Immersion
Wendy est sonnée. Cette lumière l’a rendue temporairement aveugle. Elle se frotte les yeux. Peu à peu, elle retrouve ses facultés. Au début, elle craint que sa vision n’ait été touchée à jamais, avant de comprendre que ce qu’elle voit est la réalité et non une déformation de son esprit ou une altération de ses sens. Quand elle ouvre les yeux, elle ne voit qu’une brume épaisse. Un brouillard impénétrable et hostile.
L’influenceuse est assise au sol, sur un revêtement s’apparentant à du goudron ou du macadam. Tout est humide et froid. Elle tremble. Elle se frotte les bras pour tenter de se réchauffer, mais ces frictions sont inutiles.
Rapidement, Wendy touche son ventre, ses cheveux, son visage, son dos et ses fesses. Apparemment, elle est toujours vêtue avec cette tenue blanche ridicule. En plus d’être de mauvais goût, ces habits ne sont pas du tout adaptés pour affronter ce type d’intempéries.
Wendy est très frileuse. Quand elle sort, c’est toujours emmitouflée sous des vestes et manteaux derniers cris. Elle a besoin de sentir un poids sur ses épaules menues. C’est étonnant d’ailleurs, elle grelotte alors que ce pull blanc se veut couvrant.
La jeune femme se lève. Elle est obligée de s’étirer pour débloquer ses articulations. La sensation d’engourdissement persiste, mais rien d’handicapant. Dans le chalet, elle avait fini par s’habituer à cette lourdeur. Elle est rouillée. Peut-être que sa mère a raison et qu’elle devrait faire plus de sport.
La blonde essaye de reconnaître l’endroit où elle se trouve, mais elle ne voit rien. Le brouillard est opaque, c’est à peine si elle parvient à distinguer ses propres pieds. Avec un tel sol, elle aurait tendance à penser qu’elle se trouve sur une sorte de parking.
Cette sensation de fourmillement dans ses membres mise à part, Wendy se porte plutôt bien. Elle n’a mal nulle part, pas de démangeaisons, pas de toux. D’après ce qu’elle peut apercevoir de son corps et de ce qu’elle a touché, rien ne semble cassé, abîmé ou blessé.
En fait, rien n’a changé, si ce n’est le lieu. Elle n’est plus devant le chalet, c’est évident. Aux abords du cabanon, il n’y avait aucune infrastructure humaine, le goudron au sol dénote par rapport à la boue entourant la cabane.
Une luminosité étrange officie ici. Il semble qu’il fasse nuit, néanmoins, le ciel n’est pas visible avec cette brume. Pour autant, Wendy n’est pas dans le noir complet. La zone paraît éclairée par des spots ou des lampadaires. Dans tous les cas, la lumière aveuglante qui sévissait aux abords du chalet a bel et bien disparu.
Pas un bruit autour d’elle. Un silence enfermant. Quand elle était interne dans son lycée, Wendy se souvient avoir fait le mur plus d’une fois. Dans cette ville glaciale où ses parents l’avait parachutée, elle s’évertuait à être majeure de promotion d’un établissement élitiste. Digresser les lois en vigueur dans l’établissement lui permettait de ne pas craquer. Lors de ces évasions nocturnes, elle et ses camarades de chambre s’amusaient à se faire peur en déambulant dans des rues sombres et inquiétantes. Ce décor lui rappelle ces souvenirs peu glorieux de sa témérité. Enfin, son manque de courage ne lui a pas empêchée de décrocher son baccalauréat avec la plus belle des mentions. Exploit qu’elle tente de cacher un maximum aujourd’hui, inutile de passer pour une « intello de service » auprès de sa communauté de fans.
Isolée dans la nuit, l’influenceuse donnerait tout pour pouvoir justement parler à un de ses abonnés. Ne supportant pas cette solitude qui l’angoisse, elle hurle en appelant ses nouveaux compagnons. Le brouillard est tellement massif qu’il semble étouffer ses cris.
Faute de réponse, la blonde avance. Son pas est lent et prudent. Elle garde les bras tendus devant elle, mains face au sol, en cas d’une éventuelle chute. Cette technique lui permettra également de s’arrêter à temps si elle rencontre un obstacle.
Wendy craint à chacun de ses pas : impossible de voir à un mètre. Le brouillard est vraiment dense. Ce serait un miracle si elle parvenait à ne pas tomber ou à ne pas se cogner.
Etant donné qu’elle erre dans un lieu goudronné, elle espère surtout ne pas croiser de véhicule ! Dans ce brouillard, un accident serait bien vite arrivé et son poids plume ne pèserait rien face à une voiture…
Dans la brume, Wendy distingue une ombre. Elle hésite mais elle continue d’avancer vers cette masse. Avec un peu de chance, il peut s’agir d’une connaissance, ou d’une quelconque personne pouvant lui porter secours.
Plus Wendy avance, plus l’ombre se dessine, c’est bien un humain ! Elle appelle timidement, son interlocuteur ne l’entend pas, ou du moins, ne réagit pas.
L’influenceuse arrive au niveau de l’individu. S’armant de tout son courage, elle tend le bras droit en avant et effleure l’autre personne qui sursaute dans un cri de peur ! Puis la voix féminine interroge : « qui est là ? ». Wendy reconnaît la voix de Laure ! Elle décline son identité pour rassurer sa camarade. Puis elle se rapproche un maximum afin de voir le visage de sa partenaire mais aussi être visible par elle.
Les deux femmes sont heureuses de se retrouver, elles se prennent dans les bras et rient nerveusement de cette situation. Après quelques secondes d’étreinte, comme gênée par ce câlin, Laure se défait gentiment des bras de Wendy.
Contrairement aux apparences, Wendy est plutôt tactile. Elle n’aime pas être seule et les contacts physiques ont souvent le don de l’apaiser en situation de stress. Si elle cultive cette image de personne froide et hautaine, elle est en réalité quelqu’un de très anxieux qui ne peut se passer d’autrui. Pourtant, sa vie l’éloigne des vrais gens. Elle multiplie les followers mais elle souffre au quotidien de n’avoir personne d’honnêtement aimant à ses côtés.
Continuant sur sa lancée, Wendy saisit délicatement la main de Laure. La trentenaire est étonnée mais se laisse faire. L’influenceuse sent que son amie n’est pas à l’aise avec cette proximité, mais tant pis, sans soutien physique, elle n’arrivera pas à rester motivée. Alors cette main moite fera l’affaire !
Dans le chalet, Wendy a très mal vécu la situation. Ne faisant confiance à personne, elle ne pouvait pas demander de l’aide. Et puis la menace du virus a annihilé toute possibilité de contacts physiques. Mais la situation a changé. Non seulement ils ne sont pas contaminés, puisqu’ils seraient déjà morts, mais en plus, elle commence à se fier à ses nouveaux compagnons. Elle leur fait confiance par manque de choix, mais c’est sincère tout de même.
Wendy est contente d’avoir rencontré Laure en premier. Cette femme est la personne avec qui elle se sent le plus à l’aise pour l’instant. Certainement par solidarité féminine, mais aussi parce qu’elle a vu Laure soutenir avec douceur la malheureuse Hélèna avant son décès. C’est une personne gentille qui ne fait pas semblant.
Wendy se serait aussi satisfaite de croiser Johnny ou Tom. Johnny est un enfant et Tom est un médecin, deux profils qui mettent en confiance par nature. Elle aurait peut-être même pu prendre la main de Bruce s’il avait été à la place de Laure. Lui aussi avait su se montrer doux et prévenant lors du drame du cabanon, même si sa carrure et son côté bourru sont impressionnants.
La personne dont Wendy continue de se méfier reste ce Franck. Toujours pas convaincue que tout cela ne soit pas une mascarade organisée dans le seul but de lui nuire, elle voit d’un mauvais œil l’unique individu qui a été capable de la reconnaître dans le chalet.
Après quelques pas, Wendy sent que Laure s’arrête. Sa collègue lui demande si elle n’a pas entendu un craquement. Wendy n’a rien perçu et préfère ne pas attendre qu’un potentiel son lointain se réitère. Alors elle tire la main de Laure afin de la forcer à reprendre la marche. Une nouvelle fois, Laure se laisse faire, mais l’influenceuse sent que son amie a une démarche plus lente qu’au début.
Les deux femmes marchent quelques minutes. Sur leur passage, elles touchent deux lampadaires. Ces éclairages publics ne les aident pas beaucoup. Le brouillard est toujours dense. La lumière ne transperce pas cette brume.
Sans savoir où elles vont, elles continuent de progresser, se disant qu’elles finiront bien par trouver un abri ou une forme de vie.
Soudain, elles heurtent une espèce de vitre qui tremble à leur rencontre. C’est du plastique, de grands pans de plastique qui alternent avec de fins poteaux métalliques. Elles contournent la structure en la tâtant. Les doigts de Wendy tombent sur un objet étrange qui roule. C’est froid et fait de mailles métalliques qui s’entrecroisent… Un caddie ! Elles sont dans un abri pour caddies ! Le macadam, les lampadaires et les chariots, pas de doute, elles sont sur un parking de magasin !
Timidement, Wendy demande à Laure si elle sait comment elles ont pu arriver ici depuis le chalet. Malheureusement, Laure est autant dans le flou qu’elle. Le dernier souvenir de la trentenaire est le même que celui de Wendy : une lumière aveuglante devant le chalet, puis cet atterrissage ici, dans cette brume.
D’ailleurs, en parlant de lumière, Wendy pense deviner au loin une source lumineuse différente de celle des lampadaires. Cet éclairage-là est plus fort et plus grand, il pourrait provenir d’un bâtiment. Si leurs suppositions sont justes, il pourrait s’agir d’une grande surface !
Wendy interpelle Laure quant à cette source lumineuse. Elle aussi admet deviner un édifice assez gros. En tout cas, c’est désormais certain, cela ne peut pas être la cabane de tout à l’heure.
Les deux femmes continuent d’avancer. Laure marmonne qu’elle ne trouve pas cela normal. La projectionniste réfléchit à voix haute à propos de cette lumière. Pour elle, la détonation, ce brouillard, l’absence du chalet, rien n’est cohérent.
La blonde ne relève pas ces interrogations, elle est obnubilée par ce possible magasin et ne vit plus que pour lui. Ses espoirs de voir ses problèmes se terminer une fois sur place lui font oublier le contexte.
Wendy se moque de savoir ce qui leur arrive. Elle n’a qu’une seule envie : rentrer chez elle. Si elle n’obtient jamais de réponse sur ce qu’ils sont en train de vivre ce n’est pas si grave.
L’influenceuse a pour coutume de toujours aller de l’avant ! Elle ne sait même pas si elle serait capable de témoigner de tout cela à la police. A quoi bon ressasser ? Une fois au chaud chez elle, sa vie reprendra son cours normal.
Wendy se montre trop enthousiaste et n’écoute pas les mises en garde de sa camarade. Elle heurte un obstacle, par chance, cela ne la blesse pas. Elle tâte l’objet, c’est un poteau. Mais celui-ci est étrange. Contrairement aux autres, pas de halo lumineux autour de ce pilier. Peut-être un lampadaire cassé ? En posant sa main complète dessus, Wendy trouve la texture bizarre. Ce poteau est bien plus large qu’un simple poteau électrique ou qu’un lampadaire. Wendy a l’impression que ce dernier serait presque… Organique !
Wendy retire vite sa main ! Légèrement paniquée, elle fait part de son observation à Laure qui lui précise que tout est humide dans le secteur et que cela peut perturber leurs sens, sans parler de cette absence de visibilité qui facilite les montées de stress et développe l’imaginaire. Mais Wendy insiste, ce n’est pas simplement humide, ce poteau est collant !
Voulant prouver ses dires, Wendy dirige la main de son amie sur l’objet. Mais Laure n’a pas le temps de constater l’étrangeté de l’objet, ce dernier se met à bouger en disparaissant vers le haut !
Les deux femmes étouffent des cris d’étonnement, se regardent, puis tentent d’observer autour d’elles. Ce brouillard oppressant les coupe du monde. Des bruits sourds résonnent. Elles ne distinguent pas la source de ces manifestations sonores. Wendy serait bien incapable de deviner ce qui peut être à l’origine de ces bruits ! Son cœur s’emballe. Elle entend le souffle haletant de Laure, elle n’est pas la seule à être terrifiée !
Wendy cède à ses angoisses et crie un « cours » à sa partenaire ! Toujours en tenant fermement la main de sa collègue, Wendy file à toute allure, ne laissant pas d’autre choix à Laure que de la suivre. Elles se précipitent vers la source lumineuse !
La blonde sent une présence derrière elles ! Elles sont poursuivies, elle en est certaine ! Le sol tremble sous leurs pieds. Elle a l’impression qu’un individu terriblement lourd les suit !
Impossible de regarder en arrière, de toute façon, cette brume les empêcherait de voir quoi que ce soit ! La présence semble se rapprocher ! Les bruitages inhumains sont à quelques mètres derrière ou même… Au-dessus d’elles !
Dans sa course, Laure trébuche ! Sur le coup, Wendy lâche la main de sa partenaire. Pendant une fraction de seconde, elle hésite entre continuer seule ou venir en aide à son amie. C’est en pestant que Wendy cherche à tâtons Laure. Wendy ne se savait pas aussi solidaire !
Heureusement, Laure avait gardé sa main droite tendue, Wendy l’attrape, la tire et la lâche. Les deux reprennent leur course, sans se tenir cette fois.
La blonde est plus rapide. Elle a vite pris la tête. Elle ne fait plus attention à ce qui l’entoure et avance tête baissée. Elle se cogne brusquement contre un mur ! Le choc la fait reculer de trois pas. Elle s’est mordu la lèvre lors de l’impact. Elle n’a pas le temps de se plaindre que Laure arrive à son tour et lui fonce dessus ! Elle s’écrase une nouvelle fois contre la paroi !
Pas le temps d’être rancunière ou de s’inquiéter pour ses blessures au visage ! Laure s’excuse brièvement puis, avec Wendy, se met à frapper la surface plane dressée devant elles. C’est un mur solide en béton.
Les deux partenaires crient et implorent de l’aide. Elles frappent la façade pour faire un maximum de bruit et être entendues par des secours. Elles parcourent ce mur dans l’espoir de trouver une ouverture.
Soudain, une voix masculine leur répond. Soulagées, Wendy et Laure longent le bâtiment jusqu’à la voix qui les guide !
Laure est à droite de Wendy. Soudain, la trentenaire attrape la main de la blonde et l’entraîne avec elle !
Wendy se retrouve par terre, tout comme Laure. Un hurlement bestial lui glace le sang. Elle se retourne et voit une porte coulissante se fermer violemment. La brume reste dehors. Elle est protégée dans une sorte de hangar.
La vedette des réseaux se laisse tomber en arrière. Elle est étendue sur le dos. Elle tient toujours la main de Laure qui est allongée à côté d’elle.
Wendy est essoufflée. Le plafond est haut, recouvert de plaques de tôle. Des néons sont suspendus. Autour d’elle, elle entend des voix masculines qui se déplacent et se chamaillent.
La blonde tourne la tête et croise le regard de Laure. Les deux femmes se sourient. Elles ignorent à quoi elles ont échappé mais elles sont saines et sauves.
Wendy lâche Laure pour mieux se relever. Elle s’assoit et voit Tom accroupi face à elle, le médecin a l’air heureux de les voir. Elles ont atterri dans un endroit immense. Partout, des étagères remplies de cartons aux couleurs et formes diverses et variées.
Wendy se lève, elle a mal au nez et à la lèvre. Elle touche son visage, elle espère que ce n’est rien de trop visible. Que cette mésaventure lui abîme sa plastique serait le comble du cauchemar !
Au loin, à l’opposé de la pièce, Wendy devine Franck. Le jeune homme la voit, il se précipite vers elle, l’enlace rapidement et lui demande si tout va bien. Si ce fan de la première heure ne lui fait pas de réflexion, c’est que sa blessure sur le visage doit être superficielle.
La jolie blonde répond succinctement à Franck. Elle est à la fois soulagée, embarrassée et suspicieuse. Elle se dit qu’elle ferait mieux de laisser tomber ses doutes quant à ce garçon, il semble sincère et pris au piège, comme eux tous. Cependant, elle ne peut s’empêcher de penser que faire semblant d’être piégé et perdu serait la meilleure couverture possible pour leurs ravisseurs…
Enfin, peu importe, pour l’heure, ils doivent rester concentrés sur le présent. Wendy est intriguée par ce nouveau contexte. Comment sont-ils passés du chalet perdu à ce parking embrumé ?
Le médecin aide Laure à se relever et l’ausculte brièvement. Il semblerait que la trentenaire ait mal à la cheville. C’est certainement dû à sa chute dans leur course effrénée.
Wendy constate que, tout comme elle, Laure, Tom et Franck portent toujours les mêmes vêtements blancs. Ces derniers sont plus ou moins tachés. Le pire reste Franck, il est vraiment très sale, de la boue recouvre intégralement ses chaussures. Probablement les souvenirs de la promenade en forêt.
Mais Wendy entend des voix, elle se retourne et constate qu’ils ne sont pas seuls dans cet entrepôt ! Elle ne s’attendait tellement pas à voir du monde qu’elle en est très surprise.
Deux hommes en retrait les regardent, l’air hébété. Ces deux inconnus sont vêtus normalement. Enfin, « normalement » pour des habitants lambda d’une ville de province se dit Wendy. L’un porte une salopette en jean, visiblement assez ancienne et sale. L’autre est en bûcheron, avec une atroce chapka sur la tête. Les deux hommes sont habillés assez chaudement. Cela contraste avec les pulls en coton de Wendy et ses camarades. Elle se dit que les habitants de ce trou doivent avoir l’habitude d’être confrontés à des météos comme celle d’aujourd’hui.
Tom voit que Wendy regarde avec attention ces deux nouveaux visages, il présente alors ces derniers comme étant de « chaleureux citoyens » qui l’auraient aidé à les retrouver. Wendy trouve cela curieux que Tom ne décline pas leurs identités, mais elle se moque de ces gens, leurs patronymes seraient des détails inutiles pour elle. De toute façon, avec ses camarades de la cabane, elle a déjà dépassé son quota de nouveaux noms à apprendre pour la journée.
Tom se dirige vers les deux indigènes et leur explique qu’ils sont désormais au complet. Wendy pense que cela sous-entend que Tom sait où se trouvent Johnny et Bruce.
Le médecin remercie les deux locaux, puis retourne vers Franck et les filles. Il convie tout le monde à « passer à côté ». Vu l’aspect lugubre de ce hangar, cela ne sera pas pire dans une autre pièce pense Wendy. Autant suivre le mouvement.
Tout le monde avance entre les différents produits stockés. L’influenceuse est impressionnée par cette quantité de cartons. S’ils sont coincés pour une durée indéterminée, ils seront mieux fournis ici que dans la cabane !
Les deux inconnus ouvrent une porte lourde qui grince. Ils sont suivis par Tom, puis Franck qui maintient la porte ouverte pour les filles. Wendy se retourne et voit que Laure boitille. La trentenaire fait signe à Wendy qu’il n’y a pas de problème, elle pense s’être juste un peu foulé la cheville en courant dans la brume. Compatissante, Wendy laisse passer Laure et ferme donc la marche. Une fois le seuil traversé, Franck rabat la porte dans un grincement à faire frissonner un mort.
Cette pièce est plus éclairée que la précédente. Une lumière blafarde artificielle trop forte se réverbère sur un plafond et un sol qui sont trop étincelants. Pas de doute, ils se trouvent bien dans une grande surface.
Le magasin ne semble pas très grand. L’achalandage des rayons et les produits proposés évoquent un commerce moyen dans une ville moyenne de campagne. Pas le genre d’endroit que Wendy a l’habitude de fréquenter.
De toute manière, que cela soit dans un grand magasin ou dans une supérette, l’idole ne fait pas ses courses. Quand elle était plus petite, elle n’y accompagnait jamais ses parents. Le père et la mère de Wendy l’ont toujours traitée telle une reine, si elle ne souhaitait pas faire, alors ils ne la forçaient pas. Ainsi, le peu de fois où Wendy est entrée dans un magasin, c’était pour y accompagner des camarades de classe qui voulaient s’acheter du soda et des bonbons lors d’heures de cours séchées au collège et au lycée. Avec son courage légendaire, autant dire que cela s’est assez peu produit.
Désormais adulte et indépendante financièrement, Wendy ne s’adonne pas plus à cette activité ménagère. Toutes les deux semaines, avec l’aide de sa maman, elle commande un drive dans l’hypermarché le plus proche de chez elle. Ou plutôt, sa maman passe sa commande pour elle et Wendy précise si elle désire un article plus qu’un autre. Ensuite, la belle se fait livrer ses achats sur son palier. Mais Wendy trouve tout de même cela dégradant et asservissant car c’est à elle qu’incombe la longue tâche de ranger les emplettes.
Quoi qu’il en soit, si un jour il lui venait l’envie soudaine et saugrenue de faire ses courses elle-même, pour se frotter à la population locale ou dans l’utilité d’une de ses vidéos, elle ne choisirait pas ce genre d’enseigne.
Wendy, Franck, Laure et Tom arrivent dans le hall d’accueil où se trouvent plusieurs autres personnes. L’influenceuse est soulagée de retrouver le petit Johnny qui se tient aux côtés de Bruce. Wendy trouve la mine de ce dernier changée, il affiche un regard sérieux, il fronce les sourcils en permanence. Bruce ne lui paraissait déjà pas spécialement être un comique dans le cabanon, ce nouvel air n’arrange rien.
Pour ce qui est des autres individus, Wendy salue d’un signe de tête une mère qui sert contre elle sa fille de moins de dix (selon les supputations de Wendy). Puis elle adresse un sourire de circonstance à un vieil homme qui semble plutôt aigri et pas tout seul dans sa tête, à en juger ses lèvres qui marmonnent des discours incompréhensibles.
Le gaillard déguisé en bûcheron apostrophe alors quelqu’un qui arrive derrière eux. Curieuse, Wendy se retourne. C’est incroyable ! Totalement surréaliste ! Il s’agit de la campeuse ! Elle est habillée différemment mais c’est elle ! Wendy en est certaine !
L’influenceuse panique ! Elle regarde Laure et comprend qu’elle n’est pas folle, sa camarade aussi a reconnu la jeune randonneuse ! Mais Tom donne un coup de coude à Laure, puis se penche en avant en mettant discrètement son index devant sa bouche en regardant Wendy.
Les filles échangent un regard d’incompréhension mais se plient à cette injonction silencieuse, elles demanderont des précisions en temps voulu.
De toute façon, ce n’est pas le seul détail qui préoccupe l’esprit de la blonde. Ce changement de lieu soudain, ce brouillard épais, ces ombres vivantes à l’extérieur aux hurlements effrayants, l’arrivée dans ce magasin, où Wendy et ces inconnus vêtus différemment et suffisamment chaudement pour faire face à un hiver rigoureux, contrairement à Wendy et ses amis.
Mais plus que tout, ce qui encombre l’esprit de la blonde se trouve être une pensée très égocentrée et subjective : personne ne l’a reconnue ! Elle est l’influenceuse la plus suivie des 10-25 ans ! Dans cette pièce, elle ne devrait pas passer incognito ! D’habitude, où qu’elle aille, que cela soit en ville, en province et même à l’étranger, elle croise toujours au moins une personne qui la reconnaît et plusieurs qui avouent savoir qui elle est après révélation de son identité ! Mais là, rien…
Désespérée, la célébrité regarde avec insistance la fillette blottie dans les bras de sa mère. Pas le moindre émerveillement dans les yeux de l’enfant. Ensuite, elle fixe son attention sur l’homme avec la chemise à carreaux, il doit être le plus jeune parmi ces inconnus après la gamine. Rien ! Pas d’illumination visuelle laissant penser qu’il la reconnaît ! Wendy finit par arrêter ces jeux de regards, c’est un coup à déclencher une réaction non désirée chez le jeune homme. Mais tout de même, c’est insultant de ne pas être identifiée ! Elle qui a tant sacrifié pour sa célébrité ! Toutes ces heures passées seule devant son téléphone, ces régimes, ces placements de produits, ces tests de crèmes hydratantes qui lui donnaient des boutons, tout ce temps à retoucher ses vidéos ! Tout ça pour rien ?
Finalement, la piste du film qui se tourne sans leur consentement est toujours une piste plausible ! Si ces individus ignorent qui elle est, c’est peut-être parce qu’ils jouent un rôle ! Les acteurs auront été prévenus, ils considérent Wendy comme une personne normale pour la crédibilité du scénario ! Si tel est le cas, ces acteurs sont extraordinairement bons. Wendy elle-même se prend au jeu.
Mais l’influenceuse n’est pas une très bonne actrice, elle craint de ne pas être à la hauteur du niveau exigé. Ceci pourrait d’ailleurs abonder dans le sens du film ! Afin d’avoir la meilleure réaction possible de sa part, les réalisateurs et producteurs de ce projet n’ont eu d’autre choix que de l’enlever et de la faire jouer à son insu ! Ainsi, elle peut interpréter son personnage à la perfection, ne nécessitant qu’une prise unique par scène !
Bien que Wendy se mette en scène sur les réseaux, elle n’y connaît rien au monde du septième art. Elle avait tenté des castings pour des séries mais n’a jamais été prise, son jeu étant qualifié de « trop surfait ». Pourtant, un jour, elle a reçu à son domicile un scénario. N’aimant pas lire, elle s’était contentée de regarder les noms des autres acteurs choisis, ainsi que sa proportion de texte et son quota de passage à l’écran. Déçue par les maigres attentes qui pesaient sur elle dans ce long-métrage, ne se sentant pas appréciée à sa juste valeur, elle avait jeté le script sans lui laisser de seconde chance, sans même le lire. Plus tard, lors d’un défilé de mode auquel elle assistait, un forcené avait bravé les vigiles qui l’entouraient. L’homme, un chauve bedonnant, lui avait parlé de ce scénario. Elle lui avait ri au nez sans avoir le temps de lui dire quoi que ce soit, avant que l’interlocuteur soit éjecté de la salle par un garde-du-corps. Wendy avait été outrée par l’audace de ce bonhomme qui avait eu l’outrecuidance de croire qu’une fille comme elle pouvait adhérer au projet d’un inconnu. Quelle humiliation pour elle !
Là au moins, avec de tels moyens mis en œuvre, Wendy a une certitude : ce projet cinématographique, auquel elle contribue contre son gré, est le fruit d’une grosse production !
Toutefois, Wendy doit garder en tête la possibilité farfelue, mais possible, qu’il ne s’agisse pas d’un film. Dans ce cas, ces gens dans le magasin ne seraient pas des complices mais des anonymes ignorant tout d’elle. La starlette aurait donc de quoi être inquiète.
Soudain, une idée lui traverse l’esprit : et s’ils étaient dans un monde parallèle où elle n’existe pas ? Wendy n’est rien sans sa popularité ! Elle a déjà vu des vidéos où des complotistes évoquaient des théories sur la multiplicité des univers ! Elle a pu tomber dans une faille temporelle involontairement !
Wendy doit trouver un portable et une connexion internet ! C’est une question de vie ou de mort ! Elle veut en avoir le cœur net et savoir où ils se trouvent ! Dans ce doute complet, elle commence à devenir folle, elle déraille totalement ! Elle n’est pas une fille qui aime cogiter. Elle est douée pour apprendre par cœur, pas pour réfléchir ! Plus son esprit divaguera de supposition en supposition, plus son angoisse grandira et sa rationalité la quittera !