Une question de volonté

Chapitre 15 : Faux départ

2443 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 06/11/2026 20:42

~ Chapitre 14 ~

Faux départ

 

Lycée de Colorado Springs – Fin de matinée.

 

Cette journée était une torture.

Le lycée lui paraissait plus bruyant que d’habitude. Les conversations dans les couloirs, les casiers qui claquaient, les sonneries, tout lui semblait étrangement agressif.

D’ordinaire, Joan aimait l’école. Elle s’y ennuyait souvent, certes, mais l’exercice d’apprendre, de décortiquer les mystères du monde à coups de théorèmes ou de lois physiques, était son refuge.

Mais pas aujourd'hui.

Elle s’était même surprise à regretter d’avoir refusé la proposition de Sam de l’accompagner au SGC. Au moins là-bas, elle aurait pu trouver un endroit calme, et peut-être même un lit. Mais cela aurait signifié aussi de voir Janet, passer une visite en règle à l’infirmerie et inquiéter tout le monde une fois encore…

 

Elle avait pensé aussi à sécher les cours. Rentrer chez elle tout simplement sans rien dire à personne.

Mais… elle avait promis.

Alors elle tiendrait.

 

Les deux premières heures s’étaient écoulées lentement, bien trop lentement. Elle avait tenté de rester concentrée. Pris des notes. Donné des réponses lorsqu’on l’interrogeait, mais sans véritable enthousiasme. Même le cours de physique, qu'elle attendait pourtant toujours avec impatience, lui avait semblé d’un ennui mortel.

Mais le cours de maths, fut le pire…

 

Assise au fond de la classe, la tête appuyée contre sa main droite, elle fixait le tableau où s’alignaient des équations avec un désintérêt total. La voix nasillarde de son prof lui vrillait les tempes.

Pendant quelques minutes, elle suivit la démonstration, puis son regard glissa vers la fenêtre. Dehors, le parking du lycée était plein, mais la rue, elle, était déserte.

Enfin… presque.

Machinalement, son regard fut attiré par une berline noire roulant au pas. Elle s’immobilisa devant l’entrée du lycée puis reprit lentement sa route. Inconsciemment, son cœur rata un battement et une décharge d'adrénaline pure lui traversa la poitrine, faisant accélérer son pouls. Joan se redressa légèrement et suivit du regard la voiture qui disparut finalement au coin de la rue.

 

« Miss Carter ! Vous êtes avec nous ? » résonna la voix du professeur ramenant rapidement Joan à la réalité du moment.

Elle ne répondit pas, mais reporta son attention vers le tableau, oubliant presque aussitôt la voiture et le malaise qu’elle avait ressenti.

 

« ...si nous simplifions ensuite l'expression... »

Le professeur continuait sa démonstration, mais elle ne l’écoutait déjà plus. Ses paupières lui semblaient soudain terriblement lourdes. Et sans le vouloir elle avait reposé son menton dans sa main.

 

« ...nous obtenons donc... »

 

Le tableau se brouilla lentement. Le bourdonnement de la classe s'estompa et sa tête bascula imperceptiblement.


« Miss Carter ! »

 

La voix claqua comme un coup de fouet. Joan sursauta, clignant des yeux, désorientée. Le professeur de mathématiques, un homme sec aux sourcils perpétuellement froncés, la fixait, les bras croisés.

 

« C’est la deuxième fois que je vous reprends, Miss Carter. Je peux savoir si ce cours a le privilège de vous intéresser ?

Joan prit une inspiration lente. En temps normal, elle se serait excusée… Mais aujourd’hui… Elle était beaucoup trop fatiguée pour chercher une réponse diplomatique. Et le ton condescendant de son professeur acheva de réveiller son tempérament défensif.

« Honnêtement ? »

« Je vous en prie. » répondit le professeur en levant un sourcil.

Joan haussa légèrement les épaules.

« Si votre cours était un tant soit peu plus intéressant, monsieur, je ne m'endormirais probablement pas », répliqua-t-elle d'une voix monocorde mais parfaitement audible

 

La classe entière éclata de rire, pendant que le professeur contractait la mâchoire. Son visage vira subitement au rouge brique et le son de sa voix semblait avoir perdu toute patience pédagogique.

« Puisque vous semblez faire preuve d'une telle supériorité intellectuelle, Miss Carter, faites-nous donc l'honneur de résoudre l'équation au tableau. À moins que vos compétences ne s'arrêtent à l'insolence ? »


Joan poussa un soupir discret, se leva d'un mouvement fluide et s'approcha du tableau sous les yeux braqués de ses camarades. Elle attrapa un morceau de craie, observa les lignes de calculs d'un œil clinique pendant exactement trois secondes, puis se retourna vers l'enseignant.

« Je pourrais la résoudre, monsieur. Mais ce serait inutile tant que vous n'aurez pas corrigé l'erreur de signe à la troisième ligne. Vous avez inversé les facteurs du discriminant. À partir de là, tout votre développement est mathématiquement faux. »

Elle reposa la craie avec un petit bruit sec.

 

Le professeur s'approcha, fronçant les sourcils, ajusta ses lunettes et scruta son propre travail. Joan vit le moment précis où il comprit son erreur. Pendant une fraction de seconde, le silence pesa sur toute la classe. Puis son visage se referma.

« Ça suffit maintenant ! Chez le proviseur et tout de suite ! » claqua-t-il en désignant la porte

 

Joan leva les yeux au ciel et poussa un long soupire blaser en jetant la craie dans la rainure du tableau avant de ramasser son sac à dos.

 

o-O-o

 

Bureau du proviseur – Dix minutes plus tard.

 

Joan faisait face au directeur du lycée, un homme corpulent au crâne dégarni, dont le bureau sentait le vieux papier et le café tiède. Il parcourut le billet d'exclusion d'un air grave, soupirant bruyamment pour accentuer l'effet dramatique de la situation.

 

« Mademoiselle Carter ! » commença-t-il en posant le billet pour croiser les mains sur son bureau. « Vous êtes arrivée dans cet établissement avec un dossier scolaire absolument exceptionnel. Vos résultats en sciences sont dignes d'une fin de cursus universitaire. Alors, expliquez-moi : qu'est-ce qui se passe ? L'insolence, le mépris envers le corps enseignant... Ce n'est pas d'une élève de votre calibre. Est-ce que vous réalisez que ce genre de comportement peut saboter votre avenir ? »

 

Joan se cala un peu plus profondément dans son siège, adoptant une posture détachée qui aurait rendu le Major Carter folle de rage, mais qui aurait décroché un sourire approbateur au Colonel O'Neill.

« Je pense surtout que l'avenir de l'humanité ne dépend pas d'un signe plus ou moins dans un cours de seconde, Monsieur. On appelle ça de la précision factuelle, pas de l'insolence. »

 

Le proviseur la dévisagea, le regard durci par ce sarcasme qu'il ne connaissait que trop bien chez les adolescents en crise, mais qui, chez Joan, portait une maturité presque dérangeante.

« La précision factuelle, Miss Carter, exige aussi le respect des règles de cette institution. »

 

Joan baissa la tête bien malgré elle. Elle écoutait, sans ciller, la leçon de morale mainte fois entendue, sur le respect, la discipline et les attentes liées au nom auquel elle était associée.

 

« Je doute que le Major Carter apprécie de voir sa pupille aller à l’encontre des règles et de la discipline. »

 « Le major Carter apprécie la rigueur scientifique, monsieur », répondit Joan avec un soupçon de sarcasme qu'elle ne put réprimer. « Je pensais que pointer une erreur factuelle faisait partie du processus d'apprentissage. »

Le proviseur soupira, agacé par cette répartie qui lui rappelait un peu trop les rapports qu'il avait parfois avec les militaires de la base.

Il joignit les mains devant lui.

« Que votre professeur ait commis une erreur ou non ne vous autorise pas à le ridiculiser devant ses élèves. »

« Je ne l'ai pas ridiculisé. »

« Ah non ? »

« Je l'ai corrigé. »

Le proviseur la fixa quelques secondes.

« Vous jouez sur les mots. »

« Les mots ont leur importance. »

« Justement. Le mot qui m'intéresse aujourd'hui est "respect". »

« … » Joan baissa la tête un instant, fatiguée par la tournure de l’entretien. Elle avait juste hâte que tout cela finisse. Hâte que la journée se termine. Hâte de rentrer. Peu importe les conséquences.

« Vos enseignants parlent tous de vous comme d'une élève brillante. Travailleuse. Curieuse. Ils ajoutent généralement "respectueuse". Mais visiblement pas aujourd’hui »

Joan ne répondit pas, les yeux fixés sur ses mains qui serraient plus que de raison les manches de son sweat.

 

Devant le silence de l’adolescente, le proviseur poussa un soupir exaspéré et fit glisser un billet jaune devant elle.

« Bien. J’espère que le message est passé. En attendant, et parce que je ne souhaite pas déranger votre tutrice inutilement, vous écopez d’un avertissement pour cette fois. »

Joan regarda le billet incrédule et tendit la main pour s’en saisir.

« Vous lui ferez signer pour demain. Sans quoi, ce sera une sanction bien plus sévère. »

 

Il lui fit signe qu’elle pouvait disposer, et Joan attrapa son sac, fourra le billet dedans, et quitta le bureau aussi rapidement que possible avec la désagréable impression que cette journée, qui lui paraissait déjà interminable quelques heures plus tôt... ne faisait que commencer.

 

o-O-o

15h – fin des cours

 

La dernière sonnerie de la journée résonna enfin dans les couloirs. Autour de Joan, les élèves quittèrent leur salle dans un brouhaha habituel. Certains parlaient de leur soirée à venir, d’autres plaisantaient encore au sujet de son altercation avec le professeur de math. Elle entendit son nom revenir plusieurs fois. Un garçon, bien plus grand qu’elle tenta même de l’imiter avant de passer à ses côtés et de lui donner un coup d’épaule volontaire.

Joan ne broncha pas. Elle pressa même le pas lorsque Cassie l’appela.

Pour la première fois depuis son arrivée au lycée, elle n’avait envie de parler à personne.

Son sac glissé sur une seule épaule, elle traversa le hall sans un regard pour les petits groupes qui se formaient déjà devant les casiers.

« Jo ! » Insista la voix de Cassandra derrière elle. « Attends ! »

Joan s’arrêta un instant et se retourna pour lui faire face.

« Ouah ! T’as une sale tête »

« Merci. Le résultat d’une journée plus qu’ennuyeuse ! »

« Pas si ennuyeuse que cela si la rumeur de tes exploits se confirme » déclara Cassandra en riant. « Tu rentres avec moi ? tu me raconteras tout en chemin ? »

 

Joan esquissa un sourire sans joie et se tourna un instant vers la longue file de bus jaune devant le lycée.

Elle hésita.

Et puis son regard croisa presque par hasard une voiture noire, qui passait à proximité.

 

« Non, pas ce soir Cass… » répondit-elle enfin en se retournant vers la jeune fille. « J’ai promis à Sam de rentrer directement après les cours. »

« D’accord. Mais demain on déjeune ensemble ! J’veux tout savoir ! »

 

Un hochement de tête, un signe de la main, et quelques secondes plus tard, Joan s’installait près d’une fenêtre dans le bus. Toujours le même endroit. Ni devant, trop visible, et encore moins derrière, trop bruyant.

Au milieu, noyée dans la masse. Invisible.

Et aujourd’hui, elle avait particulièrement envie d’être invisible…

 

Les rues de Colorado Springs défilèrent derrière la vitre et Joan posa le front contre le verre froid, songeant déjà au devoir qu’elle avait à faire.

Une dissertation en littérature. Une recherche sur la mythologie grecque. Et cette soi-disant punition en math… Une vingtaine d’exercices à faire pour demain.

Et il appelait ça une punition ?

L’idée fit doucement sourire la petite Carter, qui se voyait déjà boucler le sujet en moins de trente minutes.

Une brève secousse du bus la ramena soudain à l’instant présent. Il venait de s’engager dans une longue avenue, non loin de chez elle. Mais ce n’est pas cela qui la tira complètement de sa rêverie.

Un reflet attira alors son attention dans le rétroviseur extérieur. Une berline noire. Comme celle qu’elle avait vue ce matin.

La voiture roulait à quelques mètres derrière le bus. Elle ralentit, et continua finalement tout droit lorsque le bus tourna à droite.

Joan soupira et secoua la tête. Entre la fatigue et son imagination débordante, voilà qu’elle commençait à se faire des idées.

Ce n’était pas comme s’il y en avait des milliers de voitures noires à Colorado Springs…

 

o-O-o

Enfin chez soi

 

Une dizaine de minutes plus tard, elle descendit à son arrêt. Le quartier grouillait de vie, comme tous les jours. Le vieux voisin tondait sa pelouse. Son chien aboya deux secondes avant de la reconnaître. Plus loin, un autre adolescent passait en vélo. Sur le trottoir de l’autre côté de la rue, un groupe de lycéens riait et chahutait.

Rien d'anormal.

 

Ses clés dans la main, Joan emprunta le petit trottoir qui conduisait jusqu'à la maison de Sam. Elle monta les trois marches du perron.

Puis...

Sans vraiment savoir pourquoi...

Elle se retourna.

 

Rien n’avait changé. Le quartier, la rue, le voisin toujours là, son chien. Elle entendait même encore les rires des lycéens plus loin.

Pourtant...

Cette étrange impression persistait. Comme une présence invisible. Comme si quelqu'un l'observait.

Retenant son souffle un instant, elle balaya lentement les maisons du regard. Les voitures stationnées. Les jardins. Les fenêtres.

Mais rien. Personne.

Elle secoua discrètement la tête et se passa la main derrière la nuque en soupirant.  

 

Non mais arrête Jo… Tu d’viens ridicule là… se pensa-t-elle en introduisant la clé dans la serrure. Le cliquetis familier résonna dans l'entrée.

Aussitôt la porte refermée derrière elle, cette sensation disparut presque instantanément.

Comme si elle venait de franchir une frontière invisible.

 

La maison était vide, mais silencieuse, paisible même.

Joan retira ses chaussures d’un mouvement machinal, d’un petit coup de pied sec qui envoya valser l’une d’elles au milieu du couloir. L’autre resta abandonnée juste devant la porte.

Elle jeta son sac au pied du canapé et se laissa tomber dedans en poussant un long soupir de soulagement.

Enfin chez soi !


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