Paper Mario : le Soleil Noir

Chapitre 3 : Le donjon et les dragons

3573 mots, Catégorie: K

Dernière mise à jour 21/06/2026 20:15

Le soleil s'était enfin levé sur la mer Farald, mais c'était tout juste s'il parvenait à percer l'obscurité translucide qui avait figé la nuit, lorsque Byosis avait été engloutie. À l'emplacement de celle-ci, il ne restait qu'un immense lopin de terre, dévasté et stérile, avec un gouffre béant, parfaitement circulaire au milieu, tel un monstrueux trou de ver. Des fissures craquelaient la terre autour et se prolongeaient en crevasses sur la pente douce, jusqu'au bord de l'eau qui s'y engouffrait au rythme des vagues. Excepté ce ruissellement régulier, il régnait un silence absolu.


Ce n'était pas le cas d'une certaine salle noire et immense, à des centaines de mètres sous terre : au milieu, une petite silhouette violette avec un chapeau et des gants blancs agitait les bras en vociférant à l'adresse de trois énormes créatures cachées dans l'ombre, au fond de la salle. Des cris et des grondements fusaient de part et d'autre dans un vacarme incompréhensible.


- Ça suffit ! Arrêtez de rugir bêtement et écoutez-moi, bande de reptiles enragés…


Un rugissement partit de la silhouette la plus à gauche, puis se prolongea en une voix si rauque qu'on avait du mal à s'apercevoir qu'il s'agissait de celle d'une femelle :


- Écoute-la ! Tu l’entends ? Comme si on allait obéir à une petite chose aussi insignifiante que toi… Qui crois-tu tromper, en disant que tu es la plus fidèle servante de notre maîtresse ?


Et elle partit dans un rire caverneux qui fit se trémousser son corps. Marjolène se ratatina de fureur et répondit avec un geste rageur du bras. Un instant plus tard, quelque chose explosa en un nuage cryogénique au niveau de la tête de la créature qui avait parlé, et un courant d'air froid parcourut la pièce.


Le rire s'interrompit aussitôt, mais une patte immense et griffue s'abattit deux secondes plus tard à un mètre de Marjolène. Une tête de cinq mètres de long, pourvue d'énormes yeux féroces et d'une peau rouge sang, émergea à son tour de l'obscurité. Sa gueule s'ouvrit en grand, révélant deux longues rangées de crocs pointus, et la dragonne tempêta :


- Tu veux finir sur le gril, c'est ça ? Attends un peu que je…

- Du calme, Carbocroc, dit une autre voix.


Bien qu'aussi rauque que celle de la dénommée Carbocroc, la voix venait cette fois d'un mâle. Sa silhouette (située au centre) et le ton avec lequel il l'avait incitée à se calmer laissaient également deviner qu'il était son aîné. Il reprit alors, s'adressant cette fois à Marjolène :


- Et toi, même si j'empêche ma sœur de te flamber sur place, je ne suis pas ton ami, gronda-t-il. Tu crois que tu peux nous obliger à venir ici, comme ça, sans rien nous dire ? Je ne te fais pas confiance, je t’ai jamais vu, toi.

- Bien sûr que vous ne m’avez jamais vue, j’étais simplement en train de préparer cette invasion pendant que vous vous faisiez cajoler par votre Reine !

- Quand bien même, ne va pas te mettre dans la tête que nous allons nous plier à tes ordres…

- Je n'ai pas l'intention de vous en donner, Toxicroc, sombre idiot que tu es ! aboya Marjolène. Il n'y a qu'un ordre, celui d'Afraléfic qui a exigé que je vous amène ici, elle tarde juste un peu plus de cinq minutes à venir, d'accord ? Cela dit, je comprends combien ça doit vous frustrer de voir que vous n'êtes pas ses seuls privilégiés…


La tête de Toxicroc apparut à son tour. Elle était bâtie sur le même modèle que celle de Carbocroc, quoi qu’un rien plus grande, avec un peau gris foncé. Il fixait Marjolène de la même expression assassine. Une mauvaise odeur se mit à imprégner l'air, comme un gaz toxique fuyant d'un énorme réservoir prêt à exploser.


- Je te conseille de surveiller ta langue de ce côté-là, murmura-t-il dans un souffle empoisonné. Nous sommes tous les trois ses serviteurs les plus utiles et les plus loyaux, et de loin, parmi toute cette gamme d'imbéciles qui sont sous ses ordres. Et également les plus puissants, de surcroît… On te réduirait volontiers en pièce si le nom d'Afraléfic n'était pas déjà venu dans la conversation !


Marjolène émit un ricanement méprisant.


- Alors, ne vous gênez pas, allez-y… Je parie qu'Afraléfic serait très fière de vous ! Elle le serait tout de même un peu moins s'il y avait la moindre chance que, tout compte fait, je ne vous aie pas menti ?


Toxicroc continuait à la regarder fixement en plissant des yeux, mais il n'esquissa pas un geste, préférant changer d’angle d’attaque.


- Elle n’a jamais eu un bas mot sur nous depuis notre naissance. Contrairement au reste d’entre vous. Si tu savais en quels termes elle parle de vous…

- Oh, pitié, rétorqua Marjolène avec dédain. Vous êtes nés la semaine dernière tous les trois - presque littéralement. Elle vous a créés comme animaux de compagnie, pour relâcher la pression de devoir préparer notre invasion, sur laquelle nous travaillons depuis des années. Bercez-vous d’illusions en prétendant que c'est comme ça qu'elle vous voit, si ça te fait plaisir, ça m’est égal. Mais je doute qu'il en serait de même si elle apprenait ce que vous avez fait à sa plus fidèle servante. Oui, c'est ça qu'elle pense de moi, mais vous a-t-elle jamais appelés comme ça en face, tous les trois ? Rends-toi à l’évidence, Toxicroc : vous n’êtes pas grand-chose de plus que ses créatures domestiques qu’elle lâchera probablement dans la nature pour cimenter la terreur qu’elle inspirera au monde, en guise de promenade.


Elle avait visiblement touché un point sensible. Toxicroc demeura immobile, partagé entre l'envie de lui faire payer ces paroles outrageantes et le doute qu'elles avaient soudainement suscité, paroles qui, après tout, comportaient peut-être un fond de vérité…


- Tu fais ta maligne, finit-il par lui lancer, les yeux plissés, mais on voit bien que tu supportes mal de devoir partager la gloire, désormais. (Marjolène grimaça imperceptiblement.) Je suppose que ça se ramène donc désormais à qui la décevra le moins. Et quand nous aurons montré ce dont nous sommes capables, tu seras bien forcée de t’écraser.

- Je relève le défi, répondit-il dans un renâclement. 


Plusieurs secondes tendues passèrent, pendant lesquelles tout le monde resta parfaitement immobile et silencieux, Marjolène face à Toxicroc, Carbocroc qui n'avait émis qu'un court grognement courroucé mais qui n'avait pas poursuivi, et le troisième dragon qui n'avait nullement manifesté de réaction, ni sur cette dernière raillerie ni à aucun autre moment. Il se contentait de rester dans l'ombre, apparemment attentif à qui allait relancer les hostilités.


Mais ce court instant de tension agressive s'acheva sur une note moins dangereuse : derrière Marjolène, une grande tache de fumée noire apparut sur le sol sombre et un instant plus tard, Afraléfic s'y trouva. L'extase dont elle avait fait preuve lorsque cette première pièce du palais s'était formée sous ses yeux, déjà fortement tempérée par l'annonce de la disparition de Villipand, avait maintenant fait place à une colère soucieuse. Les trois dragons levèrent instantanément la tête, mais Marjolène les devança :


- Majesté ! Enfin, vous voilà ! J'ai fait le plus vite possible pour faire venir vos dragons ici - ce qui s'est révélé assez pénible, au passage - et nous vous avons attendue… Mais qu'est-ce qui vous a retenue si longt…

- Maîtresse, dit Toxicroc en couvrant la voix de Marjolène, malgré tout mon dévouement envers vous, c’est quoi cette blague chapeautée ? Elle prétend que vous lui avez donné l'ordre de nous amener ici, alors que d'habitude…

- SILENCE !


La voix d'Afraléfic résonna en écho avec une force encore plus terrible que celle d'un rugissement, ce qui eut pour effet immédiat de faire taire Marjolène et Toxicroc.


- Je vous ai fait venir ici parce que vous êtes mes servants les plus proches et les plus dévoués, et sans doute les mieux placés pour résoudre la situation actuelle. Ne me faites pas revenir sur ma décision !


Malgré le silence auquel avaient brusquement été réduits les deux rivaux, Marjolène eut un ricanement de satisfaction, suivi d'un grondement d'orgueil de la part de Toxicroc. La première, qui faisait à présent face à Afraléfic, fusilla brièvement le dragon du regard avant de lui demander :


- Désolée, Majesté. J'ai appris pour le premier rapport… La situation se serait-elle davantage dégradée depuis ?

- Pire que ça, avoua-t-elle d'un air aussi sombre que la salle autour d’eux. Si j'ai du retard, c'est à cause d'une longue suite indigeste de rapports de tous les secteurs alentour. Les mouvements de révoltes se sont multipliés à des proportions que je n’avais pas prévues et qui m’ont obligée à ordonner les exécutions en masse…

- Eh ! protesta Carbocroc. Je croyais que tous les réfractaires étaient pour nous !

- Ils sont tellement nombreux que même votre appétit à tous les trois ne suffirait pas, répliqua Afraléfic d'un ton sec. Mais grâce aux mesures que je vais prendre et qui, je l'espère, vont être appliquées à la perfection par chacun d'entre vous…


Mais elle n'eut pas le temps d'exposer quoi que ce soit, car le Feufollet de tout à l’heure avait surgi un peu à droite de Marjolène. Il semblait dans tous ses états et particulièrement effrayé, mais il n'attendit pas qu'Afraléfic lui demande la raison de sa visite ou manifeste même un quelconque changement de comportement - bien qu'un léger mouvement de sa tête laissât supposer qu'elle y était habituée, et plus encore, lassée.


- Majesté, rapport de la Plaine Dragobée, déclara le Feufollet d'une voix tremblante. Le village entier de Carafleur refuse de se soumettre, et nous n'arrivons pas à y mettre un terme… Ils ont riposté avec une discipline inattendue à nos tentatives, et aucun n'a voulu rejoindre nos rangs…

- Je sais… souffla Afraléfic en fixant un point entre lui et Marjolène.

- Mais ce n'est pas tout… Ceux d'entre nous qui ont été occuper le château en ont été chassés, et l'accès bloqué ! Nous n'avons pas la moindre idée des responsables…


Peut-être était-ce de la totale inconscience, ou était-il si embarqué dans son récit qu'il n'avait rien remarqué, mais le regard d'Afraléfic avait brusquement vrillé sur lui - regard qui, pendant une seconde, avait clairement signifié qu'elle venait d'entendre une mauvaise nouvelle de trop. Mais ses yeux avaient alors brillé de cette même lueur démoniaque que dans la chambre, tandis que la salle, déjà noire, s'assombrissait imperceptiblement…


- …visiblement, tout le village a été pris au dépourvu, et nous avons enfin pu l'occuper. Au passage, nous avons commencé par soumettre chacun de ses habitants à la torture pour qu'ils nous avouent qui… Mais qu'est-ce que… ?


Son corps enflammé sembla se liquéfier sur place tandis que l'obscurité nouvelle fondait vers Afraléfic. Elle s'accumula dans son monstrueux simulacre de cage thoracique, en une grosse boule d'un mètre de diamètre, crépitante et parcourue de petits éclairs. Marjolène avait momentanément perdu son sourire narquois et parut comprendre ce qui allait se passer : elle disparut soudainement dans le sol. Derrière elle, les dragons s'étaient agités et Toxicroc avait crié : « Non ! Non ! »


Mais un instant plus tard, la boule d'énergie sombre s'éparpilla brusquement dans toute la salle en deux ondes de choc rapprochées, accompagnées d'un tintement assourdissant. Le corps du Feufollet ondula pendant quelques instants, puis explosa en une petite pluie d'étincelles vertes. L'énergie dégagée fut telle que pendant une minute, la salle trembla et craqua de toutes parts, des filets de terre et de poussière tombant sans discontinuer du plafond, comme s'il allait s'effondrer. Enfin, tout redevint calme.


Marjolène ressortit du sol, toujours face à Afraléfic qui restait immobile, les signes d'une rage dévastatrice encore visibles sur son visage.


- Majesté…

- Oumpf… Maîtresse, ce n'est pas que ça m'embête, mais quand même, ce n'est sacrément pas agréable, protesta Toxicroc qui paraissait secoué. Si vous pouviez éviter…

- Mauviette, moi, ça ne m'a fait ni chaud ni froid, se moqua Carbocroc en émergeant du fond de la salle, bien qu'elle se fût visiblement étalée sur le sol avant de se remettre précipitamment sur ses pattes.


Le troisième dragon ne disait toujours rien et n'était pas plus sorti de l'obscurité pour se montrer - d'ailleurs, le soudain accès de rage d'Afraléfic ne l’avait visiblement pas ébranlé. Afraléfic fixa encore pendant quelques secondes l'endroit où s'était trouvé le Feufollet un instant auparavant, puis releva la tête.


- Ça suffit, murmura-t-elle. Ils ont tous trop attendu, là-dehors. Et comme il vient de m'être confirmé que je ne peux vraiment me fier à aucun de ces idiots, c'est votre tour. Vous avez intérêt à vous appliquer et à leur faire payer tous ces affronts à leur Reine, d'une façon qui ne leur fera pas envie de remettre ça.


Les trois dragons et Marjolène écoutèrent avec attention.


- L'un de vous trois sera chargé de s'occuper de tous ceux qui opposent encore une résistance dans les proches alentours. Je veux qu'une vraie terreur se voie sur tous ceux qui hésitent encore à se soumettre, qu'ils soient tous plongés dans l'effroi, et paralysés par la peur de subir des supplices sans limites. Il terminera par les Bois Insolites, là où la situation presse le moins. J'ai seulement entendu parler d'un petit malin là-bas qui empêche mes sbires de mettre au pas les créatures locales…


Carbocroc émit un petit grondement goguenard.


- Mon choix pour cette mission est sans appel. Désolé pour les deux autres, mais il me faut le plus efficace pour inspirer la terreur que je souhaite. Occicroc, ma grande… Avance-toi donc.


Le dragon resté dans l'ombre fit un mouvement pour la première fois, se révélant au grand jour. Marjolène avait même tourné la tête, mais c'est à peine si elle donna l'impression d'avoir déjà vu Occicroc auparavant.


À côté des dragons rouge et gris foncé, Occicroc contrastait de façon choquante, tant par son aspect que par l'impression qu'elle dégageait. Plus grande que son frère Toxicroc, son corps était décharné, et sa peau, translucide, laissait presque voir ses os immenses. Ses orbites auraient pu sembler vides si l'on n'y distinguait pas deux lueurs tremblotantes au fond de ses immenses yeux sombres, presque invisibles. La décision d'Afraléfic était parfaitement compréhensible : Occicroc offrait l'image funèbre d'une créature qu'on ne pourrait jamais nourrir suffisamment, même si on lui offrait toute la chair du monde. Afraléfic acheva ses explications :


- Avant de t'occuper des Bois Insolites, rends-toi partout où il y aura des indésirables, et supprime-les. Ceci fait, tu reviendras ici. Je chargerai quelques-uns des mes sbires de t'apporter ceux qui ont eu la chance de se tenir tranquilles assez longtemps pour ne pas te voir arriver. Et pour ça, tu vas avoir besoin de… Ah oui, j'oubliais…


Pendant un instant, elle sembla se concentrer, puis ses deux énormes mains disparurent. Elles furent remplacées par des mains violettes plus petites, dressées sur le sol autour d'elle, comme une effroyable culture de plantes extraterrestres. Afraléfic inclina légèrement sa tête vers l'arrière.


Aussitôt, les mains se précipitèrent vers un pan de mur à la gauche d'Occicroc et commencèrent à en arracher des morceaux, qu'elles écrasèrent entre leurs doigts dans un concert de craquements, sans qu'aucun débris ne tombe sur le sol. Rapidement, une cavité apparut, assez grande pour y ranger l'un des dragons, mais les mains continuèrent à creuser, en profondeur, cette fois. Pendant un instant, on n'entendit plus que les craquements qui devinrent de plus en plus lointains. Enfin, les deux grandes mains d'Afraléfic réapparurent.


- Ton propre donjon. Mes sbires y jetteront les futurs inconscients qui ne se seront toujours pas soumis à moi. Je pense qu'ils sauront prendre correctement en charge une tâche aussi simple. Quant à vous deux, dit-elle en se tournant vers les deux autres dragons, je vous enverrais bien corriger la situation dans la Plaine Dragée, mais malheureusement, il m'en faut un qui reste ici pour surveiller le palais, au cas où…

- J'irai là-bas, dit aussitôt Carbocroc. Marre de rester à la maison comme une idiote en entendant les deux autres accomplir les trucs intéressants. Je veux y aller !

- Hé là ! protesta Toxicroc en se tournant vivement vers elle. Il n'est pas question que tu ailles te balader comme ça dans la nature. Tu n'as encore aucune expérience… Et puis ne lui parle pas comme ça, tu es trop jeune.

- Tais-toi ! hurla Carbocroc, soudain hystérique. J'attends depuis trop longtemps cette occasion de montrer au monde qui je suis ! C'est MOI qui vais là-bas, c'est ma décision et ce n'est certainement pas toi qui vas la prendre à ma place !

- Moi, peut-être pas, mais… Alors, que décidez-vous, maîtresse ?

- Eh bien… J'ai longtemps pensé qu'il était temps pour Carbocroc de faire ses preuves sur le terrain. Elle n'a jamais fait quelque chose de réellement utile pour moi, Toxicroc, tandis que toi…

- Ah, tu vois ! s'exclama Carbocroc, apparemment ravie mais toujours féroce. C'est mon tour, à présent.

- D'accord, d'accord, maugréa Toxicroc, vaincu. Je reste ici.

- Je t’écrirais, frangin, c’est promis, ajouta mielleusement Carbocroc.

- Bien, dit Afraléfic d'une voix forte, qu'il en soit ainsi. Allez.


Et pendant que les dragons partaient chacun dans une direction - Carbocroc et Occicroc se perdant dans l'obscurité, Toxicroc se dirigeant vers l'entrée du palais, derrière Afraléfic - Marjolène retrouva la voix.


- Je ne pense pas me tromper, Majesté, en croyant que vous aviez encore besoin de moi ?

- Exact, répondit-elle, tandis que Toxicroc passait lourdement à côté d'elle. Il faut que tu m'obtiennes un corps. Vil… heu, quelqu'un me l'a lourdement recommandé, et je ne veux pas risquer de faire des choses inconsidérées. Comme transformer mon palais en ruines, car gouverner sous cet aspect me prive de stabilité physique… alors qu'un corps m'aiderait à canaliser les pouvoirs des sept Gemmes beaucoup plus facilement.


Toxicroc était si grand que sa queue, aussi démesurée et noire que le reste de son corps, n'avait pas fini de passer à côté des deux démons. Cependant, on sentit qu'il avait très nettement ralenti, comme s’il tentait de saisir chaque mot de la conversation.


- N'importe quel corps, Majesté ? dit Marjolène. Parce que je peux vous rapporter le premier prisonnier du village le plus proche, et…

- Non, coupa Afraléfic. Je ne peux pas me contenter du premier venu ! C'est plus compliqué que ça, la possession d'un corps requérant… certaines conditions. La personne doit être parfaite, aussi bien son corps que son esprit. J'ai besoin d'un être irréprochablement pur, et tu conviendras comme moi que c'est beaucoup plus rare en ce bas monde qu'une quelconque créature osant se dresser pour me défier…

- Bien sûr, Majesté, bien sûr…

- Pars donc. Et ramène-moi la bonne personne le plus vite possible.

- J'y vais de ce pas, Majesté. Comptez sur moi… Hiar hiar hiar !


Et elle disparut à nouveau par la voie souterraine. Afraléfic se prépara à faire de même quelques secondes plus tard, lorsqu'elle aperçut la queue de Toxicroc à côté d'elle.


- Qu'est-ce que tu fais encore là, toi ? Allez, ouste, rentre surveiller le palais et restes-y !


La mine sombre, Toxicroc disparut enfin dans le palais, pendant que le corps de la sombre Reine se liquéfiait puis se volatilisait, laissant la salle noire vide de toute présence… ou presque : à l'endroit où Afraléfic avait disparu, il restait encore une tache sombre, et une voix d'homme, grave, profonde comme un puits, et visiblement agacée, s'en éleva :


- Cette Afraléfic… Même s’il était entendu qu’elle ne baisserait les bras, elle est exaspérante ! Très bien, il va falloir corser le plan pour l'empêcher de tout compliquer à nouveau… Et pour commencer, retour à la Plaine Dragée…


La voix de l'inconnu s'évanouit, en même temps que s'effaça la tâche sombre sur le sol.

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