Paper Mario : le Soleil Noir

Chapitre 5 : La Goomba savante

5739 mots, Catégorie: K

Dernière mise à jour 05/07/2026 22:42

- Pouni… ! Pouni… ! Pouni... !


C'en était trop pour Goombulle. Encore ce cri ! Depuis hier ça n'arrêtait plus... Les pauvres Pounis, une fois de plus, devaient être malmenés par un de ces monstres, il n'y avait pas de doute. En poussant un soupir de rage, elle regretta en même temps l'époque plus joyeuse où ce cri avait une toute autre signification. C'était alors un chant débordant d'allégresse et d'une grande beauté, qui animait les Bois Insolites dès que les Pounis le pouvaient...


Mais ils n'en avaient malheureusement plus eu l'occasion depuis la nuit d’avant. Quel ne fut pas le déchirement de Goombulle lorsqu'elle se réveilla dans sa cabane, au milieu de cette grisaille déprimante, le son du chant remplacé par cette plainte ! Elle qui avait tant fait pour les protéger... Mais tous ces efforts étaient en passe d'être réduits à néant par ces nouveaux ennemis venus de l'ombre.


Déjà qu'elle avait eu suffisamment de mal contre les créatures des bois ordinaires, c'est-à-dire les Clefts, les Plantes Piranha, les ZzZt Pfff, les Zaracks... Même lorsque Goombulle se mettait à rôder attentivement dans les bois, ils demeuraient trop difficiles à prendre sur le fait, et elle n'avait ainsi jamais trouvé un véritable moyen de les empêcher de claquer des mâchoires, de lancer des étincelles ou d'agiter leurs pattes près des Pounis traumatisés.


Mais malgré ça, elle aimait les Bois Insolites. La Goomba sexagénaire vivait dans une cabane aménagée autour d'un arbre au tronc noir - comme tous les arbres d'ailleurs. Elle s'était installée ici en quête de paix, il y a des années, une quête qui lui fut facilitée lorsqu'elle rencontra les braves créatures. Une grande affection ne tarda guère à naître entre eux, cette même affection qui incitait Goombulle à tout faire pour protéger les Pounis des monstres de la forêt. Et même si, jusqu'il y a peu, elle n'arrivait pas à remédier définitivement à leurs attaques répétées, elle avait toujours continué à se battre, inlassablement. C'est ainsi qu'elle avait vécu pendant tout ce temps.


Mais pas une seule fois il ne lui était venu à l'esprit de déloger toutes les créatures de la forêt. De leur part, effrayer les Pounis était la seule chose que Goombulle ait empêchée. Mais sinon, elle se passionnait à étudier leur comportement dans la nature, et compléter ainsi ses connaissances durement acquises durant sa période de zoologiste. Jadis, c'était une brillante étudiante, férue de nature et des êtres vivants. Elle savait très bien que les Bois Insolites leur devaient leur aspect unique, à la faune qui y avait élu domicile.


Elle avait pu ainsi établir que l'aspect conique des troncs d'arbres servait à empêcher les Clefts de les briser en deux, car ceux-ci ne cessaient de foncer tête baissée sur tout et n'importe quoi quand l'envie leur en prenait. Cela stimulait également la circulation de la sève des racines jusqu’aux branches. Les feuillages et les végétaux contenaient une substance blanche et odorante, dont la production était stimulée par l'électricité statique générée par les ZzZt Pfff. Une abondante partie nourrissait l'arbre, tandis que l'autre servait à la production de soie des Zaracks, et le trop-plein tombait par gouttes en s'infiltrant dans la terre, la rendant fertile. Les feuilles et pétales se déployaient alors pour acquérir la lumière perlée du soleil, dont la couleur si particulière était obtenue avec sa filtration par les émanations du sol imbibé, travaillé et retravaillé par les Plantes Piranha, et recouvert d’une douce herbe blanche... Et tout ce petit écosystème était monochrome, pour se fondre dans la végétation blanche et noire des Bois Insolites.


A présent, cependant, la présence de l'âme démoniaque de cette Afraléfic et de ses sbires avait complètement chamboulé ce mode de vie insolite : le feuillage ne recevait plus d'électricité, et restait insensible à la lumière du jour devenue crue et terne. La terre devenait moins fertile à chaque heure qui passait, sur les hectares que les Plantes Piranhas avaient l'habitude de creuser, et plus personne, même les Clefts, n'osait faire un bruit, à part celui qui parvenait en cet instant aux oreilles de Goombulle. Elle pensa avec une sombre ironie qu'elle n'aurait peut-être pas dû souhaiter que les créatures des bois laissent les Pounis en paix « par n'importe quel moyen »...


Elle écarta la table en bois d'un coup de pied et sortit sur une petite terrasse, reliée au sol par des marches aménagées en colimaçon autour du tronc. Ce n'est pas parce que c'était la centième fois que ça arrivait qu'elle allait se calmer pour autant. Après avoir touché la terre ferme, elle se fraya un passage à travers les arbustes, en direction du cri qui ne discontinuait pas.


De loin, elle vit alors ce qui affolait les Pounis : c'était un Skelérex et un Skelangoisse, qui s'amusaient à pousser et faire rouler deux jeunes Pounis terrorisés, à côté d'une rangée de troncs rigides. Ces créatures étaient très rares, à la connaissance de Goombulle en tout cas, et n'avaient jusque-là été trouvées que sous forme de fossiles. Pourtant, c'était bien elles qui bougeaient et brutalisaient les Pounis sous ses yeux.


- Arrêtez ! Arrêtez tout de suite et laissez-les tranquilles, monstres paléontologiques !


Les deux squelettes se retournèrent, et les Pounis en profitèrent pour se réfugier dans un buisson proche. Tous deux, surtout le Skelangoisse, avec ses os bleus et la sombre lueur au fond de ses orbites vides, étaient d'une laideur repoussante. Celui-ci répondit dans un claquement de mâchoire :


- Attends, je rêve… C'est la vieille qui me parle, là ?

- La vieille ?! s'écria la vaillante Goomba. Attends voir !


Sans pouvoir s’en empêcher, elle vit rouge et la vision du Koopa mort-vivant fut remplacée par cette figure narquoise et trop bien coiffée d’un Koopa nouveau riche d’une autre époque, qui lui en avait fait voir de toutes les couleurs pendant ses études. Oubliant toute précaution, déterminée à effacer ce sourire horripilant qu’elle n’avait même plus vu depuis des lustres, elle piqua alors un coup de tête qui atteignit le Skelérex en plein ventre, et il tomba en morceaux qui s'éparpillèrent dans les herbes grisâtres. Et comme elle s’en doutait, Goombulle le regretta aussitôt, car elle connaissait leur capacité à se régénérer en plus de leur caractère impitoyable. Et bien sûr, son collègue ne semblait évidemment pas du tout enclin à laisser passer un tel affront et se planta droit devant Goombulle.


- J'hésite entre te briser le crâne avec mon omoplate ou à appeler Occicroc pour te donner en pâture, déclara-t-il d'un ton chargé de menace. Qu'est-ce qui te convient le mieux, mycose déglinguée ?

- Je m'en fiche ! répliqua-t-elle ardemment. Envahir les Bois Insolites, nous soumettre au joug de votre Reine des Ténèbres, ça ne vous suffit donc pas ? Il faut en plus vous laisser faire joujou avec plus faible que vous ? Vous ne jouerez pas les petits caïds avec un seul de ces Pounis, moi vivante, espèces de lâches !


À ce moment précis, les os du Skelérex bondirent du sol et reformèrent une seule et même créature décharnée. Il n'y avait aucune peau sur son visage pour traduire une quelconque expression de fureur, mais Goombulle, de toute évidence, allait le payer cher.


- Laisse-la-moi, ordonna-t-il au squelette bleu.


Il marcha à pas rapides vers la Goomba immobile, sous les yeux des deux Pounis qui assistaient à la scène en tremblant. Il décrocha une de ses côtes et lui donna un grand coup au sommet de la tête, ce qui la fit s'affaisser légèrement. Le squelette recula de deux pas et l’autre lâcha :


- Même si tu étais immortelle toi aussi, je ne conseillerais pas de continuer. Ça fait plusieurs fois qu'on nous rapporte qu'une vieille mêle-tout décolorée entrave les troupes dans l'exercice de leurs fonctions, alors gare à ta tête si j'entends à nouveau parler de toi !


Sur ces menaces, le Skelangoisse compléta la sanction avec un tibia qui fendit l'air comme un boomerang et cogna le corps plutôt frêle de Goombulle, qui fut projetée quelques mètres plus loin. Les deux monstres partis en ricanant, les Pounis s'empressèrent de la rejoindre. Ils n'étaient chacun pas plus hauts qu’un chaton, avec un corps gris en forme d'œuf aplati à l'arrière, deux grands yeux et quatre petites pattes. L'un avait une boule duveteuse bleue, accroché à un fil qui partait du front vers l'arrière, l'autre l'avait verte. Tous deux remirent tant bien que mal Goombulle sur ses pieds, et le premier prit la parole :


- Ça va ?

- Ça pourrait aller mieux, merci de t'inquiéter, Pounilon, grogna-t-elle.

- Tu devrais arrêter de prendre notre défense, suggéra l'autre, qui regardait en tremblant la direction qu'avaient prise les deux squelettes. Tu as entendu, ils seront sans pitié la prochaine fois…

- Eh bien sache, Pouniu, que je préfère me présenter devant la Reine des Ténèbres en personne plutôt que de laisser ces brutes vous faire du mal, trancha-t-elle d'un ton catégorique. Si seulement il y avait un moyen de les chasser tous d'ici… Ou au moins une façon de les contraindre à ne plus vous martyriser, ou de vous garantir un abri…

- Ce n'est même pas la peine de chercher, répliqua Pounilon, le plus grand des deux. Nous sommes plus d'une centaine dans notre tribu. Aucun endroit fermé ne serait assez vaste pour nous contenir tous, encore moins pour y vivre à l'aise… Et ce n'est pas non plus la peine de penser à chercher une autre forêt ou de nous éparpiller. S'il te plaît, Goombulle, n'insiste pas, c’est du suicide. Tu as tant fait pour nous, nous ne supporterions pas de te...


Goombulle prit alors une telle expression que les deux Pounis sursautèrent. Son regard était devenu sombre, encore plus sombre que le ciel grisé au-dessus d'eux.


- Je bouterai ces monstres hors des bois, même si c'est la dernière chose que je dois accomplir en ce bas monde ! Même si je dois affronter une horde de créatures sanguinaires à… euh, pieds nus ! Nous les Goombas, comptons peut-être comme les plus faibles parmi les faibles, déclara-t-elle en leur refaisant face, mais nous ne manquons pas d'un certain cran… et j'en ai besoin pour continuer à veiller sur vous.

- Bof, tu sais, ce n'est pas si terrible que ça, tempéra Pounilon d'un ton assez peu convaincant. La plupart du temps, ils nous trouvent, ils font joujou avec nous puis ils repartent, sans blesser personne...

- Et puis, continua Pouniu qui semblait très inquiet, ils sont tellement... effrayants - un frisson le secoua brièvement - que les Zaracks et tous les autres nous fichent maintenant la paix. Sans compter que ça les amuse beaucoup de nous... disons montrer qui domine qui, et cette satisfaction leur suffit...

- Alors ils sont complètement idiots en plus d'être affreux ! Chacun d'entre vous vaut plus qu'eux réunis, et de loin. Si ces bois sont insolites, justement, c'est bien grâce à vous !

- Hi ! Hi ! Non, tu sais bien que c'est toi qui a le plus de mérite, répliqua Pouniu, amusé. Oser te frotter à un seul de ses trucs, c'est déjà trop, alors prendre les coups à notre place...

- C'est gentil de dire ça, dit Goombulle avec un sourire. Mais ne va pas croire que je le fais parce que ça m'amuse. Tu sais bien que l'idée d'abandonner un seul d'entre vous dans l'adversité m’est inconcevable. Non, rien à faire, vous n'arriverez pas à me faire changer d'avis, tous les deux ! Les choses sont beaucoup plus graves que vous le prétendez et vous le savez. Les rares habitants des Bois Insolites partent un par un et si je fais de même, ces monstres en profiteront. Je n'ose imaginer à ce moment-là ce qu'il adviendrait de vous...

- Dans ce cas, je vais me sentir encore plus coupable de partir, répliqua une voix attristée derrière eux.


Goombulle se retourna et vit un homme à la barbe grise et fournie, de petite taille, dont on entrevoyait à peine les yeux brillants sous la cagoule de son magnifique costume gris et bleu. C'était Merlune, le mage et voyant qui vivait reclus au fin fond des bois et pour qui Goombulle vouait un grand respect. On raconte qu'il était né d'un rayon d'éclipse de lune, lui conférant, de ce fait, une grande fraternité avec l'obscurité, dans laquelle ses pouvoirs étaient exacerbés. D'un calme exemplaire, il avait appris à Goombulle à développer sa vie en harmonie avec la nature, et se servir du pouvoir apaisant de la nuit pour refroidir son caractère flamboyant (« Même les bêtes les plus féroces s’endorment la nuit pour devenir aussi inoffensives qu’un Pouni », lui répétait-il). Jusqu'alors, il avait été un des rares habitants à rester dans les Bois Insolites depuis la prise de pouvoir d'Afraléfic, mais dès que Goombulle lui fit face, elle comprit que cette perspective devait bientôt être abandonnée elle aussi.


- Partir ? demanda Goombulle, d'une voix qui avait perdu en détermination. Alors finalement tu cèdes toi aussi ? Tu m'avais pourtant dit...

- Je sais, soupira Merlune d'une voix triste. Mais cette situation est devenue insupportable… Auparavant, mes pouvoirs suivaient l'aspect de la Lune pendant la nuit. Quand elle était pleine, je devinais ce qui arrivait de mieux dans ce bas-monde, et lorsqu'elle était nouvelle, perdue dans la nuit noire, j'étais plus exposé à ressentir toutes les choses horribles... les événements tristes... comme la récente disparition de Byosis, la mort de Mavila...


Goombulle savait ce que la semaine écoulée avait signifié. Car même avant le cataclysme qui avait frappé Byosis, Merlune avait senti les ténèbres couver et macérer dans la région - en témoignaient ses silences soucieux, plein d’une appréhension muette, qui avaient précédé la catastrophe. Mais surtout sa barbe, dont la couleur oscillait entre le blanc et le gris foncé selon la période du jour et de la lunaison, qui était restée terne même en plein jour toute la semaine avant l’invasion. Et quand les ténèbres eurent finalement colonisé les environs il y a deux nuits, les pouvoirs de Merlune avaient dû être particulièrement éprouvants, s'il ne pouvait plus voir que ce qu'il y avait de plus dramatique. Elle ne se souvenait pas avoir revu un seul instant de luminosité véritable, rendue pratiquement inexistante par Afraléfic. Quant aux nuits... elles étaient si sombres à présent, que Goombulle se demandait si le vénérable mage pourrait dorénavant compter sur un sommeil réparateur. Elle ne sut si Merlune avait lu dans ses pensées, car celui-ci continua :


- Pourtant… La première nuit, j'ai eu une vision. Pas une vision de malheur, mais pas de bonheur non plus... Je sentais du courage, très près d'ici, un courage que n'éteignait pas une profonde angoisse, quelque chose de mystérieux qui torturait un esprit pur... Et enfin un immense soulagement. Mais c'était très furtif... J'ai aussitôt revu le massacre d'innocents, la souffrance des Pounis, et la tienne... Par télépathie, j'ai pu voir où cela s'était passé, et où je compte me rendre, là où je serai sans doute plus en paix. C'est à Carafleur, un village à quelques kilomètres d'ici.

- Et pourquoi spécialement Carafleur ? s'étonna Goombulle. C'est dans la Plaine Dragée, non ? Elle n'a pas dû être épargnée non plus...

- Je venais justement te mettre au courant...


Son regard sembla se rallumer.


- Il paraît qu'un de ses habitants a triomphé des monstres qui ont investi le village - le rêve que j'ai eu était bien prémonitoire. On dit même qu'il a tenu tête au chef d'entre eux… Une dragonne nommée Carbocroc, je crois.

- Un autre membre de la famille croc, vraiment ? Le héros en question devait être vraiment très fort...

- J'avoue que je m'y sentirais plus à l'abri qu'ici, même si pour ça je dois abandonner le seul refuge qu'ont été les bois pour moi... et surtout vous abandonner, toi et les Pounis. Je pense connaître la réponse si je te demandais de venir avec moi...

- Je ne peux pas, malheureusement, avoua tristement Goombulle. Ces pauvres Pounis ont besoin de moi... Mais je ne sais pas si mon aide leur sera éternelle...

- Ne t'en fais pas, j'ai confiance que bientôt les héros se dresseront et nous libéreront tous de cette misère. Ah oui, car j'ai oublié de te dire, tu es aussi apparue dans ma vision de cette nuit... Au revoir, Goombulle.

- À bientôt, j'esp... Que... quoi ? Comment ça, LES héros ? Et tu entends quoi par... Merlune, attends !


Mais il avait disparu, laissant Goombulle sur cette demi-confidence.


- Alors, comme ça, c'est toi qui va tous nous sauver ? s'exclama Pounilon avec enthousiasme. Remarque, je savais que ce serait toi ! Tu vas accomplir un exploit toi aussi !

- Hein, quoi ? bredouilla Goombulle qui ne semblait l'avoir entendu qu'à moitié. Non, sûrement pas, je ne fais que vous protéger, rien d'autre, vous avez bien vu, un seul coup sur ma tête suffit, je suis incapable de vaincre un démon… Toute seule, je ne fais pas le poids...

- Alors tu crois qu'il te suggérait d'aller voir le héros de Carafleur pour vous allier ? Merlune avait peut-être vu ça aussi, renchérit Pouniu.

- Oui, peut-être... peut-être...


Goombulle ne savait plus que penser, et elle entendit à peine les deux Pounis qui quittèrent les lieux en projetant de rejoindre leur tribu. Comment pouvait-elle être destinée à accomplir un quelconque acte héroïque si elle avait déjà peine à protéger les Pounis ? D'un autre côté, elle ne savait pas combien de temps elle pourrait supporter la pression de l'ennemi... Peut-être devrait-elle rechercher un allié qui l'encourage dans l'adversité, mais si la violence n'était pas la bonne solution ? Goombulle n'aurait plus le choix désormais...


Son attention fut vaguement attirée par un arbre à l'aspect encore plus gris et misérable que les autres, lorsqu'elle sentit, plus qu'entendit, une présence étrangère. Goombulle tourna sur elle-même puis fixa les fourrés par où Merlune s'en était allé, mais il n'y eut plus aucun bruit. Pourtant, la sensation d'être observée persista.


- Merlune ? C'est toi ?


Mais il n'y eut aucune réponse. Elle scruta alors de nouveau l'arbre outrageusement sombre qui semblait la provoquer imperceptiblement. Il lui parut soudain soupçonneux et s'agaça :


- Qui est là ? demanda-t-elle, méfiante. Montrez-vous !

- Hiar hiar hiar... Et c'est censé être l'héroïne qui tient tête à Sa Majesté Afraléfic ? Une faible créature qui parle aux arbres et s'effraie pour un rien ?


À ces mots, Goombulle gronda, tout en continuant à tourner sur place :


- Et si vous daigniez apparaître, au lieu de me parler de lâcheté… Montrez donc le bout de votre nez et vous verrez de quel bois je me chauffe ! Et d'abord, où êtes-vous ?

- Mais je suis là, juste sous ton nez à toi...


Goombulle s'immobilisa en manquant de tomber et vit une petite tâche ronde et sombre sur le parterre de rares herbes et feuilles blanches. À la fois intriguée et réticente, Goombulle s'en approcha de deux pas, avec une grimace qui convenait aux circonstances et qui s'intensifia lorsqu'une petite silhouette surgit du sol. Gants blancs, cheveux gris d’un ciel d’hiver, chapeau pointu et peau violette, les jambes remplacées par une espèce de tentacule s'accrochant à son ombre sur le sol, Marjolène se tenait à présent devant elle, son sourire narquois toisant la Goomba qui était aussi grande qu'elle. À nouveau, elle eut un ricanement grinçant :


- Hiar hiar hiar... Voilà donc le petit rigolo en question qui s'amusait à protéger les... Comment s'appellent-ils déjà ? Ah oui, les Pounis ! Quel acte courageux, mais... tellement stupide. Hiar ! Cependant, le terme « héroïne » n'en est pas moins inapproprié, il suffisait de te voir pour s'en rendre compte !


Goombulle bouillait de rage. En ce moment, elle aurait voulu se jeter sur cette harpie jusqu'à la transformer en mucus, mais elle se retint. C'était ce que Merlune lui avait appris à faire lorsqu'une telle idée lui venait à l'esprit... « La violence fait souvent beaucoup plus de mal à celui qui en use qu'à celui qui la subit » disait-il. En son for intérieur, il était effectivement judicieux de s'en rappeler, en grande partie parce que l'adversaire à qui Goombulle faisait maintenant face était plus intelligent et sans doute beaucoup plus puissant qu'un rocher armé d'un pic ou un arachnide agitant ses pattes pour effrayer les Pounis. Elle se força alors à répliquer :


- Et vous, vous êtes le démon surqualifié - Marjolène, c'est ça ? - envoyé pour me détruire, pas vrai ? Je remarque que vous êtes bien informés sur la situation... Mais je pensais qu'Afraléfic accordait plus d'importance à la quantité qu'à la qualité...


Pendant quelques secondes, le rictus de Marjolaine perdit quelque peu de sa superbe. Signe évident, et Goombulle s'en félicita intérieurement, qu'elle avait touché une corde sensible. Mais Marjolène se reprit aussitôt :


- Ah, il est possible que tu aies déjà pu entendre parler de nous, notre réputation n'ayant d'égal parmi ces imbéciles dont tu as empêché les misérables petits désirs tyranniques... Car malgré la mission qui m'a été conférée, bien plus délicate que d'assujettir grossièrement un petit bois de rien du tout...


Goombulle se crispa mais ne réagit toujours pas.


- ...je crois que je peux effectivement me permettre de la remettre encore un peu à plus tard.

- « Parler de vous » ? On va donc faire appel à ses petits copains pour me faire disparaître ? lança Goombulle aussi dédaigneusement qu'elle le pouvait, car elle commençait à être inquiète.

- Oh, non, je vais laisser à Occicroc ce plaisir ! « Nous » allons seulement te donner une bonne leçon en attendant... Maryline ! aboya-t-elle soudain en fixant sur le sol un point inexistant pour Goombulle.


De ce point surgit alors ce que Goombulle prit pour une copie disproportionnée de Marjolène : mêmes gants blancs, même peau violet sombre, yeux cachés par une frange de cheveux roux orangé, un chapeau jaune et blanc, et un petit sourire vide encadré par deux pommettes roses.


- Nyaaaah... gémit doucement Maryline.

- Quoi de tel que la famille à qui faire appel pour ce genre de service ? ricana Marjolène. Très bien, il est temps de vous laisser seules toutes les deux. Je ne peux malheureusement m'attarder pour te voir destituée du titre d'héroïne que tu t'es vue attribuer par erreur. Toi ! aboya-t-elle en se tournant brusquement vers Maryline, et elle et Goombulle sursautèrent. Tu as intérêt à t'y prendre correctement, car si tu rentres avec une défaite sur le dos, tu auras alors bien plus qu'une défaite, si tu vois ce que je veux dire !

- Nyaaaah... Nyaaaah ! bredouilla Maryline qui eut soudain l'air terrorisée.

- Alors... Amuse-toi donc bien, « héroïne » ! Hiar hiar hiar !


Et elle disparut dans son ombre comme une Taupi Taupe rentrant la tête dans sa taupinière, laissant Goombulle seule face à Maryline. Contrairement à Marjolène, elle la dominait de toute sa hauteur, rendant sa carrure et son ventre boudiné encore plus imposants. Goombulle ne prit pas la peine de savoir si elle était aussi puissante et simplette qu'elle en avait l'air : elle fit quelques petits pas à reculons avec l'envie de quitter l’endroit le plus vite possible.


Mais il fallut croire que Maryline avait compris ce qui se passait, car elle serra brièvement les poings de ses bras courts qu'elle leva soudain en V, les mains grandes ouvertes. Une fraction de seconde plus tard, Goombulle dût faire un bond de côté pour éviter l'éclair qui s'abattit à quelques centimètres d'elle.


Se relevant précipitamment, elle jeta un coup d'œil en direction de son nouvel adversaire mais il n'y avait plus personne. Goombulle n'osa croire que Maryline avait déjà abandonné, et la suite lui donna raison : lentement, une ombre l'enveloppa par-derrière, et un coup de poing phénoménal la fit planer sur plusieurs mètres, avant de retoucher le sol au pied d'un arbre. En chancelant, Goombulle vit avec horreur que Maryline se rapprochait d'elle, en glissant sur le sol avec son tentacule.


Goombulle devait tout de suite trouver une idée pour se défaire de sa dangereuse adversaire. Elle choisit alors provisoirement l'une des rares choses, sans doute pas la plus intelligente ni la plus courageuse, qui s'offraient à elle : grimper à un arbre.


- Nyaaaah ?


Maryline s'avança jusqu'aux racines, et plia benoîtement le cou pour essayer d'apercevoir Goombulle, qui s'était calfeutrée entre les quelques branches encore touffues. Elle réfléchissait à toute allure : ce n'était sans doute pas la force qui la sortirait de ce nid de Hériss, ni la sienne ni celle de Maryline car elle ne voyait pas comment la retourner contre son agresseuse. Elle avait pourtant forcément un point faible que Goombulle pourrait exploiter pour la vaincre... Mais lequel ?


Elle fut distraite par un craquement sonore, dont la source était une branche que Maryline venait de couper avec un éclair pour essayer de la mettre dans sa ligne de mire. Dans le même temps, plusieurs fleurs grises et flétries des branches proches blanchirent et se rengorgèrent brusquement en dégageant cette effluve que Goombulle connaissait si bien... et qui lui donnèrent une idée. Mais une fraction de seconde trop tard.


Maryline avait continué à sectionner les branchages un par un et avait fini par toucher le bon. Goombulle sentit un grand vide qui lui retourna l'estomac, et sa chute se termina avec le contact plutôt dur du sol appauvri. Mais elle n'eut même pas le temps de se relever qu'une main gantée la saisissait déjà par le pied et la jetait parmi les arbres. Mais cette fois, Goombulle s'y était préparée : avec une agilité inattendue, elle put se réceptionner fermement sur ses deux pieds, qui se mirent à courir aussi vite qu'ils le pouvaient dans la direction opposée. Elle cria sans se retourner :


- Ho ho, Maryline, je m'enfuis ! Tu ferais mieux de me poursuivre ou Marjolène ne va pas être contente !


Pas besoin de regarder en arrière, elle savait que la peur du châtiment de sa grande sœur avait incité Maryline à poursuivre sa proie qui galopait à travers les troncs, ce que Goombulle voulait précisément. La course-poursuite dura plus d'une minute, pendant laquelle quelques éclairs lancés en vain se perdirent dans le feuillage terne, formant de grosse boules de pétales blancs et odorants là où ils tombaient. Enfin, Goombulle atteignit son but, c'est-à-dire sa cabane perchée dans l'arbre.


Dès l'instant où elle escalada les premières marches en colimaçon, Maryline apparut à son tour d'entre les arbres. Goombulle, en continuant de grimper, s'écria alors :


- Hou hou, Maryline ! Regarde, c'est ma maison ! Tu ferais mieux de la détruire, tu ne crois pas ? Si tu ne le fais pas, tu ne pourras jamais rentrer à la tienne !


Et sur ces paroles à l'accent provocateur et bizarrement triomphant, elle enjamba les derniers escaliers, sauta sur la terrasse et se réfugia dans sa cabane par la porte grande ouverte qu'elle claqua derrière elle. Elle réapparut à une fenêtre du côté de Maryline ; en observant le corps de celle-ci, elle s'aperçut qu'il s'était contracté - sans doute sous l'effet de la peur - et commençait à briller d'une aura de puissance : Maryline était en train de se booster. Et finalement, elle leva de nouveau les bras en V.


Goombulle ne pouvait pas espérer mieux.


Car l'éclair destructeur qui s'abattit signait sa victoire : Goombulle virevolta dans les airs pour la quatrième fois et la cabane vola en éclat, contrairement à l'arbre porteur qui grandit d'un coup de plusieurs mètres. Surexcité, sa sève reflua dans toutes les branches qui explosèrent en myriades de fleurs blanches et dégagèrent une imperceptible onde de choc intensément parfumée. Le courant se propagea également dans les racines et le sol presque stérile se retrouva noyé sous une vague circulaire d'herbe épaisse et brillante, dont le centre était le grand arbre. Elle se propagea jusqu’à la limite de la petite clairière où elle habitait.


La foudre avait été si puissante qu'elle avait suractivé le métabolisme de l’arbre, à un tel point que toute la nature sembla soudainement renaître tout autour de lui en quelques secondes : les arbres voisins virent leurs branches se redresser fièrement, la végétation redevint resplendissante, et l'atmosphère se parfuma et se perla à nouveau. Mais ce n'était que le début.


Une nuée de ZzZt Pfff, attirés par l'éclair et surexcités eux-aussi, se mirent à générer d'innombrables décharges qui amplifièrent la sécrétion de substance blanche, et bientôt, une pluie de nutriments végétaux tomba au sol. Une horde de Plantes Piranha et de Zaracks rappliquèrent à leur tour, et les plantes se mirent à surgir du sol de nouveau fertile et y replonger, les arachnides à consommer frénétiquement la végétation débordante de nutriments pour produire des filets de soie. Ils ne prêtaient ainsi aucune attention au reste, y compris aux Clefts qui, jusque-là camouflés en gros cailloux éparpillés sur le sol, se réveillèrent et parachevèrent la cohue en fonçant pic en avant sur tout ce qui passait à leur portée.


Goombulle, qui connaissait bien les créatures, n'avait pas trop eu de mal à choisir une zone nettement moins atteinte par cette stimulation flamboyante de la faune et la flore des Bois Insolites. Maryline, en revanche, avait été prise de court et se retrouvait au milieu de ce tourbillon incontrôlable qui lui rentrait dedans, la trempait jusqu'aux os, la recouvrait de filets de soie, l'électrocutait et la mordait sans discontinuer.


- Nyaaaah ! NYAAAAH !


Engloutie sous une masse grandissante, elle n'avait pu que gémir désespérément... avant de disparaître pour de bon. Peu à peu, la clairière retrouva son calme, les créatures finirent par se disperser et l'atmosphère redevint terne. Goombulle avait été secouée par cette intense cinétique d'un instant et par la foudre qui lui avait démoli sa cabane et transformé ses deux chignons en boules de fil de fer blanches. Mais peu lui importait, elle était victorieuse.


Ce n'était pas ce qui allait sauver les Bois Insolites, mais elle avait réussi à lui faire retrouver sa splendeur d'un moment, et ce grâce à l'ennemi. Et si Goombulle avait pu accomplir une chose pareille, les paroles énigmatiques de Merlune se révéleraient peut-être vraies pour le coup... À cette pensée, elle sentit une bouffée de reconnaissance pour le voyant lui parcourir le corps.


Quelque chose remua à nouveau parmi les herbes. En pensant que ça devenait une habitude, Goombulle les scruta pour voir qui se cachait encore d'elle. Il en sortit alors... un Picpic. C'était une sorte de gros moustique sans pattes de la taille d'un Pouni, dressé sur un abdomen poilu, avec deux petites cornes et un nez pointu, et deux ailes qui battaient dans le vide - les Picpics étaient incapables de voler. Goombulle les aimaient moins que les Pounis, car ils provoquaient sans cesse ces derniers beaucoup plus pacifiques. Goombulle n’avait eu de cesse que de jouer les médiateurs entre eux et de les encourager sans relâche à s’allier pour mieux se protéger de leurs ennemis, mais sans grand succès. Peut-être était-ce son imagination, mais comme elle pensait ça, le Picpic lui lança un regard de reproche avant de disparaître dans un autre buisson.


Sur ce, Goombulle s'écarta de l'arbre à l'aspect gris, misérable, outrageusement sombre, sous lequel elle s’était mise à l’abri, et s'éclipsa.


***


Le soleil s'était déjà couché, mais on pouvait encore distinguer les contours d'une barbe d’un gris qui fonçait à vue d'œil se balancer au rythme des pas de Merlune. Celui-ci gardait les yeux fermés, alors qu'il marchait sur le sentier comme s'il les avait gardés ouverts. Il voyait... Il voyait Carafleur, et le héros qui l'avait libérée... Il voyait ce que venait d'accomplir Goombulle, et son cœur était rempli de joie et de fierté... Mais il voyait aussi une force grise et indéchiffrable, très près d’elle, dont elle n'avait idée ni de l'existence ni des intentions... Et cette force jubilait, si férocement qu'il en avait peur.


Merlune sentit alors autre chose qui éclipsa tout le reste. Il savait intuitivement qu'il serait très prochainement concerné par ceux qui l'observaient en ce moment à travers la végétation touffue.


Et comme il pensait cela, ils en surgirent, se jetèrent sur lui et l'assommèrent. 

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