La disparition d'Emmett Cullen

Chapitre 3 : La puce et l'acrobate

Chapitre final

6555 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 12/09/2026 07:07

Avant-propos : bon, c’était censé être un épilogue pour conclure les choses correctement, mais je me suis étalée encore et encore. Et je ne savais plus où élaguer sans que des pans de l’histoire deviennent incompréhensibles. Zut, un jour, je ferai court… en attendant j’espère que ce sera resté abordable jusqu’au bout pour des néophytes des deux fandoms et que vous aurez apprécié la fin de ce qui s’avère donc finalement être un three-shot anniversaire ^^



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10 novembre 1983 – Avant l’heure des loups, Laboratoire de Hawkins [1]


Une poignée de minutes après minuit, Jasper avait décidé de faire un détour – et une première incursion en douce – par la salle qui tenait actuellement lieu de morgue au sein du commissariat de Hawkins.


Sa curiosité avait été piquée au vif par les affirmations de Joyce Byers – qu’il avait apprises par le biais de la conversation agitée entre Jonathan et Nancy – en vertu desquelles le corps de son fils, repêché à la carrière Sattler, était un faux. Étaient-ce là les divagations d’une mère en deuil ? Le vampire voulait en avoir le cœur net…


S’introduire discrètement dans la salle contenant la dépouille du gamin s’était révélé un jeu d’enfants : à cette heure tardive, la plupart des agents en faction – déjà peu zélés de jour, de ce que pouvait en estimer Jasper – bayaient aux corneilles.


Le petit cadavre avait été laissé sur une table en ferraille au beau milieu de la pièce.


Quelqu’un l’avait précédé et avait déjà vérifié l’authenticité du corps.


Une longue entaille au scalpel striait le centre de la poitrine du garçon : par l’ouverture béante s’échappait une matière cotonneuse.


Remarquable !


Le réalisme du poupon était criant. Même avec des yeux immortels, il fallait se concentrer pour percevoir tous les détails de la supercherie : la texture un peu trop régulière de certains tissus, la jonction étrange des différentes matières au niveau de l’épaule gauche, la manière dont la peau ne réagissait pas exactement comme celle d’un véritable cadavre en train de se rigidifier.


Pour tout humain inattentif, le pantin aurait – d’un premier abord – été indiscernable du véritable Will Byers. Et qui avait envie de s’attarder trop longtemps dans l’examen d’un enfant mort ? À part le légiste, personne en ville ne risquait de détecter l’imposture…


Qui pouvait fabriquer une chose pareille ?


Certainement pas des amateurs. De nouveau, la seule hypothèse plausible qui s’imposait à l’esprit de Jasper se centrait sur une implication du mystérieux laboratoire.


Ça tombait bien. Il était grand temps qu’il aille y faire un tour.


Il quitta la morgue improvisée dans l’état où il l’avait trouvée et se carapata furtivement à l’autre bout du comté en sautant de toits en toits, enveloppé par l’obscurité recouvrant Hawkins. Une fois arrivé au cœur de la forêt – le vampire n’ayant plus besoin de prendre garde aux éventuels promeneurs nocturnes – usa de sa pleine vitesse pour rejoindre le laboratoire.


Après quelques minutes d’une course débridée, il fit face à un large tronçon de fils barbelés à l’arrière du bâtiment. Dans le périmètre visible, il n’y avait pas de gardes en faction, mais ça ne signifiait pas que l’endroit ne soit pas bardé de caméras.


Il jeta un œil au cadran de sa montre : 01h11. Il se donnait jusqu’à 02h30 pour explorer le bâtiment et déterrer des éléments corroborant – ou réfutant… il ne se basait pour l’instant que sur des hypothèses bien oiseuses pour justifier sa visite du laboratoire – que les activités s’y déroulant eussent quelque chose à voir avec la disparition d’Emmett : la rapidité serait sa meilleure arme, s’il ne voulait pas se faire repérer.


Et cela, partant du principe que le dispositif fourni par Frohike se révèle aussi efficace que Murray l’avait annoncé… Jasper sortit le gadget électronique de la poche de son imperméable et le fixa avec un scepticisme consommé. Celui-ci prenait la forme d’une sorte de porte-clé stylisé en forme de chien métallique ; pour l’activer, il suffisait de plier la tige faisant office de queue au canidé.


Le design excentrique – plus que toute autre chose – laissait le vampire circonspect


Eh bien, peu importe que l’objet soit aussi miraculeux qu’on lui eût vendu ; s’il brouillait les écrans de contrôle pendant au moins quelques minutes, Jasper pourrait se servir de ses talents vampiriques pour trouver une manière rapide de circuler dans l’endroit sans se faire remarquer. Et, par précaution, il portait une cagoule et de larges vêtements sombres qui dissimulaient l’essentiel de ses traits physiques.


Le laboratoire devait bien comporter des conduits d’aération ou d’évacuation… bien que peu tenté à l’idée de patauger dans les égouts avec son odorat sensible, l’immortel était tout prêt à faire ce sacrifice si ça lui permettait d’enfin avancer dans ses investigations.


Il enclencha le dispositif – surnommé K9-Ultra – et franchit la grille à la hâte. Il fila à toute vitesse vers le sommet de l’édifice cubique le plus proche, l’escaladant promptement. Arrivé en haut du bloc, il put constater que le terrassement ne semblait pas surveillé : sur le toit de béton s’accumulait de larges antennes blanches telles qu’on pouvait en trouver sur les tours de radiodiffusion.


Il repéra vite un renfoncement dans la toiture pouvant mener aux conduits d’aération. Il s’y glissa ; ceux-ci – contenant une partie de la soufflerie – se révélaient juste assez spacieux pour qu’il s’y déplace en progressant à quatre pattes. Pendant qu’il cheminait aussi vite que lui permettaient la position précaire et l’étroitesse du canal qu’il empruntait, Jasper pouvait constater qu’un terrible chambard se déroulait au niveau inférieur du bâtiment.


Le gadget de Frohike avait eu des effets bien plus spectaculaires que ceux auxquels Jasper aurait légitimement pu s’attendre : en lieu et place d’un discret dysfonctionnement, c’était la moitié du réseau électrique du labo qui paraissait avoir disjoncté. La plupart des sections au-dessus desquelles il passait étaient plongées dans l’obscurité et les scientifiques comme les équipes du personnel de sécurité de l’endroit – dont Jasper ne parvenait pas à déduire s’il s’agissait d’agents gouvernementaux ou de porte-flingues au silence chèrement acheté – étaient en émoi et s’agitaient en tous sens, pour déterminer les causes de la panne. Au loin, une alarme – sans doute située dans une zone plus épargnée par l’avanie – résonnait bruyamment.


Jasper, sombrement amusé, se demanda si – une fois tiré de ce guêpier – il n’allait pas repasser un coup de fil de courtoisie à Murray et à Melvin pour débattre avec eux de la définition « d’infiltration » et, plus en avant, du concept de furtivité.


Il poursuivit néanmoins paisiblement son chemin, tout en gardant une oreille attentive sur ce qui se déroulait plus bas. Peu de temps après son incursion, Jasper eut la surprise d’apprendre que le sabotage du système électrique était attribué au shérif Hopper : par un heureux hasard, l’homme de loi bourru avait choisi exactement le même créneau pour s’infiltrer dans le laboratoire.


Appréhendé dans les locaux au milieu de la pagaille, le shérif se voyait présentement cuisiner de manière musclée. À en juger par les éclats de voix et les ricanements mauvais qui suivaient les bruits de coups, Hopper n’était pas impressionné.


Bien plus furieux qu’effrayé, le policier semblait prendre un malin plaisir à renvoyer ses interrogateurs dans les cordes : répondant à leurs brutalités par des provocations moqueuses et à leurs questions par d’autres questions. Il exigeait de savoir ce qu’ils avaient fait de Will Byers et pourquoi ils avaient remplacé son corps par un faux – Hopper était visiblement celui ayant précédé Jasper à la morgue et autopsié le pantin – et, surtout, il insistait pour qu’on lui explique ce que contenait la pièce où ils l’avaient capturé… ce qu’était la structure végétale ressemblant à un portail.


Jasper sentit son intérêt grimper face à la question laissée en suspense : un portail ? Peut-être était-ce précisément ce qu’il cherchait : le vampire se concentra quelques secondes sur l’odeur du shérif, perçue au travers des murs et plafonds.


Une fois l’arôme singulier isolé de celui des autres humains grouillant dans la bâtisse, Jasper bifurqua dans les canalisations pour emprunter un chemin analogue à celui suivi plus tôt par Hopper. Il ne tarda pas à trouver un corridor suspect dans lequel pendaient de grandes tentures plastifiées et floquées de symboles alertant sur la présence de particules radioactives.


Jasper n’avait aucune fichue idée des effets de la radioactivité sur un vampire…


Eh bien, il supposait qu’il s’en soucierait plus tard, le conduit de ventilation ne s’étendait pas plus loin. Il était temps qu’il quitte sa cachette s’il escomptait voir le « portail végétal » décrit par Hopper de ses propres yeux. Il souleva silencieusement la lourde grille métallique et se laissa choir sans bruit au sol. Dépassant les grandes bâches criant à la toxicité de l’endroit, il se dirigea sans hésiter vers la salle au bout du couloir.


Et s’arrêta net face à l’étrange vision qui s’imposa à lui une fois qu’il y eut pénétré.


Au fond de la pièce s’ouvrait une cavité béante, un gouffre noirâtre dont le centre était parcouru de lueurs bleutées et rougeâtres. Tout autour du passage s’agglutinaient des amas de fibres végétales, s’apparentant à des lianes visqueuses. Plus étonnant encore, il neigeait : des sortes de particules blanchâtres semblaient tomber de nulle part et flottaient dans les airs avant de venir s’écraser rythmiquement au sol. Au centre du tunnel, des morceaux de matière organique à la dérangeante teinte carmine rougeoyaient.


Ça un portail ?


Pour que quelque chose puisse raisonnablement être qualifié de portail, il fallait que l’endroit permette d’aller quelque part et d’en revenir. Or cette cavité ne renvoyait pas l’impression d’un retour possible. Une voie sans issue s’il se montrait pessimiste. La raison de son futur vacillant ?


Jasper serra les dents et sentit ses mains trembler.


Eh bien… Lui qui se croyait trop vieux, trop blasé et trop revenu de tout pour éprouver encore une authentique terreur personnelle, le voilà détrompé. Il découvrait, avec une certaine contrariété, qu’il lui restait assez d’humanité en réserve pour être effrayé.


Mais, il ne pouvait pas reculer : il avait la certitude larvée qu’Emmett, s’il était encore en vie – ou tout du moins aussi remuant qu’un vampire en bonne santé puisse l’être – se trouvait derrière cet étrange « portail ».


Se ramassant sur lui-même, il prit une inspiration inutile, mit son cerveau en pause et traversa la salle d’un ample bond en ligne courbe.


Tel un acrobate, il plongea… et traversa ce qui ressemblait à un puits sans fond nimbé de flammes.


Ne pas avoir été dévoré par les flammes constituait déjà une source de soulagement non négligeable : une petite part de lui avait craint que les particules aux allures incandescentes le consument partiellement durant la traversée ; à présent la curieuse arcade franchie, il découvrait avec joie que la chaleur n’était pas un problème.


L’atmosphère de l’endroit se révélait aussi froide que les couleurs le composant.


Jasper ne put que hausser les sourcils face à la vue qui l’attendait : il se trouvait toujours dans le Laboratoire de Hawkins. Ou, du moins, dans quelque chose qui y ressemblait à s’y méprendre : la même pièce et les mêmes installations scientifiques agrégées dans le même coin de la salle.


Pourtant, tout clochait. Les couleurs semblaient avoir été aspirées du décor. Les murs, les meubles et les objets avaient pris des teintes délavées, allant d’un gris dur à un cyan maladif.


Et surtout, il n’y avait plus âme qui vive. En dehors de la végétation à l’aspect inquiétant qui couvrait les murs et colonisait le sol, Jasper était le seul être encore présent dans le laboratoire.


Il traversa à la hâte quelques couloirs, jetant un œil distrait autour de lui et, curieux d’en voir davantage, du lieu où il avait atterri, il brisa une fenêtre et sortit du bâtiment.


Une fois à l’air libre, il put prendre la pleine mesure du décor crépusculaire qui l’entourait : c’était comme une menaçante copie de Hawkins.


Il ne pouvait commencer à appréhender quel niveau de perfectionnement technologique et d’ingéniosité, les scientifiques travaillant au laboratoire avaient dû déployer pour construire cet étrange cauchemar.


Les humains étaient-ils vraiment capables de créer de telles choses ?


Il secoua la tête incrédule, mais sa réflexion fut coupée au vol par les effluves qu’il percevait au lointain…


Deux odeurs distinctives, venant de différentes directions : une qu’il avait désespéramment cherchée sans la trouver durant neuf jours, une autre – obsédante – qui s’était à plusieurs reprises imposée à lui de manière fortuite.


La senteur boisée et réconfortante qu’il associait à Emmett et celle étrange qui s’était élevée par trois fois lors des disparitions de Will et Barbara. Et lors de l’apparition fugitive de la créature sans visage.


Jasper dut faire plus d’efforts sur lui-même qu’il ne l’aurait volontiers admis pour s’arracher à l’arôme tentateur. Le fait que celui-ci se situe à une bonne distance l’aidait sans doute à prendre la décision la plus sensée et à aller vérifier l’état de son frère avant de se hasarder à succomber à l’appel des sirènes.


Il courut en sens inverse.


Lorsqu’il tomba – installé dans la copie cyanosée du Benny’s Burger – sur Emmett au bout de quelques minutes de recherche, il ne put que savourer un instant de pur soulagement en découvrant celui-ci en parfait état. Nonobstant ses yeux, dont l’improbable coloration – argentée et lumineuse – arracha un long rire nerveux à Jasper.


Son frère, visiblement ravi de le voir, avait ses émotions au beau fixe. Ayant perdu la notion du temps dans cet étrange espace, Emmett n’avait pas la moindre idée du nombre de jours écoulés, ni de la vive inquiétude qu’il lui avait causée.


Arrivé là complètement par hasard – il avait chuté dans le lac de la carrière en poursuivant un grand cerf et, tombé dans une faille qui s’était tout aussitôt colmatée, s’était retrouvé pris au piège dans cette version ombrageuse d’Hawkins – et n’ayant aucune idée de comment en repartir, Emmett avait profité de ce terrain de jeu géant et dépourvu de présence humaine pour se décrasser les jambes et n’en faire qu’à sa tête. Il avait traqué et saigné plusieurs des créatures peuplant les lieux – absolument délicieuses selon lui – et quand il n’avait plus trouvé aisément de monstres – ces derniers semblaient précautionneusement fuir sa route – à se mettre sous la dent, il avait commencé à absorber le liquide contenu dans les lianes visqueuses. Selon Emmett leur sève s’apparentait à du sang de prédateur. Délectable selon ses dires.


Maintenant que Jasper observait de plus près son frère qui le fixait avec un sourire à peine coupable en relatant ses péripéties, il avait la curieuse impression que celui-ci avait un peu pris d’embonpoint. Ce qui était strictement impossible. Tout comme un vampire aux iris brillant comme des néons LED…


Jasper supposait que c’était la faune locale qui avait occasionné ces changements physiques. Ce n’était peut-être que bénin mais… malgré sa bonne mine apparente, l’idiot inconséquent s’était peut-être empoisonné en goûtant aux habitants de l’endroit.


Il fallait qu’ils se sortent rapidement de là pour voir si les effets persistaient une fois qu’ils seraient revenus dans le monde ordinaire.


À peine cette sage résolution prise, celle-ci fut balayée par une nouvelle captation imprévue du fumet qui rendait fou Jasper.


Sans un mot, ni se soucier davantage d’Emmett, il détala à la poursuite du prodigieux parfum. Ce dernier lui semblait différent des autres fois : plus fort, plus distinctif et plus attrayant que jamais. Comme si toutes les odeurs qu’il appréciait avaient été réunies et condensées en un arôme parfait. Ça charriait la senteur du pétrichor après les moussons au Nouveau-Mexique, celle du vieux cuir tanné au soleil et celle du vent dans les cheveux d’Alice…


C’était insensé et n’avait rien à faire dans cet endroit grotesque à l’aspect moribond, mais le vampire ne parvenait pas à arrêter sa course folle, trop obsédé par l’idée chimérique d’enfin mettre la main sur l’odeur et de la capturer.


Plus il s’approchait de sa cible et plus ça devenait puissant.


Jasper courrait comme un dératé au cœur du fac-similé de la forêt de Hawkins – quasiment à l’endroit où il avait espionné Nancy et Jonathan depuis les arbres – quand il comprit quelque chose d’évident qui n’avait jusqu’alors pas effleuré sa conscience.


Sous les relents délicats se cachaient les effluves d’un sang unique. Le meilleur sang qu’il eût jamais senti. Un sang qui semblait chanter pour lui.


Était-ce ça qu’on appelait la « tua cantate » ?


Dans l’univers des immortels, il existait de nombreuses histoires du genre : des êtres humains dont le sang avait une odeur fabuleuse pour un vampire en particulier. Et un goût si alléchant qu’il était impossible d’y résister. Pour ne jamais avoir été directement témoin du phénomène, Jasper n’y avait jamais prêté beaucoup d’importance : de son prisme, les sangs de tous les humains étaient comparables et ne pas y succomber s’avérait, de toute manière, un combat de chaque instant.


Pourtant, le sang qu’il humait à moins de deux cents mètres paraissait lui chuchoter monts et merveilles, lui faisant la promesse d’une félicité toute prochaine.


Après un dernier bond, il pila devant une petite cabane cachée entre les pins : la construction – visiblement l’œuvre d’enfants ou d’adolescents – composée de rondins cylindriques portait la mention « Château Byers » fièrement peinte sur une pancarte accrochée à la devanture. Le refuge de bois était sommairement et partiellement fermé par ce qui s’apparentait à un rideau de douche rayé et suspendu à l’intérieur pour faire office de porte.


Derrière la tenture de fortune, l’arôme obsédant pulsait… ainsi que les battements de deux cœurs distincts.


Jasper s’introduisit à la hâte dans la cabane et découvrit avec une bonne dose de stupéfaction les possesseurs des « deux cœurs ».


Blotti dans un lit d’appoint à l’angle de la pièce, enseveli sous des couvertures élimées, Will Byers claquait des dents, les yeux clos ; l’air plus mort que vif, mais – contre toute attente – respirant encore.



À quelques pas de lui se dressait la plus immonde et étonnante créature que Jasper n’eût jamais croisée… c’était elle qui exhalait le parfum entêtant.



La forme humanoïde s’avérait de bien moins haute stature que le monstre à tête de fleur qu’avait croisé Jasper – monstre qui, Jasper le réalisait à présent, arborait seulement un succédané du formidable parfum de son vis-à-vis. Comme si les deux bêtes étaient liées l’une à l’autre…



Plus petite que le vampire, la bête ressemblait à une hybridation ratée entre un humain et l’une des formes végétales colonisant les lieux : nue et entièrement couverte d’une peau épaisse – qui, par endroits, ressemblait à une écorce – couleur rouille, la chose présentait de longs appendices griffus en guise de doigts ; ses épaules, son buste et ses membres inférieurs paraissaient essentiellement constitués de lianes, des excroissances florissant telles des tumeurs sur toute la surface.



Davantage que son corps, c’était son visage qui retenait la pleine attention de Jasper : on aurait dit le crâne d’un cadavre dépecé qu’on aurait cherché à recouvrir de racines. La tête ne comportait pas de nez, mais les orbites eux étaient serties de globes obscurcis d’une fine cataracte vermillon. Et la lueur mauvaise qui dansait dans les yeux voilés était étonnamment humaine.



De même que les sombres éprouvés que pouvait percevoir Jasper : haine, colère, avidité, soif de vengeance.



L’empathe pouvant uniquement ressentir les émotions des vampires et des humains, la conclusion se révélait aisée : avec ses battements de cœur audibles, son sang incroyablement attractif et – en dépit de ce que suggérait son enveloppe – la bête se classait définitivement dans la seconde catégorie.



Pas que ça donne des scrupules à Jasper : il ne savait pas ce qu’était cette chose, mais il escomptait bien siphonner le calice jusqu’à la lie. Présentement le prédateur cherchait le meilleur angle d’attaque pour s’en prendre au monstre, peu sûr que ses dents percent facilement la carapace semi-végétale.



Devant avoir décelé ses intentions meurtrières, la créature courroucée – mais un brin effrayée – entama une tentative de fuite… Jasper étant bien plus rapide, il la coinça à moins d’une vingtaine de pas de la cabane. Cette fois, hors de question de laisser filer sa proie [2]: le vampire donna un coup de dent expérimental dans l’épaule de son repas, ses dents peinèrent à s’enfoncer, mais il fut récompensé par une maigre lampée d’hémoglobine au goût divin.



La bête beugla et l’envoya valser au loin d’un grand geste de la main, maintenant son corps en suspens dans les airs via une forme de télékinésie… tiens, c’était intéressant. Un monstre avec des pouvoirs magiques. Jasper allait de surprise en surprise, mais lui aussi avait des pouvoirs et – déjà enivré par les quelques gouttes glanées – il n’avait aucune intention de renoncer à son projet d’exsanguination totale.



Ça n’avait pas été une mince affaire, mais, au terme d’un combat aussi court que violent, Jasper ressortit victorieux et parfaitement repu de sa rencontre avec sa chanteuse.



Il se sentait léger, mieux que ça, ravi. Son don empathique l’avait – pour une fois – laissé en paix durant son repas : peut-être cela découlait-il de l’arôme extraordinaire du sang avalé ? Sa saveur si sapide qu’elle avait suffi à stopper son talent pour un court laps de temps ?



Peu importe la raison, Jasper n’allait pas bouder son plaisir : un authentique moment de bonheur gustatif arraché à sa condition après plus d’un siècle de pitances misérables, ça se fêtait.



Ses pas le ramenèrent spontanément au Château Byers. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur : toujours prostré et emmitouflé dans les couvertures, Will Byers – les lèvres bleuies par le froid – grelottait violemment. L’enfant se redressa de son couchage de fortune et le dévisagea avec un air plein d’espoir.



Jasper se retint de jurer : ne s’attendant plus à tomber sur un témoin humain, il avait retiré la cagoule dissimulant son visage dès qu’il avait retrouvé Emmett… et n’avait – évidemment – pas pris la peine de la remettre avant de se lancer dans sa chasse. Le gamin avait vu sa trombine… Que ferait-il si le petit fournissait un portrait-robot de lui à la maréchaussée, une fois de retour dans la « vraie Hawkins » ?


Le gosse marmonna quelque chose d’inintelligible et eut l’air de nouveau proche de l’évanouissement : il ne devait rien avoir avalé depuis son arrivée et ses lèvres étaient craquelées par la soif aux commissures.



Si on ne s’occupait pas de le ramener rapidement à la surface, le môme n’en avait plus pour longtemps…



Will essaya de nouveau de dire quelque chose. Derrière sa peur et son épuisement, l’empathe sentit une pointe d’émerveillement bouillonner en l’enfant.



Le vampire eut l’impression de distinguer dans le halètement essoufflé les mots « vos yeux ».



Ses yeux ?



Non…



Voulant savoir de quoi il retournait, il scruta la cabane et trouva dans un coin de la pièce un miroir posé sur une table basse encombrée de livres et de feuilles de papier. Le cadre de la glace était affublé d’une petite étiquette ronde indiquant « miroir magique ». Évidemment.



Jasper retint un hoquet de stupeur quand il put examiner son reflet… et il vit sa propre bouche s’étirer en un vague sourire incrédule.



Par tous les dieux !



C’était bien pire que pour Emmett. Devait-il s’insurger contre son propre sort, accepter cette nouvelle absurdité ou mourir de rire, ici et maintenant ?



Il espérait que ce n’était pas un état permanent – sans quoi il n’aurait plus jamais la possibilité de frayer avec les humains, tout en passant pour l’un des leurs. Ce qui, tout bien considéré, serait peut-être plus sécuritaire pour tout le monde.



Passé ce constat, son regard fut attiré par le bric-à-brac entourant le miroir : quelques romans – une édition de Bilbo le Hobbit aux pages cornées à force d’avoir été relue, La Fille du roi des elfes et le Songe d’une nuit d’été – selon Jasper, ils se situaient actuellement plutôt sur le Cauchemar d’une décade de printemps –, une belle quantité de bande dessinées consacrées aux super-héros (les X-Men et Spider-Man semblant avoir la préférence du jeune lecteur), de nombreux dessins et même un poème :



Quand l’aube se lèvera sur le nouveau jour,

Nos cœurs unis feront reculer les ténèbres,

Et les grands héros entameront leur retour.

L’espoir naît quand c'est la justice qu'on célèbre.



Tous les éléments mis bout à bout lui donnaient une assez bonne idée de pourquoi Will Byers, à moitié mort, le fixait avec enthousiasme comme s’il était le recours à tous ses problèmes.



Il y avait clairement erreur sur la personne : le prenait-il pour un magicien ou pour un super-héros ?



Peu importe, c’était une aubaine à saisir : la pochette du single le plus connu de David Bowie, punaisé au-dessus du bureau improvisé, le narguait et lui soufflait une solution brillante pour qu’Emmett et lui ramènent le môme à Hawkins, sans nuire à leur anonymat.



We can be heroes, just for one day.



Et pourquoi pas ?



Jasper ôta son manteau et saisit un opus des X-Men – les meilleurs mensonges reposaient sur un fond de vérité… et les vampires étaient assez proches d’humains ayant muté quand on y songeait – entre ses mains. Arrivé près du lit, il enveloppa Will de calme et de sérénité, puis se pencha vers le garçon pour lui expliquer doctement ce qu’il s’était passé.



Il lui raconta avoir tué le « méchant » qui l’avait enlevé et lui affirma qu’il ne craignait plus rien et allait bientôt être ramené chez lui. Il lui confia également avoir des pouvoirs… tout en insistant sur l’importance qu’il garde le secret sur tout ce qui s’était passé en ces lieux et sur son rôle dans son sauvetage.



Le môme ne l’interrompit qu’une seule fois pour lui demander son nom ; Jasper lui répondit du tac-au-tac par son ancien grade militaire, se disant que ça pouvait faire office d’un pseudonyme correct pour quelqu’un cachant son identité. Pendant tout son exposé, le vampire jouait avec la bande dessinée entre ses mains, espérant que le cerveau du petit garçon dresse des ponts et saute spontanément à une fausse conclusion. Jasper ne sut jamais comment il avait exactement été catégorisé dans l’esprit de Will, mais, quand le gamin exténué – après avoir juré de garder son « secret » – s’endormit sur lui avec toute la confiance du monde, il eut la certitude que « vampire » n’entrait pas dans le top 10 des hypothèses.



Parfait.



Il souleva le gosse assoupi du lit, l’emballa dans son imperméable et le recouvrit de l’amoncellement de couvertures mitées pour faire bonne mesure – il n’allait tout de même pas le mettre en contact avec la peau glacée d’un immortel, alors que l’enfant était déjà frigorifié.



Son frère l’attendait à la sortie de la cabane quand il en extirpa sa charge. Il avait eu tout le temps de pister sa trace pendant son combat avec sa chanteuse et sa conversation avec Will. Emmett manqua de s’étouffer en voyant l’aspect de ses yeux et, au travers de son talent empathique, Jasper fut secoué par une si franche hilarité qu’il lui fallut tout son flegme pour conserver son calme et intimer le silence à son frère – bien parti pour s’esclaffer – en désignant d’un geste le paquet qu’il transportait entre les bras.



Ébahi de le voir avec un petit humain maladif dans son giron, Emmett retrouva vite son sang-froid. D’un commun accord, ils décidèrent de lever le camp et de rapidement regagner le monde ordinaire. Traversant en courant la version décolorée d’Hawkins, ils arrivèrent au laboratoire en quelques minutes. Au grand soulagement de Jasper, le passage emprunté plus tôt se dressait là où il l’avait laissé, semblant toujours grand ouvert.



Ils franchirent le tunnel couvert de matières organiques irisées, atterrirent dans la salle bardée d’avertissements sur la toxicité des lieux… et tombèrent sur le Dr Brenner.



L’homme portait une longue blouse blanche par dessus son élégant costume. Il les jaugea de son regard d’aigle, son visage froid s’anima un instant d’une lueur de surprise – l’empathe pouvait sentir une franche curiosité s’exprimer dans ses émotions – et il déclencha l’alarme.



Emmett eut juste le temps de se précipiter à la porte blindée au fond de la section pour la maintenir fermée et empêcher les gardes de débouler : avec sa force colossale, les humains à l’extérieur n’avaient aucune chance de faire bouger la structure d’un iota.



Jasper esquissa un sourire sardonique en voyant Brenner sortir une arme de son veston et appuyer sur la détente sans marquer aucun temps mort. Il esquiva sans peine et sentit son sourire s’agrandir : maintenant, il avait été provoqué.



Son instinct lui disait que ni Emmett, ni lui, ni Will Byers, ni la gamine au crâne rasé et au t-shirt jaune pétant – Jasper se demandait bien qui elle était et où elle se trouvait à présent : une bonne partie de ce qui s’était joué à Hawkins et dans sa contrefaçon restait, de toute manière, bien obscure à ses yeux –, ni même le reste des habitants de la ville ne seraient en sécurité tant que Brenner officierait au labo.



Et, c’étaient sans doute de piètres excuses pour un meurtre, mais le vampire avait toujours en tête les hypothèses de Murray sur le scientifique ; et l’ancien soldat en lui savait reconnaître en un clin d’œil un homme capable de liquider son prochain sans sourciller ni éprouver l’ombre d’un remords.



Brenner était-il celui ayant créé de toutes pièces l’endroit étrange que lui et Emmett avaient visité ? Et les créatures le composant ? Ou bien avait-il simplement usé de la science pour édifier un passage vers le monde des créatures ? Dans tous les cas, l’humain et son « œuvre » s’avéraient dangereux au dernier degré…



Maintenant qu’il y réfléchissait, il y avait encore de menus détails à régler pour que tout soit d’équerre : les gros titres d’une édition spéciale portant sur de graves incidents survenus à Hawkins dans la nuit du dix novembre. Il était près de trois heures du matin selon sa montre et pas la plus petite flammèche ne roussissait le Laboratoire.



Jasper avait à présent une idée très précise sur la marche à suivre : c’était d’autant plus facile, sachant qu’il l’avait déjà fait. Qui était-il pour contredire la pythie ?



Brenner tira plusieurs coups rapides sur lui, vidant son barillet. Jasper évita sans mal les balles, mais grogna un peu face au manque de considération de l’homme pour la fragile vie humaine actuellement lovée entre ses bras. Un argument supplémentaire – bien qu’inutile – pour planter un dernier clou dans le cercueil du scientifique.



Malgré l’agitation, l’enfant – fiévreux – dormait toujours à poings fermés. Tant mieux : Jasper n’était pas très friand de comics, mais il doutait que l’un des X-Men se soit illustré en jouant les tueurs et les incendiaires. Le vampire déposa précautionneusement Will au sol derrière l’une des tentures plastifiées : même s’il se réveillait, son champ de vision serait suffisamment obstrué pour qu’il n’assiste pas aux macabres bienveillances de son sauveur.



Au loin, Emmett maintenait la porte coincée en s’y appuyant lâchement. Il leur faudrait s’enfuir promptement une fois le brasier lancé.



Le diable est dans les détails.



Trois minutes plus tard Brenner avait la nuque proprement brisée, le Laboratoire se consumait et les deux vampires couraient de nouveau la forêt. Emmett alla jeter le corps du scientifique dans le lac de la carrière dans laquelle il s’était évaporé dix jours plus tôt, tandis que Jasper ramenait le petit Will Byers chez lui.



10 novembre 1983, aux aurores – Route D2203 [3]


Voilà une heure que Jasper et Emmett cheminaient à un rythme humain sur le bord de la route, progressant d’un pas traînant et s’arrimant un peu plus au bas-côté quand des voitures les dépassaient. Dieu sait comment et pour quel motif, les vampires avaient eu la mauvaise surprise de retrouver leur jeep rouge – laissée par Jasper sur un sentier isolé de la forêt quelques jours auparavant – dans un état lamentable. Le pare-brise brisé et les phares éclatés.



Cet ultime mystère resterait sans réponse… ils avaient suffisamment soupé des événements étranges agitant Hawkins pour s’en formaliser. Après avoir fauché deux paires de lunettes de soleil dans la boutique Melvald – encore fermée lors de leur départ matinal –, ils quittèrent l’Indiana à pied.



Jasper ne pouvait s’empêcher de s’interroger sur la bizarrerie que renvoyait leur équipée pour les rares conducteurs qu’ils croisaient : des grands types ayant des binocles aux verres fumés vissés sur la tête et qui déambulaient sur le sentier par un matin frisquet, avant même que le soleil soit complètement levé.



Soudain, une élégante impala 67 les dépassa… et s’arrêta.



L’hilarité secouant Alice manqua de faire s’écrouler de rire l’empathe, alors même qu’il n’avait pas encore atteint la portière du véhicule. Il fut attiré à l’intérieur de l’habitacle par sa femme. Les gloussements de cette dernière redoublèrent quand elle lui ôta ses lunettes et contempla de visu la couleur chatoyante de son regard qu’elle n’avait jusque-là qu'entrevue dans ses visions.



À l’extérieur de la voiture, Rosalie et Emmett célébraient leurs retrouvailles. La sœur de Jasper avait dû vivement s’inquiéter pour son mari sur les dernières heures – et ce, malgré les informations rassurantes apportées par le don d’Alice –, elle était à peine amusée par les yeux argentés et lumineux d’Emmett. Le couple s’enlaçait en plein milieu de la route déserte, contemplant les ténèbres qui cédaient place à un pâle soleil, zébrant le ciel de lueurs jaunâtres et d’un orangé tirant sur le rose.


Reprenant un peu son sérieux, assis sur l’un des sièges arrière de l’Impala, Jasper lut la coupure de journal que lui tendait Alice : l’incendie du laboratoire n’avait – selon les premières constatations des autorités – fait aucune victime.



Toute cette histoire se finissait pour le mieux.



À part, bien sûr, pour Brenner et pour quelques-uns des monstres peuplant la dimension derrière le portail.



Ce que Jasper ignorait encore, c’est que la couleur originale de ses yeux persisterait jusqu’à l’équinoxe de printemps.


Ce qu’il n’apprendrait jamais, c’est qu’un portrait crayonné de lui, étonnamment fidèle, trônerait pendant près de deux ans sur le frigo des Byers : un dessin le représentant avec des iris d’un rose pailleté du plus bel effet et sobrement intitulé « Major Pink Super-héros » [4].



Fin



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* La puce et l’acrobate est le nom du cinquième épisode de la première saison de Stranger Things.


[1] Dans ce crossover la chronologie canonique de Stranger Things est volontairement altérée : tous les événements sont avancés d’un jour à compter du 8 novembre (fête au bord de la piscine, découverte du corps de Will, jour où Nancy cherche Barbara, intrusion de Hopper au labo de Hawkins après autopsie du faux corps) pour que l’histoire s’achève précisément le 10.


[2] Oui, Vecna est la chanteuse de Jasper. Non, il n’a aucune intention de l’épouser ;)


[3] Clin d’œil à la date anniversaire de Will Byers.


[4] Petite référence à « Bob Newby Super-héros » pour les connaisseurs… pour les autres, la blague concerne évidemment le « soldat rose » !


Ps : pour ceux qui ne se figurent pas la couleur des yeux d’Emmett et de Jasper, si vous aimez Kaamelott, tapez « Arthur Léodagan sort perdu » et vous devriez voir la lumière.

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