Les lames de la raison

Chapitre 4 : L’anatomie du seuil

4653 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 10/04/2026 10:38

Victor Frankenstein n’avait pas dormi. Il n’y parvenait jamais vraiment, mais cette nuit-là, l’insomnie avait pris une forme plus aiguë, presque fiévreuse, comme si son esprit refusait obstinément de lâcher prise. La maison Murray respirait autour de lui, vaste organisme ancien aux poumons fatigués. Le craquement discret du bois qui travaille, le murmure étouffé des conduits, le souffle lointain de Londres filtrant à travers les murs épais. Chaque son semblait amplifié par sa fatigue, et chacun réveillait en lui des échos indésirables, d’autres chambres, d’autres nuits, d’autres corps étendus sous ses mains tremblantes. Il se tenait dans la petite pièce attenante au salon, transformée à la hâte en infirmerie improvisée. L’endroit n’avait jamais été pensé pour accueillir la souffrance. Les murs étaient trop étroits, le plafond trop bas, l’air trop chargé de cire et de tissu ancien. Une odeur de désinfectant flottait encore, se mêlant à celle, plus persistante, du sang nettoyé trop tard. Sur le lit étroit, le survivant des docks reposait là, pâle, presque translucide sous la lumière. Son corps était maintenu dans cet entre-deux fragile, suspendu entre conscience et abandon, comme s’il hésitait encore à choisir de quel côté il allait tomber. Victor observait la montée et la chute irrégulière de sa poitrine avec une attention presque douloureuse. Chaque respiration était un pari gagné contre l’évidence. Une victoire minuscule, mais répétée. Il aurait dû être mort. Statistiquement. Médicalement. Rationnellement. Et pourtant, il respirait. Victor approcha une lampe plus près. La flamme vacilla un instant, puis se stabilisa, projetant une lumière crue sur le torse bandé. Les entailles, déjà nettoyées, déjà suturées, se dessinaient sous les pansements comme des lignes trop nettes. Le travail avait été précis, presque maniaque, ses propres points de suture, exécutés avec cette minutie qui frôlait parfois l’obsession. Il passa doucement un doigt ganté à quelques centimètres de la peau, sans toucher, comme s’il craignait que le simple contact ne rompe un équilibre invisible. Trop peu d’inflammation. Une cicatrisation anormalement rapide, malgré le traumatisme, malgré l’état général du patient. Victor fronça les sourcils. Ce n’était pas logique. La médecine avait ses règles. Le corps avait ses limites. Et pourtant, quelque chose ici refusait de s’y plier complètement. Il sentit cette vieille tension familière s’installer dans sa poitrine, celle qui naît quand la science rencontre une anomalie qu’elle ne peut pas encore nommer. Derrière lui, un pas feutré troubla le silence. Il n’eut pas besoin de se retourner pour savoir qui c’était. Certaines présences ne demandent pas à être identifiées ; elles s’imposent d’elles-mêmes, par la manière dont l’air change autour d’elles.

« Vous pensez qu’il va s’en sortir », dit Eliza.

Ce n’était pas une question. Sa voix était basse, posée, presque neutre, comme si elle formulait une hypothèse déjà acceptée. Victor inspira profondément avant de répondre. Il sentit l’air remplir ses poumons, puis en ressortir lentement, comme pour se donner le temps de choisir ses mots.

« Je pense… qu’il refuse de mourir. »

Eliza hocha lentement la tête. Le mouvement était à peine perceptible, mais chargé d’une compréhension immédiate, instinctive. Comme si cette explication, pourtant bancale, lui suffisait amplement.

« C’est souvent le cas », répondit-elle.

Victor se tourna enfin vers elle. Elle se tenait dans l’embrasure de la porte, silhouette sombre découpée par la lumière plus chaude du couloir. Son manteau était ouvert, pendait sur ses épaules comme un reste de la nuit qu’elle n’avait pas encore quittée. Son visage semblait calme, presque reposé, et c’est précisément ce détail qui troubla Victor. Il n’y avait chez elle presque aucune trace visible de fatigue, malgré les heures écoulées, malgré la violence de la nuit, malgré le sang, les cris étouffés, les combats. Comme si son corps savait supporter ce genre de nuit. Comme s’il y était habitué.

« Vous avez déjà vu ce genre de blessures », dit-il doucement.

Ce n’était pas une accusation. Pas même une vraie question. Plutôt une constatation, posée avec prudence, comme on touche un fil dénudé en retenant son souffle.

« Oui. »

Victor hésita. Il n’aimait pas cette hésitation, mais il ne parvint pas à l’éviter.

« Et… »

Il marqua une pause, cherchant ses mots.

« Les survivants… guérissent-ils toujours aussi vite ? »

Eliza soutint son regard. Ses yeux ne fuyaient pas, ne se durcissaient pas non plus. Mais, l’espace d’un bref instant, Victor crut voir passer quelque chose derrière cette surface maîtrisée, pas de la peur, non. Plutôt une retenue active. Comme une porte maintenue fermée non par une serrure, mais par une volonté constante, tendue.

« Non », répondit-elle simplement.

Le mot tomba dans la pièce avec plus de poids que n’importe quelle explication détaillée. Victor sentit un frisson lui courir le long de l’échine, lent, insidieux. Ce n’était pas de la peur pure. C’était pire. C’était la sensation très précise d’être face à quelque chose qu’il ne comprenait pas encore, et qui, pourtant, existait bel et bien.



Plus tard, Victor se retrouva seul dans son laboratoire personnel, une pièce qu’il avait fait aménager dans l’aile la plus reculée de la maison Murray, là où les murs étaient plus épais et les couloirs plus étroits, comme si l’architecture elle-même cherchait à contenir ce qui s’y passait. L’endroit n’avait rien d’un atelier de création exaltée. Il n’y avait ni grandes machines flamboyantes ni promesses d’illumination. Victor n’osait plus. Ce lieu n’était plus dédié à l’élan, mais à la surveillance. À l’analyse. À la tentative obstinée de comprendre sans franchir la ligne. La lumière venait d’une lampe articulée, trop blanche, trop directe, qui découpait l’espace en zones nettes et cruelles. Les étagères croulaient sous les bocaux, les instruments soigneusement alignés, les piles de dossiers annotés d’une écriture nerveuse. Une odeur familière flottait dans l’air. Papier ancien, encre, métal froid, et ce fond chimique discret qui ne quitte jamais vraiment les lieux où l’on dissèque la vie. Sur la grande table centrale, les notes du carnet noir étaient étalées. Victor ne les avait pas laissées telles quelles. Il les avait recopiées à la main, page après page, à la lueur trop vive de la lampe. Geste inutile, irrationnel, mais rassurant. Comme si le simple fait de retracer ces lignes, de les faire passer par son propre corps, sa propre main, pouvait en atténuer la violence, les rendre moins étrangères, moins dangereuses. Ses doigts portaient encore des traces d’encre, fines, presque tremblées par endroits. Des schémas anatomiques occupaient plusieurs feuilles, tracés avec une précision glaciale. Des annotations détaillaient la peur, la douleur, la résistance du corps humain face à des stimuli extrêmes. Des hypothèses s’alignaient, froides, élégantes, rédigées dans une langue clinique dépourvue de toute compassion. Il n’y avait pas de colère dans ces pages. Pas de jubilation visible. Seulement une curiosité méthodique, appliquée, presque respectueuse, ce qui rendait l’ensemble infiniment plus insupportable. Victor serra les dents. Ce n’était pas l’œuvre d’un fou. C’était pire. Il reconnaissait cette écriture. Pas au sens littéral, les mots n’étaient pas les siens, mais intellectuellement. Il reconnaissait la logique interne, la progression implacable d’une pensée qui avance par hypothèses et validations successives. Il reconnaissait surtout cette manière de considérer le corps non comme une personne, mais comme un ensemble de systèmes à éprouver, à pousser jusqu’à leurs seuils de rupture. Il avait pensé ainsi autrefois. Cette pensée le rendit physiquement malade. Une nausée lente, sourde, remonta dans sa gorge. Il posa une main sur le bord de la table pour se stabiliser, comme si le sol lui-même avait vacillé. Un raclement de gorge discret rompit le silence. Victor sursauta à peine. Il savait déjà qui se trouvait là. Sherlock Holmes se tenait près de la table, les mains jointes derrière le dos, le corps légèrement penché en avant. Il observait les pages avec une concentration absolue, comme un général étudierait une carte de bataille avant d’engager ses troupes. Son regard parcourait les lignes, les marges, les espaces laissés vides, avec la même attention.

« Fascinant », dit-il.

Le mot résonna désagréablement dans la pièce. Victor eut un rire bref, sec, sans la moindre trace d’humour.

« Ce mot a perdu toute signification pour moi. »

Sherlock ne releva pas. Il tourna simplement une page, lentement, comme pour prolonger le temps d’observation.

« L’auteur a une connaissance approfondie du système nerveux », poursuivit-il. « Et une obsession claire pour les réponses physiologiques à la terreur. »

Victor acquiesça, les yeux toujours fixés sur les feuilles.

« La peur comme organe. »

Sherlock leva les yeux vers lui, intrigué.

« Votre expression. »

« Non », corrigea Victor doucement, presque à regret. « La sienne. »

Le silence qui suivit fut lourd, saturé de significations non dites. La lampe bourdonna légèrement. Au loin, la maison craqua, comme si elle se rappelait leur présence. Sherlock reprit, plus bas :

« Ce qui m’intrigue, c’est ce qu’il ne note pas. »

Victor releva lentement la tête.

« Comment ça ? »

« Aucune surprise », répondit Sherlock. « Aucune variation inattendue. Pas d’échec consigné. Comme s’il anticipait parfaitement les réactions. Comme s’il… connaissait déjà la limite. »

Les mots trouvèrent leur cible. Victor sentit son estomac se nouer. Il se revit, des années plus tôt, convaincu de savoir jusqu’où aller. Convaincu de maîtriser la frontière.

« Vous pensez qu’il a déjà pratiqué », murmura-t-il.

Sherlock referma le carnet d’un geste précis, presque respectueux.

« Je pense », dit-il calmement, « qu’il n’a jamais cessé. »

La phrase resta suspendue dans l’air du laboratoire. Et Victor comprit alors que ce qu’ils affrontaient n’était pas seulement un tueur, mais une continuité. Une pensée qui n’avait jamais été interrompue. Une expérience en cours. Quelque part, très loin de cette pièce éclairée, quelqu’un poursuivait son travail. Et Victor savait, avec une certitude glacée, qu’il regardait le reflet d’un passé qu’il avait cru enterré.



La nuit avançait, lourde, oppressante, comme un couvercle qu’on abaisse lentement sur la ville. Le feu dans la cheminée avait presque fini de s’éteindre, ne laissant qu’un lit de braises rouge sombre qui pulsaient faiblement, en rythme avec la respiration de la maison. Les murs semblaient s’être rapprochés, saturés de tout ce qui avait été dit, et surtout de tout ce qui ne l’avait pas été. Vanessa se tenait seule dans le salon. Debout, immobile, les mains jointes devant elle, les yeux clos. Sa silhouette se découpait dans la pénombre avec une netteté presque irréelle, comme si la lumière hésitait à la toucher directement. Elle ne priait pas. Il n’y avait dans son attitude ni supplication, ni abandon. Elle écoutait. Pas avec ses oreilles. Quelque chose bougeait. Pas dans la maison. Dans la ville. Une vibration sourde, lointaine, comparable à un grondement avant l’orage. Une infime distorsion dans l’ordre nocturne de Londres, trop subtile pour être perçue par les sens ordinaires, mais assez nette pour ceux qui savent reconnaître le moment précis où le mal cesse d’attendre. Eliza sentit le changement presque au même instant. Elle n’était pas dans le salon, mais la sensation la frappa comme une pression soudaine sur la poitrine. L’air sembla se resserrer autour d’elle, perdre en souplesse, devenir hostile. Ce n’était pas une peur, c’était un signal. Celui qu’on n’ignore pas quand on a survécu assez longtemps pour en comprendre le prix. Elle se leva sans bruit, déjà en mouvement avant même d’avoir pris une décision consciente. Son manteau fut saisi d’un geste sûr. Le cuir glissa sur ses épaules comme une seconde peau retrouvée. Dans l’ombre, Ethan la regardait faire. Il n’avait pas bougé. Il n’en avait pas besoin. Son corps était déjà prêt, tendu juste ce qu’il fallait. Ses yeux, eux, n’avaient jamais quitté la pénombre des fenêtres.

« C’est maintenant », dit-il.

Sa voix était basse, posée. Pas une question. Une certitude forgée dans d’autres nuits, sur d’autres terrains. Eliza acquiesça.

« Oui. »

Ils n’avaient pas besoin d’en dire plus. Entre eux, ce genre de moment ne demandait ni explication ni stratégie verbale. On agit, ou on meurt. Sherlock releva la tête lorsqu’ils s’approchèrent. Il était assis, légèrement penché en avant, une main posée sur le dossier de la chaise, l’autre immobile sur sa cuisse. Son regard, vif malgré l’heure, passa de l’un à l’autre, enregistrant la synchronisation de leurs gestes, la décision déjà prise.

« Vous partez », constata-t-il.

« Oui », répondit Eliza sans ralentir. « Il bouge. »

Sherlock se redressa légèrement.

« Sur quoi vous basez-vous ? »

Elle s’arrêta et le fixa. Pas avec défi. Avec une patience froide.

« Sur l’habitude. »

Sherlock marqua une pause. Pas de scepticisme cette fois. Il pesa la réponse, la compara à ce qu’il avait déjà vu, déjà déduit. Puis il se leva.

« J’arrive. »

Watson fut debout aussitôt, presque trop vite, comme s’il craignait que l’instant ne lui échappe s’il hésitait une seconde de plus. Il attrapa son manteau, le cœur déjà trop rapide, mais le regard décidé. Victor, resté en retrait, hésita. Son esprit lui criait de rester. Son corps, lui, avançait déjà. Il attrapa son manteau à son tour, les doigts un peu trop serrés sur le tissu.

« Je viens aussi. »

Sherlock se tourna vers lui, le dévisagea avec une franchise presque brutale.

« Mauvaise idée. »

Victor serra les poings. Ses épaules se raidirent.

« C’est peut-être mon erreur qui marche dans cette ville », dit-il, la voix basse, mais ferme. « Et si c’est le cas… je ne peux pas rester ici à attendre. »

Un silence bref suivit, tendu. Sherlock le considéra un instant, non comme un homme, mais comme une variable. Un risque. Une responsabilité. Puis il hocha la tête.

« Très bien », dit-il enfin. « Mais vous resterez derrière. »

Victor acquiesça sans discuter. Il savait reconnaître une concession quand il en obtenait une. Dans le salon, Vanessa ouvrit les yeux. Ils étaient sombres, lucides.

« Il sait que nous venons », murmura-t-elle.

Eliza posa la main sur la poignée de la porte.

« Alors qu’il coure », répondit-elle.

Dehors, la nuit semblait retenir son souffle. Et Londres, immense et malade, venait d’entrer dans une nouvelle phase de la chasse.



Ils arrivèrent dans un quartier oublié, un de ceux que Londres avait cessé de regarder depuis longtemps. Les rues s’y resserraient jusqu’à devenir des fissures, des entailles entre des façades penchées qui semblaient se soutenir mutuellement par lassitude plutôt que par solidité. Les pavés étaient inégaux, luisants d’une humidité permanente, et la brume s’y accrochait avec une obstination presque intime, comme si elle était née ici et refusait de partir. La lumière des rares réverbères ne descendait pas jusqu’au sol ; elle flottait plus haut, inutile, laissant les angles et les seuils dans une pénombre épaisse. L’odeur était différente. Pas celle des docks. Pas celle, familière, de la suie et de l’eau stagnante. Quelque chose de plus âcre. De plus sec. Chargé d’un fond métallique qui n’était pas encore du sang, mais qui l’annonçait. Eliza s’arrêta net. Son immobilité fut si brusque qu’elle sembla couper le mouvement même de l’air autour d’elle. Ethan s’arrêta à son tour, immédiatement, sans poser de question, son corps répondant au sien comme à un signal appris trop souvent. Ses yeux balayèrent l’espace, les hauteurs, les portes, les recoins invisibles.

« Il est proche », murmura-t-il.

Sa voix était basse, tendue, débarrassée de toute spéculation. Victor sentit son cœur accélérer, cogner trop fort contre ses côtes. L’air lui paraissait soudain trop dense, comme s’il devait se battre pour chaque respiration. Il avait l’impression désagréable d’être à la fois trop conscient, chaque son, chaque odeur lui sautait au visage, et pourtant terriblement insuffisamment préparé. Sa raison comprenait ce qu’ils allaient trouver. Son corps, lui, refusait encore de l’accepter. Sherlock observait tout en silence. Il ne regardait pas seulement les lieux. Il regardait Eliza. La façon dont elle évitait instinctivement certaines zones de la ruelle, comment son regard glissait sans s’y attarder sur des détails que d’autres n’auraient même pas remarqués. Il nota la respiration plus profonde, volontaire, le léger mouvement de ses épaules, une tension qui montait, puis se relâchait par la force seule de la discipline. Elle lutte, pensa-t-il. Mais pas contre eux. Contre quelque chose en elle. Un cri retentit. Court. Étouffé. Tranché net, comme si une main s’était refermée trop vite sur une bouche. Eliza partit sans attendre. Elle s’élança dans la ruelle adjacente, ses bottes frappant à peine le sol, son manteau fouettant l’air humide. Les autres suivirent, mais déjà avec ce retard cruel qui sépare ceux qui réagissent de ceux qui savent. Le spectacle qu’ils découvrirent quelques secondes plus tard arracha un haut-le-cœur à Victor. Ils se trouvaient dans une cour étroite, presque un puits à ciel ouvert, bordée de murs suintants. Une lampe à huile pendait à un crochet, projetant une lumière instable, jaune, qui faisait danser les ombres comme des silhouettes convulsives. Un homme était attaché à une chaise. Les poignets ligotés derrière le dossier, la tête maintenue droite par une lanière de cuir. Ses bras portaient déjà des entailles fines, parallèles, certaines encore ouvertes, d’autres déjà noircies par le sang séché. Sur sa peau, des symboles à moitié tracés se superposaient aux blessures, géométriques, précis, inachevés. Le sang coulait lentement, méthodiquement, suivant des lignes trop régulières pour être accidentelles. Tout était calculé. Même la lenteur. Et face à lui se tenait un autre homme. Propre. Son manteau était intact. Ses manches retroussées avec soin. Ses mains, tachées, tremblaient à peine, non de peur, mais d’excitation contenue. Son visage était concentré, presque apaisé, comme celui d’un homme absorbé par un travail délicat. Sherlock fit un pas en avant.

« Ne bougez pas », dit-il.

Mais Eliza avait déjà dégainé. Le cliquetis de l’acier fendit l’air avant même que l’homme n’ait fini de se retourner. Sa réaction fut immédiate, pas de surprise, pas de peur, mais une colère presque offensée, comme si on venait d’interrompre une expérience sacrée. Ses yeux s’écarquillèrent, brillants d’une ferveur malsaine, et il recula d’un pas en serrant l’instrument qu’il tenait encore à la main.

« Non ! » cracha-t-il, la voix brisée par la rage. « Vous ne comprenez pas... »

Eliza ne lui laissa pas le temps. Elle avança d’un pas sec, lame en avant. L’homme tenta de contourner, renversa une table d’instruments qui s’écrasèrent au sol dans un fracas métallique, scalpels, pinces, bocaux de verre explosant dans une pluie d’éclats et de liquide sombre. L’odeur monta aussitôt, acide, insoutenable. Il se rua vers la sortie. Eliza le coupa dans son élan. Elle frappa bas, précis, visant le genou. L’homme cria, un cri bref, plus surpris que douloureux, et trébucha. Il se rattrapa de justesse au mur, laissant derrière lui une traînée de sang lorsqu’un éclat de verre lui entailla l’avant-bras.

« Regardez ! » hurla-t-il, hystérique. « Regardez comme il parle, comme le corps répond quand on sait l’écouter ! »

Il se retourna soudain, brandissant un outil encore dégoulinant. Trop lent. Eliza para le coup de la dague, le métal crissant contre le métal. L’impact fit vibrer son bras jusqu’à l’épaule. Elle pivota, crocheta son poignet, tenta de lui arracher l’arme, mais il se débattait avec une force désespérée, glissante, incontrôlée. Ils chutèrent presque ensemble. C’est là qu’Ethan entra. Il surgit sur le côté comme une masse lancée à pleine vitesse. Son épaule percuta l’homme dans le flanc, coupant net son équilibre. Ils s’écrasèrent au sol dans un bruit sourd, le souffle arraché. L’homme tenta de se relever, griffa, frappa au hasard. Ethan le plaqua. Un genou sur la poitrine. Une main sur la gorge.

« Lâche. »

Un ordre. L’homme cracha, tenta de rire, un son aigu, dissonant, presque enfantin.

« Vous êtes arrivés trop tard », suffoqua-t-il. « Toujours trop tard… »

Il tenta de mordre. Ethan frappa. Un coup sec, précis, qui brisa quelque chose, peut-être un nez, peut-être une illusion. L’homme hurla, se débattit de plus belle, ses jambes battant le sol dans une panique animale. Watson arriva, blême, le cœur battant à rompre sa poitrine. Il n’avait jamais voulu être là. Mais il y était. Il attrapa le bras libre de l’homme, le força à rester au sol de toutes ses forces. Ses mains tremblaient, mais il tint bon, les dents serrées, refusant de regarder trop longtemps le visage tordu par la rage et l’extase mêlées.

« Tenez-le ! » cria-t-il, plus pour lui-même que pour les autres.

L’homme se débattait encore, haletant, riant par à-coups. Puis Eliza intervint. Elle ne frappa pas. Elle posa la dague contre la gorge de l’homme, juste assez pour qu’il sente le froid du métal.

« Arrête », dit-elle.

Un seul mot. Quelque chose dans sa voix, pas la menace, pas la violence, fit ce que les coups n’avaient pas réussi à faire. L’homme se figea. Son souffle resta court, saccadé, mais ses muscles cessèrent enfin de lutter. Ses yeux, écarquillés, rencontrèrent ceux d’Eliza. Pendant une seconde, il sembla comprendre. Puis ses traits se déformèrent dans un sourire extatique.

« Trop tard… » murmura-t-il.

Ethan resserra sa prise. Watson lâcha enfin le bras, reculant d’un pas, nauséeux. Ce fut fini. Eliza s’était déjà relevée. Elle s’agenouilla près de la victime attachée à la chaise. Elle posa deux doigts sur la peau glacée de son cou, remonta jusqu’à la mâchoire, observa la couleur des lèvres, la fixité des pupilles. Trop tard. Elle le sut immédiatement. Victor s’approcha malgré lui, attiré et terrifié à la fois. Ses mains tremblaient lorsqu’il se pencha. Il posa deux doigts sur la gorge de l’homme attaché. Rien. Aucune pulsation. Aucune résistance. Seulement le silence définitif du corps quand il a cessé de répondre. Il ferma les yeux. Et cette fois, aucun raisonnement ne put l’aider à comprendre.

« Il est mort. »

Les mots tombèrent lourdement dans l’air vicié. Eliza resta immobile, agenouillée, les mains couvertes de sang qui n’était pas le sien. Une goutte tomba de ses doigts et s’écrasa sur le pavé dans un bruit presque indécent de normalité. Quelque chose vibrait sous sa peau. Une pression ancienne. Une chaleur familière. Dangereuse. Elle inspira lentement. Puis encore. Forçant son souffle à rester profond, régulier, luttant contre cette montée de feu qu’elle connaissait trop bien, celle qui rend les gestes trop rapides, les décisions irréversibles. Ethan posa une main ferme sur son épaule.

« Reste avec nous », murmura-t-il.

Sa voix était basse, solide, réelle. Eliza hocha la tête. Une fois. Puis une seconde, plus assurée. Elle resta. Cette fois. Et dans la cour étroite, entre la brume, le sang et les symboles inachevés, Londres sembla retenir son souffle, consciente, peut-être trop tard, que la chasse venait de franchir un seuil dont on ne revient jamais intact.



De retour à la maison, Victor se lava les mains trop longtemps. Le lavabo de porcelaine blanche était déjà fissuré par le temps, veiné de craquelures fines où l’eau s’attardait. Il tourna le robinet jusqu’à ce que le jet devienne presque brûlant, laissa couler sans réfléchir. Le savon moussa, glissa entre ses doigts, emporta le sang séché incrusté sous ses ongles, dans les plis de la peau, là où la nuit semblait vouloir rester. L’eau devint rouge. Puis claire. Puis rouge encore, mais seulement dans son esprit. Il frotta plus fort, jusqu’à ce que ses jointures blanchissent, jusqu’à ce que la peau tire, douloureuse, comme si la sensation pouvait chasser ce qu’il avait vu. Chaque geste était mécanique, presque punitif. Il ne cherchait plus vraiment à se nettoyer. Il cherchait à effacer. Le miroir au-dessus du lavabo lui renvoya son reflet. Un homme pâle. Les yeux cernés. Les traits tirés par une fatigue qui n’avait plus rien de physique. Pendant un instant, une fraction de seconde trop longue pour être ignorée, il crut voir un autre visage se superposer au sien. Plus jeune. Plus droit. Plus sûr de lui. Un regard brillant d’arrogance intellectuelle. Un sourire à peine esquissé, convaincu que comprendre équivaut à justifier. Victor sentit son estomac se nouer. Il détourna brusquement le regard, posa une main tremblante sur le rebord du lavabo pour se stabiliser. Sa respiration était devenue trop rapide, trop superficielle, comme si son corps tentait de fuir sans bouger. Il avait compris, enfin. Ce n’était pas la science qui était en cause. Jamais la science. C’était la conviction d’avoir le droit. Le droit de pousser plus loin. Le droit de franchir une limite sous prétexte qu’on en avait identifié les contours. Le droit de transformer une hypothèse en sentence. Il pensa au carnet noir. À l’écriture nette, élégante, dénuée de colère. À l’homme propre, aux mains méthodiques, au regard calme pendant qu’un autre corps cessait de lutter. Il pensa à Eliza. À la manière dont elle s’était retenue, agenouillée dans le sang, luttant contre quelque chose de brûlant sous sa peau. Elle aurait pu céder. Elle aurait pu tuer. Elle ne l’avait pas fait. Elle avait choisi. Et cette différence-là, entre savoir faire et se l’autoriser, le frappa avec une violence sourde. Victor ferma les yeux. Pour la première fois depuis longtemps, il eut peur. Pas des monstres. Pas des créatures façonnées par la chair ou la légende. Mais de ceux qui prétendent ne pas en être.


Laisser un commentaire ?