Une question de volonté
~ Chapitre 12 ~
Les premiers signes
Lorsque le réveil sonna aux premières lueurs du jour, Sam eut la désagréable impression de n’avoir fermé les yeux que quelques minutes seulement.
Allongée sur le dos, elle resta quelques secondes immobile, les yeux ouverts vers le plafond, cherchant à remettre un peu d’ordre dans les événements de la nuit.
Le cauchemar.
La salle de bain.
Les deux crises de nausée.
Et puis ce téléphone qu'elle n'avait jamais osé décrocher.
Machinalement, elle tourna doucement la tête. Joan dormait encore, recroquevillée sous la couette, les cheveux en bataille, elle paraissait enfin paisible.
Sam hésita quelques instants à la réveiller. Après la nuit qu’elle avait passée, il n’était peut-être pas judicieux de l’envoyer au lycée. Peut-être pourrait-elle prendre un jour de congé également.
Hammond comprendrait. Jack comprendrait également. Et Janet débarquerait à coup sûr avant la fin de la matinée…
Mais d’un autre côté… Comment pourrait-elle laisser de côté ses recherches sur l’artefact dans son labo alors que tout le monde attendait une réponse à ce sujet ? Et Daniel qui devait l’attendre avec ses traductions. Et s’il y avait un problème avec la Porte ?
La petite silhouette à ses côtés se mit à remuer doucement, s'extirpant immédiatement de ces pensées. Joan ouvrit un œil, et puis un autre avant de porter la main à sa tête et de soupirer.
« Hey », murmura Sam
« Hey… » répondit Joan la voix encore endormie. Elle se frotta un instant les yeux, laissa traîner son regard autour d’elle, hésitante, et puis elle se leva doucement.
« Comment tu te sens ? »
« Ça va… » marmonna l’adolescente en avançant vers la porte.
« Joan ? »
« Ça va… » répéta-t-elle d’une voix monocorde. « Je vais juste prendre une douche… »
Sam n’insista pas davantage, et se leva à son tour.
Quelques instants plus tard, une légère odeur de café emplissait la cuisine, étrangement silencieuse.
Juste le bruit discret de la cafetière. Le grésillement du grille-pain. Et cette inquiétude diffuse qui refusait obstinément de la quitter.
Seules ses pensées lui parurent soudainement particulièrement bruyantes.
Quelques minutes plus tard, Joan apparut enfin dans l'encadrement de la porte. Sam releva aussitôt les yeux et afficha une petite moue contrariée.
Le visage de l'adolescente avait perdu les couleurs qui animaient habituellement ses joues. Des cernes violacés soulignaient ses yeux. Elle avançait lentement, comme si chacun de ses gestes lui demandait un effort.
Sans un mot, Joan vint s'asseoir à table. Elle observa quelques secondes l’assiette que Sam venait de poser devant elle. Puis elle attrapa distraitement sa fourchette mais ne toucha pas à son contenu.
Pendant un instant, Sam envisagea sérieusement d'appeler le lycée, puis Janet. Quitte à devoir supporter une journée entière de protestations.
Peu importait.
« Tu ne vas pas au lycée aujourd'hui. »
Joan leva aussitôt les yeux de son assiette.
« Tu ne vas pas au SGC aujourd'hui. »
« Si. »
« Pareil. »
« Joan... »
« Sam... »
Malgré la fatigue, un très léger sourire passa sur leurs lèvres et s’effaça presque aussitôt.
« Tu as passé la moitié de la nuit dans la salle de bain. »
« Toi aussi. »
« Ce n’est pas moi qui étais malade… »
« Tu dramatises. »
« Je suis très calme. »
« Tu as les cheveux dans tous les sens. »
Par réflexe, Sam passa une main dans sa chevelure. Joan la regarda quelques secondes avant de souffler, avec un amusement fatigué :
« Tu vois ? »
Sam secoua doucement la tête.
« Ne change pas de sujet. »
Le sourire de Joan s'effaça.
« J’vais bien. »
« Joan... »
Joan baissa les yeux vers son assiette et poussa quelques morceaux d’œuf du bout de sa fourchette sans réellement les regarder.
Sans s’avouer vaincue, Sam prit quelques gorgées de son café avant de demander.
« Et si tu venais avec moi au SGC »
« Non » La réponse fut rapide, directe et sans détour.
Cette fois, Sam leva complètement les yeux de sa tasse. D’habitude, Joan adorait venir au SGC. Elle pouvait traîner dans le bureau de Daniel ou dans son propre labo et assouvir cette soif d’apprendre qui ne la quittait jamais. Elle était même certaine qu’entre le skate et le lycée, le SGC prenait la première place.
Alors forcément… l’entendre refuser…
« Joan ? »
Joan soupira discrètement.
« Je ne veux pas voir Janet. »
« Pourquoi ? »
L'adolescente haussa faiblement les épaules.
« J'ai pas envie qu'on fasse toute une histoire pour un virus… »
Sam resta silencieuse. Il y avait quelque chose qui ne collait pas dans ce qu’elle affirmait. Pas un mensonge. Ni un caprice d’adolescente.
Mais plutôt...
Une réponse trop rapide. Trop prête. Comme si Joan l’avait répétée plusieurs fois.
Sam posa doucement sa tasse.
« D'accord. »
Joan releva immédiatement la tête.
« Pas de Janet... »
Elle vit aussitôt les épaules de l'adolescente se détendre.
« ...pour l'instant. »
Le regard de Joan redevint méfiant.
« Mais à une condition. »
« Laquelle ? »
« Si tu te sens mal au lycée, tu me fais appeler immédiatement. »
« Sam.… »
« Immédiatement. »
« ... »
« Et si j’apprends que tu as passé ta journée à l’infirmerie du lycée… Crois-moi, c’est à l’infirmerie du SGC que tu vas rester les prochains jours. »
Joan resta silencieuse quelques secondes face à la menace qui n’en était pas une, avant d’afficher un léger sourire.
« D'accord. », répondit-elle avec un petit hochement de tête
Quelques minutes plus tard, Joan avait enfilé son sac à dos et se dirigeait vers la porte. Machinalement, elle s’arrêta à la hauteur de son skate, laissé là, à l’abandon depuis la veille au soir. Elle le regarda un instant, hésitante et tourna la tête vers Sam.
« Pas de skate Joan, c’est préférable. »
Léger hochement de tête de l’adolescente en guise de réponse.
« Et ce soir, tu rentres directement. Pas de détour à la bibliothèque, d’accord ?»
« D’accord. »
Et c’est précisément cela qui inquiéta davantage Sam. Pas la réponse, mais la facilité avec laquelle elle était arrivée.
D'ordinaire, Joan aurait négocié. Proposé un compromis. Tenté de gagner quelques centimètres de liberté.
Mais là…
Rien.
Elle acceptait tout.
Comme si elle n'avait plus l'énergie de se battre.
Passant enfin la porte, Joan s’arrêta et se retourna une dernière fois.
« Sam ? »
« Oui ? »
L’adolescente hésita, comme si la question lui coûtait plus que prévu.
« Tu seras là ce soir ? »
Cette fois, c’est Sam qui resta une fraction de seconde silencieuse, surprise par la question. Joan n'avait jamais demandé cela.
Jamais.
Parce que, depuis toujours, elle savait que les missions pouvaient tomber à n'importe quel moment. Et qu'aucune promesse n'était vraiment possible.
« Oui », répondit-elle avec conviction. « Je serai là »
Joan hocha simplement la tête, et disparut dans la fraîcheur du matin.
o-O-o
SGC – Laboratoire niveau 19
Devant son ordinateur, Sam faisait défiler les résultats des derniers scans de l'artefact qui malgré tous ses efforts ne parvenait pas à révéler ses secrets. Daniel devait passer d’un instant à l'autre avec le résultat de ses traductions, mais en attendant, elle analysait les derniers résultats obtenus.
Ou du moins...
Elle essayait de les analyser. Car si ses yeux parcouraient les courbes énergétiques, les chiffres, les annotations, son esprit, lui, refusait obstinément de suivre.
Pour la troisième fois en quelques minutes, elle relisait exactement les mêmes données.
Sans en retenir une seule.
Agacée par son manque de concentration, Sam finit par soupirer et posa son front contre son bras.
Quelques secondes.
Juste pour réfléchir.
Seulement quelques secondes...
« Sam ? »
N’obtenant aucune réponse, Janet s’approcha et aperçut alors la jeune femme endormie, la tête posée sur les bras, à moitié avachie sur la paillasse.
Elle esquissa un sourire attendri.
« Sam... »
Toujours rien. Elle posa doucement une main sur son épaule et répéta plus fermement.
« Sam. »
Cette fois, Sam sursauta si brusquement qu'un dossier glissa de la paillasse.
« Hein... quoi ? Qu’est-ce que… » Elle cligna plusieurs fois des yeux avant de reconnaître Janet. Celle-ci lui adressait ce sourire à la fois amusé et attendri qu’elle réservait généralement aux patients trop obstinés.
« Bonjour. »
Sam se redressa aussitôt et regarda autour d’elle.
« Je... je me suis endormie ?»
« Très élégamment. »
Un léger sourire passa entre elles.
« Désolée... » souffla Sam en se passant une main sur le visage.
« Ne t'excuse pas. » Janet tira un tabouret et s'installa près d'elle. « Vu ta tête, je serais plutôt inquiète si tu ne t'étais pas endormie. Mauvaise nuit ? »
« Longue nuit… » répondit Sam avec un sourire fatigué.
Celui de Janet s'effaça légèrement.
« Joan ? »
Sam acquiesça, puis, sans vraiment réfléchir, elle lui raconta. Le cauchemar, les vomissements, les allers-retours vers la salle de bain. L'inquiétude. Et cette impression étrange qui refusait de disparaître.
Janet l'écouta sans l'interrompre, comme elle savait si bien le faire, puis, lorsqu'elle eut terminé, le médecin croisa les bras.
« Pourquoi ne m'as-tu pas appelée ? »
Sam eut un léger soupir.
« Il était près de trois heures du matin... »
« Et ? »
« Elle ne le voulait pas… elle me disait que c’était juste la pizza… »
Janet la regarda quelques secondes et pencha légèrement la tête.
« Sam... »
Elle attendit que son amie relève les yeux.
« Joan n’a pas mangé de pizza »
Sam resta silencieuse une seconde. Les plaisanteries de Joan sur la pizza. Les champignons. Les négociations sur les peppéronis…
« Ce n’était donc pas lié au repas... »
« Non. »
« Alors elle savait. »
« Oui. ».
Janet posa doucement une main sur la paillasse et reprit d'un ton plus rassurant.
« Cela dit... ça peut être énormément de choses. Un virus, un gros coup de fatigue, le stress, la contrariété aussi. À son âge… » Janet hésita une fraction de seconde, puis un léger sourire amusé apparut. « Ou alors... »
Sam releva les yeux.
« Quoi ? »
« Elle a treize ans, Sam. »
Un silence. Puis le regard de Sam changea.
« Oh... »
Janet esquissa un sourire.
« Oui. »
Sam passa une main derrière sa nuque en soufflant doucement.
« Je n'y avais même pas pensé. »
« Je sais. » Répondit Janet amusée. « C'est aussi pour ça que je passerai la voir ce soir. »
Sam secoua la tête avec un sourire incrédule.
« Je crois que je ne suis pas encore habituée à ce qu'elle grandisse si vite. »
Janet posa un regard attendri sur son amie.
« Ça surprend toujours la première fois. »
« Carter ? »
La silhouette de Jack se dessina dans l’encadrement de la porte juste au moment où Janet prononçait ces paroles.
Un silence gênant s’installa, tandis que Jack s’arrêtait net, clignant des yeux une fois. Et puis une autre.
Il regarda Janet.
Puis Sam.
Puis la porte.
Et une nouvelle fois les deux femmes.
« Je… » Il leva un doigt. « Je peux revenir plus tard. »
Janet éclata franchement de rire et Sam se mordit la lèvre pour ne pas éclater de rire aux dépends de son supérieur.
« Mon Colonel… Vous arrivez toujours au mauvais moment. »
Jack fit mine de reculer.
« Non, non. Je viens d'apprendre une règle importante. Toujours frapper avant d'entrer chez deux femmes qui discutent. » Il regarda Janet un instant avant d’ajouter. « Surtout quand le médecin est impliqué. »
Janet essuya une larme de rire.
« Sage décision. »
Tentant de reprendre contenance, le plus naturellement possible, Jack désigna Sam.
« Est-ce que je dois remplir un formulaire de sauvetage ? »
Sam leva les yeux au ciel.
« Très drôle. »
« Je trouvais aussi. »
Elle croisa les bras.
« Vous vouliez quelque chose ? »
Jack reprit enfin son sérieux.
« Je venais vérifier si vous étiez vivante. Parce que vous avez oublié notre café de dix heures. »
Sam regarda l'horloge. Elle avait effectivement plus d'une heure de retard.
« Désolée. »
Jack observa quelques secondes le visage fatigué de son second, puis le médecin à ses côtés avant de revenir vers Sam.
« Joan ? » demanda-t-il sur un ton plus sérieux.
Sam hésita, puis lui adressa un léger sourire en hochant la tête.
« Elle a été malade cette nuit. »
« Ah. » Jack hocha simplement la tête. Il ne posa pas d'autres questions.
Et puis, avant que l’un ou l’autre puisse poursuivre la discussion, les haut-parleurs du labo et du couloir se mirent à grésiller avant de cracher d’une voix forte.
« SG-1 en salle de briefing immédiatement. Je répète : SG-1 en salle de briefing immédiatement. »