Une question de volonté
~ Chapitre 7 ~
Devant la cour martiale
Depuis le porche de la maison, la scène s’était déroulée au ralenti, comme prise au piège dans l’espace-temps. Comme dans un film que l’on passe image par image.
Le bruit leur était parvenu avant que la frêle silhouette ne se détache de l’obscurité. Sam se souvint vaguement d’avoir croisé le regard du Colonel à ce moment-là. Elle se souvint y avoir lu un certain soulagement, peut-être le reflet de sa propre tension disparaissant.
Et puis le skate vola d’un côté, Joan de l’autre.
« JOAN ! » cria-t-elle malgré elle.
Derrière elle, elle entendit vaguement quelqu’un l’appeler, des pas précipités, avant de se rendre compte qu’elle-même était déjà au pied des marches.
Le soulagement qu’elle avait ressenti quelques secondes plus tôt venait de se muer en une crainte irrationnelle, une angoisse qu’elle ne pouvait expliquer mais qui semblait cristalliser toute la tension de la soirée.
Son estomac se noua d’autant plus en voyant l’adolescente vaciller après avoir tenté de se redresser seule.
Deux secondes plus tard, elle était déjà à genoux devant Joan. Son regard parcourut l'adolescente avec une rapidité presque clinique, cherchant la moindre blessure avant même d'avoir conscience de ce qu'elle faisait.
« Hé… Doucement » murmura-t-elle en ne cherchant ni explication, ni reproche, s’assurant simplement qu’elle était bel et bien consciente.
« Joan ? Tu m’entends ?».
La gamine cligna plusieurs fois des yeux avant de répondre d’une voix hésitante.
« Oui »
Un souffle que Sam ne s'était même pas rendu compte retenir s'échappa enfin de sa poitrine.
« Ne bouge pas, reste tranquille », lui dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait de garder calme malgré les battements furieux de sa propre poitrine.
Déjà, Janet arrivait derrière elle, beaucoup plus méthodique. Son regard balaya la scène en un instant : la position de Joan, le skateboard abandonné dans l'herbe, la main éraflée, la respiration rapide. Le médecin prit immédiatement le relais.
Derrière elles, Jack ramassa le skateboard et le regarda avec suspicion.
« Je suis témoin, c’est le skate qui a commencé »
Un léger sourire effleura le visage de l’adolescente à terre, elle tenta d’ouvrir la bouche pour confirmer la supposition du Colonel, mais Janet enchaina avant elle.
« Très drôle Jack. Joan, regarde-moi. Tu t’es cognée la tête ? »
« Non… »
« Tu as mal quelque part ? »
« Oui… »
Janet échangea un bref regard avec Sam. « Où ? »
« Ma dignité !» marmonna la gamine en tentant de se relever.
« Joan ! » gronda Janet
« Ça va… c’est qu’une gamelle. J’vais bien. » protesta-t-elle une fois encore en évitant soigneusement de croiser le regard de Sam.
« Ça, jeune fille, c’est à moi d’en décider. » Janet la regarda une fois encore avec l’autorité médicale qui la caractérisait et termina son inspection rapide, non sans s’attarder un instant sur sa main légèrement égratignée. Relâchant la pression, elle croisa le regard de Sam et lui fit un léger signe de tête rassurant. Rien de cassé. Le diagnostic était posé, l'urgence médicale écartée, même si la tension accumulée pendant l'attente ne s'était pas tout à fait volatilisée
« Bon, la terre ferme a assez vu de cascades pour ce soir », décréta Janet en se relevant. « On va rentrer à l’intérieur et soigner cette main ».
Sam glissa son bras sous l'aisselle de Joan pendant que Janet l'attrapait de l'autre côté. Ensemble, en entourant fermement sa taille, elles l'aidèrent à se remettre sur ses jambes encore un peu flageolantes.
Un peu honteuse, Joan leva légèrement la tête vers les lumières de la maison et se mordit la lèvre en se rendant compte que tout le monde était là, à l’observer depuis le porche de la maison.
Aucun doute… Le jury était déjà rassemblé.
La résidence Carter allait très rapidement se transformer en Cour martiale.
o-O-o
L’agitation d’une soirée animée qui régnait dans le salon quelques instants plus tôt, n’avait plus rien à voir avec le silence de mort qui s’était installé. Le film continuait de défiler sur l’écran, oublié de tous. Tout comme les cartons de pizza et les cadavres de bouteille jonchant la table basse.
Assise sur le canapé, Joan fixait distraitement les traces d'herbe humide sur ses baskets, n’osant pas relever la tête vers toutes ces personnes autour d’elle. Elle se sentait observée, épiée, inspectée, comme si chacun attendait d’elle quelque chose.
Jack se tenait debout, les bras croisés.
Daniel avait retiré ses lunettes sans même s'en rendre compte.
Cassie s'était installée sur l’accoudoir du canapé, visiblement inquiète.
Même Teal'c observait la scène avec une attention inhabituelle.
Et Sam… Sam… Elle devinait sa présence tout près, peut-être même à portée de main.
Et puis, Janet apparut dans son champ de vision, accroupie devant elle et lui attrapa doucement la main blessée.
« Laisse-moi voir. »
Le médecin examina la longue éraflure écarlate qui barrait la paume de la jeune fille, avant d’imbiber une compresse de désinfectant.
« Ça va piquer », prévint-elle.
« Mouais… », marmonna Joan.
Au contact de l’antiseptique, une grimace de douleur traversa ses traits.
« Mmm »
« C’est le prix à payer pour avoir embrassé la pelouse d'aussi près », commenta Janet avec un sourire indulgent.
« C'était juste une gamelle », bougonna Joan, cherchant à minimiser l'incident. Janet leva les yeux vers elle, le regard empreint d'une tendre sévérité :
« Une très jolie gamelle, oui. »
« C’était pas la première…»
« Peut-être. » Janet continua de nettoyer la plaie. « Mais généralement, je ne suis pas obligée de sortir ma trousse au milieu de la nuit. »
« Tu as toujours ta trousse de toute façon. » Répondit Joan en haussant les épaules. « Et… on est pas au milieu de la nuit »
« Joan ! » gronda la voix de Sam au-dessus de sa tête.
« Désolée… » murmura Joan en retour en se tassant un peu plus sur elle-même.
Pendant que Janet terminait son pansement, Joan risqua un petit coup d’œil vers sa tutrice qu’elle trouvait bien trop silencieuse depuis leur retour.
Sam n’avait pas bougé, et ne l’avait pas quitté des yeux. Elle se tenait juste là, les bras croisés. Son inquiétude s’était peu à peu transformée en quelque chose de plus méthodique, presque terrifiant.
Quand elle prit enfin la parole, d’une voix calme. Presque trop calme. Joan comprit que l’audience allait commencer.
« Joan ? »
« Ouais ? »
« Où étais-tu ? »
Joan fixa un instant le bandage que Janet venait de terminer.
« À la bibliothèque. »
« Et après ? »
Joan ouvrit la bouche, puis la referma, cherchant soigneusement ses mots et surtout un souvenir dans le fond de sa mémoire.
« Je... » Son regard glissa vers Jack.
Puis vers Daniel.
Puis vers Cassie.
Puis Teal’c. Immobile. Silencieux. Son imposante présence suffisait à la mettre mal à l’aise.
Et enfin vers Janet.
Ils la regardaient tous. Attendant une réponse.
Et soudain, leurs regards devinrent pesants.
Oppressants.
« Je suis rentrée. »
« Non. »
« Si. »
« Joan. »
La voix de Sam venait de prendre ce ton calme que tout le monde au SGC connaissait. Celui qui précédait généralement les débriefings difficiles.
« La bibliothèque a fermé il y a plus de 3h maintenant »
« Je sais. »
« Alors où étais-tu ? »
Joan se mordit la lèvre un peu plus.
« Dehors. »
« Où, dehors ? »
« Je ne sais pas. » répondit-elle d’un léger haussement d’épaule.
Autour d’elle, il lui sembla percevoir quelque réaction à sa réponse. Insatisfaisante, elle le savait, mais que pouvait-elle dire de plus ?
Sam fit un pas de plus vers elle.
« Tu ne sais pas où tu ne veux pas nous le dire ? »
La question n’avait rien d’agressif, mais la situation ressemblait davantage à un interrogatoire. Tous ces regards braqués sur elle. Les questions qui s’enchaînaient. Sa main qui la lançait. Son rythme cardiaque qui ne cessait de jouer du tambour dans sa poitrine.
Joan sentit ses épaules se raidir et elle serra les poings malgré elle.
Janet releva discrètement les yeux vers Sam.
« Laisse-lui une minute. »
Sam inspira lentement, mais ne quitta pas l’adolescente du regard.
« Joan. Regarde-moi. »
Le ton de Sam n’acceptant aucune désobéissance, Joan releva les yeux malgré elle. Sam n’avait plus rien à voir avec la tutrice qu’elle avait toujours connue. Celle qui le matin encore la défiait à coup d’équation mathématique. Celle qui lui avait cuisiné des pancakes avant qu’elle ne parte à l’école. La femme qui se tenait devant elle, les bras croisés, le regard sombre était à nouveau le major Samantha Carter de l’US Air Force.
« J'ai simplement besoin que tu me racontes ce qu'il s'est passé. »
« Mais je te dis que j’en sais rien ! »
Le silence retomba dans le salon.
« Ça fait des heures que l’on t’attend, tu comprends bien que l’on s’est inquiété. »
Cette fois, Joan ne détourna pas le regard, mais au contraire, elle fixa sa tutrice d’un air de défi.
« Ah oui ? Et qu’est ce que tu veux que je te dise ?
« Joan ! J’attends autre chose comme explication qu’un “je ne sais pas” et tu le sais »
Son regard balaya la pièce. Janet n’observait plus sa main, mais au contraire, elle l’observait, elle. Le sourire de Jack avait disparu, tout comme ses plaisanteries habituelles. Daniel échangea un regard inquiet avec Sam. Et Cassie qui connaissait Joan mieux que les autres, comprit immédiatement que quelque chose clochait.
Tous attendaient une réponse. Réponse qu'elle était incapable de donner.
Sa respira s’accéléra, Joan sentit la colère prendre le pas sur la peur. Elle se leva d’un bon pour faire face à sa tutrice.
Sam, elle, ne vit qu’une adolescente qui évitait d’assumer ses responsabilités. Elle inspira lentement, puis reprit avec cette fermeté toute militaire capable de faire taire une salle de briefing entière remplie d’homme.
« Joan. »
Joan secoua la tête en serrant les poings plus fort.
« Tu veux toujours une explication à tout ! Et bien je suis désolée de te décevoir, Major ! Mais cette fois j’en ai pas !»
Le mot résonna dans la pièce avec une telle intensité qu’il laissa tout le monde sans voix.
Cassie tourna instinctivement la tête vers Sam. Teal’c arqua un sourcil. Daniel baissa la tête et Jack pencha la tête, se retenant bien malgré lui d’intervenir.
Et Sam. Sam resta immobile, entendant encore ce mot faire écho dans sa tête.
"Major".
Pas "Sam".
"Major". Un grade lancé comme une barrière entre elles. Un mur, infranchissable. Une distance, semblable à des années-lumières.
"Major". Et devant tout le monde.
Pendant une seconde, tutrice et pupille se fixèrent du regard sans qu’aucune des deux ne lâche l’autre. Joan sentit bien qu’elle était allée trop loin, mais le mal était fait.
Janet fut la première à tenter de briser la glace. Elle posa doucement une main sur l’avant-bras de l’adolescente.
« Joan… Calme toi… »
« Non ! »
La gamine retira brusquement son bras en reculant d’un pas.
« Laissez-moi ! Laissez-moi tranquille ! »
Et avant que quelqu’un ne réagisse, Joan avait traversé le salon en courant et s’était engouffré dans l’escalier.
Quelques secondes plus tard, le bruit sourd d'un claquement de porte résonna dans toute la maison. Et le silence retomba, presque aussi violent.
o-O-o
Pendant plusieurs secondes, personne ne parla dans le salon. Le claquement de la porte de la chambre de Joan semblait encore résonner dans toute la maison.
Tout comme ses dernières paroles.
Jack relâcha un soupir qu’il retenait prisonnier depuis un moment et se passa une main derrière la nuque. Il finit par se retourner et posa le skateboard coupable près de la porte.
Daniel fixa un instant l'escalier avant de retirer ses lunettes et se frotter les yeux.
Teal’c se redressa et croisa ses mains dans le dos. Son silence parlait pour lui, bien plus que des mots.
Quant à Sam, elle demeurait immobile, les bras croisés, le regard perdu vers l’escalier.
« Laissez-lui quelques minutes. » Déclara Janet en refermant doucement sa trousse.
Personne ne protesta. Le silence s’installa de nouveau. Aucun d'eux ne semblait savoir quoi faire.
Seule Janet se remit en mouvement. Comme souvent face à une crise, son instinct de médecin avait déjà repris le contrôle.
Évaluer. Soigner. Organiser.
Agir avant de réfléchir
« Cassie ? »
La jeune fille releva la tête vers sa mère, pendant que celle-ci attrapait une poche de glace dans le congélateur.
« Tu veux bien lui porter ça ? » demanda-t-elle en lui tendant la poche, puis elle désigna les cartons de pizza.
« Et prends une part de pizza. Je doute qu'elle ait mangé ce soir… »
D’un hochement de tête, Cassie attrapa une assiette, y déposa une part encore intacte et s’engouffra à son tour dans les escaliers.