Immersion

Chapitre 11 : Mirroir alternatif

7822 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/09/2026 16:32

Laure ouvre les yeux, elle est avachie sur un support mou. Elle a des fourmis dans les membres. Sa tête est en vrac. Ses souvenirs sont flous et des images se superposent dans son esprit. Le bar, ces emplumés ridicules, les vampires en blouse d’hôpital, le sacrifice de Bruce, le soleil, le camion… Que ces jours sont longs… Quand cela a-t-il commencé ? Laure en arrive à douter de sa propre existence, ses capacités mémorielles et réflexives sont lessivées. Elle ne distingue plus le vrai du faux. Elle n’est qu’un mort-vivant prisonnier de sa vie.

Laure observe ce qui l’entoure. Apparemment, elle a encore changé de tableau. La temporalité et le décor sont radicalement différents. Finis le désert brûlant sous le soleil de plomb, bonjour la nuit et cet intérieur cosy. Il est vrai qu’au moins, cet endroit est plus douillet que le précédent. Mais pour combien de temps ?

En fait, la question cruciale s’avère plutôt être la suivante : est-elle encore prise au piège ou peut-elle espérer pouvoir enfin rentrer chez elle ?

La trentenaire est assise sur un canapé en cuir, dans ce qui s’apparente à un salon. Il fait très sombre, c’est la nuit. La seule luminosité est naturelle et provient du ciel. Via une grande baie vitrée, la Lune pleine perce de ses rayons et étincelle.

Laure se lève et avance vers l’ouverture, afin de mieux savourer cette vue qui semble si belle et apaisante. Cela change du bar à la décoration de mauvais goût !

Dehors, tout est calme. Laure devine un lac. Des arbres encadrent un sentier qui permet d’y accéder. C’est joli. Un paysage digne d’une location de vacances. Le genre de vue que l’on aime goûter durant une semaine, en s’imaginant être une personne assez aisée pour en profiter tous les jours.

Certains éléments rappellent la cabane du fond des bois, mais Laure n’est pas de retour dans le chalet, c’est une certitude. Ici, les arbres constituent une végétation estivale, à l’opposé des conifères du premier tableau. Quant au lac, devant le cabanon, ce dernier n’était pas encerclé par des collines. Laure se trouve dans une cuvette. Des maisons toutes plus luxueuses les unes que les autres bordent cette étendue d’eau. Chaque demeure semble bénéficier d’un accès privé au lac. Les habitants de ce quartier ne doivent pas avoir de problèmes pour boucler leurs fins de mois.

Parmi les maisons voisines, certaines sont éclairées. Peut-être que Laure et ses amis y trouveront de l’aide ? D’ailleurs, où sont ses compagnons ? Avant de chercher du secours, elle doit retrouver ses compagnons. Tom et Wendy ne sont probablement pas loin.

Laure commence par une fouille de la maison. Elle se concentrera plus tard sur l’extérieur. Quand ils s’étaient réveillés dehors à proximité du chalet, Johnny et Franck étaient directement venus se réfugier dans la cabane. Laure se dit que si Tom ou Wendy sont dehors et proches d’ici, ils penseront spontanément à venir se réfugier dans cette demeure.

Laure fait le tour du propriétaire. Elle reste discrète, elle n’allume pas la lumière. Mieux vaut rester prudente. Elle ne souhaite pas prendre le risque de réveiller de nouveaux monstres ou assassins sanguinaires. Qui sait, des habitants peuvent être dans des chambres ? Elle pourrait alors être prise pour une voleuse !

L’intérieur de cette maison n’a rien à voir avec celui des précédents tableaux. La décoration plaît à Laure. Si elle en avait les moyens, c’est vers ce style qu’elle se dirigerait pour mettre en valeur son appartement. De beaux meubles bien agencés, rien de tape-à-l’œil pour autant. Un accord parfait entre praticité et élégance. Toutefois, elle admet que cette décoration minimaliste est assez impersonnelle. Aucun élément ne permet d’identifier le type de locataire qui y vit. Elle a l’impression d’être dans une maison témoin, ce qui accentue l’effet location de vacances. Quoi qu’il en soit, pour l’instant, elle semble être seule ici, pas de résidents, mais pas de traces de ses amis non plus.

Laure pénètre dans un hall d’entrée qui donne sur une cuisine équipée. Un téléphone est accroché au mur. Sans trop y croire, elle décroche le combiné. La ligne émet un bip sonore continu, les lignes doivent être endommagées. Le contraire l’aurait étonnée. De toute façon, qui prévenir ? La police ? Elle est actuellement dans une maison qu’elle ne connaît pas et n’a aucun droit d’être ici, cela pourrait déplaire et se retourner contre elle. Ce serait un comble d’être inculpée pour violation de domicile ! Au-delà de ça, si elle voulait appeler à l’aide, elle ne saurait pas orienter ses secours. Impossible d’expliquer où elle est, puisqu’elle ne le sait pas.

A chaque porte, Laure transpire par peur de tomber nez-à-nez avec un inconnu. Fort heureusement pour elle, toutes les pièces sont vides. Enfin, elle aurait tout de même apprécié y trouver ses amis…

Un détail la tracasse. Laure n’est pas une maniaque de la propreté, ce n’est pas une obsession chez elle. Mais elle sait être suffisamment attentive à l’hygiène pour remarquer que le ménage est fait. Pas d’objets qui traînent, pas de poussière sur les étagères, tout est bien ordonné. Le lieu est entretenu et rangé. Cette maison n’est pas abandonnée.

Laure a vite fini sa visite. La maison n’est pas très grande. Deux chambres, une salle de bain, des toilettes, une cuisine et un salon qui fait office également de salle à manger. Rien d’extraordinaire. 

Déçue du résultat de ses recherches, Laure revient sur ses pas et fouille plus attentivement l’entrée. Derrière une porte, qu’elle avait initialement pris pour un placard, elle découvre un sellier. A l’intérieur, plusieurs éléments renseignent Laure quant à la passion des potentiels résidents : fusil, cartouches, animaux empaillés, besace, bottes… Tout ce qu’il faut pour une bonne partie de chasse !

La jeune femme sourit, elle pense à son ami Bruce qui lui avait vanté les mérites des armes à feu quelques heures plus tôt. Peut-être que son compagnon était un chasseur ? Cette artillerie pourrait alors constituer un clin d’œil aux activités dominicales du quarantenaire… Malheureusement, son ami ne pourra pas lui confirmer si cet équipement est un indice ou non.

Pauvre Bruce, même s’il fut un bon professeur, il n’avait pas réussi à convaincre les filles de s’armer des fusils pour lutter contre les vampires. Mais il aurait sûrement été content de découvrir un tel espace, peut-être même qu’il aurait pris le fusil au cas où. Pour le moment, Laure préfère ne pas s’encombrer. Rien ne prouve qu’elle soit en danger dans cette maison, autant voyager léger.

Le calvaire n’est pas terminé. Blague, tournage ou expérience, cela continue… L’indice suprême qui fait dire à Laure que ce jeu stupide et morbide n’est pas terminé reste sa tenue. Elle est toujours habillée avec les mêmes habits blancs.

La trentenaire sort du sellier, ferme la porte derrière elle et se dirige vers la porte principale. Si Tom et Wendy ne sont pas à l’intérieur, peut-être sont-ils dans les environs ? C’est ce en quoi elle a envie de croire. La porte est verrouillée de l’intérieur. Elle tourne le loquet et part à l’aventure. Elle espère ne pas avoir trop froid dans la nuit.

Dehors, tout est silencieux. Pas de véhicule dans l’allée. La maison est située dans un quartier tranquille. De beaux lampadaires éclairent la rue. La taxe d’habitation doit être relativement élevée dans un tel secteur. 

Laure est sur le seuil. Elle entend une voix. Peut-être que son esprit lui joue des tours, mais elle pense avoir reconnu Tom !

Tout en prenant bien soin de laisser la porte ouverte derrière elle, Laure s’avance prudemment. Elle ne veut pas faire claquer cette ouverture et rester coincer dehors ! De plus, garder la porte ouverte lui assure une possibilité de repli rapide dans la maison en cas de danger.

Timidement, elle appelle Tom. Laure n’ose pas trop s’aventurer dans l’allée. Et si ce n’était pas son ami ? Et si c’était un piège ? En proie au doute, elle s’immobilise et attend. Elle appelle le docteur de nouveau. Elle sursaute lorsqu’elle voit ce dernier arriver en courant !

Alors que Tom est à quelques mètres devant elle, Laure devine que les mains et les vêtements de son camarade sont recouverts de sang ! Elle recule d’un pas. Tom arrive très vite ! Sans dire un mot, il lui attrape le bras et la conduit dans la maison ! Il ferme la porte derrière eux et la verrouille.

Tom est essoufflé. Il gesticule dans tous les sens, ne tient pas en place. Il regarde par les lucarnes qui entourent la porte d’entrée. Le docteur n’a visiblement pas l’esprit tranquille. Et pourquoi est-il recouvert de sang ? Sur son visage, Laure voit des éraflures et boursouflures, il s’est battu !

Laure est effrayée, mais Tom est son allié, elle ne doit pas le craindre. Douter des uns des autres serait la mort assurée. Ils doivent rester soudés. Alors elle fait fi de ses craintes et pose sa main sur l’épaule de son ami, espérant ainsi le calmer un peu. Tom trésaille, se retourne brutalement et la fixe avec un regard méfiant. Il la scrute de haut en bas et reste muet, les sourcils froncés.

C’est le monde à l’envers se dit Laure ! Tom débarque tout ensanglanté et blessé, victime d’une agitation douteuse et c’est lui qui ose la regarder avec un air soupçonneux ! Contrôlant sa vexation, Laure demande au docteur ce qui se passe mais il ne répond pas. Frénétiquement, il se remet à regarder aux fenêtres, comme s’il attendait quelqu’un ou craignait de voir une personne en particulier.

Laure insiste et hausse le ton. Elle continue d’interroger son ami. Le stress du docteur se transmet de manière contagieuse. 

Devant les questions qui s’enchaînent, Tom capitule. Il souffle un grand coup, se retourne et regarde sa camarade. Il prend sur lui pour se calmer, mais dans ses yeux, Laure lit une terreur immense. C’est la première fois qu’elle voit autant de panique sur le visage de son équipier.

-         Moi, répond Tom sur un ton très faible.

-         Pardon ? rétorque Laure suspicieuse.

-         Dehors, j’ai vu… Un autre Tom. Il… Il m’a sauté dessus ! J’ai dû me battre contre moi ! Enfin contre lui ! Contre ça ! s’énerve Tom en s’agitant de nouveau de panique.

-         Ecoute, je t’apprécie, mais ce n’est pas le moment de faire des métaphores ou de la poésie, répond Laure posément.

-         Mais ça n’a rien de poétique ! crie Tom en attrapant Laure. Je me suis réellement battu contre moi ! Un autre moi ! Comme un double ! Un mec qui me ressemblait comme deux gouttes d’eau ! Quand je l’ai vu, je me suis senti bizarre. Je me voyais dans un miroir ! Il était tout pareil sauf qu’il avait des habits différents. Il portait une tenue kaki, du genre treillis. Il m’a attaqué, m’a frappé ! Je ne me suis pas laissé faire… Je l’ai mis à terre, avant de partir en courant sans me retourner. Alors tu permets, là, j’aimerais pouvoir m’assurer qu’il ne m’a pas suivi !

Le médecin lâche son amie et retourne à sa position de guet. Laure sent son rythme cardiaque s’emballer. Elle a peur de comprendre dans quel univers ils se trouvent. Alors qu’elle aimerait faire part de ses déductions à son ami, du bruit semble provenir du salon ! 

Les deux compagnons se regardent et prononcent en même temps le prénom de l’influenceuse. Où qu’elle soit, Wendy est seule. Ils ont bien vu qu’elle n’était pas capable de se défendre ! Elle a besoin d’eux !

Laure se précite vers le salon, elle sent que Tom la suit. Elle précise en chuchotant s’être réveillée dans ce salon et affirme connaître les lieux.  Le docteur lui demande d’attendre, de ne pas aller trop vite et de rester prudente, mais Laure ignore les recommandations.

Wendy est là ! Dans le salon ! Laure est heureuse et soulagée de voir son amie saine et sauve ! Mais elle constate que Tom n’est pas autant enthousiaste qu’elle. Le médecin saisit le poignet droit de Laure, comme pour lui signifier de ne pas avancer.

Laure est déroutée par ce soupçon. Elle tente de chercher du réconfort auprès de Wendy, mais la bonde non plus ne semble pas partager sa joie. Wendy paraît sous le choc, elle ne bouge pas et reste face à eux, immobile et mutique.

Dans la pénombre, difficile de bien voir l’expression du visage de l’influenceuse. Laure croit voir que cette dernière a le regard dans le vague, vide, perdu. Sa camarade doit être inquiète, elle aussi a peut-être été témoin d’évènements étranges dehors.

Alors Laure se défait de la main protectrice de Tom et avance lentement vers son amie, tout en essayant de la rassurer avec une voix douce et calme.

Tom lui rattrape le bras. Décidément, Laure ne comprend pas l’acharnement du docteur. Elle se retourne et le regarde avec sévérité. Tom la serre de plus en plus, il veut la retenir, c’est évident.

La trentenaire s’agace de cet autoritarisme déplacé et demande au médecin ce qui lui prend. Elle continue de chuchoter, elle ne souhaite pas inquiéter Wendy avec une énième dispute entre elle et Tom. Mais sur un ton ferme et sûr de lui, Tom ne prononce que deux mots « du kaki ». Laure s’énerve et répète la fantaisie de son compagnon dans un murmure dédaigneux. Le docteur pointe alors Wendy de son index droit. Laure suit le conseil silencieux et observe Wendy. Un frisson l’envahi. Elle commence à comprendre. La blonde qui leur fait face est vêtue d’une combinaison kaki, comme les militaires ou les chasseurs. Où est passé son uniforme blanc personnalisé ?

Dans la description faite de son agresseur extérieur, Tom avait mentionné une tenue similaire. Si Tom et Laure n’ont pas changé de vêtements, alors pourquoi Wendy aurait-elle revêtu une nouvelle tenue ? De plus, connaissant son appétence pour la mode, l’influenceuse n’aurait jamais opté pour cette combinaison informe… La conclusion est simple : soit Wendy s’est changée pour une raison inconnue, soit cette femme n’est pas Wendy !

Rapidement, Tom passe son bras devant Laure. Ainsi, il l’incite à reculer, tout en se mettant dans une position de protecteur.

Le cerveau de Laure bout. Trop d’informations et d’images se bousculent dans sa tête. Les hypothèses, les soupçons et les questions fusent. Une panique dévorante grandit dans ses entrailles.

La possible Wendy ne bouge pas, elle continue de regarder droit devant elle, sans expression.

Tout en chuchotant, Tom explique à Laure qu’ils doivent quitter cette maison et partir chercher de l’aide dehors. Ils ne sont pas en sécurité ici, pas avec cette personne devant eux.

La blonde ne semble pas partager l’avis du docteur. La pseudo Wendy se met à exercer des mouvements concentriques et artistiques. Laure a l’impression qu’elle danse, mais sans musique. Cette fille enchaîne les pas acrobatiques et énergiques qui deviennent de plus en plus violents. Tom et Laure reculent face à cette intimidante démonstration.

La menaçante influenceuse n’est plus qu’à deux mètres d’eux. Dans une voix chevrotante, Laure demande à Tom de lui rappeler ce que sa fille avait choisi comme sport, suite aux recommandations de Wendy sur les réseaux. Dans un souffle mêlant illumination et crainte, Tom se souvient de la capoeira.

Déchaînée, le double de Wendy se jette sur Tom et Laure, leur assénant des coups puissants. Les deux camarades n’ont même pas le temps de se défendre qu’ils se retrouvent éjectés au sol ! Un coup de pied dans l’abdomen de Tom et un autre dans le menton de Laure !

Le choc est rude, Laure s’en mord la langue. Elle tombe sur la moquette et voit des gouttes de sang tomber de sa bouche. Elle cherche Tom du regard, il a été propulsé de l’autre côté du canapé ! Elle lève la tête et se retrouve seule face à la furie !

A terre, sur les genoux, la bouche ensanglantée, Laure essaye de parlementer avec cette Wendy, tentant de la ramener à la raison, d’évoquer leurs souvenirs communs. Mais la blonde est comme sourde et continue de la frapper avec force, lui assénant des coups de pied dans le ventre.

Tom surgit alors derrière la forcenée ! Il la saisit par le cou et la fait basculer avec lui sur le canapé.

Laure en profite pour se relever rapidement et cherche désespérément une arme ou un moyen de se défendre ! Elle remarque un vase sur une étagère. Elle prend le bibelot et vole au secours de son camarade ! Elle attend le bon moment. Elle regarde le médecin se débattre avec cette créature. Elle ne veut pas frapper son ex-amie, mais elle se raisonne en se disant que cette humanoïde ne peut pas être Wendy !

Laure se rapproche et se place au-dessus du duo de lutteurs aux forces inégales. Elle doit agir vite, Tom ne va pas tenir longtemps ! Mais elle ne veut pas gâcher son arme ou frapper Tom par erreur !

Laure finit par lever le vase et le fracasser sur le crâne de Wendy qui tombe sur Tom, inanimée. Le combat est terminé.

Laure reste debout fixant le corps de la blonde recouvert par des milliers de miettes de céramique.

Tom pousse le corps inerte de Wendy et le renverse au sol. Il se lève, remercie Laure mais lui fait remarquer qu’elle aurait pu intervenir plus tôt !

Puis le médecin s’agenouille et examine cette Wendy. Il est formel, la blonde est encore en vie mais en état de choc. Laure est rassurée. Elle n’a pas tué son amie. Elle contemple le corps. Si cette fille n’est pas Wendy, c’est son double parfait. Une copie conforme. Laure regarde Tom, ce dernier s’ausculte lui-même et fait rouler ses articulations.

Une question effleure l’esprit de Laure. Tom a déclaré avoir croisé son propre sosie dehors. S’il savait que des doubles pouvaient être présents dans ce monde, comment a-t-il su qu’il pouvait lui faire confiance à elle quand il l’a retrouvée dans l’allée ? Elle pose la question à son ami qui avoue avoir eu un doute. Puis en voyant la tenue personnalisée de Laure, il n’avait plus hésité longtemps.

Cette réponse amène une autre question. S’il ne s’agit que de détail vestimentaire, comment être certain que Tom n’est pas un faux Tom qui aurait dépouillé le vrai de ses effets ? Laure est terrifiée mais essaye de ne pas le montrer.

Tom sort Laure de ses pensées horrifiantes et fait part d’un élément qui le chagrine. Son incompréhension repose sur la maîtrise de la capoeira. Dans le bar, Wendy leur a avoué ne pas savoir exercer cette pratique et avoir menti à ses fans, pourtant, ils viennent de se battre contre une experte en la matière. La Wendy qui était avec eux jusqu’ici aurait été incapable d’une telle démonstration de force.

L’esprit de Laure s’éclaircit, ce détail valide définitivement son hypothèse principale. Son sourire irrite un peu Tom, il croit qu’elle se moque de lui. Elle précise que ce n’est pas lui qui est ridicule, mais plutôt leurs tortionnaires qui viennent de commettre une erreur.

Laure explique que jusqu’à cet épisode dans le bar, ils ignoraient que l’influenceuse avait menti. Il était donc de notoriété publique que la célèbre Wendy Sweet faisait de la capoeira. Tom ne voit pas où Laure veut en venir, alors elle poursuit son raisonnement logique en déduisant que, tout comme eux, les personnes qui les retiennent dans ces tableaux ignoraient qu’il s’agissait d’un mensonge.

-         Donc ? Tu en conclus quoi ? demande Tom qui semble avoir compris.

-         Nous sommes dans un nouvel univers qui puise son inspiration des films d’horreur… Dehors, tu t’es battu contre toi, on vient de lutter contre Wendy et si tu veux mon avis, dans les minutes qui vont suivre, on va continuer à être confrontés au même type d’ennemi…

-         C’est-à-dire ?

-         Nous.

Le regard vide de Tom prouve que ce dernier n’a pas la référence cinématographique. Laure précise qu’ils sont probablement dans un monde similaire à celui du film Us[1]. Dans ce long-métrage de Jordan Peele, une famille se retrouve face à ses doubles. Leurs sosies étant des créatures plutôt hostiles.

A partir de ce postulat, peu importe que Wendy ait fait réellement ou non de la capoeira, puisque pour les organisateurs de tout ceci, elle en a été championne. Dans ce tableau, il ne faudra donc pas tant s’attarder sur les vérités, mais plutôt sur les apparences, souvenirs et impressions. Tom rit en disant que cela risque de s’avérer compliqué, il confesse à Laure être perdu dans ses ressentis et peiner à distinguer ce qu’il éprouve, ce qu’il vit et ce qu’il croit vivre. Laure baisse la tête et avoue être dans le même cas.

Toutefois certaine que leurs sosies seront des sources d’indices quant à leur situation, Laure demande à Tom si son double avait un détail physique ou une aptitude étonnante. Toutes les différences ou bizarreries comptent. Le docteur réfléchit mais déclare ne pas avoir fait trop attention. L’homme qu’il a battu dans la rue était plus facile à battre que cette Wendy, il pense que son adversaire était moins musclé que lui, peut-être plus jeune, plus flasque. Tom avait largement l’avantage sur ce dernier. Mais pour le reste, il dit qu’il faisait trop sombre dehors et que tout s’est enchaîné trop vite. Il a été pris par surprise et a agi dans le feu de l’action, il n’a pas prêté attention aux détails superflus. Il se souvient surtout de cette sensation étrange d’avoir croisé son propre regard, cela l’a perturbé. C’était son regard mais vide.

Selon Laure, ils ont rencontré des doubles créés d’après l’image que leurs ravisseurs se font d’eux. Des traits de caractère, des aptitudes ou des particularités uniques… Ils vont se retrouver face à des sosies exacerbant certains de leurs aspects, et peut-être pas les plus glorieux ou les plus simples à affronter.

Tom rit nerveusement et essaye de détendre l’atmosphère. Pour lui, seule Wendy avait une image (factice) de lutteuse hors pair. Inutile de s’inquiéter pour les autres. Il admet qu’éventuellement, Bruce était plutôt bien bâti, mais que cela n’en ferait pas nécessairement un bon combattant. Laure continue de craindre le pire car Tom a raison sur un point : ils étaient sept au début de cette aventure, Tom a vu un autre Tom, ils viennent d’assommer une Wendy, potentiellement, ils peuvent encore croiser cinq autres doubles, dont leurs amis défunts.

Dans tous les cas, Laure est satisfaite de voir que, même si Tom ne connaît pas le Film Us, il accepte sans broncher ses explications. Il a abandonné sa recherche de rationalité dans tout ce cirque.

Mais Tom reste le plus raisonnable d’entre eux et rappelle à Laure que Wendy est toujours quelque part dans les parages. Ils doivent retrouver la vraie Wendy avant qu’elle ne soit la victime d’un double maléfique.

Afin d’optimiser les recherches, Tom suggère une séparation. Encore une fois ! C’en est trop pour Laure qui lui rit au nez en lui demandant s’il a déjà vu des films d’horreur classiques. Une division les conduirait à une mort certaine. Mais Tom a peur de manquer de temps. Il répète à Laure que Wendy ne sait pas se défendre seule, son attitude dans le bar du précédent tableau en était la preuve. Laure est tiraillée. Se séparer est dangereux, mais en effet, plus vite ils retrouveront Wendy, mieux ils pourront la protéger. Elle finit par donner raison à Tom. Seule dans ce monde, Wendy n’a aucune chance de survivre. Une créature aussi frêle, naïve et trouillarde qu’elle ne tiendra pas longtemps. D’ailleurs, Laure n’ose pas dire à Tom qu’elle espère qu’il ne soit pas déjà trop tard…

Le docteur s’approche de Laure et place ses mains sur ses épaules. Sur un ton doux et tendre, il lui confie avoir confiance en elle, depuis le début. Même s’ils n’ont pas toujours été d’accord, il respecte Laure et sait qu’elle est forte et qu’elle saura faire face aux dangers. Pour lui, Laure survivra seule. Il lui suggère un plan qui paraît raisonnable : fouiller le secteur, tout en respectant un périmètre restreint. Depuis le début de cette mascarade, même lorsqu’ils ne se réveillaient pas tous au même endroit, ils n’étaient jamais si loin que ça les uns des autres. Il est catégorique sur le fait que Wendy ne peut pas être loin !

Laure hésite un instant. Elle est à la fois flattée par la confiance que Tom lui accorde, mais aussi consciente des faiblesses de Wendy. Elle sait que ce plan, bien que bancal, est la meilleure des options. S’ils veulent sortir tous les trois vivants de ce monde, ils doivent faire vite et prendre des risques ! Alors elle opine de la tête et sourit à son compagnon. Ce dernier l’embrasse sur le front, lui promettant que tout se passera bien. Il se propose de faire un tour rapide près du lac qu’il a repéré à travers la baie vitrée du salon. Il pense que la fausse Wendy venait de là et y anticipe la possible présence d’autres menaces. Quant à Laure, elle souhaite fouiller de nouveau la maison et peut-être aussi scruter les abords du domaine, côté rue.

Tom valide cette organisation et rappelle à son amie qu’elle ne doit pas hésiter à hurler le plus fort possible si elle se retrouve en danger. Il fera de son mieux pour arriver le plus vite possible à sa rescousse. Elle lui promet de même.

Laure regarde Tom ouvrir la baie vitrée. Avant de disparaître dans la nuit, il fait un clin d’œil à Laure et lui rappelle qu’elle ne doit pas avoir peur car « elle est la dernière fille ». Laure rit et souhaite bonne chance à son ami, avant de fermer la fenêtre, sans la verrouiller. En voyant Tom partir, le doute l’envahit. Peut-être n’ont-ils pas pris la bonne décision ? Peut-être devrait-elle courir le rejoindre et rester avec lui ? Non, elle se ressaisit et pense à Wendy. Il est trop tard pour changer d’avis, comme l’a si bien répété Tom, pour protéger ou sauver Wendy, le temps n’est pas leur allié.

Laure se lance dans un second tour de la maison. Cette fois-ci, elle est plus énergique et méthodique. Très rapidement, toutes les pièces sont scrutées dans les moindres détails. Placards, dessous de lits, recoins, derrière de rideaux… Impossible pour Laure de passer à côté de Wendy, ou d’un double maléfique d’ailleurs… La maison est vide. Seul le salon héberge encore le corps endormi de la danseuse tueuse. Avec un peu de chance, celle-ci restera dans cet état jusqu’à la détonation finale.

Il est temps pour Laure de partir explorer les devants de la maison. En venant, Tom n’a rien vu, mais il n’était pas attentif, trop perturbé d’avoir dû se battre contre son jumeau. Laure sort, laissant encore une fois la porte entre-ouverte derrière elle.

Dehors, toujours ce silence. La cour est déserte, pas de Wendy. Laure commence à être inquiète, l’absence de la blonde n’est pas bon signe. Elle se console en se disant qu’elle ne trouve pas de cadavre non plus !

Dans la rue, Laure décide de partir sur la gauche. Si Tom est arrivé de ce côté, peut-être que Wendy n’était pas loin de lui ! De plus, elle est rongée par une curiosité malsaine. Bien qu’elle accorde une véritable confiance à son compagnon, elle veut voir ce sosie terrassé par Tom. Elle ne souhaite pas vérifier les dires de son ami, mais constater par elle-même à quoi ressemblait cet autre lui. Le docteur est resté assez évasif quant à son altercation avec son autre lui. L’a-t-il tué ? L’a-t-il laissé dans un état second ? Elle retombe dans les suppositions folles qui lui avaient traversé l’esprit plus tôt. Et si l’homme avec qui elle avait vaincu Wendy était le double du docteur qui aurait pris la place de l’homme qu’elle connaissait ?

Non, non, non, Laure doit se ressaisir. La confiance est la clef de la réussite et de la survie. Si elle commence à douter de son camarade, alors elle court à sa perte. Elle se recentre sur son objectif. Malheureusement, les recherches sont infructueuses. Wendy n’est pas là. Peut-être que leur amie se sera abritée dans une maison ? Mais alors, quelle maison visiter en premier ?

Au loin, au milieu de la route, Laure distingue une bosse. Elle s’approche, prudemment. Il s’agit d’un corps, elle redouble de vigilance.

D’abord inquiète de découvrir le corps sans vie de son amie Wendy, Laure distingue ensuite des vêtements sombres. Cette personne inanimée n’est pas habillée en blanc mais en kaki ! Cela ne peut pas être Wendy. En revanche, ce corps est grand et imposant, c’est un homme, un homme à la peau noire. Aucun doute, c’est le sosie de Tom. 

Laure s’agenouille à côté du corps. L’homme est mort. Les marques et coups sur son corps témoignent d’une certaine sauvagerie. Visiblement, ce brave docteur s’est montré très violent dans cette bataille pour laisser dans un si piteux état son jumeau. Difficile de savoir qui est le méchant Tom avec un cadavre aussi mutilé face à elle. Cependant, elle ne doit pas se laisser aller à la paranoïa. Rien ne prouve que les Tom aient échangé leurs identités.

Depuis le début, si les univers s’apparentent à des films d’horreur, de grandes libertés sont prises. Les sosies n’ont peut-être que la vocation de les mettre face à leurs défauts ou contradictions ? Finalement, les organisateurs savaient peut-être que Wendy n’a jamais fait de capoeira. Ce choix de démonstration sportive aura peut-être été fait uniquement dans le but de ridiculiser la vraie Wendy ?

Peu importe, Laure doit se remettre en route. Elle ne tirera rien davantage de ce corps sans vie. Mais alors qu’elle s’apprête à se relever, elle comprend seulement qu’un détail lui avait échappé. De nouveau, elle observe ce Tom. Comment a-t-elle pu passer à côté d’un aussi gros détail ? Ce n’est plus un détail à ce niveau-là ! Ce corps gisant sur le sol a des cheveux ! Très peu certes, coupés à ras oui, mais des cheveux tout de même ! Le Tom que Laure côtoie depuis plusieurs heures est chauve ! Un crâne totalement lisse !

Tout d’abord, Laure est soulagée, le doute n’est plus de mise ! Ce Tom-là était bien le double maléfique. En revanche, si c’est bien le bon Tom qui l’a laissé dans cet état, elle considère comme un ami un homme capable d’une certaine barbarie. Pourquoi le médecin s’est-il montré aussi violent avec ce jumeau ? Il a lui-même avoué que son adversaire n’était pas si redoutable que cela. Et en tant que docteur, il doit connaître certaines failles du corps humain, des techniques permettant de mettre une personne hors d’état de nuire, sans pour autant s’acharner dessus avec une telle puissance… Mais surtout : pourquoi Tom n’a-t-il pas évoqué la présence des cheveux ? C’est impossible qu’il n’ait pas remarqué cela ! Pourtant, quand Laure lui a demandé si le double avait une certaine particularité, Tom n’a pas évoqué la capillarité de ce dernier.

Laure finit par se lever, cet endroit, ce corps, tout cela lui donne la chair de poule. Elle questionnera son ami quand elle le retrouvera. De toute évidence, Wendy n’est pas ici. Avec un peu de chance, Tom aura eu plus de succès qu’elle dans ses recherches et aura retrouvé la jeune blonde. Elle ne veut pas s’aventurer dans des maisons, c’est l’assurance de s’éparpiller. Elle doit retrouver Tom et aviser avec lui selon ses résultats.

C’est alors qu’un grognement se fait entendre dans la rue déserte. Inquiète, Laure se retourne et voit une ombre au loin, un peu en retrait par rapport au corps du double de Tom.

L’ombre pourrait être celle d’un animal, c’est à quatre pattes. Le spectre se met en mouvement. Ce n’est pas la démarche d’un chien. D’ailleurs, aucun animal connu de Laure ne se déplace de la sorte.

La trentenaire entame une fuite lente et à reculons. Elle ne tourne pas le dos à cette entité. Elle ne souhaite pas voir cette créature de plus près et ne veut pas trop l’exciter non plus.

Le quadrupède continue d’avancer jusqu’au corps de Tom. Cela renifle le cadavre et pousse un gémissement mêlant douleur et tristesse. Ce cri plein de désespoir est à la fois un hurlement de loup, un pleur de chien abandonné et un râle humain en fin de vie. Ce cri terrifie Laure qui n’ose plus bouger. La curiosité est aussi forte que la peur. Quelle espèce du règne animal est capable de cela ?

Peu à peu, la créature s’avance jusqu’à se rapprocher d’une zone bien éclairée par un lampadaire. Laure voit de mieux en mieux la bête. C’est avec stupeur qu’elle devine des traits humains ! La personne bestiale est habillée en kaki ! Les cheveux longs et décoiffés accentuent l’aspect sauvage de cet individu qui persiste à rester sur ses quatre pattes.

Laure doit rentrer se mettre à l’abri ! Cette personne ne semble pas bienveillante ! Elle tourne le dos à cet être hybride et court, sans s’arrêter. Dans sa course, elle entend une respiration canine haletante la poursuivre. C’est derrière elle !

Laure arrive rapidement au niveau de la maison ! Elle commence à entrer dans la cour, mais se heurte à la poubelle qui bascule et tombe avec fracas. Laure chancèle mais reste debout. Elle se retourne et voit le quadrupède, resté en retrait.

La trentenaire recule, tout en fixant son possible adversaire, mais elle chute en se prenant les pieds sur un sac poubelle ! Elle se redresse rapidement pour voir son adversaire. La créature semble accélérer ! Laure est figée par la peur, elle est persuadée que son heure est venue ! Mais arrivée sous l’éclairage public en face de la maison, la créature s’arrête de nouveau. Laure est à quelques mètres de l’hybride, seule la route les sépare. L’être non identifié se redresse sur deux pattes et lève le menton.

Le sang de Laure se glace. Dans un murmure d’effroi elle prononce un faible « c’est moi… ».

Des palpitations s’emballent dans le cœur de Laure. Son organe va fuir de sa poitrine à ce rythme ! Jamais Laure n’a eu aussi peur de toute sa vie.

Le double se remet à quatre pattes et pousse un nouvel hurlement sauvage ! Le cri et la position ne sont pas les seules manifestations animales. De ce que Laure peut voir, cette bête semble être elle, mais sans une once d’humanité pour autant.

Laure se ressaisit, elle se lève à toute vitesse et court se réfugier dans la maison ! Une fois à l’intérieur, elle verrouille la porte. Elle comprend mieux à présent la réaction de son ami plus tôt dans la nuit : se voir est une expérience aussi traumatisante qu’étrange ! Mais contrairement à Tom, Laure a été suivie ! Derrière la porte, elle entend son autre elle gratter, frapper et grogner !

Quel est le lien entre elle et ce chien de chasse ? La chasse ! Le fusil ! Laure se précipite dans le cellier !

Laure ferme la porte derrière elle, de manière à ne pas être surprise par son double si cette dernière parvenait à entrer avant qu’elle ne soit parfaitement équipée ! Elle prend un fusil. Grâce au bref enseignement dispensé par Bruce, elle vérifie que l’arme soit bien chargée et que le cran de sûreté est bien retiré.

Dans le hall, Laure entend la porte d’entrée céder. La bête est là. La respiration haletante de son double la vexe autant qu’elle l’inquiète. Elle a beau réfléchir, elle ne voit vraiment pas le rapport entre elle et ça !

Peu importe, Laure reste sur le qui-vive et essaye de s’orienter aux bruits. Son sosie sauvage a dû se diriger dans le couloir qui distribue les deux chambres et les salles d’eau.

Laure attend encore quelques minutes qui lui semblent interminables. La créature repasse dans l’entrée et part en direction de la cuisine. La porte du cellier se poussant, cette configuration est plus simple pour Laure, elle aura directement vue sur elle-même en sortant de la pièce.

Prenant son courage à deux mains, Laure sort silencieusement. Elle est prête à dégainer au moment opportun.

La respiration typiquement canine émet bien depuis la cuisine. Laure s’avance. Soudain, elle se voit ! Elle est là, à quatre pattes, la tête dépassant de l’angle de la table, puis tout le corps apparaît. Pour l’instant, sa jumelle ne semble pas l’avoir repérée. Cette créature n’a fort heureusement ni le flair ni l’ouïe du chien.

Profitant de l’effet de surprise, Laure prend le temps de viser son double qui s’est immobilisé, de dos, à quelques mètres devant elle. Elle s’interpelle en lançant un ironique « salut chérie ». Le sosie bestial se retourne, se lève, grogne, montre les dents et se met à courir en direction de Laure !

La trentenaire tire sans hésiter. Emportée par la puissance du recul de son arme, elle finit sur les fesses au milieu de l’entrée.

Rapidement, Laure reprend ses esprits, se redresse et voit sa jumelle au sol, devant l’encadrement de la cuisine. Il semblerait qu’elle ait fait mouche.

Prudente, Laure se lève et avance vers son double. La vision est choquante : elle se voit, gisante sur le sol, se vidant de son sang, les lèvres tremblantes, des spasmes animant encore le regard et le corps. La chevrotine a perforé son abdomen, enfin l’abdomen de son autre elle. Laure ne se sent pas bien du tout, elle a l’impression d’être morte aussi. Elle a envie de vomir. Elle se contourne, va dans la cuisine, pose son fusil sur la table et s’agrippe à l’évier. Ses nausées ne se concrétisent pas. Elle lève la tête et voit son reflet sur la vitre de la fenêtre. En quelques heures, elle a été capable de poignarder un homme, trucider des vampires et de se tuer elle-même…

Laure est totalement perdue, déboussolée. Elle ne sait plus où elle en est, ni qui elle est. Vit-elle sa vraie vie ? Est-ce un rêve ? Est-elle la marionnette d’un psychopathe ? Toutes les sensations, tous les ressentis vécus dans ces tableaux semblent si réels. La frontière entre le vrai et le faux n’existe plus. Elle se contente de survivre, comme elle peut, résignée sur le fait de pouvoir un jour avoir des réponses. Une seule certitude, tout cela est si réel que pour elle, l’irrémédiable a été commis : c’est une meurtrière. Jamais elle ne pourra s’en remettre. Elle se dégoute. Qui est la plus monstrueuse entre elle et cette bête à terre ?

Soudain, une ombre se glisse dans le reflet ! Une personne au visage dissimulé derrière des lunettes aux verres énormes où la Lune se reflète. Laure se retourne, ces lunettes grossières ressemblent à un déguisement. En se concentrant, elle comprend que c’est Bruce sous cet accoutrement ridicule ! Mais Bruce est mort dans le bar. Cet homme porte un treillis kaki. Ce n’est pas son ami, il s’agit d’un double !

Laure place ses bras en avant, comme pour montrer à son nouvel hôte qu’elle n’est pas agressive. Qui sait ? Peut-être que tous les sosies ne sont pas une menace ! Elle a abattu son double sans véritablement connaître ses intentions. Cette autre elle ne lui avait pas fait de mal…

Ce Bruce regarde le corps de la Laure canine étendue par terre. Laure aura du mal à faire croire qu’elle n’est pas dangereuse avec un corps chevrotiné au sol. Alors elle ne laisse pas le temps à cet homme d’entamer les hostilités ! Elle attrape le fusil et se précipite dans le salon ! En chemin, elle saute par-dessus le corps de son sosie.

Arrivée dans le salon, Laure se rue vers la baie vitrée ! Curieusement, cette dernière est entrouverte, alors qu’elle est certaine de l’avoir fermée après le départ de Tom ! Peut-être que Tom est rentré lui aussi ! Mais elle n’a pas le temps de se réjouir de cette possibilité qu’une main la saisit par derrière le col et la propulse en arrière, au milieu de la pièce !

Dans sa chute, Laure perd son arme. En tombant, un coup de feu s’échappe du fusil. Mais cela n’atteint pas Bruce.

Laure voit son assaillant marcher droit sur elle d’un pas décidé ! Elle est perdue ! Elle recule en s’aidant de ses pieds et de ses mains mais Bruce se penche et l’attrape. Le double la porte et l’adosse violemment au mur. Le sosie de son ami fait glisser sa seconde main puissante sur la bouche et le nez de Laure. Elle ne peut plus respirer !

Laure se débat mais son adversaire est trop costaud pour elle. Dans ses gestes de défense désespérés, elle ne parvient qu’à retirer les lunettes de ce myope. Les yeux de Bruce sont désormais visibles et terriblement dépourvus d’émotions.

La large main de Bruce recouvre l’entièreté du visage de Laure. Seuls ses yeux dépassent encore. Laure se sent quitter ce monde. Elle tente de croiser le regard de celui qui ressemble tant à son ami. Mais ce regard inhumain sera certainement la dernière image qu’elle aura avant de disparaître. 


[1] Us, Jordan Peele, Monkeypaw Productions, QC Entertainment, 2019

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