Ares Chapter

Chapitre 6 : Le Phénix dans la lave

1746 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 03/11/2026 07:29

Île de la Reine Morte, sous l’équateur, Pacifique Sud.


Un vent chaud et sec attisait sans cesse le flux de roche fondue, qui coulait sous forme de lave liquide et incandescente, sans jamais refroidir ni s’indurer, nappant le cocon réparateur dans lequel se nichait Ikki, le chevalier du Phénix. À ses côtés, la pierre tombale d'Esmeralda rougeoyait en renvoyant la lueur écarlate qui émanait du lit magmatique. Les restes d’un masque brisé à l'allure terrifiante étincelaient au pied de la discrète sépulture. Au loin, le volcan au centre de l’île de la Reine Morte projetait à foison geysers de lave et de scories dans un tourbillon de fumée chargée de cendres et de suie. La terre ravagée craquait, grondait et tremblait sous le coup de la colossale quantité d’énergie contenue dans le sous-sol volcanique.

Le rythme des projections et des vibrations n'était pas aléatoire. On aurait dit de fabuleux battements cardiaques, ceux d’une créature endormie en passe de se réveiller. L’île entière était au diapason avec son maître, l’oiseau fantastique en sommeil dont le feu couvait sans jamais s'éteindre.

En surplomb du cocon de lave, sur un rocher maintes fois fondu et refroidi aux allures de météorite, trônait l'armure du Phénix. Elle veillait farouchement sur son porteur, intimidante et déterminée à ce qu’il ne lui arrive rien durant sa convalescence divine. Combien de fois avait-elle elle-même ressuscité ? Brisée, réduite en miettes, désintégrée, consumée… la Cloth de l’oiseau flamboyant s'était toujours reconstituée pour parer à nouveau son chevalier dédié, afin qu’il continue de combattre au nom d’Athéna. Avec Ikki, elle avait trouvé un écho à son entêtement à vivre et à sa violence intrinsèque. Il était hors de question qu’elle le laisse mourir.

Les esprits condamnés à errer sur cette terre maudite de la Reine Morte rôdaient, également vigilants. Les âmes tourmentées des multiples défunts, dont les vies s'étaient éteintes brutalement sur cette île diabolique, montaient la garde. Ils étaient nombreux à défendre le seul survivant de ce territoire volcanique. D’anciens chevaliers noirs, d’anciens gardiens, d'anciens habitants, à tous, le repos éternel leur était interdit, comme si la montagne de feu leur imposait de poursuivre leur mission depuis l'au-delà… ou comme si l’île était vraiment une portion des Enfers sur Terre, la seule encore existante de surcroît depuis la destruction de l'outre-monde.

Un jet de magma accompagné d’un panache de poussières brûlantes explosa quand trois inconnus prirent pied sur le sol moribond. L'île vibra, exprimant sa mise en garde implacable face à la menace, mais les étrangers, encapuchonnés dans une longue mante anonymisante, n’en eurent cure. Ils n'étaient pas sensibles aux colères de la nature, même celle de la Reine Morte. Depuis le rivage de sable noir, ils détectèrent ce qu'ils étaient venus chercher et se mirent en chemin, ignorant les éperons rocheux et les flaques de lave qui leur auraient perforé et consumé la voûte plantaire si celle-ci n'avait été protégée par une botte d'armure incarnadine.

Comprenant leurs funestes desseins, les âmes gardiennes des lieux se lancèrent à l'assaut des peurs probables des trois individus. À grand renfort d’illusions maléfiques, ils attentèrent aux esprits des étrangers… qui se contentèrent de les ignorer superbement, insensibles aux attaques psychiques des spectres en perdition.

Pas même les crevasses, les gaz toxiques et les pluies de scories ne ralentirent la progression imperturbable des inconnus. Lorsqu'ils arrivèrent à un canyon d’orgues basaltiques, ils furent assaillis par une horde de fantômes d'anciens chevaliers noirs. Animés par leur cosmos résiduel, les eidolons s’immolèrent en une avalanche de flammes fuligineuses. Les défunts étaient prêts à sacrifier leur après-vie pour protéger le Saint en stase. L’offensive fut à la fois physique et psychique et engloutit les trois étrangers, calcinant leurs mantes et révélant leurs armures vermeilles aux nuances charbonneuses. L’un d’eux leva une main dans cette fournaise obscure :

— Casualties Delusional Fate [Destin illusoire des victimes] !

Les ombres revanchardes s’effacèrent dans un voile de désillusion, comme soudainement confrontées à l’inutilité de leur mort dans les conflits qui les avaient occises. Sans s'émouvoir, les trois guerriers poursuivirent leur route vers le centre de l’île où leur cible reposait. Ils firent front lorsque d’autres tentatives d’intimidation spirituelles les menacèrent, aussi vaines et infructueuses que la première.

Lorsqu'ils parvinrent enfin sur le site où Ikki se régénérait, ils stoppèrent. Sévère, l'armure du Phénix les toisait, ailes déployées. Pourtant, ce ne fut pas elle qui dissuadait les inconnus. Une forme spectrale flottait devant le cocon de lave, une présence rémanente loin d'être aussi anodine et inoffensive que les âmes damnées déjà rencontrées. L'aura en imposait et sa prestance se confirma lorsqu’elle prit une consistance matérielle. Un robuste chevalier au corps couturé de cicatrices, la peau mâte et ceint d'une armure d’argent évoquant la puissance d'un brasier se dressa face aux étrangers. En lieu de casque, il arborait un masque de démon indonésien qui jurait avec l’implacable douceur de son regard.

— Casualties Delusional Fate ! tenta à nouveau l'un des assaillants.

Son voile de désillusion ne fit même pas frémir l’apparition. Le spectre leva une main ferme :

— Guilt Burning Lava [Lave brûlante de la culpabilité] !

Une pression mentale incandescente s’abattit sur les trois acolytes qui durent mettre un genou en terre pour y résister. Ils élevèrent leur cosmos et brisèrent non sans mal l’arcane du revenant.

— À qui avons-nous l’honneur ? demanda celui qui avait effacé les spectres précédents. Rares sont les fantômes capables d’échapper à mon pouvoir, à moi Setan du Buta Ijo, Makhai de Haut Sang de l’armée des Amphillogiai d’Arès.

— Mon nom importe peu, j’ai perdu le droit de le porter par mes exactions. Mais même mort, je défendrai la vie de celui qui m’a offert l'absolution en me tuant de ses propres mains.

Les deux compères de Setan firent un pas en avant.

— Ne sous-estime pas le Haut Sang des Amphillogiai. Ce n’est pas un macchabée qui édictera ses règles sur les vivants. Tu as également perdu cette prérogative en mourant, Guilty. Oui, je connais ton nom et je veillerai à ce que tes conflits intérieurs te désincarnent, moi, Hoala du Huaka’i Pō : Inner Strife Burst [explosion de conflits intérieurs] !

La technique de la guerrière d’Arès fit vaciller Guilty qui faillit se dissiper. Mais il garda contenance et résista. Le troisième agresseur prit le parti de seconder son camarade.

— À mon tour ! Tu seras écartelé par ton propre passif ! Moi, Tumu’uru du Kēhua, également du Haut Sang, j’y veillerai : Tearing Past Feud [Querelles passées déchirantes] !

— Si vous connaissez le surnom auquel je répondais après ma décadence, vous savez qui je suis vraiment ! rugit le spectre d’argent.

Ce dernier raffermit sa résolution post mortem et ne flancha pas face aux terribles arcanes… du moins pas immédiatement. Mais il est des limites à ce qu'un revenant peut réaliser dans le monde des vivants et son enveloppe spirituelle perdit de sa substance, peu à peu désagrégée. Un sourire amer et triste ourla le visage hâve du défunt revenu pour protéger son disciple.

— Je ne suis pas Guilty ! tonna-t-il en préparant son ultime action. Je suis Jorge du Fourneau et dussé-je y perdre ma mort, je vous affaiblirai ! Rangda Flaring Wrath [Colère enflammée de Rangda] !

L’émanation épuisa totalement le cosmos résiduel de l'ancien gardien de la Reine Morte. Le fantôme se dissolut en alimentant le plus longtemps possible le sirocco incandescent qui se déversa sur les Makhai. Ceux-ci se protégèrent derrière leurs gantelets qui se fendirent, laissant s’infiltrer la dernière fournaise de l’évanescent. Les plastrons se fissurèrent et les trois soldats d’Arès furent emportés.

Ils se relevèrent, plus ébranlés qu’ils n'auraient supposé pouvoir l'être. Ils accusaient des brûlures cuisantes, bien que non mortelles. Avec quelque hésitation, ils s’avancèrent vers le cocon de lave, circonspects. Que leur réservait encore cette île ?

Une vibration résonna dans l’air surchauffé et les Makhai stoppèrent net. L'atmosphère ondulait sous l’effet de la chaleur, ce qui donnait à la Cloth du Phénix l'impression de battre des ailes. Un avertissement lancé aux intrus.

— Après les fantômes, une armure ? Décidément, cet oiseau de malheur s’est trouvé des protecteurs bien particuliers, cracha Tumu'uru.

— Finissons-en, ordonna Setan. Débarrassons-nous de ce chevalier qui a échappé à maître Arès.

Ils avancèrent d'un pas, les pieds claquant de manière synchrone sur la roche noire.

L'armure du Phénix se dissocia et ses différentes parties fusèrent telles des étoiles filantes jusque derrière les Makhai.

— Qu’est-ce que… ? s'exclama Setan.

— Elle rejoint son porteur ! Impossible, il est devant nous, dans son cocon ! s’indigna Hoala.

— Il a dû s'en échapper ! s'écria Tumu’uru.

Ils se retournèrent, dédaignant la chrysalide réparatrice et prêts à en découdre avec le plus dangereux des chevaliers de bronze. La Cloth lévitait face à eux, dans sa conformation chevaleresque… vide.

Non.

Pas vide.

Des particules d’éther doré la remplissaient petit à petit, reconstituant des bras et des jambes graciles mais solides, des hanches et un buste féminins et athlétiques. Une chevelure blonde de flammes et d'étincelles ondula sous le casque, qui encadrait un visage fin occupé par deux grands yeux de braises vertes.

La dernière barrière ectoplasmique que l’île de la Reine Morte mettait en travers du chemin des Makhai se parait de la Cloth de son être aimé, prête elle aussi à défendre jusqu'au bout le régénération d’Ikki.

— Kakan Moeagaru [corolle embrasée] ! clama le spectre d'Esmeralda.

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