Sept océans
Deuxième chapitre
Risques calculés
-C'est parfaitement faisable, Capitaine.
Le capitaine Pike avait convoqué son officier scientifique en salle de briefing, afin de ne pas évoquer leur désaccord sur la passerelle.
Pike n'avait pas pris la peine de s'asseoir, et tournait autour de Spock comme un lion en cage.
Au garde à vous, les mains dans le dos, le visage impassible, le Vulcain n'en démordait pas: une série de calculs "simples", une programmation rapide de la navette et les naufragés pourraient être ramené à bord de l'Enterprise sain et sauf.
Spock devait certainement avoir raison. C'était souvent le cas. Ce détail en aurait agacé plus d'un. C'était d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles beaucoup se méfiaient des Vulcains. Mais Pike estimait qu'une expertise d'une telle justesse était un atout indispensable.
Quelques dizaines de minutes plus tôt, en réponse à un appel de détresse, il venait d'envoyer une navette Galilée au cœur d'un nuage d'astéroïdes. Le champ magnétique des astéroïdes empêchait toute téléportation, aussi s'en était-il remis à la dextérité du lieutenant commander Ortegas, timonier de l'Enterprise, la meilleure pilote que Pike ait connu.
Résultats des courses : un vaisseau inconnu toujours perdu au cœur d'un océan spatial de roches déchaînées ainsi qu'une navette à la dérive avec à son bord deux membres d'équipage.
-Êtes vous en train de me dire que vos calculs sont infaillibles, Spock?
Le jeune Vulcain leva un sourcil interrogateur. L'accusait-t-on d'être trop sûr de lui ?
-Les mathématiques font infaillibles, Monsieur.
Christopher s'assit sur le bord du large bureau chromé, les bras en croix, jugeant son officier.
-Vos "calculs simples" sont-ils plus infaillible que le lieutenant Ortegas?
Spock chercha un point dans le vague, afin d'éviter le regard de son capitaine.
-Une chose est infaillible ou elle ne l'est pas.
La coupe en brosse de Pike tressota:
-Je vous demande pardon ?
-Vous avez dit "plus infaillible que"... Soit c'est infaillible, soit ça ne l'est pas.
Tel n'avait été son intention, mais le commentaire de l'officier scientifique flirtait avec l'insolence. Si Spock n'était pas familier avec l'emotionnalité Terrienne, Pike ne l'était pas non plus avec la froideur factuelle des Vulcains. Et fusiller son subalterne du regard n'allait en rien changer à la situation.
-Je ne voulais aucunement manquer de respect au lieutenant commander Ortegas, Monsieur.
-Ce n'est rien Spock... Je peux comprendre que vous soyez inquiet pour Christine.
L'infirmière Chapel avait en effet accompagnée Erica Ortegas. La situation exigeait un membre du corps médical.
Christine était l'une des rares personnes proches de Spock à bord de l'Enterprise. Cette évocation sembla perturber le jeune homme qui se retrancha, comme toujours, derrière les faits.
-Je n'ai aucune raison d'être inquiète pour Christi... pour l'infirmière Chapel. Ni pour le lieutenant commander Ortegas, Capitaine.
Christopher Pike, qui commençait cependant à connaître Spock, décrypta :
-Parce que votre plan est infaillible, c'est cela ?
-Non, Capitaine, ce sont les mathématiques qui sont infaillibles.
...
Espérant détendre l'atmosphère, Pike avait tenté une plaisanterie :
-Un andorien, un Vulcain et un terrien sont dans une navette...
Mais ni Spock, ni le Chef Ingénieur Hemmer n'avait goûté la plaisanterie. Le scientifique n'avait pas la référence. Hemmer s'était contenté d'un simple grognement.
La seconde navette Galilée s'éloignait donc désormais du gigantesque Enterprise, prenant la direction de l'étendue grisâtre éclairait par une naine rouge.
Les vagues rocheuses renvoyaient des éclats chromes et carmins à mesure qu'avançait le trio à bord de leur minuscule embarcation.
-À en juger par les relevés de mon tricordeur, je ne vous remercie pas de m'avoir convié pour cette petite escapade, Capitaine.
Les fins doigts bleus de l'andorien filaient sur l'écran à affichage braille de son appareil. Ses yeux vitreux semblaient chercher son capitaine lorsque Hemmer ajouta, grincheux :
-C'est un moelstrom d'interférences électromagnétiques et de météorites.
Cherchant toujours à dédramatiser, Christopher expliqua :
-C'est un peu la raison de votre présence Monsieur Hemmer: si notre navette s'écrase sur un de ces planétoïdes, je préfère avoir mon mécano sous la main plutôt que de devoir pousser pour rentrer.
Le challenge du défi, ajouté à la confiance de son capitaine, avait redonné le sourire à l'Andorien. Les antennes fièrement dressées, il ajouta :
-Pourquoi se priver de la présence d'un génie en cas de coup dur, n'est-ce pas Capitaine ?
À la gauche de Pike, Spock s'affairait à programmer la navigation de l'embarcation. Comme il l'avait expliqué à son supérieur, le plan était de calculer le nombre d'obstacles ainsi que leur trajectoire afin d'en déduire une route au travers le nuage d'astéroïdes. Le jeune Vulcain restait impassible face à la vantardise de son collègue, mais il ne pouvait s'empêcher de se demander si lui-même n'avait pas paru imbu de sa personne en exposant son plan.
Les Vulcains ne sont pas sujets à de telles considérations. Mais Spock était à moitié humain. Or cette moitié était en train de parasiter sa concentration.
-Il y a un souci, Spock?
Pike s'était penché vers son officier, baissant légèrement la voix pour que le chef mécanicien, à l'arrière du vaisseau, plongé dans l'analyse de ses relevés, ne l'entende pas. Pike ajouta :
-Si j'osais, je dirais que vous êtes nerveux ?
Le jeune Vulcain se redressa. Il faisait son possible pour masquer son trouble. Seul le bout de ses oreilles pointues rougissait. Il mentit:
-Les Vulcains ne sont jamais nerveux, monsieur.
Puis ajouta, à voix basse également :
-Il est possible que mon plan ait été basé sur un postulat théorique biaisé.
Le regard de Pike s'assombrit :
-Votre calcul "simple" n'avait pas les bons chiffres ?
Derrière les deux hommes, Hemmer leva la voix :
-Je suis aveugle, vous savez. Pas sourd. Alors, cessez vos messes basses.
Il se rapprocha puis, prenant appuis sur le dossier de Pike, l'andorien indiqua l'écran de sa tablette :
-Pendant que Monsieur Mathématique faisait son mea-culpa, j'ai réussi à établir une connexion radio avec la première navette.
Spock allait objecter qu'il ne faisait nullement son mea-culpa, qu'il énonçait simplement les faits, mais son capitaine ouvrait déjà les fréquences d'appel :
-Pike a navette Galilée. Je répète : Pike a navette Galilée.
Les hauts parleurs du tableau de bord émirent rapidement une réponse :
-Capitaine, ici l'infirmière Chapel. Nous avons une urgence médicale. Le lieutenant Ortegas est mal en point.
-Soyez plus précise Christine, ordonna patiemment le Capitaine.
-Erica a réussi à nous poser à flanc de météorites. "Poser" n'est pas le bon mot. Elle souffre d'un traumatisme crânien léger, et son bras est fracturé en trois endroits.
Se voulant rassurant, Christopher reprit :
-Dans son malheur, Erica est entre de bonnes mains. Vous avez réussi à limiter la casse, j'en suis certain.
Spock ne put s'empêcher d'intervenir. Il avait besoin de savoir comment aller son amie. Car le Vulcain avait bien dû se rendre à l'évidence : Christine était l'une des seules personnes à bord de l'Enterprise, peut-être même de tout Starfleet qu'il pouvait considérer comme une amie. De telles réflexions étaient mus par l'émotion, il le savait et avait, par conséquent, fait sont possibles pour les tenir à distance. Mais peu lui importait en cet instant :
-Christine, ici Spock.
Il y eut un silence. L'infirmière ne s'attendait sans doute pas à ce que Spock puisse être présent pour une mission de sauvetage. Celui-ci reprit:
-J'ai besoin de savoir...
Sa voix ne laissait nullement paraître un quelconque trouble. Cependant, ce fut plus fort que lui, il s'en tint finalement aux faits :
-Nous avons besoin de connaître l'état de votre navette.
Le rapport de l'infirmière fut succinct et précis. Chirurgicale. Spock lui en fut reconnaissant.
Elles avaient réussi à se rapprocher à hauteur de fréquence radio de leur cible : un vaisseau cargo qui dérivait non loin de leur astéroïde.
L'idée ne mit pas longtemps à germer.
Pike avait compris avant même que Spock n'ouvre la bouche. Son officier savait comment démêler la situation, mais ses neurones Vulcains n'avaient pas fini de délibérer. Ou était-ce l'appréhension humaine qui empêchait le jeune officier de s'exprimer? Christopher décida de lui tendre une main secourable :
-Quelles sont nos options, Spock?
Le jeune officier scientifique dissimulait assez mal son appréhension, espérant faire passer son court silence pour un quelconque calme, voir une sage réflexion. Il lisait cependant dans les yeux de son capitaine que celui-ci n'était pas dupe.
-Il y a une marge d'erreur, finit-il par avouer.
Il se tourna vers l'Andorien.
-Lieutenant Hemmer, pourriez-vous confirmer qu'un signal radio est similaire au flux d'un téléporteur ?
Le visage bleu de l'ingénieur s'illumina :
-Autant me demander les points communs entre la glace et l'eau ! Vous êtes un génie Monsieur Spock!
Hemmer se retourna vers les consoles arrière de la navette et se mit à pianoter.
Pike était dans l'expectative :
-Éclairez ma lanterne, Spock.
Un sourcil levé, le Vulcain avoua :
-Je n'ai pas compris l'analogie de notre ingénieur, mais il y a 78,7% de chance de réussite.
-100%! Brailla l'aveugle.
-Au mieux 82%, Monsieur Hemmer, nous ne pouvons faire abstraction des champs électromagnétiques des astéroïdes.
Christopher s'impatientait.
-Chaque vaisseau est relié au suivant sur une ligne de communication, expliqua Spock. Il y a de fortes probabilités que ce faisceau de communication puisse supporter les informations d'une téléportation.
L'heure qui suivit fut riche en tension. Si le Vulcain n'en laissa rien paraître, l'Andorien s'en chargeait pour deux à grand renfort de jurons. Hemmer semblait davantage redouter le sort du matériel que des pauvres victimes bloquées aux milieux de l'océan de roches en mouvement.
-Les bobines ne tiendrons jamais, Spock!
-Elles tiendront si vous déroutez 20% de l'énergie des moteurs vers les antennes relais.
Ravi de voir ses officiers oublier un instant leurs appréhensions et leurs égos, Pike attendait le feu vert pour lancer la phase finale du plan.
Ce qui ne se fit pas attendre.
-Le moment est venu de confirmer vos probabilités, Monsieur Spock.
La nonchalance du capitaine ne trompait personne à bord de la navette. Pike en était parfaitement conscient.
Il allait ouvrir les fréquences de communication lorsque la voix de Una raisonna dans les haut-parleurs de la navette :
-Enterprise a Galilée, cinq autres signes de vies viennent d'apparaître sur nos radars au milieu du nuage. Je donne immédiatement l'ordre de téléportation.
Après avoir remercié son second, et s'être assuré que tout le monde avait pu être téléporté, Pike fit quitter les lieux à leur navette, prenant la direction des docks, à l'arrière de l'Enterprise.
...
Le mess était relativement calme. La nuit artificielle venait de commencer à bord du navire. Nombreux étaient ceux qui rejoignaient leur cabine ou leur affectation. Telle était la routine lors des changements de poste.
Christine regardait les bulles de son prosecco remonter le long de sa flûte de cristal.
Avant que le Docteur M'Benga ne l'évacue de l'infirmerie à grand renfort de bon sens et de remerciements, la jeune femme avait promis de trinquer pour son amie. Les blessures d'Erica étaient heureusement superficielles, mais le médecin-chef avait préféré la garder en observation.
La lumière dansait au fond de son verre. Ou alors était-ce la fatigue ?
-Christine ?
Elle sursauta, tirée de ses rêveries.
-Spock!
L'espace d'un instant, elle hésita à se lever. La jeune femme connaissait suffisamment son ami pour savoir qu'il n'appréciait pas les "démonstrations affectives".
-Je reviens de l'infirmerie… commença-t-il, cherchant ses mots.
La jeune femme l'invita à s' assoir, ils échangèrent quelques platitudes de convenance, Spock résuma le sauvetage ainsi que ses problèmes mathématiques, puis Christine creva l'abcès avec diplomatie :
-Si je ne vous connaissais pas aussi bien Spock, je parierais que quelque chose vous tracasse.
C'était justement parce qu'elle le connaissait si bien qu'elle arrivait à décerner les tics nerveux de l'inquiétude sur les traits faussement calmes et impassibles du Vulcain.
Après une courte réflexion, il avoua :
-Il est arrivé aujourd'hui une chose que je peine à expliquer. Quelque chose que je ne peux qualifier que d'illogique.
Il marqua une nouvelle pose. Spock voulait indéniablement formuler son trouble avec exactitude.
-J'ai cru un instant que la confiance en mes capacités à vous sauver était sur le point d'entraver ce sauvetage.
-Je ne suis pas la seule rescapée, corrigea Christine.
Elle termina son verre, et continua :
-Vous avez eu suffisamment confiance en vos capacités, et suffisamment de recul pour vous remettre en question.
Il leva un sourcil circonspect. Acquiesça d'un léger mouvement de tête.
-Une fois de plus, vous avez raison Christine.
Celle-ci passa une mèche de ses cheveux blonds derrière son oreille, puis se leva.
-J'ai toujours raison, Spock.
Elle se pencha derrière le comptoir de verre et de métal qui trônait au centre du mess, pour en tirer un second verre et la bouteille de prosecco.
-J'ajouterai que les chances que vous trinquiez avec moi s'élèvent à 100%. Sans aucune marge d'erreur.