu ne tiendrais pas longtemps. Ce n'est pas l'ange gardien des Pounis mais l'héroïne qui viendra à bout de tous nos soucis.
- Alors... C'était vrai ? Je veux dire... Dans ta vision, tu m'as vraiment vue mettre une raclée à Afraléfic ? La gommer purement et simplement de la surface de cette terre, à défaut de la renvoyer là d'où elle vient ?
- Je n'ai rien vu de tel ! protesta le voyant. En tout cas, pas aussi concrètement que tu ne le penses. Les prédictions sont quelque chose de très aléatoire, Goombulle. Voir un évènement dans le futur est une chose, le rendre réel et passé en est une autre. Moi, je ne suis qu'un voyant, et je suis restreint à ce premier acte. Je vois des possibilités avec des probabilités variables. Mais il ne dépend que de son auditeur d’agir. Ce qui arrive découle entièrement de nos actions, et ça peut alors prendre une infinité de formes, parmi lesquelles, avec la bonne habileté, les bonnes paroles, les bons gestes, mais surtout la bonne volonté, se trouve le résultat souhaité. Il n'y a qu'une poignée de gens qui sont capables d'une telle chose, car ils n'y voient aucun intérêt égoïste, et tu en fais partie. C'est en cela que je place mes espoirs et ma foi en toi, c'est cela qui me fait croire que tu as une chance de nous libérer de ce joug destructeur. Tu ne chercherais pas le profit ou la gloire aussitôt que tu serais devenue une héroïne. Pour toi, ce n'en serait que le résultat.
Goombulle ne s'était pas attendue à une telle exposition du fond de la pensée de Merlune. C'était vrai, elle n'avait jamais pensé à la récompense que lui apporterait sa victoire. Victoire qui, d'ailleurs, lui paraissait flotter comme une molle et lointaine galaxie, absolument hors de portée, et où il serait fou de vouloir se rendre. C'était bien simple, elle n'avait pas la plus petite idée de la façon dont il fallait s'y prendre, car les propos de Merlune, loin de lui donner confiance en cette destinée, lui communiquaient une impressionnante sensation de vertige, qui gommait toute capacité de réflexion et la replaçait inévitablement en face de ses craintes et de ses complexes.
Car elle avait bel et bien peur. Elle se sentait incroyablement seule, guettée par un danger gargantuesque qu'elle savait mortel mais qu'elle ne voyait ni ne connaissait, elle aurait forcément besoin d’aide mais ne savait pas vers qui se tourner. Mais Merlune avait aussi vu un autre héros avant elle... « L'union fait la force » devenait évident maintenant. Mais elle, elle n'avait jamais connu que la solitude, n’avait jamais cherché d’alliés pour elle-même. Elle l’avait choisie, sa solitude, c’est vrai, et longtemps elle avait pensé que c’était la meilleure vie possible, mais maintenant cela lui paraissait être une cruelle et stupide erreur.
- Je n’y arriverai pas, fit-elle enfin.
- Je te demande pardon ?
- Regarde-moi, Merlune. Je suis une vieille Goomba grincheuse et asociale. Je n’ai personne vers qui me tourner pour demander de l’aide, et quand bien même tu m’en trouverais, qui voudrait de moi comme coéquipière ? Mes études de zoologie et mes pauvres coups de tête tiennent à peine un Cleft en respect, alors la Reine des Ténèbres elle-même…
- Le héros de Carafleur, que je vais te présenter… Presque personne n’aurait misé sur lui non plus. Et j’ai bien dit presque.
- Quelle différence cela peut bien faire ? répliqua Goombulle avec un hochement de tête désabusé.
- Cela fait toute la différence. S’il n’y avait pas eu les Pounis, aurais-tu tenu tête à ces Koopas zombifiés ?
Goombulle répondit, presque à contrecœur :
- Non, bien sûr que non.
- Eh bien c’est pareil pour le héros de Carafleur. Il avait un village à sauver, et il l’a fait. Il a renvoyé dans les cordes un dragon faisant mille fois son poids, qui aurait pu le gober tout entier. Et si vous êtes tous les deux capables de sauver autant de monde chacun et chacune de votre côté, ne crois-tu pas qu’ensemble, vous pourriez sauver non pas un village ou une tribu, mais le monde entier ? De plus, il venait de perdre plusieurs êtres chers, dont une connaissance commune avec moi…
Il y eut un imperceptible reniflement, ce qui troubla Goombulle. Elle faillit demander comment le héros pouvait bien connaître Mavila lui aussi, mais elle se retint, ne voulant pas le blesser inutilement. C'était sans doute l'avantage de vivre en solitaire : en ayant d'affinités avec peu de monde, Goombulle avait eu jusque-là la chance d'ignorer la souffrance de sa perte. Si le choix lui avait été présenté (et elle avait honte de cette pointe d'égoïsme), elle aurait sans doute préféré qu'elle lui soit toujours étrangère. Mais plus question de s’accorder ce luxe désormais. Elle se reprit et essaya de détourner Merlune de ces souvenirs amers :
- Écoute, on se rapproche d'un cours d'eau... Tu entends ce murmure ?
Et effectivement, une minute plus tard, leur chemin fut stoppé par une rivière qui le coupait de biais.
- Elle se jette dans la mer Farald, juste à l'est de Byosis... si Byosis existe encore, acheva-t-elle avec un regard interrogateur en direction de Merlune, qui l'ignora.
Il s'écarta doucement de Goombulle - elle sembla estimer qu'elle pouvait le laisser faire - et passa près d'un arbre au feuillage touffu, duquel les guettait attentivement un Para Bruyinsecte sauvage. Merlune s'avança jusqu'au bord de l'eau sombre et calme, et continua jusqu'à immerger le bas de sa robe. Il ferma les yeux, respira profondément et murmura :
- Cette rivière... Son eau a emporté les fruits de crimes atroces. C'est elle qui a mené le héros de Carafleur vers l'exploit, mais c'est elle aussi qui lui a froidement arraché le premier et le dernier amour de sa vie. Il est assis à son bord en ce moment même. Et il a avec lui cette Gemme Étoile...
- Cette quoi ? C'est quoi ce truc ?
- Un objet extrêmement puissant, créé dans un sombre but et destructeur entre de mauvaises mains. J'y perçois la force de la voûte céleste... C'est très préoccupant...
- Pourquoi ?
- Normalement, cette force est intouchable et doit le rester. Elle est tellement incommensurable que quiconque s'aventurerait à la manipuler, même avec de bonnes intentions, ferait beaucoup plus de mal qu'autre chose. Et ce pour la bonne raison que c'est un acte contre-nature, c'est violer un ordre établi par et pour les astres les plus anciens de l'univers, où il n'y a que là qu'il est stable et qu'il peut demeurer sans risque. Seuls les mages et les voyants sont autorisés et habilités à manier une infime partie de ce monstre calme mais puissant. C'est d'ailleurs de lui que nous naissons, pour qu'il puisse se manifester à travers nous, humbles vaisseaux, dans le monde physique, pour l’empêcher de de basculer dans le chaos avec conseils et prophéties...
- Rien que ça... Sans blague ! ironisa Goombulle avant qu'elle ait pu s'en empêcher.
- Il n'y a pas de quoi rire ! répondit Merlune avec sévérité. Sans ça, le cosmos tel qu'on le connaît aujourd'hui aurait cessé d'exister depuis longtemps. Moi, par exemple, étant né de la Lune, mon humeur et son aspect sont étroitement liés et elle me montre ce qu'il y a à maintenir ou à corriger, selon qu'elle est nouvelle ou pleine. Et tout au long de ma vie, une fraction de son pouvoir vivra à travers moi, jusqu'à temps que je disparaisse ; je me fondrai alors avec l'astre de la nuit, duquel naîtra mon successeur... et ainsi de suite.
Relevant les yeux vers sa génitrice, il s'accorda quelques secondes et un petit soupir de tendresse. Mais son angoisse reprit vite le dessus :
- La puissance du firmament nous traverse comme des vaguelettes, et prévient ainsi le danger d'être mal canalisée et d'occasionner des cataclysmes dont tu n'aurais pas idée. Mais cette Gemme Étoile... si j'obéis à la métaphore, c'est un vrai raz-de-marée, un ouragan qui est entre les mains de ce héros, sans n'avoir aucune idée du terrible péril que ça représente... Et dire que, jusqu'il y a peu, il était encore en possession d'Afraléfic !
- Et donc, cette calamité qui a touché Byosis... murmura Goombulle qui avait soudain écarquillé les yeux. C'était un de ces cataclysmes ? Mais alors, est-ce que ça aurait un rapport avec... ?
Elle se demanda si elle oserait prononcer le nom, tant cela lui paraissait absurde et effarant, mais Merlune le fit à sa place :
- Oui, en effet, conclut-il avec tristesse. Mavila n'est malheureusement pas étrangère à tout cela. D'ailleurs, il est temps que je vous révèle ce que cachait véritablement son existence, et je vous préviens, ça ne va pas vous faire plaisir... surtout pas à lui.
Et avant que Goombulle n'esquisse la moindre parole, Merlune hurla « Luna-Moona-Monda-Lua-Voila-Tombla ! » Aussitôt, le mince croissant de lune se mit à briller si fort que des dizaines de rayons parfaitement rectilignes en tombèrent, droit sur toute la longueur de la rivière. L'eau se mit à étinceler à son tour, puis la terre commença à trembler. Enfin, très progressivement, le sol commença à coulisser dans des directions opposées de part et d'autre du cours d'eau. Ahurie, Goombulle regarda défiler devant elle les arbres et rochers de la berge opposée dans le sens du courant, tandis que son côté le remontait. Puis il y eut un imperceptible ralentissement, qui se prolongea jusqu'à temps que le sol s'immobilise.
Rapidement, Goombulle leva les yeux vers le Para Bruyinsecte, qui continuait à la fixer de ses yeux rouges sous son épaisse carapace - il ne semblait nullement perturbé par ce qui venait de se passer. Goombulle eut à peine le temps de distinguer les muscles lisses et volumineux, le gilet noir, la barbe cuivrée et les poix flamboyant d'un jeune Toad assis au bord de l'eau que les rayons lunaires s'évanouirent et l'eau cessa de briller. Il leur tournait actuellement le dos. Le jeune Toad était en train de jouer une triste mélodie avec une petite flûte, mais il s’interrompit et regarda autour de lui, comme s’il ne reconnaissait plus rien. Sa voix fluette, où se dénotait une certaine frayeur, s'éleva alors :
- Q... qui... qui est là ?
- Sois tranquille, héros de Carafleur, nous ne te voulons aucun mal. Je suis Merlune, le voyant des Bois Insolites. Je suis un ami de Mavila. Et voici Goombulle, ma camarade, fidèle et héroïque amie.
Goombulle rougit, mais personne ne le remarqua. Le Toad se retourna et les vit enfin. Il parut soulagé d’entendre le nom de Mavila.
- Ench... chanté, moi c... c'est Marmo T. Mais... G... Goombulle... c'est l... le nom sans cess... sans cesse rép-p-pété dans mon v... village dep... puis cette après-m... midi !
Sa voix se tut brusquement. Il paraissait interloqué.
- C'est inc... croyable, vous êtes pratiq... quement les seules p... pe-personnes que j'ai r-rencontrées qui n'aient p... pas ri en m'ent... tendant !
- Pourquoi ferait-on une chose pareille ? lança joyeusement Goombulle en s'avançant vers lui. Ou plutôt, pourquoi perdrait-on notre temps à faire une chose pareille, hein ? Non, je plaisante... Alors déjà, bravo pour cette histoire de dragon, ça ne devait pas être de la tarte, mais tu me raconteras ça en détail plus tard, d’accord ? J’adore ce genre d’histoire palpitante ! Et tu - je peux te tutoyer, n'est-ce pas ? - tu as également appris ce que j'avais fait, déjà ? Waouh, je n’imaginais pas que ça irait aussi vite. Bof, ce n'était pas grand-chose, tu sais, j'ai un peu fait ça à l'instinct... Alors comme ça, on est compagnons d'armes ? On va faire équipe tous les deux et corriger cette prétendue Reine Afraléfic avec ses moins-que-rien de sbires ? Merlune me l'a raconté, il nous a vus, ou plutôt aperçus lui faire sa fête ! Oh, Merlune, tu avais quelque chose à nous dire au sujet de Mavila je crois ?
Marmo T recula légèrement la tête, les yeux écarquillés. Il tourna ensuite un regard perplexe vers Merlune. Goombulle l'imita.
- Elle est t...toujours co... comme ça ? demanda Marmo T d'une voix encore plus mal assurée que d'habitude.
Mais Merlune, au lieu d'éclater de rire et de lui assurer que oui, Goombulle était bien comme ça, tout feu tout flamme, tout le temps mais qu'elle ne mordait pas, ne dit rien. Ce n'était même pas sur lui qu'il fixait des yeux surpris, mais sur...
- Goombulle... Ai-je seulement sous-entendu que ma vision ne concernait que vous deux ?
***
À grande distance de là et au même instant, dans les tréfonds de la côte, Koopignon creva soudain la surface absolument lisse d'un lac souterrain. Le râle postérieur au long moment passé sous l'eau sans respirer brisa le funeste silence d'une immense grotte et, telle une minuscule explosion vivante de bras et de jambes battant violemment l'eau froide, lui et Ehpicia refirent enfin surface, projetant des gouttelettes d'eau sur la paroi de pierre qu'ils venaient de traverser. De l'opposé, ils notèrent l'écho lugubre du vacarme soudain.
Koopignon cessa alors de se débattre, de tousser et de cracher. Il ouvrit les yeux, resta un moment silencieux, puis laissa échapper un nouveau juron bien senti. La grotte était éclairée par cette même lueur qu'à l'autre extrémité du siphon, mais elle était à présent nettement plus vive bien qu'encore faible et lointaine. Elle émanait du côté opposé où il se trouvait, et vers laquelle il avait déjà commencé à nager sans s'en rendre compte. Et plus la lueur se rapprochait, plus vite il nageait, sans discontinuer. Depuis combien de temps agissait-il ainsi ? Le dragon semblait très loin à présent, il ne revoyait son combat avec lui que comme un souvenir flou d'un voyage fait il y a très longtemps. Quant à tout ce qui était arrivé avant la vision des falaises et de Byosis disparues, il n'y songeait même pas une seconde, car même si ça paraissait complètement fou, il y avait quand même une minuscule chance que l'une des seules choses auxquelles il tenait vraiment se trouve au loin, encore intacte. Il sentait cette lumière si réconfortante lui confirmer ce qu'il osait à peine croire, l'encourager à se rapprocher. Au bout d'un moment, il n'y tint plus : il prit une grande inspiration et plongea à nouveau.
Il rentra alors mains, bras et tête dans sa carapace, se retourna et expulsa l'air en une énorme explosion de bulles qui les projetèrent dans la direction opposée. Tout en contrôlant la direction et en s'assurant qu'Ehpicia était toujours agrippée à sa carapace, Koopignon gardait un œil sur la lumière à l'extérieur. Celle-ci s'intensifiait de seconde en seconde, et à chaque fois Koopignon soufflait de plus en plus fort. Il sentait que c'était imprudent mais il s'en fichait. Et il eut tort : tout à coup, la lumière s'estompa, à cause du mur parfaitement droit et lisse qui se dressa soudain devant lui, sous l’eau.
Koopignon remonta en catastrophe, mais son élan était trop important et il heurta la roche avec le bas de sa carapace, au moment où ils crevèrent la surface. Koopignon et Ehpicia se réceptionnèrent assez durement sur un sol anormalement lisse, à deux mètres du bord. Une fois immobile, Koopignon, obéissant à un vieil instinct de survie, resta quelques secondes immobiles avant d'émerger de nouveau, de se relever et de s'ébrouer.
- Oups... Hé hé, désolé Ehpicia, j'y suis allé un peu fort, mais je parie que tu étais aussi impatiente que moi d'arriver, non ? Ehpicia ?
- Koopignon... J... J'ai froid...
Il savait qu'il avait de nouveau touché terre sur une espèce de plate-forme blanchâtre, il savait aussi que le choc lui avait fait desserrer son étreinte et qu'elle l'avait lâché juste avant d’atterrir, ne tombant pas trop durement près de lui. Le reste, il le découvrit lorsqu'elle fut de nouveau dans son champ de vision : Ehpicia étendue sur le côté, le visage blafard, un bras vainement étendu vers lui et un autre recouvrant une entaille dans le ventre, baignant dans une mare d'eau où se mêlèrent vite de petits filets écarlates... et tellement affaiblie qu'elle n'en avait presque plus la force de parler ou même de trembler de froid.
- Ah non, Ehpicia ! cria Koopignon en tombant aussitôt auprès d’elle à genoux. Tu n’es pas agrippée à moi comme une sangsue depuis la surface pour me lâcher maintenant ! Je t’en supplie, relève-toi… Ça va aller, tu verras…
Et il continua à lui bredouiller des promesses vides tout en lui frictionnant bêtement son bras glacé, tout en regardant autour de lui pour constater qu'il se faisait des illusions... Refoulant ce cruel sentiment d'impuissance, il se pencha à nouveau près d'elle, implorant un nouveau miracle, n’importe quelle aide, de n’importe qui, qui pût les sauver elle et l’enfant...
- Koopignon !
C'était bien lui que l'on avait appelé, mais dans son dos. Une voix, merveilleusement familière. Celle de Fhelisc. Il avait déjà à moitié abandonné Ehpicia pour se retourner, incrédule, fébrile, mais non, c'était bien son meilleur ami qui se précipitait vers lui, l'air aussi foudroyé que lui, c'était bien son meilleur ami que, contre toute attente, il retrouvait pour la première fois depuis un an à mille pieds sous terre. Malgré la confusion du moment, le Koopa dut se faire violence pour rester aux côtés d’Ehpicia au lieu de se jeter dans les bras de son ami. Fhelisc était visiblement aussi confus que lui, car il ne parvint qu'à demander :
- Mais qu'est-ce que vous... Pourquoi toi et Ehpicia... Que lui est-il arrivé ?
- Elle... C’est ma faute, je... nous avons plongé, mais je n'aurais pas dû... Elle...
Il déglutit avec force.
- Elle est en hypothermie et elle est sur le point d'accoucher. Si elle ne reçoit pas tout de suite les bons soins, elle et le bébé peuvent mourir.
Il n'aurait pas voulu annoncer la chose aussi brutalement, mais il n'avait pas le choix.
- Mais... comment avez-vous fait pour arriver jusqu'à... Je lui ai pourtant dit de se cacher, et vous... vous avez plongé tous les deux là-dedans ?!
- Fhelisc, je te jure que je te raconterai tout en temps voulu, mais pour l'instant, nous devons nous occuper d'Ehpicia ! Le temps presse, elle a vraisemblablement commencé à avoir des contractions tout à l’heure.
- Je... d'accord...
Fhelisc était un beau garçon de trente et quelques années. Il avait de magnifiques cheveux blonds et ondulés, et des yeux bleu foncé qui semblaient vouloir toujours rire, en particulier lorsqu'un sourire chaleureux creusait de légères rides autour, lui donnant un regard plein de douceur et d'affection. D'un naturel timide mais généreux, tout le monde l'avait toujours apprécié, que ce soit dans Byosis ou à l'extérieur ; mais ce qui lui avait sans doute attiré le plus de sympathie, c'était tout à la fois cette maturité, cet amour et cet enthousiasme qui se lisaient dans sa voix, dans ses gestes, dans ses coups d'œil discrets à droite et à gauche dès qu'il parlait à quelqu'un, même dans les durs moments comme celui-ci. Il s'agenouilla auprès d'elle en murmurant :
- Ehpicia... Ehpicia... Mais quelle folie d'être venus jusqu'ici, vous auriez pu mourir, vous auriez pu...
- C'est ce que je lui ai dit, mais tu la connais, répondit Koopignon avec un très bref sourire. Elle voulait absolument venir avec... Enfin, elle avait autant que moi envie de vérifier si tu... si tu en avais réchappé.
- C'est vrai ? C'est très courageux, dites donc... surtout de ta part, chérie, avec ce bébé en route...
- J'ai fait ça parce que j’aime, gros bêta, parvint à articuler Ehpicia, qui émit alors un soupir de soulagement et s'évanouit.
- Vite, Koopignon, aide-moi, prends-la par les jambes... J’irai de dos, pour te guider, je sais où aller.
- Me guider ? demanda Koopignon sans comprendre, pendant qu'il regardait Fhelisc la soulever par-dessous les bras. Mais pour aller où ?
Fhelisc sembla surpris qu'il lui pose la question.
- Pour aller où ? Mais à Byosis, évidemment ! Où aurions-nous pu aller, sinon ? Vas-y recule, attention, un peu vers ta gauche, on va passer sous l'arche...
Comment avait-il pu ne pas la voir, cette haute arche semi-circulaire, si typique, que l'on trouvait à chaque point cardinal de la ville ? Et le mur d'enceinte, qu'il avait naïvement pris pour une énième paroi rocheuse et à laquelle il n'avait pas prêté plus d'attention... Alors ça voudrait dire que Byosis toute entière existe toujours, qu'il allait revoir des visages familiers, toutes ses vieilles connaissances qui lui avaient manqué pendant si longtemps... Pourquoi n'arrivait-il toujours pas à s'en réjouir ? La réponse était simple : au lieu de se faire ensevelir avec les autres et de se contenter d’être heureux d’avoir survécu, Koopignon, par ses efforts pour arriver jusqu’ici, était forcé de constater que retrouver Byosis encore miraculeusement debout était considérablement louche, plutôt que béatement réjouissant. Et que ce n’était donc que le début de nouveaux complots, de forces obscures à l'œuvre et de menaces renouvelées dont il n’avait pas la moindre idée pour l’instant.
- Qui est-ce ? Ah, Fhelisc !
- Mais qui est-ce qu'il porte ?
- Ce ne serait pas sa femme, Ehpicia...
- ...celle qui attendait un bébé de ce brave jeune homme ?
- Mais oui ! Elle n’était pas avec nous… Comment est-elle arrivée ici ?
- Aucune idée, mais elle a l'air assez mal en point… Je vais chercher des couvertures.
- Et ce Koopa qui l'aide ?
- Il m'est vaguement familier...
- Mais oui, enfin ! Koopignon, l'explorateur !
- Celui qui a de nouveau tout plaqué, il y a un an ?
- Il a bien choisi son moment pour revenir !
- Pour avoir disparu dans la nature aussi, remarque.
Au fur et à mesure que le petit groupe passait devant les premières maisons, les chuchotements les suivaient, s'échangeaient, s'éloignaient puis revenaient à la charge, de plus en plus nombreux. Leurs auteurs, en revanche, restaient à peine visible à la lueur des faibles bougies, timidement portées à bout de bras et de haillons, sur le seuil des maisons plongées dans l'ombre, sauf un ou deux qui vinrent aider les deux amis à alléger un peu le poids d’Ehpicia et d’équilibrer leur démarche. Une chose cependant intriguait Koopignon plus que les autres : s'il avait reconnu le sol et les murs de marbre des maisons parfaitement alignés, en revanche il fut surpris de trouver Byosis lavée de toutes ses couleurs éclatantes, remplacées par cette grisaille luisante. Ce qui expliquait la lueur qu’il avait perçue de l’autre côté du siphon, au passage. Fhelisc adressa un sourire à Koopignon, pendant que le Koopa marchait maladroitement à reculons.
- Ça doit te rappeler toutes les fois où tu revenais après t’être évanoui dans la nature sans savoir si on te reverrait un jour, non ? À chaque fois, tout le monde était ravi de te revoir et voulait entendre tes histoires.
Oui, Koopignon se souvenait, mais c’était le moins glorieux de ses retours qui lui revint en mémoire. Fhelisc ne pouvait pas deviner que ses choix de mots lui rappelait la toute première escapade qu’il avait entreprise il y a vingt ans, et qui avait terminé en désastre sur tous les plans. Mais surtout, et cela le frappa bien plus que de voir les murs de l’ancienne ville Arc-en-Ciel lavés de leurs couleurs, une conversation commença à se dérouler dans son esprit avec une netteté inquiétante, d’autant plus qu’il n’y avait jamais assisté et qu’il n’avait pu que vaguement reconstituer grâce à ce qu’on lui en avait raconté ensuite…
- Bonjour, professeure Vétuss T, résonna la voix de son père dans sa tête malgré lui. Comment allez-vous ? Alors, Koopignon a-t-il bien travaillé aujourd’hui ?
- Bonjour, Komte. Bonjour également, Fhelisc ! Je vais très bien, merci, et vous-même ? Ça fait plaisir de vous voir enfin, il y a des jours qu’on ne vous a pas vu vous balader dans les rues.
- Oui, j’ai eu quelques affaires qui m’ont pas mal accaparé ces dernières semaines, mais j’ai pu enfin trouver un moment pour me libérer et voir mon fils. Où est-il ?
- Koopignon ? Je ne l’ai pas vu aujourd’hui. Il y a même un certain temps qu’il a arrêté les cours ! Il est bien revenu, de temps en temps, mais...
- Comment ça ? demanda le Komte, son sourire s’effaçant d’un coup.
- Oui, c’est bien dommage. C’était un élève très prometteur. Je n’ai jamais vu une telle détermination, une telle passion pour les civilisations anciennes - sachant qu’en plus il suivait un autre cursus en parallèle ! Avec moi, il était loin de respecter toutes les consignes et de faire ce qui était demandé, mais il avait une manière de sortir des sentiers battus si… intéressante. Il a terminé le programme qui prend six ans avec une étonnante rapidité. Même s’il est dommage qu’il n’ait pas passé les examens finaux, ni aucun autre d’ailleurs. Malgré ça, je ne m’étonnerais pas si l’archéologie faisait un bond ces prochaines années grâce à lui...
- De l’archéologie ? balbutia le Komte, qui avait à présent pâli. Mais il m’avait dit que c’étaient de simples cours d’histoire ! Et en plus, il suivait d’autres cours ? Depuis quand a-t-il cessé les vôtres, vous avez dit ?
- Oh, je ne sais pas… Il y a… un an ? Ou peut-être deux…
- DEUX ANS ?
Il s’était exclamé avec une telle vigueur que la professeure Vétuss T sursauta.
- Enfin, Komte ! protesta-t-elle avec une main sur le cœur. Ne me faites pas de frayeurs comme ça, ce n’est plus de nos âges, enfin ! Et pourquoi vous mettre dans ces états ? D’accord, c’est votre fils et ça ne fait pas toujours plaisir de voir notre enfant mettre un terme à des études aussi prometteuses, mais ne vous affligez pas. Koopignon est un personnage étonnant et plein de ressources. Après avoir mis fin à ses classes avec moi, il s’est tourné vers celles qui lui restaient avec plus de vigueur et d’application que jamais, à ce que j’en ai entendu...
- Avec… avec qui a-t-il continué les cours ?
- Avec ma cousine Népé T. Elle aussi est particulièrement satisfaite de son élève, à ce qu’il m’a raconté ! Mais je suppose qu’il vous a raconté tout ça, quand même ? ajouta Vétuss T en fronçant les sourcils.
- Népé T ? Il a pris des cours avec la maîtresse d’arts martiaux en plus des vôtres ?
- Elle-même. Et vous savez dans quoi votre fils a voulu se spécialiser ? Le maniement de l’épée… Peu orthodoxe mais ça lui va tellement bien !
Koopignon voulut secouer ces pénibles échanges hors de son crâne, mais il en fut incapable. Des conversations qui l’avaient marquées, il les avait repassées dans sa tête jusqu’à la lie, et même en rêve où elles ne lui faisaient même pas la grâce de dévier un peu de la réalité, comme si son esprit prenait l’initiative de lui rappeler à quel point ses erreurs passées avaient été désastreuses. Mais là, c’était une scène qui s’était déroulée sans lui et qu’il n’avait pu que reconstituer par bribes et hypothèses. Et voilà qu’en plein effort qui requérait toute son attention, elle s’imposait à lui avec une précision trop surnaturelle de réalisme. Depuis que le monde s’était assombri, une subtile note mystique semblait lui faire revivre malgré lui des moments de plus en plus désagréables, et plus il se rapprochait de Byosis, plus ce phénomène semblait s’amplifier. Le peu de doute qu’il avait s’envola lorsque la voix de son père sauta de plusieurs minutes en avant d’un coup :
- Népé T, je vous en prie, faites un effort. Souvenez-vous ! Il ne vous a rien dit ? Même pas sous-entendu où il comptait se rendre depuis votre dernier cours avec lui ?
- Je suis navré, Komte, répondit la Toad aux long cheveux gris acier noués en une natte dans son dos, mais la dernière fois que j’ai vu Koopignon, c’était il y a plus d’une semaine et il ne m’a laissé absolument aucun indice sur ses intentions et ses projets entretemps. Très étrange, vu qu’il venait s’entraîner plusieurs fois par jour sans jamais manquer à l’appel. Avec une hargne qui en était presque troublante à voir. Si je puis me permettre… Son absence ne vous a-t-elle pas interpellée pendant tout ce temps ?
- Koopignon est un grand garçon de vingt ans, il est capable de se débrouiller seul pendant une semaine, et surtout dans une ville où il a grandi et où j’ai veillé à ce que chacun et chacune puisse toujours recevoir aide et assistance. Fhelisc, ici présent, affirme ne pas l’avoir vu depuis, et il en a déduit comme moi que mon fils était trop pris par ses études. Comme il m’avait assuré il y a huit jours que ses cours étaient si prenants qu’il était plus pratique pour lui de dormir à proximité, je ne me suis évidemment pas inquiété ! J’avais moi-même des sujets délicats à examiner et ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai pu trouver un moment pour passer la journée avec lui...
- Délicats ? Que se passe-t-il en ce moment ?
- Un de nos navires, qui aurait dû être de retour depuis trois jours, n’est toujours pas réapparu, répondit le Komte avec une expression soucieuse. C’est très inquiétant, sachant que les mers ne sont plus sûres désormais, des pirates ont été de nouveau aperçus aux entrées de la mer Fa…
Il s’interrompit. Il venait de comprendre. Comme frappé par la foudre, il chancela, et il serait tombé sans les réflexes providentiels de Népé T. Avec la rapidité et la précision d’un serpent qui frappe, elle le saisit par le col de sa toge beige doré, assez fermement pour le retenir dans sa chute, mais suffisamment doucement pour le ramener à la verticale sans le commotionner. Elle n’en parut pas moins alarmée.
- Komte ?! Vous allez bien ? Vous devriez vous allonger, vous donnez trop de votre personne pour cette ville…
- Non… non ! répliqua le Komte en se dégageant, à présent en proie à l’affolement. Je n’ai pas le temps de me reposer… pas le temps du tout ! Mon fils est en danger de mort !
- Mais Komte, comment pouvez-vous savoir ? demanda Fhelisc, visiblement anxieux. Quel rapport avec lui et les pirates ? S’il n’a pas donné signe de vie depuis une semaine et que personne ne sait où il est…
- Je le sais maintenant ! Alors de grâce, aidez-moi tous les deux ! Népé T, allez trouver Bombonneau, qu’il organise une battue maritime pour retrouver le navire disparu, il saura où aller ! Et toi Fhelisc, cours dire à Bob el Gomb d’activer les fourneaux et de déployer les canons, il comprendra pourquoi. Faites vite ! Mon fils a embarqué dans le bateau qui a disparu en pleine mer Farald, et les pirates vont leur tomber dessus d’un moment à l’autre !
- Nous nous installerons dans la maison de Mavila. J’y habite depuis la catastrophe, et elle pourra y recevoir les soins adéquats et le repos nécessaire… Koopignon ? Tu es avec nous ?
Entendre la voix de Fhelisc dans le présent tira brusquement Koopignon de son rêve éveillé, un stimulus bienvenu car ils avaient atteint la place centrale. C'était un espace large et circulaire, où trônait en son centre une belle fontaine qui, autrefois, versait une eau claire et épurée, directement offerte par la mer, mais qui était asséchée à présent. Parfaitement plat auparavant, le sol s'était légèrement penché vers la lointaine enceinte sud, et était percé d'un trou noir et béant, de même diamètre que le puits. La présence d'eau qui recouvrait la moitié du marbre de quelques centimètres indiquait que la mer s'était infiltrée par là jusqu'à ce qui restait de la ville, et les morceaux de colonnes qui y pataugeaient témoignaient de la violence du tremblement de terre. Quelques personnes qui avaient trouvé le courage de sortir de leurs maisons observaient la scène de loin, immobiles, par opposition à l'affluence habituelle et remuante que connaissait quotidiennement la ville.
Quatre ou cinq d'entre elles, dont le Toad guérisseur Tousso T, accoururent bientôt avec une couverture, de l'eau et quelques plats sommairement préparés, tandis qu'ils entraient dans la maison de Mavila. Une fois franchis un désordre inhabituel et un escalier, une fois Ehpicia allongée dans un lit et revenue à elle, Koopignon, réalisant soudain à quel point son escapade sous terre l'avait affamé, but et mangea sans grande retenue, tout en veillant à lui en laisser l'essentiel. Mais elle était toujours très faible et semblait avoir perdu l’appétit. Louant la générosité des volontaires présents, Koopignon posa une main sur l'épaule de Fhelisc, alors que celui-ci était sur le point de commencer à soigner sa chère et tendre.
- Tu peux venir, s'il te plaît ? J'ai à te parler.
Fhelisc sembla hésiter une seconde, mais lorsque Tousso T examina Ehpicia et lui annonça que les contractions s’étaient calmées et donc que c’était une fausse alerte, il se décida à le suivre dans la pièce d'à côté, qui ressemblait à un débarras de vieux grimoires et objets magiques avec des étagères jusqu’au plafond. Il ne pouvait plus attendre de recevoir des réponses.
- Qu'y a-t-il, Koopignon ? Quelque chose te tracasse ? (Il marqua un silence.) Question sotte et inappropriée bien sûr. Je n’ose même pas imaginer ce que tu as dû ressentir à ton retour en voyant la ville disparue.
- Fhelisc...
Il ne savait pas vraiment par où commencer, mais il sembla bientôt naturel de lui demander la raison pour laquelle il pouvait lui parler en cet instant même.
- Fhelisc, comment avez-vous tous survécu, toi, Byosis et ses habitants ?
Il sembla un peu pris au dépourvu.
- Je ne suis pas sûr de savoir exactement... J'étais allé rendre visite à Mavila, accomplir quelque chose pour elle, mais ça a mal tourné. Elle s'est échappée à l'extérieur et, avant que je n'aie pu la rejoindre... le sol s'est dérobé sous mes pieds, et la terre a littéralement enveloppé Byosis... Je me souviens avoir été projeté loin de la place, mais je me suis évanoui… à ce moment-là... Ce... ce que tu me demandes est assez ardu, Koopignon...
- Mais qu'est-ce que tu entends par « ça a mal tourné »? Que devais-tu accomplir pour Mavila ? Et d'ailleurs, où est-elle ? Je me souviens d'une maison plus rangée la concernant...
- Mavila est... est morte, Koopignon, déclara Fhelisc, la gorge serrée.
Cette révélation lui fit momentanément oublier ce qu'il voulait savoir à l'origine.
- Hein ?! Mais... Quand... Comment... ? Pendant la chute de Byosis ou... ?
- Pas exactement. Ce serait très long à expliquer... Et je ne suis même pas sûr qu'elle m'aurait autorisé à te révéler tout ce que je sais.
Koopignon dut prendre plusieurs dizaines de secondes pour respirer profondément et refouler les larmes que la nouvelle de la mort de la voyante invoquait. Il la pleurerait plus tard. Il devait garder toute sa tête actuellement.
- Écoute, j'ai de bonnes raisons de croire qu'Ehpicia et moi ne sommes pas arrivés là par hasard. J'ai un mauvais pressentiment, j’ai l’impression qu’on nous a guidés jusqu'ici. Or, du peu que je sais, je n'ai pas vu d'autre possibilité que Mavila. Comprends-moi, Fhelisc, je déteste autant que toi cette hypothèse, mais en la connaissant depuis longtemps, tu devrais mieux savoir que moi jusqu'où peuvent aller ses pouvoirs ! Alors si tu sais ce qui se passe, si elle t'a confié des détails, il faut que tu me le dises. J'ai besoin de savoir si tu penses que Mavila puisse être à l'origine de cette horrible histoire.
- Je... je ne pense pas qu'il puisse y avoir un rapport entre...
- Fhelisc...
Sur le coup, Fhelisc sembla en proie à un violent dilemme, et son immense amitié avec Koopignon d'un côté, ainsi que sa très affectueuse relation avec Mavila de l'autre n'y étaient sans doute pas étrangères. Mais il dut bientôt admettre qu'il ne servirait à rien de cacher encore ce qu'il savait. Il sortit alors un objet noir et branchu de sous sa chemise et, le tenant d'une main, avoua d'une voix faible et triste :
- Je ne pense pas que Mavila puisse être concernée de près ou de loin par les récents évènements... parce que je sais qu'elle en est l'entière et unique responsable. Enfin, presque.
Koopignon resta sans voix. Il chercha quoi dire, mais il se sentait presque hypnotisé par le mystérieux objet et ne put que demander :
- Qu'est-ce que c'est ?
- Tout ce qu'il reste d'elle.
Koopignon ne put retenir une grimace de dégoût. Le simple aspect de l'objet n'était déjà pas rassurant.
- C'est un soleil noir à sept branches. Il y a quelque chose de gravé en son centre mais je n'ai pas réussi à le déchiffrer. Et à chaque bout, on dirait que quelque chose peut s'y insérer mais je n'ai pas découvert quoi. J'étais trop occupé ces deux derniers jours à parcourir la ville pour calmer les traumatismes et le choc causés par la catastrophe, porter secours aux blessés, subvenir aux besoins des habitants... Je suis revenu ici de temps en temps mais je n'ai pas pris le temps de ranger, ou même de dormir. Nous vivons tous et toutes ainsi, comme nous le pouvons, mais j'ignore où nous allons, d'autant que nous n'avons littéralement nulle part où aller. Nous sommes coincés ici et les provisions s’épuisent.
- Fhelisc, que devais-tu accomplir pour Mavila ?
Mais les yeux cernés de ce dernier fuyaient à présent les siens, et d'ailleurs, il paraissait avoir redouté cette question depuis le début. À nouveau, la résignation l'emporta.
- Je devais la tuer.
- La... Mais alors, c'est toi qui... ?!
- Non, Koopignon, ce n'est pas moi ! s'exclama Fhelisc, en même temps que deux larmes coulèrent sur ses joues. Sincèrement, me... me crois-tu capable...
- … d'avoir tué celle qui t'a aimé et élevé pendant les premières années de ta vie comme l'aurait fait n'importe quelle mère ? Non, évidemment, excuse-moi d'avoir pu imaginer que...
- Elle est... morte... sous mes yeux ! se lamenta Fhelisc en essuyant ses larmes. Et non seulement elle est morte, mais je n'ai pas non plus respecté sa dernière volonté.
- Elle savait donc qu'elle allait mourir ? interrogea Koopignon qui se demanda s'il avait bien compris. Mais de quoi ?
- De ce qu'elle a causé. Elle voulait que je la tue car c'était le seul moyen, selon elle, d'empêcher que cela prenne des proportions trop grandes pour elle ou moi. Mais ça n'a servi à rien... Afraléfic domine le monde, à présent, et seule Mavila savait ce qu'il y aurait eu à faire lorsqu'elle aurait disparu !
À présent, c'était sûr, la situation était grave, mais elle finit aussi de complètement échapper à Koopignon. Qui était cette Afraléfic, sans doute quelqu'un de peu recommandable pour avoir plongé le monde dans un tel état, mais le fait qu'elle doive disparaître pour apparemment laisser place à quelque chose de pire encore, ça Koopignon n'y comprenait strictement rien.
- Attends... Cette Afraléfic, là, tu dis qu'elle est la cause de tout ça ? Et que quelqu'un ou quelque chose la renverra inexorablement d'où elle vient ?
- Oui, approuva Fhelisc en reniflant. Mais par qui ? Et comment ?
- La première question à se poser, c’est plutôt où. Où Afraléfic se trouve-t-elle ?
- Je crois... Au moment où Byosis a plongé sous terre, j'ai senti sa présence à l'endroit même où je me suis évanoui... c'est-à-dire le haut de l'escalier reliant Byosis au palais du Komte.
- Et le palais serait peut-être resté intact, qui sait ?
- Ce serait logique... Mais attends...
Un éclair de compréhension sembla zébrer le bleu de ses yeux.
- Tu comptes t'y rendre pour essayer de...
- Il faut en avoir le cœur net, déclara Koopignon. Je veux tirer tout ça au clair, et ce n'est certainement pas en restant ici que cela arrivera. Par ailleurs, tout est arrivé pendant que j’étais à des lieues d’ici, alors que j’aurais pu…
- Que tu aurais pu quoi ? demande Fhelisc avec un regard interrogateur. Qu’est-ce que ta présence ou ton absence changeait ? Koopignon, tu ne vas quand même pas te reprocher de ne pas avoir subi la catastrophe avec nous tous ?
- Je sais que je ne devrais pas. Mais tu m’en as trop dit pour que je feigne l’ignorance. Et puis il faut quelqu’un en état. Toi et tous les autres avez assez dégusté depuis le début de ce micmac, et tu dois absolument te reposer, veiller sur ta femme et ton enfant à naître. (Il esquissa un pas vers la sortie.) Ta place est ici. La mienne m’attend en bas.
- Koopignon... Attends ! implora Fhelisc en s'interposant entre lui et la sortie.
- Peu importe si ça te paraît absurde, répliqua Koopignon en tentant de passer sans devoir l’écarter de force. Pour moi, c’est tout indiqué. J’ai le sentiment que c’est moi qui dois descendre. Pour mettre fin à tout ça. Si je ne le fais pas, qui le fera ? Personne d’autre ici n’est en...
- Tu ne peux pas y aller comme ça, l’interrompit son ami qui sembla soudain désespéré. Tu ne connais qu'une infime partie de l'histoire ! Je... je viens avec toi !
- Je suis désolé, Fhelisc, mais c'est hors de question. Tu en as déjà bien trop fait, et je ne veux pas prendre le risque de te perdre à nouveau ! Le monde s'est écroulé dès l'instant où j'ai vu que Byosis manquait à l'appel là-haut, et je n'aurais jamais cru pouvoir te retrouver vivant si Ehpicia n'avait pas été là. Comment crois-tu que je me sentirais si cette fois, je te voyais mourir sous mes yeux... alors que nous venions juste d'être réunis ? Et puis il y a Ehpicia... et votre enfant ! Ne leur fais pas ça, je t'en supplie !
- Mais... mais… balbutia-t-il avec de nouveau cette étrange expression que Koopignon n’arrivait pas à déchiffrer depuis qu’ils étaient enfants.
Pourquoi semblait-il indifférent à l’idée d’y rester ? Koopignon le savait le cœur sur la main, mais sa volonté d’être prêt à donner sa vie à ce stade lui paraissait absurde. L’un des rares et moindres défauts de Fhelisc était qu’il était à ce point influençable pour s’oublier et reculer même devant son meilleur ami, si cela pouvait éviter le plus petit conflit. Malgré tout, Koopignon comptait honteusement dessus pour l'inciter à ne pas le rejoindre dans cette redoutable initiative. Mais au moment où Fhelisc allait hocher la tête en signe de défaite, un vacarme retentit de l'autre côté de la porte et, une seconde plus tard, Ehpicia l'ouvrit brutalement, ses yeux ressemblant à de la lave ardente, un bandage sur son ventre apparent, ne prêtant aucune attention à Tousso T et à ses garde-malades qui essayaient de la ramener au lit.
- Il ira, affirma-t-elle d’un ton sans réplique.
- Ehpicia, même si l’accouchement n’est finalement pas prévu pour tout de suite, tu dois te rep…
- Tu nous écoutais ? s'indigna Koopignon en lui rendant aussitôt son regard.
- Disons vers la fin, au moment où tu as recommencé à te comporter comme un crétin qui n’a pas retenu la leçon de tout à l’heure. Bien plus efficace que n'importe quel nourriture (elle jeta un regard dédaigneux à l’assiette remplie d’un maigre repas qu’un des garde-malades portait avec une expression timide) ou que le meilleur des médicaments (qu'un autre agitait vainement sous ses yeux) pour me sortir du lit... et le meilleur moyen d'affirmer avec certitude qu'il viendra avec toi !
- Et moi, je n'ai besoin de rien pour affirmer que c'est lui qui doit vivre, pour pouvoir élever votre enfant avec toi, pour le voir grandir, et pour que vous puissiez vieillir et mourir ensemble !
- Des grands mots stupides et alambiqués ! rétorqua Ehpicia dont l'air autour d'elle semblait vibrer de chaleur. Depuis quand TU décides de NOS vies ? On ne vit même pas, on survit ! Souviens-toi plutôt de notre petite conversation dans le puits… Fais-moi ce plaisir ! Je croyais t’avoir fait comprendre ! Tu as là l’occasion de t’investir à temps plein avec ton meilleur ami, et voilà qu’à peine tu le retrouves après un an sans nouvelles, tu vas faire comme à chaque fois, laisser ton amour de l’aventure reprendre le dessus sur votre amitié et nous planter là, à peine les retrouvailles terminées ? Alors qu’enfin tu as l’occasion de partager quelque chose avec lui en l’amenant avec toi ?
- Ehpicia… interjecta timidement Fhelisc. Koopignon a peut-être raison de vouloir me...
- Fhelisc, mon chéri, reste en dehors de ça, veux-tu ? J'essaie de remettre à ton ami les idées en place !
- Il y a une différence entre m'investir davantage et vous mettre en danger l'un ou l'autre ! protesta Koopignon, les poings serrés. D'ailleurs, je me demande ce qui m'a fait accepter de te faire descendre jusqu'ici...
- Sans doute la même chose qui va te pousser à amener Fhelisc avec toi, lui lança-t-elle avec le petit rire goguenard qui l’agaçait tant. Peut-être une pointe de couardise, qui sait, si c'est parce que je te fais peur à chaque fois ? Non, pas la peine de discuter, Fhelisc et toi irez tous les deux mettre un terme au règne de ce tyran, et...
- Ehpicia...
- De la lâcheté, tu dis ? rugit Koopignon. J'en ai vu des plus féroces et je les ai TOUS matés, figure-toi !
- Oui, quand tu pouvais les tailler d’un coup d’épée, c’est tellement plus simple et ça t’évite les conversations désagréables à entendre, pas vrai ? Mais qu’est-ce que tu vaux sans elle contre une...
- Ehpicia !
- Quoi encore, Fhelisc ?
- Tu... tu es en train de perdre les eaux, dit-il d’une petite voix, un doigt timidement pointée vers son bassin.
Tous les autres se turent et baissèrent les yeux en même temps. Effectivement, le bas à peine sec de sa robe bleu ciel était en train de virer à l'outremer, corroborant le liquide qui s'écoulait et s'écrasait à grosses gouttes sur le parquet. Ehpicia, surprise, fit « Oh...! » et leva un regard affolé vers Fhelisc, qui fit de même vers Koopignon. Elle poussa alors un gémissement sonore et se courba en avant, faisant couler ses eaux de plus belle, et se serait effondrée sur le sol sans l’aide de Koopignon et de ses vifs réflexes d’aventurier.
***
- Marmo T, relève-toi, s'il te plaît ! Tu dois te reprendre... Je t'en prie, relève-toi...
Mais les paroles de Merlune laissaient Marmo T inconsolable. Celui-ci restait assis, sanglotant sans retenue, son corps massif tremblant de toutes parts, ce qui offrait un contraste assez surprenant, de l'avis de Goombulle. Si elle avait été moins troublée, elle aurait trouvé cela attendrissant car elle-même se sentait un peu perdue d'apprendre que Mavila avait volontairement pu laisser des choses aussi horribles se produire. Et parmi elles, sans doute la plus incompréhensible : précipiter le monde dans les mains d’une âme démoniaque surpuissante.
- Écoutez, tous les deux, ce n'est pas ce que vous croyez ! Vous ne connaissez que la surface du problème. La réalité est bien plus effrayante, mais je suis l'un des seuls à pouvoir comprendre que ça explique ce qu'elle a fait ! C'est trop métaphysique... C'est quelque chose qui va bien au-delà de...
- Fais un résumé, dans ce cas, suggéra Goombulle.
- Ou... oui, approuva Marmo T, faites ç... ça. Qu'au m... moins je s... sache ce qui m... montrerait que j... je n-ne me serais p-pas trompé t...toutes ces années !
- Très bien, mais vous ne comprendrez pas beaucoup plus après. Bon... Certaines personnes se sont déjà demandé jusqu'où s'étendait notre monde physique. Quelques-unes ont cherché et ont obtenu des réponses approximatives, mais aucune d'exacte, et tant mieux. Seuls les voyants - eh oui, encore nous - savent qu'il existe ce que l'on appelle l'Hyperplan, une frontière bien au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer. Tout part de lui, la matière, l'énergie, la vie, la mort, l'univers... Elle délivre en continu tout ce qui commence un nouveau cycle et reprend tout ce qui en termine un. Elle est une source de connaissances infinie...
- ...celle du firmament ? tenta Goombulle.
- Et plus encore. L'Hyperplan est ce qui maintient une certaine stabilité dans tout ce qui a existé, existe et existera, de l'atome à la galaxie. Il est partout, tout le temps et il ne se trompe jamais. Enfin, c'est ce que je pensais...
On notait à présent une certaine amertume dans sa voix, comme s'il avait longtemps refoulé un secret honteux.
- Il y a quarante-neuf ans, une brèche est apparue dans l'Hyperplan. Une erreur incommensurable. Une Faute, avec un grand F. Les Fautes sont extrêmement rares, mais il suffit d'une seule pour tout plonger dans le chaos. Car celle-ci a entraîné la faillibilité de l'Hyperplan. La suite l'a démontré avec, peu de temps après, la naissance de Mavila, la première Bimens de l'histoire. Ne vous inquiétez pas, j'explique... Chez toute chose ou toute personne, il y de bons et de mauvais côtés. Je sais, c'est assez primaire comme affirmation, mais c'est assez vrai. Une pierre peut servir à la construction d'une maison, mais également de projectile mortel... Chez les êtres vivants, l'Hyperplan met le plus en avant ce qui est bon chez nous, tout en refoulant le plus possible ce qui nous pervertit. C'est ainsi que la puissance du firmament s'exprime aussi à travers vous, sans que vous en soyez conscients... Et dès lors que la mauvaise image de nous-même s'approche un peu trop de la surface, nous intervenons pour la renvoyer au plus bas. Mais ce n'était pas le cas de Mavila. Chez elle, ce qui faisait d’elle une Bimens, ce sont ses deux facettes opposées qui cohabitent dans son esprit. Et ça, le corps n'aime pas du tout, ayant déjà bien du mal avec une seule. En parallèle, existe son antagoniste, Bimens lui aussi, quelque part, invisible, inaccessible autrement que par elle-même, et avec toute l'autonomie suffisante pour s'exprimer quand il voulait à travers Mavila, soumettant son corps à rude épreuve. Cette Faute dans l'Hyperplan a généré toute une série de regrettables naissances. Et Mavila ayant été la seule de ce monde à être en contact direct avec la Faute, elle seule savait comment les empêcher de tout chambouler. Ce qui pouvait exiger de terribles sacrifices, y compris ceux accomplis dernièrement. Vous comprenez, maintenant ?
- Heu... À peu près, avoua Goombulle qui fronçait les sourcils dans son effort de compréhension.
- Mais elle a disparu, maintenant, et c'est à nous de prendre la relève, et à l’aveugle. Et comme nous n'avons pas beaucoup de temps pour ça, il faut que nous repartions tout de suite... Marmo T, si tu veux bien...
Marmo T obtempéra alors, renifla une dernière fois, s'essuya les yeux et répondit d'un timide mouvement de la tête.
- Je d-dois juste aller p-prévenir le village de m-mmmon dép-part. D-donner des instruc… c… ctions… Je reviens t-tout de s-sssssuite.
Merlune consentit et, quelques minutes plus tard, il était de retour. Tous les trois se remirent en route, sous le pas nettement plus rapide de Merlune, qui semblait avoir parfaitement récupéré de sa récente brutalisation.
- Nous devons un peu accélérer. Je sens à nouveau une sombre présence et... oh ho... l'Hyperplan qui opère de nouveau ! Vite, pressons, nous devons arriver à temps !
- Pourquoi tant de hâte, Merlune ?
- Pas le temps de vous expliquer. Chaque minute compte. Allez, vite !
- Je trouve que l'on remet un peu trop de choses à plus tard...
Ils couraient presque, à présent. Autour d'eux, la forêt se clairsemait et la brise marine s'amplifiait de seconde en seconde. La côte devait être très proche. Marmo T, gêné par tous ses muscles, ne cessait de tourner la tête dans tous les sens, ce qui lui permit, à un certain moment, d'être le seul à remarquer plusieurs bouquets d'arbres bleuis et apparemment gelés. Sans doute une autre raison d'accélérer la marche, pensa-t-il, mais il garda cela pour lui.
Enfin, ils débouchèrent sur le lopin de terre aride, nu et stérile, avec au beau milieu, le trou béant qui occupait un espace assez conséquent.
- Nous y voilà. Il faut descendre, maintenant.
Marmo T chancela.
- B… Byosis existe to-toujours ?
- Et elle est là-dessous ? renchérit Goombulle entre deux expirations bruyantes. Et tu comptes y descendre par là ?
- Si le temps n'était pas compté, c'est ce que je nous aurais obligé à faire. De toute façon, une personne l'a déjà fait avant nous et elle était encore moins en état que toi - d'ailleurs, elle accomplit un autre exploit en ce moment-même. Normalement, je ne devrais pas utiliser mes pouvoirs comme ça, mais... un peu de triche est devenue nécessaire.
Se positionnant à une cinquantaine de mètres de l'abîme, il se contracta légèrement et la lueur au fond de ses yeux s'éteignit. Celle, faible, de la maigre Lune sembla alors se colorer d'une légère teinte vert Koopa et s'enrouler autour de lui. Puis, au son d’une incantation ressemblant à « Yo… Twi… Yo… Twi… Yo… », elle se concentra petit à petit juste devant ses mains grandes ouvertes, les doigts pointant vers le ciel, et s'enfonça dans le sol, où elle commença à prendre une forme matérielle. Goombulle et Marmo T virent alors se former une sorte de tube de cinquante centimètres de haut, assez large pour permettre à chacun d'entre eux de s'y glisser. Enfin, la lumière s'estompa, le tuyau fut là, et Merlune se retourna.
- ...et puis ? interrogea timidement Marmo T.
- C'est ça, la triche ? surenchérit Goombulle, incrédule et un brin narquoise. Un bête tuyau ?
- Un bête tuyau. J'ai cru comprendre de l'Hyperplan qu'il allait bouleverser nos moyens de transport dans le prochain millénaire.
- Voyager d'un bout de la terre à l'autre à travers ces machins... Je ne te croyais pas si drôle, Merlune, admit Goombulle qui ne put cette fois retenir un éclat de rire.
- Tu n'es pas plus en mesure que quiconque d'affirmer que ça n'arrivera pas, répliqua tranquillement le voyant. Souviens-toi que ce n'est pas nous, mais nos actions qui décident de la manière dont les choses arrivent. Je vous demande quelques minutes de patience, il sera bientôt opérationnel. Et je me propose de l'inaugurer !
***
- Allez, pousse, Ehpicia, POUSSE ! cria Koopignon, ce à quoi lui répondit un nouveau hurlement de maternité imminente.
- Je vois la tête ! annonça Tousso T. Allez, Ehpicia, respire... et POUSSE !
- Amenez une couverture et une éponge imbibée ! demanda un des garde-malades. Ça y est ! Prenez-la... Doucement... Oh, mais ces yeux... et ces cheveux dorés... Il ressemble énormément à son père !
- ELLE lui ressemble... C'est une fille ! s'exclama Koopignon, dont le bonheur faisait trembler la voix. C'est une superbe petite fille, Fhelisc... Alors, tu ne dis rien ?
Puis l'on n'entendit plus que le souffle court d'Ehpicia, une claque, un cri aigu, un coup de ciseaux et un petit rire nerveux de Fhelisc. Une heure plus tard, celui-ci tenait sa fille dans les bras, assis près d'Ehpicia. Celle-ci, toujours allongée, le teint luisant, les cheveux noirs en bataille, ne la quittait pas des yeux. Koopignon, par souci de leur laisser un peu d’intimité, s'appuyait sur le mur à l’entrée de la chambre, et regardait les jeunes parents, souriant sans retenue. Il fut le premier à rompre le silence :
- Et... comment allez-vous l'appeler ?
- Euh... J'avoue ne pas le savoir, déclara Fhelisc sur un ton d'excuse. Je n’osais pas chercher un prénom de garçon, comme Ehpicia voulait une fille, ni un prénom de fille, si c’était un garçon. Mais...
Il se tourna vers Ehpicia, à qui il tendit la petite boule de tissu qui enveloppait l'enfant. Celle-ci la prit délicatement dans ses bras, plongea avec amour ses iris bruns dans le bleu limpide des yeux à peine entrouverts, passa ses doigts dans le duvet de cheveux blonds et déclara :
- Nuyajah... Son nom est Nuyajah.
- Eh bien, Nuyajah, je te souhaite la bienvenue dans notre monde. Il n'est pas terrible, je te préviens, mais tu t'y habitueras... Oh, quel dommage, tu serais née trois jours plus tôt, tu aurais été beaucoup moins déçue !
Tous les trois rirent de bon cœur, mais ce n'était pas du goût du nourrisson qui commença à pleurer.
- Oups, je ne voulais pas te faire peur, désolé !
- Elle a faim, le rassura Fhelisc. D'ailleurs, nous allons te laisser, Ehpicia.
Il se leva, embrassa sa compagne et sa fille sur le front et sortit en compagnie de Koopignon, lequel affirma, après avoir refermé la porte :
- Tu sais, je... je n'ai jamais su à quel point c'était merveilleux de... Enfin... Je n'aurais pas souhaité mieux pour pouvoir oublier un peu toute cette histoire, et les horreurs qui se produisent en ce moment même... Donc c'est pour ça que je voulais te dire félicitations... et merci.
À la seconde où il acheva ce discours improvisé, tous deux se jetèrent chacun dans les bras de l'autre. Koopignon laissa échapper un sanglot.
- Je te croyais disparu pour toujours... Et au lieu de ça, je t'ai retrouvé sain et sauf, non seulement réuni avec Ehpicia mais également père de Nuyajah... J'aimerais sincèrement penser que c'est ce qui te permettra de t'épanouir en lui apportant tout l'amour que le meilleur des pères puisse donner à sa fille, mais...
Une expression étrange passa encore sur le visage pâle de Fhelisc. Ils entendirent alors un cri, provenant de l'extérieur, puis des exclamations de stupeur, d'incompréhension, d'angoisse, accompagnées d'un grondement sourd qui se rapprochait. Ils se séparèrent et Koopignon poursuivit, tenant Fhelisc par les épaules :
- ...étant donné qu'il ne survient rien de bon toutes les cinq minutes, j'en doute.
Ils se regardèrent quelques instants dans les yeux, puis réagirent exactement ensemble : ils se mirent à courir vers l'escalier, qu'ils dévalèrent en trombe l'un après l'autre, avant de pousser la porte et de se retrouver face à une foule grandissante, dont une partie murmurait, une autre pointait du doigt, en fixant le lointain plafond de pierre. Koopignon et Fhelisc imitèrent ces derniers, et virent comme eux une fissure, qui s'élargissait de détonation en détonation. Celles-ci se rapprochaient et devenaient de plus en plus proche, et alors que son mystérieux auteur, hors de vue pour l'instant, semblait sur le point d'apparaître au grand jour, Koopignon murmura :
- Oh non, c'est pas vrai... Pas encore !
La fissure lui répondit en explosant en une pluie de débris qui s'écrasa à grand bruit sur le marbre décoloré, révélant la tête énorme et cadavérique du dragon auquel il avait réchappé de justesse quelques heures plus tôt. Ce dernier s'extirpa du plafond, déploya ses ailes et fusa sur la foule qui se dispersa en hurlant. Il atterrit avec une telle vitesse, là où elle se trouvait auparavant, que le sol trembla en manquant de faire tomber Fhelisc.
- Mais qu'est-ce que...
- Pas le temps ! COURS !
Obéissant à la même idée d'éloigner l'horrible mastodonte de la maison de Mavila, Koopignon et Fhelisc déguerpirent dans la direction opposée, en passant à quelques mètres. Le dragon les repéra immédiatement, poussa son terrifiant hurlement et les prit en chasse à travers la place.
- Attention !
Koopignon prit Fhelisc par la taille et bascula avec lui sur le côté en décrivant des tonneaux, évitant un souffle de fumée violette. Se relevant le premier, Koopignon se retourna face à la créature, sortit de nouveau l'épée d'entre sa carapace et son cou et se posta entre Fhelisc et elle. Cette dernière ralentit son allure, en s'arrêtant à une dizaine de mètres. Elle plissa ses immenses yeux sombres dans lesquels brillait cette même flamme noire et malsaine ; elle vit l'épée, se passa la langue sur l'entaille faite près de son naseau, puis chargea dans un accès de rage.
Mais lorsqu'elle ne fut qu'à deux mètres, sa patte arrière gauche s'assombrit alors et s'enfonça dans le sol jusqu'à l'articulation. Koopignon, qui avait esquissé un geste de défense, la fixa sans comprendre, tandis que, brutalement immobilisé, le dragon trépignait sur place en essayant de se dégager.
- Koopignon, mais qu'est-ce que tu as fait pour l’arrêter comme ça ?
Fhelisc s'était également relevé en tremblant légèrement, contemplant d'un air perplexe la bête qui se démenait en tirant sa patte vainement. Koopignon ouvrit la bouche pour lui signifier qu'il partageait son ignorance, mais quelque chose l'interrompit.
Tous, dragon et habitants de Byosis, levèrent la tête pour écouter un silence total, profond, où chacun, malgré l'absence de bruit, semblait y entendre une voix, venue de très loin, une sorte d'ordre qui semblait exiger l'attention de tous, sans que décision fut prise d'y obéir. Enfin, cette troublante tranquillité s'évanouit. Le dragon brisa le premier l'immobilité qui lui avait succédé et se détourna de Koopignon, de Fhelisc et des autres comme s'ils n'étaient pas là. Il retira sa patte du sol comme s'il la sortait de l'eau, déploya ses ailes de nouveau, puis s'envola et s'éloigna vers ce qui avait autrefois été le rempart sud de Byosis.
- Qu'est-ce qui se passe, à la fin ?
- Je n'en sais rien, Fhelisc, mais j'ai le pressentiment que cette chose est partie rejoindre sa maîtresse. J'y pense... En la suivant, elle peut peut-être nous y mener !
- Tu as donc l'intention de t'en charger toi-même ? Mais Koopignon, c'est... c'est Afraléfic, quand même ! La Reine des Ténèbres ! Et ce n'est même pas le vrai problème... Lorsque je suis revenu à moi, à côté des décombres de l'enceinte du sud, la première chose que j'ai vue, c'est que l'escalier avait été détruit. Impossible de descendre au palais, à moins d'être un très bon alpiniste et d'avoir du matériel...
- Et j'ai laissé le mien dans le puits, se renfrogna Koopignon. Comment va-t-on faire ?
- Je peux peut-être vous aider, répondit une voix grave.
Koopignon tourna sur place pour voir qui avait parlé, mais il ne vit personne. Fhelisc pointa alors le sol du doigt en criant : « Là ! », où une tâche d'ombre, parfaitement circulaire, s'y trouvait, la même dans laquelle le dragon s'était retrouvé immobilisé. Il en surgit alors un homme de petite taille, au crâne luisant. Ses yeux, d'une couleur gris sale, contrastaient avec sa peau gris foncé, comme deux lunes rachitiques dans une nuit sans étoiles. Ses dents également grises et luisantes comme des pièces d’argent étaient à peine visibles, occultées par un sourire doucereux. Au-delà des manches de son simple vêtement noir, tellement vaporeux qu'il semblait enveloppé de fumée, ses mains se terminaient par des ongles noirs de plusieurs centimètres, avec une forme pointue qui rappelait celle des feuilles. Koopignon releva l’épée.
- Tu peux ranger ça, signala le petit homme de cette même voix grave, mais curieusement douce. Tu n'en auras pas besoin contre moi.
- Permettez-moi de ne pas vous croire sur parole, répliqua Koopignon avec une hostilité à peine dissimulée. Après Afraléfic et cette abomination reptilienne, j’ai mes raisons de me méfier des nouveaux venus à l’aspect singulier à Byosis. Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?
- Tes soupçons sont parfaitement fondés, je te l'accorde, et je me charge de les dissiper comme il se doit dans l'art exquis de la franchise. Oui, rien ne sert de le cacher, je suis un démon, et je travaillais aux côtés d'Afraléfic... jusqu'il y a peu.
- Et pourquoi serions-nous obligés de vous croire ?
- Parce que, du début à la fin, je n'ai jamais approuvé sa soif irrépressible de pouvoir et sa sombre quête de domination. Mais comment quiconque, y compris moi, aurait pu jamais s'opposer à tant de démence ? Beaucoup de ceux qui lui obéissent le font sous la peur ou la contrainte, et personne n'a jamais été assez brave - ou assez sot, selon le point de vue - pour contester, ni se mettre en travers de sa route. J'aurais pu venir à votre rencontre bien avant, pour vous prévenir... Mais avec ou sans cela, vous n'auriez rien pu faire tant qu'elle ne pointerait pas le bout de sa couronne. Aujourd'hui, cependant, il vous est possible d'agir, et je peux y faire quelque chose.
- Et vous croyez que nous allons avaler ça ? répliqua Koopignon sans baisser son épée.
- Pourquoi Afraléfic ne nous a-t-elle pas envahis nous ?
- Fhelisc ! protesta Koopignon en se tournant vers lui, quelque peu scandalisé. Tu ne vas tout de même pas lui faire confiance ?
- Pourquoi pas ? Il nous a sauvé la vie en empêchant ce dragon de nous dévorer, et il semble au courant de beaucoup de choses ! C'est sans doute la seule occasion pour toi de savoir...
- Votre ami a raison, constata le démon. Et je puis déjà vous dire que si aucun des sbires d'Afraléfic n'est venu jusqu'ici, c'est parce que pour elle, Byosis a cessé d'exister au moment même où elle débarquait chez vous. Nous savons tous très bien qu'elle tire sa suprématie des Gemmes Étoile, et que c'est la seule chose à retourner contre elle.
- Des Gemmes Étoile ?
- Fais-moi confiance, tu sauras ce que c’est tôt ou tard. Et d’ailleurs ton ami en sait déjà quelque chose, ajouta-t-il avec un regard malicieux en direction de Fhelisc.
- Mais Afraléfic a rappelé son dragon ! s'inquiéta Fhelisc. Elle va apprendre que Byosis existe toujours, et la détruire pour de bon !
- Non, Occicroc - c'est un dragon femelle - n'est pas partie pour ça, mais pour autre chose... Quelque chose de terrible. Et pour vous prouver que je suis digne de confiance, je vais vous amener près du palais et vous montrer pourquoi il faut à tout prix arrêter Afraléfic. Mes pouvoirs, vous le verrez, font abstraction de tous les obstacles physiques aussi simplement que votre tibia se réduirait en poussière sous la dent d'un Chomp... (Koopignon frissonna.) D'ailleurs, vous (son frisson s'amplifia) en avez déjà eu la preuve par l'expérience.
La lame de l'épée s'abaissa enfin, certes légèrement, tandis que Koopignon, les yeux fixés sur le démon, regardait la réalité apparaître au grand jour : ainsi, c'était lui, la présence insidieuse dans le tunnel, celle qui lui avait permis, avec Ehpicia, d'arriver quasiment sains et saufs à bon port... Et s'il l'avait fait en toute connaissance de cause, c'était parce qu'il devait véritablement vouloir la destruction d'Afraléfic, après tout...
- Il y a pire, reprit Fhelisc en ressortant le Soleil Noir.
À sa vue, le sourire malicieux du démon s'éteignit quelque peu, et son expression se figea, ainsi que ses yeux qui se braquèrent sur l'objet si fixement qu'ils semblaient aimantés par lui.
- Je sais que, dans toutes les armées de l'ombre, se trouvaient deux traîtres. Deux démons qui ont manipulé Afraléfic, de sorte que, une fois cette dernière vaincue, ils auraient le champ libre pour quelque chose... d'encore pire. La création d'un monstre, qui aurait les Sept Puissances avec lui. Et ce soleil serait le point de départ à sa création.
Le démon resta impassible et immobile. On notait une ressemblance entre son aspect des plus sombres et la noirceur de l'objet, si profonde qu'il semblait aspirer la lumière autour de lui.
- Oui, finit-il par dire. Effectivement, c'est une situation des plus... problématiques.
De nouvelles exclamations fusèrent alors non loin d'eux : par la même artère que Fhelisc et Koopignon avaient empruntée il y a peu, un Toad déboula, visiblement dans tous ces états. Ses cris formaient des paroles à peine compréhensibles pour ceux qui se regroupaient peu à peu autour de lui, mais tous en perçurent le principal : apparemment, Byosis était de nouveau la cible d'une menace extérieure. Koopignon et Fhelisc accoururent à leur tour, paniqués. L'homme sombre, en revanche, n'avait pas bougé d'un pouce.
- ...une chose verte, énorme ! bredouillait le Toad en agitant les bras. J'ai d'abord cru que c'était un serpent... Je l'ai vue percer le plafond, puis elle a piqué vers le sol... C'était une sorte de gros tuyau, j'ai regardé dedans : il n'y avait personne. En revanche j'entendais des voix à l'autre bout... Oh, qu'allons-nous faire ?
- Allons, du calme ! s'exclama quelqu'un dans la foule. Il y a sans doute une explication à ça...
- On devrait aller constater les faits, suggéra Koopignon. Où est-ce arrivé ?
- Près de l'arcade est, répondit le Toad. Mais ne comptez pas sur moi pour y...
- J'irai.
Tout le monde se retourna vers le démon qui venait de parler. Il avait l'air étrangement renfrogné, ce qui lui donnait une expression encore plus indéchiffrable que d'habitude. Aussi, personne ne se risqua à le contredire, et c'est dans un lourd silence qu'il disparut en se fondant dans sa propre ombre. Koopignon fut le premier à reprendre la parole :
- Je sais que je ne suis pas le mieux placé pour dire une chose pareille, Fhelisc, mais faire confiance à cet homme me paraît téméraire et insensé.
- J’écoute juste mon instinct, répliqua Fhelisc. Nous n'avons pas le choix, nous devons prendre ce risque ensemble.
- Je dois donc en conclure que tu es décidé à venir avec moi...
Fhelisc acquiesça sans rien dire. Tout à coup, la foule qui se dispersait autour d'eux semblait très, très lointaine.
***
- Bon, à moi d'essayer ce machin... Comment a-t-il fait déjà ? Ah oui, se mettre debout, bien droit et... tournoyer !
En exécutant ce dernier mouvement, Goombulle s'enfonça dans le tuyau, et une seconde plus tard, elle disparut de la vue de Marmo T. Elle comprit alors qu'il n'y avait pas lieu d'être anxieuse : elle se sentit glisser sans aucun à-coup, assez rapidement, et ne se sentait pas du tout à l'étroit. Bien que remuant, c'était somme toute assez confortable. Une lueur poignit alors sous ses pieds et, bientôt, elle se retrouva expulsée du tuyau, indemne. Pendant une fraction de seconde, elle put apprécier le marbre légèrement scintillant d'une arcade... avant que son regard ne tombe sur le corps inanimé de Merlune, étendu sur le sol, au moment exact où Marmo T sortait à son tour du tuyau derrière elle en la bousculant involontairement.
***
- Très bien... Nous sommes prêts, déclara Koopignon.
Le démon, qui venait de réapparaître devant lui, ne dit pas un mot, et c'est de mauvaise grâce que le Koopa le laissa poser sa main sur son épaule.
- Au fait, quelle était l'origine de la frayeur de toute à l'heure ?
- Fausse alerte, répliqua sèchement l'homme. Rien qu'un gêneur. En élisant résidence ici, il vous ennuiera ferme, croyez-vous.
- Personne ne mérite d'être livré à soi-même en des temps pareils, pas même le pire des personnages, assura Fhelisc. J'hésite d'ailleurs à rester ici pour faciliter son installation à Byosis.
- Pour ça, aucun souci à se faire... Écoutez, on s'en occupe déjà...
Effectivement, un pas hâté commençait à retentir en écho dans la même rue que toute à l'heure, d'où en sortit bientôt un Toad doué d'une impressionnante musculature, portant dans ses bras un voyant élégamment vêtu mais évanoui, suivi de près par une Goomba au teint noir et blanc et à l'âge assez avancé, coiffée de deux chignons blancs. Cette dernière n'avait d'yeux que pour la silhouette inanimée, ne prêtant aucune attention à l'énième foule de curieux se pressant autour d'eux, ni au démon qui approcha son autre main de l’épaule de Fhelisc. Seul le Toad, après avoir délicatement posé le corps sur un matelas de couvertures improvisé, se retourna au moment où la main grise toucha l’épaule de Fhelisc.
Et tout à la fois…
Koopignon frissonna à nouveau.
Fhelisc émit un cri de douleur.
Merlune ouvrit les yeux.
Le démon ferma les siens.
Et le visage de Marmo T se décomposa de terreur.
Une fraction de seconde plus tard, trois personnes avaient disparu dans le marbre, et Merlune se réveilla pour de bon en poussant un cri d’impuissance :
- NON !
Il s'était remis debout d'un bond impressionnant, le corps tremblant, jetant des regards clignotant de désespoir tout autour de lui, écartant les personnes avec une gestuelle alarmée, presque hystérique...
- Le Koopa... et le jeune homme, avec le démon ! Où sont-ils ? Ne les laissez pas partir, ne les laissez surtout pas partir ! Oh, par tous les astres de l'univers, faites qu'ils ne soient pas partis... Ce serait effroyable... dramatique... ! Où sont-ils ? Où sont-ils ?!
- Merlune ! De grâce, calme-toi ! implora Goombulle. Pourquoi est-ce si important ? Merlune !
Plusieurs personnes essayèrent avec elle de lui faire entendre raison, mais rien n'y fit. Ce ne fut que lorsque quelqu'un avoua finalement qu'ils étaient bel et bien partis, que Merlune tomba à genoux, résigné. Il finit par dire, d'une voix brisée :
- Parce que l'un d'eux vient de se condamner à mort.
***
Nager dans les ténèbres d'un sol rocheux n'était pas l'expérience la plus agréable à vivre, songea Koopignon, tandis qu'il sentait son corps décomposé passer outre la pierre impénétrable à une vitesse inconnue. De même, sentir la douleur de Fhelisc, à un mètre de lui, était quelque chose dont il se serait bien passé. Heureusement, quelques instants plus tard, il sentit chacun de ses atomes reformer ses jambes, bras, tête et carapace qui émergèrent d'un sol complètement noir.
Bien que fortement désarçonné par ce qu'il venait d'endurer, il ne lui fallut pas plus d'une seconde pour se rendre compte que Fhelisc, à son tour, touchait le sol par le flanc plutôt que les pieds. Ce n'était cependant pas parce qu'il était arrivé la même chose à Ehpicia qu'il se sentit plus tranquille que la première fois : il s'agenouilla sans préambule et secoua vigoureusement son ami. Geste a priori inutile : Fhelisc avait les yeux ouverts, semblait pleinement maître de ses moyens et relativement en forme. La seule chose qui aurait dû l'inquiéter, finalement, c'était le silence buté dans lequel s'affichait son expression figée de douleur.
En désespoir de cause, Koopignon leva un œil vers le démon :
- Mais qu'est-ce qu'il lui ar...
Ce qu'il vit bloqua instantanément la fin de la question dans sa gorge. Le démon était lui aussi tombé, et il arborait exactement la même expression que Fhelisc : on lisait sur son visage émacié la même douleur appuyée et paralysante. Koopignon n'aurait pas pensé une seule seconde à faire le rapprochement entre ce démon et une personne comme Fhelisc ; et pourtant, dans leur souffrance commune, la ressemblance entre les deux hommes était frappante. Ils étaient même allongés de manière quasiment symétrique.
Puis, la douleur s'estompa pour l'un comme pour l'autre ; ils se remirent debout, sans aucune séquelle apparente, mais ignorant totalement, à en juger par son regard, ce qui s'était passé.
- Ça va mieux ? s'enquit Koopignon.
- Oui, ça va, répondit Fhelisc. Mais où sommes-nous ?
- Venez par ici, ordonna le démon.
Fhelisc et Koopignon ne relevèrent pas qu’il avait fait comme si la douleur et la chute ne s’étaient jamais produites pour lui. Ils se retournèrent, et le virent agenouillé derrière un reste de colonne parfaitement cylindrique, où ils le rejoignirent.
- Observez, vous allez comprendre, dit-il simplement. Mais ne vous montrez sous aucun prétexte !
Fhelisc et Koopignon acquiescèrent, un peu nerveux. La salle, noire du sol au plafond, était immense et curieusement familière. Ils patientèrent quelques secondes, au bout desquelles un nouveau cercle d'ombre, grisâtre sur le marbre noir, apparut en même temps qu'explosa une gerbe de flammes vertes juste au-dessus. Ces dernières formèrent une sorte de cage de feu, où l'ombre expulsa une silhouette avant de disparaître. Les traits du prisonnier étaient indiscernables à cause de la trop faible lumière ; en revanche, ses hurlements se répercutèrent sur le plafond et les murs. Hurlements qui s'amplifièrent, et qui couvrirent le hoquet de terreur de Fhelisc, lorsqu’ils virent émerger l'horrible tête translucide de la dragonne, tout au fond de la salle.
Les hurlements se transformèrent rapidement en sanglots de supplication lorsque les flammes se mirent en mouvement, entraînant le prisonnier vers son funeste destin. Lorsqu'il ne fut qu'à quelques mètres, la dragonne émit un grondement et disparut, suivie de près par le condamné. Bientôt, lui aussi fut hors de vue, et il régna un court silence sépulcral.
Un vacarme monta presque aussitôt de l'antre où logeait l'horrible bête, une épouvantable cacophonie où se mêlaient des bruits de déchirements, des coups sourds et un cliquetis qui transforma les cris d'agonie réguliers en râle ininterrompu. Ce concert macabre résonna dans toute la salle, jusqu'aux oreilles de Koopignon qui, bien qu'il ne pût rien voir de la scène, avait fermé les yeux de toutes ses forces. À côté de lui, Fhelisc semblait de nouveau paralysé, comme si la douleur du malheureux s'insinuait dans son propre corps, et restait agenouillé, les mains crispées sur le marbre, le regard perdu. Le démon, quant à lui, ressemblait à une statue de pierre. La mise à mort prit fin, et le silence revint.
- Voilà pourquoi vous devez vaincre Afraléfic, déclara-t-il. À quoi nous sert-il d'asservir des cadavres ? Vous comprendrez maintenant pourquoi j'ai préféré déserter que rester témoin de ce massacre inutile.
- Évidemment, vu comme ça... marmonna Koopignon avec un haut-le-cœur. Être l’esclave de quelqu'un m'aurait été insupportable, mais au moins, j'aurais encore pu compter sur ceux que j'aime.
Il observa les lieux plus attentivement, et l’explication au vague sentiment de familiarité lui tomba dessus d’un coup.
- C’est l’entrée du palais de mon père, murmura-t-il.
Mais pourquoi la pierre avait viré au noir comme cela ? En se tournant vers là où aurait dû se trouver la crique, il n’y avait maintenant qu’un immense mur de pierre anormalement lisse, noir lui aussi. Non seulement le palais avait été sauvé de la destruction et de l’inondation, mais ça semblait en plus avoir été fait exprès. Il se sentit inexplicablement et subitement furieux en se tournant de nouveau vers le démon lorsqu’il lui demanda :
- Et c’est là qu’Afraléfic a élu domicile, vous dites ?
- Le Palais des Ténèbres est au-delà de cette arcade, en face. Descendez le plus bas possible, c'est comme cela que vous la trouverez.
- Le Palais des QUOI ? s’insurgea Koopignon.
- Vous ne venez pas avec nous ? s'étonna Fhelisc. Qu'allez-vous faire à présent ?
- Il serait dangereux pour moi, aussi bien que pour vous, de retrouver celle que j'ai précisément trahie et quittée. Mais ne t'inquiète pas, Fhelisc, une fois Afraléfic disparue, j'aurais de quoi m'occuper un long, très long moment...
Un nouveau rictus accompagnait ce mystérieux au revoir, et le démon prit définitivement congé des deux amis : la seconde d'après, il s'était volatilisé dans les profondeurs du sol noir. Fhelisc se retourna vers Koopignon :
- Comment connaissait-il mon nom ? Je ne lui ai jamais... Oh, et ça me fait penser que nous n'avons même pas pensé à lui demander le sien !
- Peu importe. Le plus important, maintenant, c'est de trouver cette âme démoniaque et de la vaincre. Ça ne sera sans doute pas facile, et je ne brûle pas tellement d'assister à une autre mise à mort...
Ils se dirigèrent donc vers l'immense arcade, à peine visible dans le noir. Une fois passé le seuil, Fhelisc déclara :
- Si ce sera long, alors je vais en profiter pour t'avouer quelque chose. En fait... Moi non plus, je ne suis pas étranger à toute cette histoire. J'en suis même depuis ma naissance…