D'honnêtes Argonautes

Chapitre 4 : Le poids de la couronne

7297 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 16/12/2025 23:52

Chapitre 4 : Le poids de la couronne

 


Quand la Garde était allée le quérir sur l'Enterprise, Spock était prêt depuis longtemps. Il avait été introduit dans une salle de réception plutôt intime où une table avait été dressée, couverte d'une nappe de lin écru et de vaisselle fine, plaquée à l'aurichalque.

Lui aussi portait sa tenue d'apparat pour faire une aussi bonne impression que son capitaine. Elle était tissée dans une étoffe bleue précieuse jetant quelques reflets soyeux, et son col court était rebrodé d'une bande dorée qui se prolongeait le long de la patte de fermeture. Sur le côté gauche de sa poitrine, s'étalait un blason géométrique stylisé évoquant le combadge porté habituellement par les membres de Starfleet. Quelqu'un comme un Kolicidien n'aurait pas compris qu'il se présente en uniforme ordinaire pour une telle invitation quasi protocolaire. Il s'inclina devant le Basile.

La curiosité d'Etess leur épargna à tous deux de longues politesses silencieuses préliminaires. Après tout, un Vulcain était un Vulcain. Il n'en existait pas d'excentriques. Mais celui-ci était... Le roi se caressa contemplativement le menton, et le geste eu l'heur de faire presque sourire son invité. Cela avait été plus que furtif. Un sourire sous occultation. Son bon mot in petto dérida légèrement les traits du roi.

— Je vous souhaite la bienvenue, fils de Vulcain.

— Basile Etess, merci pour votre accueil.

— Vos hommes arriveront dans un instant pour le banquet.

— J'en suis satisfait. J'avais craint un instant que mon capitaine, dit-il en insistant légèrement sur le mot, ne vous ait – bien malgré – lui offensé.

Etess arbora la mine d'un beau joueur. Il fit un signe à ses chambellans et leur commanda d'aller voir si leurs autres invités étaient prêts. Les serviteurs endimanchés pour l'occasion entrebâillèrent porte luisante de dimensions respectables, compte tenu des proportions assez réduites de la pièce.

— C'est vous bien sûr qui leur avez donné les rudiments de notre culture. Je n'irais pas jusqu'à dire que les nôtres sont véritablement semblables, mais il y a des points sur lesquels nous nous entendons. Aussi suis-je vraiment perplexe de constater qu'un Vulcain navigue sur un vaisseau battant pavillon terranan. Ce peuple est... comment dire... ?

— Déconcertant ? proposa aimablement Spock.

— C'est cela. J'avoue que je ne comprends pas comment vous avez pu accepter une telle affectation. À moins que n'y ayez été contraint par une disgrâce ?

— Pas réellement.

— Vous attisez ma curiosité. Qu'avez-vous donc fait qui vous vaille d'être sous les ordres d'un capitaine d'une race moins évoluée que la vôtre ?

— Moi, rien du tout. Mais mon père, certainement.

— Racontez-moi.

Spock inclina la tête.

— Pardonnez-moi, Basile. En d'autres circonstances, j'aurais pu le faire autour d'une boisson traditionnelle aux herbes. Mais par malchance, la mission de l'Enterprise a pris du retard et nous sommes attendus au plus vite dans un autre secteur. Des réfugiés ont été attaqués par des Romuliens. Ils ont tout perdu, il faut les déplacer car ils vivent dans des conditions déplorables. Aussi ne pouvons-nous pas nous permettre de profiter longtemps de votre hospitalité. Dans vingt-six heures terriennes, le vaisseau sera en état de repartir. Nous devons impérativement le faire avec notre médecin chef, il est des plus compétents.

Techniquement, ce n'était pas un gros mensonge. Le Dr McCoy était effectivement très compétent. En tous cas, il ne s'était jamais montré dérouté par l'anomalie génétique que représentait un hybride vulcain, prouvant par là, si besoin était, qu'il n'avait pas peur des défis. Et pour ce qu'il en était des Romuliens, Spock ne prenait pas de gros risques. Les Romuliens avaient toujours à leur actif des escarmouches aux frontières de la Zone Neutre... Une bonne partie des planètes possédant la technologie de distorsion le savait.

— Qu'a-t-il à voir avec les Thessaliens ?

— Rien. Il accompagne l'un de ses anciens étudiants car ce dernier a confiance en son jugement. Il lui a prudemment fait contrevalider ses premiers résultats de recherche, avant de venir vous présenter une proposition d'accord commercial.

Surpris, Etess tourna vers lui des yeux sombres tandis que les portes de la salle de banquet s'ouvraient.

— Accord commercial concernant quoi ? Les Thessaliens n'ont rien d'intéressant pour nous. Par contre, et plus que d'autres, ils sont prêts à tout pour nos cargaisons d'aurichalque. Cela fait des mois que leur praseidon Pelias revient à la charge pour la création d'un comptoir qui leur permettrait d'avoir une bonne raison de s'étendre dans le secteur, tout en mettant la main sur notre métal.

— Je suis confus, Basile. J'avais cru comprendre que votre fille devait préparer cette entrevue avec vous afin de répondre à toutes vos questions...

Etess serra ses mâchoires tannées couvertes d'une courte barbe. Il avait fait en sorte que ses services d'espionnage lui rapportent toute information à propos de Pelias de Thessalis. Et il en était ressorti que c'était un homme arriviste avec lequel il ne voulait traiter en aucun cas. Jaeson était son neveu et de ce fait les gènes de sa famille probablement douteux. Les peuples pratiquant des élections pour leurs dirigeants n'étaient pas fiables. Sans un commandement de sang, n'importe qui pouvait se retrouver au pouvoir et plonger sa planète dans le chaos. Pelias en était la preuve éclatante.

Grâce au Vulcain, il venait de comprendre qu'il ne savait rien du motif réel de cette entrevue qu'il comptait éluder, avant que l'arrivée inopinée de la Fédération ne l'y contraigne. Et que sa fille détenait de précieuses informations qu'il n'avait pas daigné écouter. Il fut un instant déraisonnablement tenté de lui en vouloir de ne pas s'être davantage imposée en insistant pour lui parler. Dans les veines de la toute jeune femme coulait le même sang passionné que sa mère et sa grand-mère – chose qu'il avait toujours appréciée dans la mesure où cela le flattait d'être capable de le dompter. À présent, il réalisait qu’en lui obéissant comme il s'y attendait et parce qu'il était en colère, sa fille lui avait retiré finalement de quoi jauger la situation. À laquelle il allait devoir réagir à chaud, au lieu de pouvoir l'examiner à froid...

Il pinça ses lèvres ourlées qui avaient soudain pris un ton plus carmin, révélateur de son émotion. Hélas, il était seul responsable.

— Ma fille s'est absentée très longtemps de Kolcid en négligeant les devoirs de sa charge. Elle a eu beaucoup à faire en rentrant. Elle n'a probablement pas eu une minute à elle pour m'en parler.

Spock resta impassible face au mensonge patent. Une jeune femme, qui venait de passer des mois à travailler avec son fiancé sur un projet d'envergure, ne pouvait avoir « oublié ». Étant donné que le capitaine n'avait probablement pas pu se servir de son éloquence, Spock en conclut qu'il lui revenait de le suppléer de son mieux en la circonstance. Il tâcha d'être le moins subtil possible mais avec déférence.

— Votre fille sait que vous êtes en bonne santé, Surak soit loué, et qu'elle a encore plusieurs années devant elle avant de devoir donner naissance à un futur basile. Bien sûr, cela ne vous surprendra pas, en tant que Vulcain, je ne peux que souscrire à son intérêt légitime pour la science. Mais je sais également que les plus grands scientifiques de ma planète ont l'esprit inflexible. Ils sont persuadés de leur supériorité et par conséquent qu'aucun peuple n'a réellement quelque chose à leur apprendre. Dans de nombreux domaines, c'est avéré. Mais cela ne devrait pas vouloir dire que nos méthodes de recherche, d'enseignement et d'apprentissage devraient être les seules qui vaillent. Le peu que je sais des vôtres s'avère fascinant. L'intellect de chaque espèce de l'univers est différent. Aujourd'hui, votre fille revient riche de connaissances inconnues sur Kolcid. Si nous étions sur Vulcain, elle serait rejetée et blâmée pour avoir perdu son temps en futilités, et pas d'avoir rapporté des connaissances médicales qui pourraient s'avérer littéralement vitales dans une telle discipline. Tant pour votre planète que pour d'autres.

Le Basile secoua ses longues tresses noires et le regarda en coulisse alors qu'il avançait vers les deux Terranans et le Thessalien qui venaient de franchir le seuil.

— Commandeur, je crois que je commence à comprendre pourquoi vous êtes officier sur un vaisseau de la Fédération.

Peu sûr de savoir si c'était un compliment, Spock hocha sobrement la tête, le suivant pour aller à la rencontre de ses amis dont la tenue était, pour les standards de Starfleet, fort peu protocolaire.

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La beauté et la silhouette athlétique de Jaeson s'accommodaient à merveille de n'importe quelle fripe qu'on lui aurait jetée sur le dos. Si on avait espéré l'humilier en lui faisant porter une jupe courte traditionnelle et une tunique portefeuille décolletée, l'effet était complètement raté. Il avait seulement l'air d'un demi-dieu prêt à faire une partie de tennis. Le capitaine Kirk s'en tirait honorablement malgré ses dix ans de plus et grâce à un peu d'entretien sportif, mais le Dr McCoy n'était pas spécifiquement ravi de s'exposer ainsi.

On les invita à prendre place à table, ce qu'ils firent, non sans avoir attendu que le roi s'en acquitte avant eux. Dès que les premiers plats arrivèrent, Kirk nota de suite qu'un serviteur amenait à Spock un plateau différent.

— Sans chair animale, précisa Etess d'un air entendu. Et maintenant, rompons le pain !

Kirk sourit car Spock avait manifestement réussi son introduction auprès d'un roi ayant un a priori favorable envers lui. Il savait qu'il devait se garder d'intervenir trop tôt. Il savait aussi qu'il devait manger tout à fait modérément, afin d'en arriver plus vite au moment où le Basile les inviterait à décliner le réel motif de leur venue. Mais pour l'heure, la conversation roulait sur des sujets anodins. Le roi se faisait confirmer qu'ils n'étaient pas là pour rester. Kirk opina pour valider ce qu'avait avancé Spock pour justifier leur présence. Une nouvelle mission d'assistance humanitaire exigeant la présence de leur officier médical, et le besoin de venir le trouver rapidement après son congé.

Les choses changèrent quand Etess remarqua le tatouage sur la peau nue du bras de Jaeson alors qu'il tendait le bras pour avaler une gorgée du vin clair de la région.

— Vous portez le symbole des prêtresses de Kolcid ? Est-ce une idée de ma fille pour m'amadouer ?

— Pas du tout, sire, je sais bien qu'on vous surnomme Rhadamante ! Le juge le moins corruptible de l'Au-delà. Il s'avère que comme Mayde, j'ai fait une partie de mes études dans l'académie scientifique terrienne. J'ai été stupéfait de découvrir que des milliers d'années auparavant, le serpent avait été pour eux un symbole de sagesse et de connaissance. Les magiciennes et femmes sages qui le portaient étaient autant révérées que craintes. Pourtant, par défiance, jalousie et désir de contrôle, les hommes ont fait en sorte que le serpent devienne le symbole du mal et de la fourberie. Il s'agissait naturellement d'une campagne de décrédibilisation à grande échelle qui s'est profondément engrammé dans la culture terrienne dominante des siècles médians. Mais quand les premiers médecins ont commencé à vouloir s'arroger l'autorité des guérisseuses, ils se sont heurtés à un mur. Alors qu'ils se flattaient d'ignorer les pouvoirs et connaissances ésotériques du serpent et d’ouvrir une nouvelle ère loin de pratiques dépassées, le peuple ne leur faisait pas confiance. La corporation des médecins n'a eu d'autre choix que d'intégrer ce symbole à leurs enseignes et de le placarder sur leurs officines. Les remèdes étaient majoritairement administrés sous forme de potions, les nouveaux guérisseurs y ont adjoint la coupe, pour indiquer clairement à ceux qui ne savaient pas lire qu'ils pouvaient trouver là une personne pour les soigner.

— Est-ce vrai, Dr McCoy ?

— J'en ai bien peur. Mais aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Les hommes et les femmes sur Terre et ailleurs, en tous cas pour ce que nos voyages nous ont appris, exercent la médecine après un long apprentissage très encadré.

— Et vous-même portez-vous le symbole du serpent comme nos prêtresses ?

— Non.

— Est-ce en raison de votre âge ? On m'a dit que votre renommée était grande. Chacun sait donc que vous êtes un guérisseur depuis longtemps, j'imagine...

McCoy laissa couler la remarque sur son grand-âge.

— Non, c'est simplement que je n'en ai pas besoin. J'ai prêté le serment de notre ordre, je vis selon ses préceptes et je continue à me former tout au long de ma carrière. Et effectivement, la plupart des Terriens savent lire une plaque professionnelle maintenant.

Spock lui envoya un coup de pied sous la table et le capitaine tressaillit à côté de lui. Danger, danger. Qu'avait-il dit ? Jaeson devait le savoir car il embraya aussitôt.

— Ce n'est pas une coutume thessalienne non plus. Les raisons en sont plus triviales. J'étais destiné à une carrière militaire, mais ayant observé jeune la santé délicate de ma mère, j'ai eu le désir de pouvoir l'aider, bien sûr, et d'étudier la médecine une fois en âge. Mon père était contre. Il estimait que je devais prouver mon aptitude à commander pour gouverner à sa suite et attendait de moi que je devienne rapidement officier.

— Un choix de bon sens mais cela n'explique en rien que vous portiez cette marque, releva Etess.

Il était habitué à être obéi dans l'instant, et sa patience laissait de plus en plus à désirer.

— J'ai négocié avec lui pour devenir médecin des armées. Une fois mes classes finies sur Terre et après une année préparatoire à l’académie de Starfleet, j'ai intégré l'une des plus prestigieuses écoles de médecine sur Thessalis. Mais avant de partir, j'ai dû sacrifier avant au rituel de mes camarades militaires terriens. Il est d’usage de se faire tatouer l'insigne de sa compagnie et ils ont estimé que je n'avais pas à déroger à cette règle, même si je poursuivais un cursus ultérieur. J’ai choisi le serpent qui me semblait doublement judicieux. D'abord parce qu'il avait un sens antique profond proche de ma vocation, mais aussi parce que sur Thessalis, les Méduses autochtones pétrifient leurs ennemis de peur. Les gars de mon unité ont approuvé mon choix. Ce tatouage a intrigué votre fille, tout comme vous. Ne dînera-t-elle pas avec nous ? demanda-t-il innocemment en avalant une gorgée de vin.

— Ma fille est au beau milieu d'une opération al-chemique. Il n'est pas souhaitable qu'elle s'interrompe avant la fin. Elle me l'a bien fait comprendre la dernière fois que j'ai essayé.

— C'est normal, laissa étourdiment échapper Jaeson.

— Que savez-vous des rituels al-chemiques de mon peuple ? questionna suspicieusement le roi.

— Quasiment rien ! Quasiment rien ! Le cursus que nous avons suivi Mayde et moi portait sur la pharmacologie et elle m'a juste dit que chez vous la création des médicaments était une opération très délicate qui ne reposait pas sur les mêmes processus en vigueur dans la Fédération et devait se faire en une fois. Elle était très désireuse d'en savoir plus sur les molécules dont nous nous servons à la place des extraits de plantes, raison pour laquelle elle a suivi en parallèle un cours de chimie. Cela l'a passionnée.

— Mhh, j'imagine que c'est la raison pour laquelle elle a passé le double de temps loin d'ici.

— Cela en valait la peine. Vous êtes son père, vous le savez donc certainement, votre fille est extrêmement brillante. Elle a obtenu la validation théorique de ses diplômes avec les honneurs, dit-il en rayonnant de fierté. Maintenant, il ne reste plus que le cas d'étude que nous devrons présenter pour notre thèse.

Nous ? releva le Basile qui commençait à soupçonner que sa fille était en effet loin d'avoir tout dit, à commencer par le fait qu'elle n'en avait toujours pas fini.

— Je suis son binôme de recherche. Ne vous l'a-t-elle pas dit ?

— Si. Il y a deux semaines. Mais j'avoue que je ne connaissais pas le terme qui est différent. Ici les étudiants ne forment pas de... tandem, ils sont jugés sur leurs seules capacités.

— C'est le cas aussi sur Terre et sur Thessalis, intervint McCoy. Mais à partir d'un certain niveau de spécialisation supérieure, la masse de travail et les enjeux sont tels qu'il est jugé plus raisonnable et efficace de s'associer avec un autre doctorant. Les bénéfices sont multiples.

Etess qui n'avait pas l'air convaincu, s'essuya la bouche avec une fine serviette, et il apostropha Spock.

— Et vous, commandeur ? Pouvez-vous nous vanter les mérites des études sur Vulcain ? Vous m'en parliez tout à l'heure et vous aviez l'air de ne pas les trouver à votre goût.

McCoy et Kirk écarquillèrent les yeux, la fourchette à mi-parcours entre l'assiette et leur bouche. Spock reposa lentement sa cuiller et prit le temps de réfléchir quelques secondes.

— Le cerveau des Vulcains est apte à traiter un volume de données qui peut paraître hors-normes à d'autres peuples. Sur Terre, un jeune enfant est intégré à un groupe qui a d'abord un seul professeur, puis plusieurs spécialisés dans différentes matières. La transmission du savoir est progressive. Elle tient compte du développement des jeunes personnes et l'émulation fait partie du processus. Toutefois, le type d'enseignement donné à un enfant de six ans n'a rien à voir avec celui qui est donné à un jeune Vulcain du même âge. Sur ma planète, on considère les enfants tout à fait aptes à étudier seuls et ils sont davantage isolés pour éliminer toute déconcentration. Ils sont autant jugés sur la qualité des réponses qu'ils donnent que celle des questions qu'ils posent. Et lors des évaluations, il y a plusieurs juges pour un seul élève... Comparativement, la « matière » la plus importante et paradoxalement peut-être la moins enseignée alors qu'elle ne souffre aucun manquement, est la méditation. Dût-il être un génie parmi les génies, si un élève est toujours incapable de dominer ses émotions après le premier rituel, il ne sera pas jugé digne d'intérêt. [1]

— Oh, j'ignorais que cette discipline se voyait imposée si tôt. Vos compatriotes sont très avares de confidences sur leur société d'habitude. Je le prends de votre part comme une haute marque d'estime.

— Les Vulcains ont à juste titre la réputation d'être secrets et de n'aimer véritablement que la compagnie d'autres Vulcains. Ce n'est pas simplement par snobisme mais parce qu'elle leur est très apaisante.

— Apaisante ? Un peuple aussi rationnel et logique que le vôtre, prisant l'absence totale d'émotions, en quoi a-t-il besoin d'être apaisé ? demanda le Basile avec intérêt.

L'arrivée de Mayde dispensa fort heureusement Spock de répondre car malgré tout, c'était toujours un sujet de grande honte pour les Vulcains de parler des temps obscurantistes où leur peuple était incroyablement violent.

Laissant sur son sillage une bouffée de parfum entêtant, la jeune femme s'excusa de son retard, qui n'était en rien de son fait. Aussitôt, les traits de Jaeson se détendirent car il avait eu peur que le roi ne leur refuse complètement de se voir. D'un seul coup d'œil silencieux, elle l'alerta de rester prudent tandis qu'elle contournait la table pour déposer un baiser sur la tempe de son père resté assis.

— Figure-toi que Basalte m'a laissé un cadeau ! lui dit-elle en prenant un siège libre. Il m'a apporté un rongeur qu'il a laissé devant ma porte. J'ai cru que la pauvre bête était morte mais elle faisait seulement semblant. Toute sa petite vie de souris a dû défiler devant elle... Ah, je suis complètement desséchée et affamée. Capitaine, auriez-vous l'amabilité de m'approcher la carafe, s'il vous plaît ?

— Tu connais le capitaine Jaemsti Kirk ? demanda le roi d'un air soupçonneux.

— Eh bien, non. Mais Jaeson m'a parlé de son ami le Dr McCoy et je pense qu'il se trouve là car il ressemble au portrait qu'il m'en a fait. La veste de monsieur le Vulcain dit qu'il est un officier scientifique de Starfleet, expliqua-t-elle avec un signe de tête pour Spock, et il me semble évident que tu n'aurais pas pu inviter quelqu'un d'autre que le capitaine de cet énorme vaisseau dont tous les patients parlent au Sanctuaire... Donnez-moi vite ce qui reste de l'agneau par pitié. Et ne vous interrompez pas pour moi. De quoi parliez-vous ?

La princesse releva sans façon ses beaux cheveux épais pour les éloigner de la sauce et attaqua sa viande avec un vigoureux coup de fourchette. Après quelques bouchées goulues, elle s'arrêta soudain en posant les yeux sur Spock.

— Monsieur, êtes-vous incommodé par l'odeur de l'animal grillé ? Je peux manger autre chose si vous le désirez.

— Votre délicatesse vous honore, mais tout va bien. Je dois de toutes façons rentrer sur « l’énorme vaisseau » superviser la fin des réparations et le départ.

— Oh non, vous partez déjà ? s'attrista-t-elle spontanément. Je croyais que vous étiez là pour le jubilé de la rencontre avec Vulcain...

— Je dois vous détromper, basilide. En apprenant que j'étais en poste sur l'Enterprise, votre père m'a fait l'honneur de m'inviter. Mais je peux tout à fait transmettre un message au ministère concerné si vous avez des questions concernant la cérémonie.

— Je suppose que c'est peut-être un peu tôt, elle est dans plusieurs mois, dit-elle en se servant une pleine assiette de gratin de tubercules bruns.

— En tous cas, vous avez bon appétit, nota le docteur en la voyant attraper dans la foulée un autre plat de légumes.

— Oh, je sais que j'ai l'air de manger comme une ogresse... La Grande Opération est physiquement exténuante, il faut se purifier, jeûner toute une journée qui précède et ça dure plusieurs heures. Mais en tous cas, la bonne nouvelle, c'est que j'ai raffiné suffisamment d'aurifera pour la première livraison sans nous démunir.

Etess se leva brusquement et sa chaise renversée fut bien vite redressée par un domestique à l'affût.

— De quoi ? ! tonna-t-il.

Mayde sursauta et s'immobilisa en gardant sa mouillette de pain en l'air.

— La... première livraison d'aurifera dont Jaeson et moi avons besoin pour valider notre projet de vaccin contre l'épidémie sur Thessalis... dit-elle en regardant le jeune homme qui la contemplait d'un air désolé.

— Je pensais t'attendre pour en parler... expliqua-t-il.

Les yeux d'Etess brillaient de colère et son teint cuivré avait bruni. Il déglutit et claqua des doigts à l'attention des serviteurs.

— Messieurs, j'ai besoin de parler un instant à ma fille. Je vous fais apporter de suite des entremets, ce ne sera pas long. Mayde, suis-moi je te prie, ordonna-t-il d'un ton sec.

La mine soudain très soucieuse, la jeune fille se leva, les yeux tournés vers Jaeson en lui faisant comprendre qu'elle aurait bien aimé qu'il se tienne à ses côtés. Le père et la fille sortirent par une petite porte entièrement dissimulée dans un mur grâce à des ornementations géométriques. Leur architecte était vraiment un as.

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Au début, les invités n'entendirent rien. Le capitaine se rapprocha de Spock afin de vérifier si son ouïe développée l'avantageait en la circonstance, quand la colère du roi éclata. Et là, plus de problème pour suivre la conversation...

— Non mais qu'est-ce que tu as dans le crâne ? Es-tu folle ? Jamais je n'aurais pensé que tu puisses faire une chose pareille ! Leur concéder du pollen ? Jamais il n'y aura aucun accord, d'aucune sorte !

— Mais père... ces recherches sont importantes, elles peuvent sauver des vies ! Des gens meurent chez Jaeson, et son oncle est un gros incapable qui ne fait rien du tout !

— Exactement ! Et je suis bien content que tu le saches ! Il est hors de question que nous fassions quoi que ce soit qui lui rende service.

— Et qui a dit qu'on lui rendait service à lui ? Je parle du peuple de Thessalis ! Ce n'est pas la même chose !

— Quand bien même ! Pas un gramme d'aurifera ne quittera Kolcid ! Ce n'est pas négociable.

Vivement, Spock leur fit signe de reculer pour se rasseoir et faire semblant de parler à voix basse. Etess revint avec l'air furibond, et sur ce point Mayde lui ressemblait étonnamment quand ses yeux crépitaient de colère.

— Messieurs, ma fille est épuisée par l'opération al-chemique et va se retirer pour prendre un bon repos.

Il se tourna vers elle qui écarquillait des yeux outrés.

— Mais pas du tout. Je me sens très bien. Père, nos gens ont travaillé dur pour préparer ce festin. La moindre des choses est d'en manger un petit peu...

Bien qu'il ait essayé de faire bonne figure jusqu'à la fin du repas, Jaeson était très abattu. Il s'était attendu à une négociation, peut-être âpre, mais pas à un refus pur et simple sans aucune explication ni justification. Lorsque le roi leur signifia qu'ils pouvaient prendre congé, Kirk rongeait son frein. Ils le remercièrent avec des politesses crispées et une déception perceptible qui refroidissait nettement l'ambiance. La Garde basilique eut soin de les raccompagner prestement aux portes du palais.

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Etess regagna la salle du trône où il alluma des caméras pour les espionner tandis que Demetrios faisait durer exprès le protocole de sortie.

À l'image, le capitaine Kirk interrompit son briefing à Spock en prétextant devoir s'isoler pour prendre un appel du haut commandement de Starfleet. Mayde s'approcha du Créthéide pour lui apporter le réconfort d'une accolade tandis que le médecin terrien lui tapotait l'épaule. Le manège ne manqua pas d'agacer le roi qui entendait parfaitement leurs paroles grâce à une acoustique spécialement étudiée.

— Nous n'aurons pas notre diplôme et aucune accréditation pour continuer ces recherches, se désola la jeune femme. Pour moi, ce n'est pas trop grave, je peux exercer ici, mais toi ?

— Mais je m'en fiche de ce diplôme, si je suis condamné à regarder mon dernier parent mourir ! Et les sujets de Thessalis ? La population va être décimée !

— Jaeson, il y a peut-être une autre plante qui pourrait posséder des vertus similaires dans le secteur de Marenostre, suggéra le médecin terrien.

— Nous n'en avons pas trouvé, Dr McCoy. Ce n'est pas qu'il n'en existe pas. C'est peut-être le cas, mais avec le temps que nous avons perdu en voyage à impulsion et à déjouer les pièges du programme Talos, je crains qu'il ne soit déjà trop tard. L'épidémie aura trop avancé pour se livrer à de nouvelles recherches. Nous n'avons plus ce temps de fouiller les planètes une à une.

Le capitaine Kirk s'en revint.

— Je viens d'avoir Archer. Les nouvelles ne sont pas bonnes... La quarantaine vient d'être officiellement déclarée sur Thessalis ! L'ambassade a informé de rumeurs faisant état de la défection de Pelias qui se serait réfugié au plus loin de la capitale, dans une zone encore exempte de contagion. Il ne gouverne plus et la panique commence à gagner les cités dont les habitants refluent en direction des côtes dans l’espoir de regagner des iles.

— Il faut que je rentre chez moi ! Tout de suite ! s'écria Jaeson. Capitaine, pouvez-vous m'emmener à la plus grande vitesse de distorsion possible ? Je vous donne mon occulteur en échange.

— Non, n'y va pas ! Sans tes doses d'aurifera, tu vas mourir !

Le souffle raccourci, Etess serra les dents et tapa du poing sur le bras de son trône. Des doses d'aurifera. C'était là le secret de la bonne santé apparente du jeune homme. Il était un cobaye lui-même de ses propres expériences... Mayde avait dû lui remettre des échantillons collectés la dernière fois qu'elle était venue. Le roi dut admettre en son for intérieur qu'en d'autres circonstances, il les aurait trouvés à la fois courageux et dévoués. Au lieu de stupides et entêtés.

— Mayde... Et qu'est-ce que je peux faire d'autre ? Rester les bras ballants ? Contempler de loin mon monde disparaître et vivre avec l'idée que je n'ai pas été capable d'y faire quoi que ce soit ?

— Ce n'est pas une position très enviable, commenta énigmatiquement Spock. [2]

— Attendez, attendez ! les interrompit le capitaine. Qu'est-ce qui s'est passé pour qu'on en arrive là ? Il y a quelque chose qu'on ne nous dit pas. Pourquoi votre père refuse-t-il tout net, sans écouter le moindre avis ou argument, sans même le voir comme une transaction commerciale possible ? Y a-t-il dans votre histoire commune des échecs diplomatiques graves ?

— Pas que je sache, le détrompa Mayde. Toutefois, je ne dispose pas des gènes du commandement. Enfin, ils sont dormants mais peu importe. Ce qui compte, c'est que je n'ai pas ces mémoires spécifiques.

— Il ne s'agit peut-être pas d'une inflexibilité de principe, réfléchit McCoy. Mayde, si vous avez uniquement accès à des mémoires médicales, pouvez-vous nous dire de quand date la dernière grande épidémie sur Kolcid ? Des siècles, j'imagine...

— Non, pas du tout. Il y a environ quatre-vingt-dix années terriennes...

— Dites-m'en plus. Peut-être est-ce un facteur psychologique qui retient le roi votre père...

— Cela me sera difficile, Dr McCoy. Ces informations sont classées secret défense, et le simple fait que j'aie aidé Jaeson à pouvoir passer les sécurités de Talos est déjà vu comme un crime ici...

Le capitaine terrannan plissa le front.

— Basilide, êtes-vous en sécurité au palais ? J'ai cru comprendre que vous étiez emprisonnée dans vos quartiers. Est-ce à dire que vous ne pouvez plus quitter la planète ?

Etess leva les yeux au ciel. De quoi se mêlait-il ?

La réponse de sa fille lui fit très mal.

— Je l'ignore. Mais si mon père a raison et que, comme il me l'a dit, vouloir aider mon futur mari est une trahison du peuple kolcidien, alors peut-être que c'est l'exil qui m'attend. Je préfère encore quitter ma planète à tout jamais plutôt que d'abandonner Jaeson. Je ne suis pas indispensable ici. Mon père peut avoir un autre fils, et il y a plusieurs prêtresses capables de stabiliser l'aurifera pour Kolcid alors que bientôt Jaeson n'aura peut-être plus que moi.

— Mais qu'est-ce qui pourrait convaincre votre père ? Qu'ignorons-nous de votre culture ? Il ne semble pas faire grand cas du gouvernement de Thessalie, cela peut se concevoir, mais pourquoi endosser un génocide sans broncher ?

Cramoisi, le Basile s'étrangla à moitié et bondit de son trône. Faisant voler sa cape après lui, il ouvrit les portes dorées avec fracas et rejoignit au pas de course celui qui osait médire ainsi de lui. Il pénétra théâtralement dans le vestibule. Les étrangers étaient déjà dehors et Mayde avec eux.

— Vous ! cria-t-il en pointant le capitaine Kirk depuis l’intérieur. Comment osez-vous me calomnier sous mon toit et m'accuser de génocide ?

Spontanément, l'interpelé s'interposa, laissant les jeunes gens derrière lui et, dans un même mouvement Spock se plaçait à son côté, rejoint par le docteur. Son sourire tranquille ne monta pas jusqu'aux yeux.

— Il s'agissait d'une conversation privée, Basile. Mais si vous voulez tout savoir, maintenant qu'il y a une situation de crise sans précédent sur Thessalis, situation qui impacte tous les mondes ayant commercé avec elle, j'ai l'aval de mon commandement pour agir comme facilitateur puisque je suis sur place.

— Ha ! Vous commencez bien en m'insultant.

— Basile, je ne fais qu'énoncer une évidence. J'ai auprès de moi deux éminents chercheurs et médecins en qui j'ai toute confiance, qui tout deux me confirment que sans une médication efficace que vous êtes le seul à pouvoir fournir, la presque totalité des habitants de cette planète pourrait disparaître en l'espace de quelques semaines. Comment appelez-vous le fait de laisser de sang-froid et intentionnellement éradiquer les habitants de tout un monde ?

— Retournez à votre vaisseau, capitaine, gronda le roi. Tous ! Non pas vous, commandeur Spock. Ni toi Mayde. Tu as fait sortir de l'aurifera de Kolcid et tu en as donné à ce... à ce... binôme ! C'est un haut-crime ! Je... je ne sais pas ce que je vais faire de toi ! bégaya-t-il. Tu ne pourras probablement plus être prêtresse et c'est une catastrophe. Gardes ! Reconduisez nos « invités » à leur vaisseau et escortez ma fille dans ses appartements dont elle ne sortira pas jusqu'à nouvel ordre !


.


À l'exception de Spock qui resta les mains croisées dans le dos à décoder les œillades que lui envoyait son supérieur, tous partirent. Il était évident que le capitaine n'aimait pas du tout l'idée de le laisser seul avec un autocrate irascible. Mais pour l'instant, il ne pouvait rien faire de plus alors que pesaient sur ses épaules les responsabilités dont venait de le charger la Fédération. Un mot de travers et tout pouvait partir en vrille...

Etess attendit qu'ils se fussent suffisamment éloignés, avant d'arborer un air subitement las.

— Venez avec moi s'il vous plaît, commandeur. Il est opportun que nous prenions cette tisane d'herbes et que nous parlions. Vous n'être pas prisonnier si c'est ce qui vous inquiète. J'ai besoin simplement de votre... expertise.

Etess le pilota durant quelques instants le long de hauts couloirs à la majesté froide, jusqu'à un petit salon plus chaleureux, pourvu d'une touche féminine dans la décoration qui contrastait avec l'idée qu'on pouvait se faire des appartements privés d'un tel roi. De jolis fauteuils rembourrés, recouverts de tissus chamarrés entouraient une petite table basse où était disposé un service de tasses diaphanes. Il l'invita à s’installer tandis qu'il hélait un serviteur pour qu'il apporte de l'eau frémissante.

— Nous n'avons pas de synthétiseur ici, je vais vous préparer ce thé à l'ancienne.

Il s'assit à son tour en repliant soigneusement sa cape.

— Je vois que vous admirez cette vaisselle. Elle est importée. C'était l'un des trésors les plus précieux de ma reine. Elle aimait recevoir ses amies ici.

— A vrai dire, je n'en ai jamais vu d'aussi délicate...

— Mhh, sourit Etess avec un brin d'amusement. Vous avez peur d'en casser une ? C'était une des ruses de mon épouse. Comme elles valent une fortune, mieux valait rester très calme à proximité. Si j'y arrive, vous n'aurez aucun mal.

L'eau arriva dans une splendide théière que le serviteur portait probablement en ayant des sueurs froides. Il la déposa et partit sans demander son reste, probablement effrayé à l'idée d'un faux-mouvement.

Spock savait qu'il ne devait pas presser le roi de questions. Il se contenta de le regarder jeter une poignée d'herbes dans une fine gaze pour former un petit pochon qu'il glissa dans l'eau chaude. Puis après quelques secondes, il retira le couvercle pour estimer le niveau d'infusion.

— L'aimez-vous corsé ?

— Je n'ai jamais goûté cette variété, Basile.

— Cela ne m'étonne pas, dit-il en versant dans la tasse qui se para de mille couleurs irisées avant de la lui tendre. Vous vous demandez peut-être ce que vous faites-là alors que j'ai congédié « l'ambassadeur de la Fédération » ?

— S'il plaît au Basile de m'éclairer sur la façon dont je peux lui être utile...

Le roi de Kolcid se servit une tasse lui-même, posa doucement la théière avant de goûter le mélange.

— Infect ! soupira-t-il. Mais c'est ainsi que l'aimait la basilissa. Essayez, peut-être qu'il vous plaira ? Je sais que les papilles vulcaines sont accoutumées à des saveurs fortes.

— Vous semblez être féru de notre culture. Et j'en suis étonné, je dois l'avouer. Lorsque je suis arrivé sur l'Enterprise, on me surnommait « Triste sire ». Ne le prenez pas en mauvaise part, si je dis que votre peuple est, dans l'esprit, assez proche des Terriens... et ces derniers nous trouvent en général pompeux et ennuyeux.

Etess gloussa.

— Ils déteignent sur vous, on dirait. Jamais un ambassadeur vulcain n'irait dire une chose pareille. En tous cas pas celui que j'ai reçu le mois dernier... Vous êtes le premier que je rencontre capable de manier l'autodérision et à votre façon, le sens de l'humour.

Spock s'abstint de commenter mais à le voir infléchir légèrement les épaules Etess sut clairement que peu de gens parmi son équipage de Terriens devaient penser la même chose.

— C'est pourtant d'un sujet grave dont je dois vous entretenir.

— Celui où vous requerrez mon expertise. À quel domaine pensez-vous ? Je connais de nombreuses disciplines mais...

— Commandeur Spock, l'interrompit-il d'une voix douce. J'ai entendu dire qu'avant les enseignements de Surak, les Vulcains étaient connus pour leur tempérament... emporté et pouvaient même être en vieillissant victimes d'accès de rage incontrôlés où ils pouvaient y laisser la vie. Je ne le dis pas pour vous gêner, je veux juste comprendre comment un simple recueil de préceptes a pu produire le miracle qui a rendu vos lointains ancêtres si... impassibles.

Spock porta le thé à ses lèvres et en effet, ses papilles vulcaines le trouvèrent plutôt léger et pas si désagréable qu'Etess ne le jugeait.

— Vous avez raison, Basile. Les écrits sont davantage des aphorismes ayant fonction d'aide-mémoire pourrait-on dire. Puis-je demander pourquoi vous semblez y trouver de l'intérêt ? Votre conseil des ministres vous a-t-il suggéré de le faire en vue du jubilé ?

— Non. Mes ministres ne savent pas que je m'y intéresse. Et si je le fais, ce n'est pas pour moi et mon caractère soupe-au-lait, admit-il avec un demi-sourire, c'est pour les Kolcidiens. Je souhaiterais développer des maisons d'apprentissage des voies d'ascétisme vulcain ici sur ma planète. Peut-être... que vous avez des conseils et des contacts... des personnes ouvertes à l'idée de prodiguer ces enseignements.

— Basile, je dois vous avouer qu'intellectuellement, ils sont considérés comme assez rudes. Les Vulcains baignent dedans depuis l'enfance mais pour d'autres cultures, c'est...

— Je ne parle pas seulement d'intellect, je parle des voies pratiques et concrètes.

Spock posa sa tasse avec précaution, ne pouvant totalement se départir d'une authentique surprise, atténuée mais bien réelle.

— J'imagine que personne ne saurait s'infliger volontairement une discipline d'une telle rigueur s'il n'en a pas un besoin aussi crucial que notre peuple. Je vis en effet avec des Terriens depuis des dizaines de mois, et pour en avoir discuté avec le Dr McCoy, je suis assuré que la répression totale des émotions est plus que néfaste pour leur santé mentale... Ce ne serait pas approprié. Quel est votre idée derrière ce projet ? Peut-être y a-t-il des enseignements spirituels qui...

Etess posa lui aussi sa tasse, puis les mains sur les genoux, resta à contempler le Vulcain avec une grande acuité, comme s'il hésitait à lui faire confiance mais en avait, en même temps, une grande envie. Sur son visage, une ombre grise passa soudain. Il se leva avec une nervosité tangible, se plaçant derrière le fauteuil où il était assis et dont il agrippa le dossier avec force entre ses doigts rapaces. Les mots s'échappèrent de ses lèvres et il ne sut pas leur donner un côté moins sinistre.

— Commandeur, il est fort probable que dans les années à venir, les Kolcidiens aussi en soient rendus à devoir se les imposer.

— Basile ?

— Votre capitaine ne sait pas ce qu'il demande lorsqu'il réclame de l'aurifera au nom de la santé publique de Thessalis et au-delà d'elle, j'imagine, de la Fédération, s'enflamma Etess avec une véhémence venimeuse qui enflait à chaque parole. Il n'en aucune idée derrière sa bien-pensance et ses certitudes ! Pour mon peuple, le pollen d'or est un mystère sacré. On le révère aveuglément et on ne le comprend pas. Personne ne sait rien à son propos, en dehors de moi, de la basilissa en tant que Haute-Prêtresse, et de quelques anciens. Ah, et ma belle-mère aussi mais elle ne se mêle plus aux vivants...[3] Ma fille a fui Kolcid en pensant nous aider mais faute d'avoir attendu suffisamment pour terminer sa formation de prêtresse, qu'elle a fait passer au second plan, elle n'a pas réactivé la dernière mémoire cellulaire de sa caste. En lui procurant du pollen pour des expériences, elle ne sait pas ce qu'elle a fait, à elle-même, et à cet étranger qu'elle dit aimer !

Grimaçant pour retenir des larmes inattendues, Etess se prit la tête dans les mains avant de s'écrier avec fureur d'une voix vibrante :

— Et votre maudit capitaine qui m'accuse de génocide par-dessus le marché, c'est le bouquet ! Vous voulez que je vous dise la vérité ? Vous êtes là pour que je partage avec vous ce fardeau car vous pouvez comprendre ! Si j'accédais à cette demande, dans les deux ans, tous ceux des Thessaliens qui ne seraient pas morts de l'épidémie le seraient de leur dépendance inexorable à l'aurifera. Chaque année, il y a moins de pollen. Et mes Kolcidiens, peu à peu rationnés par les récoltes appauvries et les ponctions de la « bienveillante » Fédération succomberont eux aussi, les uns après les autres.

Il poussa un cri d'agacement et d'impuissance, arracha la couronne qui ceignait son front et la jeta sur la théière, les envoyant toutes deux se fracasser par terre.

— Basile, souffla Spock avec toute la compassion dont il était capable. Depuis combien de temps avez-vous cessé de prendre les doses qui vous sont nécessaires ?

Le roi leva sur lui un regard accablé et hagard à la fois.

— Ma fille... Je les lui ai toutes données depuis son retour. Quiconque consomme de ce pollen hors de la terre de Kolcid finit par perdre la raison. Et s'il lui reste une étincelle de lucidité, autant que de courage, il finit par se tuer avant d'attenter à la vie des autres.

 

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Notes

[1] J’espère que je ne raconte pas là trop de bêtises. Sinon, pardon.

[2] Je n’apprends rien aux puristes, mais Spock sait bien de quoi il parle.

[3] Il s’agit de Circé dans la mythologie.

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