L'ichor de la Gorgone et les yeux du Chevalier
Je le tiens contre moi, sa gorge offerte à mes crocs. Je perçois son cœur qui palpite à travers son dos qui se presse contre ma poitrine. Je sens l’odeur de sa peau, transpiration masculine mêlée de verdure et de la fragrance d’une femme. Celle de la jolie naïade, sans doute, puisqu’elle est la “femme qu’il aime”. Que c’est commun ! J’espère qu’il n’a pas abusé d’elle. Les hommes ont parfois une définition particulière du terme “aimer”. Je resserre ma prise, l’empêchant presque de respirer. L’essence de Persée qui imbibe son armure de métal alimente ma colère, comme l’odeur du sang ravive la faim du lion. Je me délecte de sa faiblesse.
— Alors Chevalier Shiryu, qu’est-ce que ça fait de ne plus être maître de son corps ? De devoir en abandonner le commandement à une autre volonté ? Ou au contraire, apprécies-tu de te retrouver soumis à mes désirs ? Tu pourrais être mon allié… Et même plus encore… Tu pourrais être mon compagnon… Tu ne risques rien puisque tes yeux sont morts.
Il se débat et je dois resserrer ma prise autour de lui, m’aidant de la force de mes ailes pour le contenir. Mes doigts de métal entaillent sa peau, faisant perler quelques gouttes de sang dont l’odeur attise l'appétit de mes vipères.
— Tu veux te libérer ? Souffres-tu ? As-tu envie de crier ? D’implorer ma clémence ? Hein, mon mignon, mon bel agneau… C’est désagréable d’être ainsi prisonnier, n'est-ce pas ? Sais-tu ce qu’IL me disait quand je me suis retrouvée dans cette position ?
Il secoue un peu la tête alors que j’entends sa respiration se faire plus rapide et saccadée. Il a peur… le pauvre petit.
— IL me disait que j’étais belle et, puisque j'étais belle, je devais lui appartenir, mon corps devait se soumettre au sien car tel était son désir. Veux-tu, toi, te soumettre à mes désirs, mon joli ?
Il reste muet quelques secondes avant de balbutier d’une voix étouffée :
— Qui… Qui t’a… blessée, Méduse ? Quel homme… t’a forcée ?
Je ne m’attendais pas à ça. Personne ne m’a jamais posé la question. C’est bien la première fois qu’on s’intéresse à moi de cette façon. Comment a-t-il deviné l’origine de ma blessure ? En plus, il ne se moque pas. Sa voix était teintée d’une sincère compassion. Il s’inquiète pour moi alors que je le tiens à ma merci. Quel jeune homme étrange ! Comme je ne réponds pas, il insiste :
— Qui ?... Persée ?
— Persée ? Non. Il n’en aurait jamais eu la force. Et puis, j’étais déjà laide lors de notre confrontation. C’était avant. Quand j’étais encore belle et candide.
— Qui t’a fait… du mal, Méduse ? Quel homme a… abusé de toi ?
— Ce n’était pas un homme. Ça aurait été trop simple.
— Un dieu ?
Je serre encore plus mon étreinte. J’ai envie de déverser ma colère, de lâcher cette vérité qui me tenaille depuis l’aube des temps, et d’un autre côté, je le redoute. Je sais que si je le fais, je ne pourrais plus faire marche arrière. Aucun mortel n’a eu connaissance de cette histoire. Seuls les Dieux ont statué sur mon sort et m’ont punie pour un acte auquel je n’ai jamais consenti.
— C’est un… dieu… n’est-ce pas ? murmure-t-il entre deux respirations haletantes. Laisse-moi deviner… Ça ne peut pas.. être Hadès. Tu es gardienne des Enfers… tu ne l’aurais pas supporté… pendant des siècles et des siècles… Poséidon ?
Mon cœur se fige en entendant ce nom.
Poséidon…
Comme je le hais. J’ai tant appelé de mes vœux qu’il souffre dans sa chair autant que j’ai souffert dans la mienne et de l’humiliation qui a suivi.
Je manque subitement d’air ; j’ai presque l’impression de sentir à nouveau la douleur horrible qu’il m’a infligée ce jour-là, le sang poisseux qui recouvrait mes cuisses quand il s’était enfin retiré, puis la brûlure qui a irradié mon corps pendant des jours et des jours. Mais ça n’a pas été le pire. Le pire ça a été après.
— Que s’est-il… passé ? demande mon preux combattant.
— Je ne comprends pas ta question.
— Qu’est-il… arrivé à Poséidon… après ça ?
C’est impossible ! Il se joue de moi ! Comment peut-on poser une question aussi stupide ? Je mets quelques secondes pour lui répondre :
— C’est un Dieu. Que veux-tu qu’il lui arrive ?
Je ne peux m'empêcher de rire. Mais ce rire sonne faux, même à mes propres oreilles. Je réponds cependant à la naïve question :
— Il a été congratulé par ses pairs, que crois-tu ? Au pire ignoré quelque temps par les Déesses, pour la forme, et c’est tout. Parce qu’il est un Dieu viril, on l’admire. Parce que lui a perdu la tête, moi, j’ai été punie. Avoir été belle a bien été mon seul crime, à cette époque, et j'ai été transformée en monstre en guise de châtiment.
— Puisqu’il est… un dieu, il aurait le… droit de disposer de toi… et de ton corps ? s’insurge mon trop gentil chevalier. Ses vils désirs… ont-ils plus de valeur que les tiens ?
— C’est cela.
— C’est… injuste.
— Tu es bien naïf, mon biquet. C’est la définition même du rapport entre les créatures mortelles et les dieux immortels.
— Des mauvais… dieux, me corrige-t-il. Tous… ne sont pas ainsi.
— Et à qui penses-tu ? Qui serait un bon dieu, d’après toi ?
— Athéna, affirme-t-il.
— Athéna ? Cette garce !
— Si j’en crois… mon Vieux Maître, Athéna… ne peut pas être une… garce.
Je m’étrangle. Celle que je déteste presque autant que Poséidon ne serait pas une déesse intransigeante et sans pitié ? S’il savait ! D’ailleurs, il devrait savoir. Après tout, ce beau candide sera bientôt mort, je peux aussi bien le pétrifier par le venin de mes crocs que l’éventrer par le tranchant de mes ongles. Ce n’est pas cette futile carapace de métal qui changera quoi que ce soit. Il peut donc entendre ma vérité avant de s’éteindre. Il verra alors si sa “bonne” déesse fera quelque chose pour lui.
— Ça, c’est parce que tu ne connais pas tout, mon chou.
— Alors… raconte-moi. Je veux… savoir.
Je le libère de mon étreinte. Il est tellement vulnérable que je parviendrai facilement à l’attraper à nouveau. Il s’éloigne vivement de moi, tousse, tourne ses yeux clos et ensanglantés vers moi pour me répondre :
— Dis-moi ton histoire, Méduse.
Je prends le temps de choisir mes mots, mais je sens que je ne les maîtriserai pas longtemps :
— Saches que j’ai été la plus fervente et dévouée prêtresse d’Athéna. Quand Poséidon m’a souillée, elle m’a écoutée, consolée, soignée… pour finalement me trahir de la pire des façons ! Alors que je lui vouais une confiance absolue !
Je peux alors hurler à ma guise :
— Elle m’a punie alors que je n'étais coupable de rien ! De rien ! Elle a appliqué sa terrible loi sans remords ni état d’âme. Elle n’a même pas hésité ! La bienveillante Athéna, la si aimante Athéna, la déesse de la Justice et de la Sagesse, m'a froidement déchue de mon statut de prêtresse, tout ça parce que je n'étais plus vierge comme Elle ! J’ai subi les assauts de Poséidon. Subi ! Et Elle m’a transformée en monstre pour me faire payer une faute qui n’était pas la mienne ! Elle m’a affublée de ce pouvoir cruel pour m’empêcher de regarder un autre homme ! Comme si j’avais éprouvé un quelconque désir pour le réceptacle de ce Dieu !
Je crache mon venin au sol et observe avec satisfaction les brins d’herbes se pétrifier, appelant de mes vœux que Poséidon pourrait un jour subir ce sort. Mon joli mignon a pâli. Je ne sais pas ce qu’il pense mais, moi, je me sens presque mieux.
— Ensuite, j’ai pétrifié des centaines de Héros qui croyaient pouvoir me vaincre. Jusqu’à ce que Persée, soutenu par ta douce Athéna, me décapite. Celle que tu vénères a commandité mon meurtre. Je pense que je suis en droit de la haïr, non ? Je me suis retrouvée aux Enfers où Hadès m'a chargée de garder une misérable porte pour l’éternité !
Je marche vers lui et il ne bronche pas. Je peux même poser mon index de bronze sur son torse de métal :
— Mais maintenant, je suis libre ! Libre et entière ! Et je ne vais pas laisser ce crime impuni, crois-moi. Persée, Athéna, Poséidon. Ils connaîtront l’amertume de ma vengeance, puisque Chronos m’en a donné l’opportunité en me ramenant mon corps depuis l’aube des temps.
Shiryu, Chevalier de Bronze du Dragon, porteur de l’armure de Persée, fléchit alors les genoux, serre les poings et fait brusquement flamboyer son cosmos. Décidément cette technique est pour le moins déconcertante. Je recule de quelques pas, sous la puissance de son énergie tout en admirant cette nouvelle aura. Elle est beaucoup plus forte que tout à l’heure.
— Je ne pourrai pas te laisser faire, Méduse, me crie-t-il. C’est mon rôle de chevalier d’Athéna !
Il n’en fallait pas moins pour raviver ma colère. Il choisit le camp de la Traîtresse et non le mien ? Soit ! Il le paiera de sa vie, comme tous les autres Héros qui se sont attaqués à moi par le passé. Aveugle ou pas, même si je n’ai pas accès à son âme, je peux le tuer ! Mes vipères se redressent, ouvrent leurs gueules dès que j’ouvre les mâchoires et je lui envoie un hurlement nourri à la puissance de ma rage.
“C’est mon rôle de chevalier d’Athéna !” Les mots étaient sortis sans que Shiryu n’ait pris le temps de réfléchir. Instinctivement. Il ne doutait plus à cet instant. Sa cécité n’était pas ce qui l’empêcherait de se battre pour ceux qu’il aimait ou pour l’humanité toute entière. Il n’était plus question de discuter de la légitimité de son statut. Il était un Saint au service de la déesse protectrice de la Terre. Que ce fût Saori, qu’il avait encore du mal à imaginer comme la véritable réincarnation d’Athéna – comment une parvenue adoptée par un arriviste pervers et cruel pouvait-elle l’être ? – ou une autre, peu importait. Il était l’un de ses chevaliers sacrés, porteur de l’une de ses armures qui le désignait comme tel, alors il était de son devoir de résister jusqu’au bout.
Toutefois, la différence de puissance entre Méduse et lui était bien trop grande et elle n’eut aucun mal à l’immobiliser de nouveau, ne lui laissant même pas l’occasion de repasser à l’offensive. Son cosmos de bronze n’était pour elle qu’un inconfort mineur et les forces de Shiryu s’envolèrent aussitôt que le terrible hurlement le faucha. Les mains de la Gorgone se refermèrent toutes deux sur la gorge du chevalier qui se débattit. Mais l’armure de Persée avait beau être d’argent, ses poings ne valaient pas ceux du Dragon et ses tentatives restèrent vaines.
— Et maintenant, tu vas goûter aux crocs de Méduse, siffla-t-elle.
Shiryu la sentit se rapprocher et il se crispa dans l'expectative de la morsure qui mettrait fin à ses jours. Celle-ci ne vint pas. Les doigts de la Gorgone tremblaient et sa respiration était haletante. On aurait dit qu'elle… hésitait. L’étau de la Gorgone se durcit soudain, puis se desserra, avant de se raffermir de nouveau. Méduse ne semblait plus trop savoir comment agir.
— Shiryu, sais-tu ce que veut dire Méduse ? lui demanda-t-elle alors, sans plus la moindre ironie, furie ou coquetterie.
Il répondit par un silence aussi révélateur qu’engageant.
— Il s'agit d’un dérivé du grec antique médô, “protéger”. Méduse signifie donc “la protectrice”. Contrairement à mes sœurs, Sthéno et Euryale, de véritables monstresses malfaisantes, mon prénom me prédestinait à veiller sur les autres, et je suis devenue la gardienne de la frontière sacrée entre l’humain et le divin, défenseuse de la vertu féminine ! C’était mon rôle, ma mission en ce monde.
Sa voix monta d’une octave et Shiryu s’apprêta à un nouvel accès de colère incontrôlable. Mais l’armure de Persée sembla réagir à l’accusation de la Gorgone et les étoiles de la constellation éponyme s’illuminèrent sur la protection argentée. Le chevalier ne pouvait pas les voir, mais il ressentit la chaleur de chacune d’elles. Les foyers stellaires irradièrent dans son corps et convergèrent en un brasier crépitant, dont les étincelles étaient autant de souvenirs que la Cloth voulait lui transmettre.
Cela ne dura qu’une fraction de seconde, mais quand le phénomène cessa, Shiryu savait ce qu’il s’était réellement passé… et à quel point Méduse se fourvoyait.
— L’armure… me raconte pourtant… une toute autre… version, intervint le Saint du Dragon, gêné par la poigne de son adversaire. Une version aussi… différente de ton… récit, qu’elle l'est du… mythe te concernant tel qu’il est… admis par les théologiens.
Méduse plissa les yeux, dubitative.
— L'armure te raconte ? L'armure te parle ? N’importe quoi ! N’essaye pas de me faire avaler des couleuvres !
— Je n’oserais pas,... Méduse. Tu me… domines. Je suis… à ta merci. Et je ne m’abaisserai pas… à te tromper pour gagner quelques minutes… de vie. Ça ne serait pas… digne du chevalier que le Vieux Maître… m’a entraîné à être… et que Shunreï… encourageait. Crois-moi, ta vérité… et la mienne sont toutes deux… erronées. Acceptes-tu… de m'écouter ?
La Gorgone siffla, ses vipères se balancèrent férocement d’avant en arrière, leurs gueules s’ouvrirent et se fermèrent sous l'effet de l’indécision de leur maîtresse. Puis l'agitation cessa et Méduse relâcha son emprise sur la gorge du jeune homme et le repoussa violemment. Shiryu tomba à genou et massa son cou meurtri.
— Parle. Tu as intérêt à être convaincant, menaça la créature.
Shiryu se releva.
— Si je ne le suis pas, tu pourras me tuer. Mais je doute que tu en arrives là. Tu n’es pas une meurtrière.
— Ne crois pas me connaître, pastiche de Héros. J’ai pétrifié plus de personnes que tu ne peux l’imaginer.
Le chevalier secoua la tête.
— Tuer de ses mains ou d’un simple regard, ce n’est pas la même chose. C’est pour cela que je ne suis pas encore mort, n’est-ce pas ?
Sentant l’irritation dans la respiration de la Gorgone, Shiryu ne poussa pas plus loin sa chance et enchaîna, concentré sur les réminiscences que lui avait confiées la Cloth d’argent.
— L'armure de Persée n’existait pas encore quand il t’est arrivé malheur, mais, comme tu l’as deviné, l'essence de ce Héros repose en elle et elle sait ce qu'il s’est réellement passé. Athéna ne t’a pas punie par cruauté.
Méduse s’esclaffa faussement.
— Non, c’est vrai, poursuivit Shiryu. Tu étais la seule Gorgone vulnérable. Poséidon en a profité car, traditionnellement chez les dieux, aucun immortel ne peut être inquiété en cas d'exaction sur un mortel. L'éthique divine est rituelle, pas individuelle. C’est la souillure qui sanctionnable, pas son auteur. Tu en étais la porteuse et tu ne pouvais décemment plus représenter Athéna, la déesse vierge. Poséidon a lâchement demandé ton châtiment et Athéna a été contrainte d’appliquer la loi de ses pairs. Plutôt que de te faire exécuter, elle t’a transformée de manière à ce que tu ne puisses plus te retrouver victime des hommes.
— Elle a fait de moi un monstre ! La belle récompense ! railla la Gorgone.
— C’est vrai, admit le chevalier, mais aussi une existence crainte et respectée pour sa puissance.
— Respectée ? Respectée ! Et tous ceux qui ont attenté à mes jours, ils me respectaient, peut-être ?
— En un sens oui. C'était l’Âge des Héros. Ils craignaient ton pouvoir. Ils te redoutaient et t’estimaient pour cela. Sans la peur que tu instiguais chez eux, et donc sans les honneurs qu’ils retireraient à la surmonter ainsi qu’à te vaincre, ils ne t’auraient jamais accordé le moindre intérêt.
— J’aurais préféré !
— Je me doute, mais tu avais toujours été convoitée pour ta beauté, n’est-ce pas ? Tu étais la cible des hommes, même si ta prêtrise te protégeait d’eux. Si Athéna t’avait simplement excommuniée, tu aurais connu bien pire destin. Elle t’a donné les moyens de te défendre.
— Il y avait forcément d'autres solutions ! s’énerva Méduse. Les pouvoirs des dieux sont immenses, quitte à m’exclure de son culte sans me tuer, elle pouvait me transformer en une créature magnifique !
— Il fallait que ça ressemble à une sanction. Elle a donc choisi de te donner une apparence similaire à celle de tes sœurs.
— Une apparence qui m’a rendue repoussante ! À tel point que j’ai dû aller vivre sur cette maudite île de Sérifos que je détestais. J’étais seule, tellement seule… C’était une torture. En guise de compagnie, je n’avais que les statues des Héros venus me tuer. Quelle joie ! J’aurais préféré une exécution, nette et rapide. Et de loin !
— Ça, Athéna ne pouvait pas s’y résoudre. Elle est d’une grande bonté. D'après le Vieux Maître, elle a pleuré chacun de ses Saints blessés ou tombés au combat depuis que la chevalerie existe. Je suppose qu'il en était de même pour toi, l'une de ses prêtresses.
— Et pourtant, elle a fini par envoyer Persée me tuer !
— Oui. Ta monstrification et ta réclusion n’avaient pas suffi à Poséidon. Il a menacé Athéna d’une débâcle sur Terre si elle ne se débarrassait pas de toi définitivement. Mais Athéna est aussi la déesse de la stratégie et elle a entrevu une solution. Elle pouvait sauver les habitants de la planète, les apparences et ton rôle de protectrice tout à la fois.
— En me faisant exécuter ?
— Précisément.
— Tu es devenu complètement fou, ma parole !
Shiryu poursuivit sans se démonter :
— Persée était le seul Héros à ta hauteur. Athéna a attendu qu’il se décide enfin à aller t'affronter. C'était inévitable après le nombre de quêteurs de gloire que tu avais éliminés. Elle lui a alors confié une épée-serpe, la harpè, et un bouclier-miroir, l’eísoptron. En l'équipant, elle montrait à Poséidon qu’elle abondait dans son sens, du moins en apparence. En réalité, Athéna avait enchanté la lame, de manière à ce qu’elle ne tue pas la tête qu’elle trancherait, et l'écu, de telle sorte qu’il puisse la conserver. Quand le Héros eut accompli sa tâche, il a offert ta tête en trophée à Athéna, qui l’a arborée quelque temps sous la forme d’un pendentif, le gorgonéion, devenu par ailleurs un symbole apotropaïque. Poséidon était alors satisfait et il ne se doutait pas qu'Athéna s'était jouée de lui. Elle désirait à tout prix te maintenir dans ton rôle de protectrice. Elle a donc passé un pacte avec Hadès – à cette époque, ils n'étaient pas encore en guerre – afin qu'il propose à ton âme défunte de garder le seuil des Enfers, où ton rôle serait d’empêcher tout humain vivant de s’introduire dans le monde des morts. En ce qui concerne ta tête, elle a fini par en faire don au premier Saint de Persée, Cynouros, le propre fils du Héros, en l’incrustant dans son écu.
À ce moment de son récit, Shiryu sortit le bouclier de Persée, jusqu'alors remisé en pièce dorsale. Il le montra à Méduse qui n’y vit qu’une sorte de losange doublement tronqué, complètement fissuré, dont les différents morceaux paraissaient à peine réussir à se maintenir les uns contre les autres. Dans cet état, il était pathétique, pourtant il lui inspira une étrange sensation.
— Ma tête et mon pouvoir sont restés enfermés dans cet objet hideux depuis l’Âge des Héros ?
— Oui, répondit Shiryu, jusqu’à ce qu’Algol abuse de ses prérogatives et que je sois amené à le combattre. J’ai certainement été l’outil du courroux d’Athéna. Elle aura préféré détruire un tel atout pour l’humanité que de le voir entre de mauvaises mains. Car oui, sous cette forme transmise de chevalier en chevalier, tu as défendu des générations entières de Terriens. Même si ce n'est pas de la manière dont tu l’avais envisagée, Athéna t’a permis d'honorer ta mission. Ton âme et ta tête ont protégé des milliers, voire des millions d’existences. Tu n’usurpes pas ton nom, Méduse.
— Mais sans mon corps ! s'écria la Gorgone.
— Tu n’en avais plus besoin pour assurer le rôle que t’a assigné Athéna.
— Alors comment expliques-tu que Chronos me l’ait rendu ?
Shiryu tiqua.
— Chronos ? Rendu ? Ton tronc, tes membres… ils n’ont pas simplement… repoussé ?
— Non, il me les a ramenés du passé. Il me l’a lui-même proposé. Imagines-tu que Chronos ait pu me faire un tel présent sans raison ?
Shiryu secoua la tête.
— Je n’ai pas la réponse à cette question. Je ne peux pas présager des intentions divines.
Méduse eut un rictus de dédain.
— Évidemment. Les Dieux se jouent de nous. Nous ne sommes que des pions entre leurs mains.
— Que… Que veux-tu dire ? osa-t-il demander. À quoi penses-tu ?
Elle soupira :
— Je sens que quelque chose ne va pas. Mon corps n’est pas… adapté à ce monde. Dis-moi, depuis combien de temps Persée est-il mort ?
— Des millénaires, je pense.
— Je comprends mieux...
— C’est-à-dire ?
— Mon pouvoir de pétrification atteint des sommets. Écoute bien. Que perçois-tu autour de nous, à part les mouvements de l’eau ?
Il tendit ses sens. Il y avait bien le mugissement de la Grande Cascade, mais il semblait résonner dans le vide, comme si tout autre son avait disparu, comme s’il n’avait plus le moindre public. Pas de crissement d’insectes, pas de piaillements d’oiseaux, pas de fouaillement de mammifères. Il réalisa alors qu’il s’était mépris sur le silence de Lushan. Pire que du cryptisme d’une proie qui perçoit la présence d’un prédateur, ce mutisme provenait de la fossilisation même de l’environnement.
— Dès que j’ai plongé mon regard dans ta cascade, ce qui nous entoure a commencé à se figer dans la roche, poursuivit Méduse. On dirait que la chute d'eau a agi comme un miroir capable de réfracter ma capacité oculaire. Mon aptitude n’a jamais été aussi forte. Elle ne rencontre aucune résistance, comme si cet Âge semblait incapable d’y faire face. Et la cascade… La cascade joue un rôle dans tout ça …
Elle fit quelques pas vers le haut du promontoire, tournant le dos à Shiryu :
— L’écharpe d’Iris m’a guidée jusqu’ici. Serait-ce possible que Chronos m’ait convoquée pour me forcer à contempler cette cataracte ? Qu’a-t-elle de particulier ?
Shiryu s’écria :
— La Grande Cascade est issue des Neuf Cieux et sombre jusqu'aux Neuf Sources. Elle participe à l'équilibre du monde entier, auquel elle est reliée ! Si elle reflète ton regard, c’est la Terre elle-même qui est en danger de pétrification ! Pourquoi Chronos t’y aurait-il menée ?
Méduse fit bruisser nerveusement ses ailes.
— Chronos a-t-il une dent envers Athéna ? demanda-t-elle avec circonspection.
— Contre tous les Olympiens en vérité, convint le Saint. Le Vieux Maître m’a raconté qu’ils lui refusent une place à leurs côtés et ne l’autorisent pas à agir à sa guise sur le monde, du moins pas aussi directement qu’eux. Il doit se cantonner à son statut de dieu primordial du Temps.
— Serait-ce possible que je sois à nouveau, le pion d’une déité ? subodora la Gorgone à haute voix, mais indéniablement pour elle-même.
Shiryu, ne sachant que répondre, ni s’il le devait, resta muet. Le silence s’installa autour d’eux. Seuls les grondements de la cataracte indiquaient au jeune chevalier que le temps n’avait pas suspendu son cours.
— Serait-ce possible que je sois à nouveau, le pion d’une déité ?
Mon coeur s’emballe rien qu’à évoquer cette éventualité. La voix de Chronos me répond alors dans mon esprit :
— Le pion ? Non, c’est toi qui l’a désiré ainsi, Petite-Fille de ma Mère.
À son instar, je fais entendre ma voix ancestrale par delà l’arc-en-ciel de la cascade :
— C’était une erreur de me faire revivre dans cette époque. Je ne suis pas à ma place. Mon corps n’est pas à sa place. Peux-tu le faire disparaître, je te prie, Fils de ma Mère ?
— Non. Ton corps est à la place que j’ai voulue pour lui !
Derrière le voile de son ton impérieux, j’ai senti son agressivité, sa colère, sa frustration. Pourquoi ? J'insiste :
— Ce corps est le mien et je veux lui faire quitter ce monde.
— Je te l’interdis ! Ce corps anachronique venu d’un autre Âge sera l’outil qui prouvera ma valeur en tant que Dieu Primordial et me fera enfin accepter au sommet de l’Olympe !
— Je ne vois pas comment mon corps pourrait t’aider à cela, Fils de ma Mère.
— Réfléchis, Gorgone. Quand tu auras tout pétrifié, j’inverserai alors le cours du Temps pour effacer ce méfait. Je serai le sauveur de leur précieuse planète et je prendrai la place qui m’est dûe auprès des Olympiens ! Ils seront obligés de lever leurs restrictions me concernant.
C’est donc pour cela qu’il est intervenu après mon éveil ! J’aurais certainement pu me régénérer entièrement, mais il a profité de mon impatience d’alors pour me proposer une solution plus immédiate. Il savait que je ne refuserais pas. En rappelant mon corps depuis l’Âge des Héros, un Âge où l’omniprésence des créatures fantastiques telles que moi forçait le monde à posséder une vitalité supérieure à l’actuelle, il savait que mes pouvoirs s’emballeraient. Il avait tout planifié.
Mon cœur accélère, mes vipères s’agitent, ouvrent leurs gueules et crachent leur venin. Je serre les poings pour contrôler leur ire à tel point que j’entends le métal qui les recouvrent se froisser. Je gronde :
— Tu ne m’auras pas, Chronos. Je ne serai pas ton arme pour assouvir tes velléités de puissance !
— Sois avec moi, Gorgone et je ne me montrerai pas ingrat. Tu aurais dû être vénérée par les Héros et par les Dieux. Même Poséidon. Surtout lui…
L’idée est tentante. J’ai tellement souhaité cela.
— Je peux faire en sorte que Poséidon s’agenouille devant toi. Je peux t’offrir cela, Méduse. Réfléchis.
Je ferme les yeux. J’ai tant imaginé l’infâme dieu mâle, arrogant et fière de sa virilité toute puissante, humilié à mes pieds, prostré, à ma merci, forcé de relever son regard vers moi… Je l’ai appelé de mes vœux. J’ai rêvé lire dans ses yeux que je suis plus forte que lui. Oh oui… Que ça serait délicieux ! Jouissif !
— LIBÈRE TON REGARD, MÉDUSE ! Fais ce pour quoi tu as été faite ! Pétrifie ce monde !
Non ! Je ne veux plus obéir ! Pas à ceux qui pensent pouvoir me berner. Chronos, comme les autres, a manœuvré pour utiliser mon corps, mon âme et mes pouvoirs à mon insue. Il m’a manipulée comme si je n’étais qu’une simple marionnette qu’il pourrait rapiécer, raccommoder et contrôler à sa guise.
— JAMAIS !
Je hurle tellement fort que ma gorge me fait mal. En face de moi, les flots de la cascade s'inversent, et prennent la forme d’une multitude de serpents. L'arc-en-ciel se trouble.
Je refuse de continuer à servir les dieux qui se jouent encore de moi. Cette fois, j’en ai pris conscience à temps et je ne l'accepterai plus. Si je peux concevoir qu’Athéna ne m’a peut-être pas trahie autant que je le pensais, je n’arrive cependant pas à tout effacer. La blessure est encore là, elle me fait déjà moins souffrir, mais elle est toujours présente. On n’efface pas en quelques mots des millénaires d’amertume et de colère. J'en ai assez. Assez d’être utilisée ! Je veux que ça s’arrête, tout simplement.
— Méduse ? Que se passe-t-il ? s’inquiète Shiryu dans mon dos. Tu ne dis plus rien, mais je sens une présence tout autour de nous. Est-ce un ennemi ?
C’est vrai, il est encore là ; je l’ai presque oublié, mon Chevalier du Dragon. Je me tourne vers lui et l’examine. Protégé par l’armure de Persée, il est débout, les poings serrés, prêt au combat, à se battre à mes côtés. À me défendre ? Face à un dieu ?
La solution m'apparaît alors comme une évidence. Avec lui, je serai plus forte que Chronos.
Je ne suis pas une poupée. Je ne suis pas un jouet. Je suis libre et je suis dangereuse ! Je suis Méduse, une Gorgone, Protectrice de l’Humanité, et je m'apprête à contrecarrer les plans de Chronos, Dieu Primordial du Temps. Ma colère reflue, ma décision est prise. Je marche vers Shiryu.
— Baisse ta garde. Je viens de comprendre. J’ai été la putain de Poséidon, une catin aux yeux d’Athéna, un butin pour Persée. À présent, je suis le pantin de Chronos. Je ne le souffrirai plus. Shiryu, je vais te demander de faire quelque chose pour moi. Tu vas devoir me tuer.
Il sursaute.
— Par… pardon ?
— Cet équilibre dont tu m’as parlé, celui maintenu par la cascade, seule ma mort pourrait le ramener, n’est-ce pas ?
— Je… Je suppose que oui.
— Alors, tue-moi.
J’entends Chronos rire à gorge déployée dans ma tête.
— Il n’en aura jamais la force. Ni toi, le courage !
Il me sous-estime. Tout comme il sous-estime les Chevaliers d’Athéna, les Héros de cet Âge. J'en ai l'intime conviction.
— Ne crois-tu pas qu’il existe une autre solution ? demande mon naïf Chevalier.
Je soupire. Non, il n’y en a pas d'autres. Ce monde ne survivra plus très longtemps à la force de mon être.
— Nous n’avons pas le choix. Tu ne peux pas le voir mais le paysage continue de se pétrifier tout autour de nous. Et franchement… il n’y a personne d’autre que toi.
Il relève le front, serre les poings
— Non. Je refuse.
Chronos, lui, exulte ! Mes serpents s’agitent. Je me concentre sur mon Chevalier.
— Il faut que ce soit toi. Je suis sûre que l’armure que tu portes confirmera que toi seul en es capable. Ce n’est pas pour rien qu’elle est venue te recouvrir. Et puis, me tuer redonnerait vie à ton Vieux Maître et à ta dulcinée. N’est-ce pas là ce que tu souhaites, Shiryu du Dragon ?
— C’est ce que je souhaite, oui, mais je ne souhaite pas ta mort, Méduse. Je ne la désire plus.
Je soupire. Moi non plus, Chevalier. Je n’en ai pas envie. Et pourtant, il le faut. Pour protéger ce monde de mon pouvoir de destruction et de ce que Chronos pourrait lui faire.
— Ne te détourne pas de moi, Méduse, je mettrai Persée, Athéna et Poséidon à tes pieds ! insiste le Dieu Chtonien triomphant.
J’ai envie de hurler de rage. Je n’ai rien voulu de tout ça. Je n’ai pas demandé à être là, en ce monde. J’ai cru pouvoir vivre à nouveau, mais cette ère n’est plus faite pour moi. Je dois retourner aux Enfers. Je veux redevenir Protectrice des Humains, aussi bien vivants que morts.
— Shiryu, sauve ton maître et fais revivre ton aimée. Accepte. Accède à ma requête et nous déjouerons ainsi les plans de Chronos pour s’emparer de la Terre. Tue-moi.
Il serre encore plus fort les poings, mais reste silencieux, front baissé. Je dois absolument le convaincre. Je frémis à la simple idée de devoir me donner la mort. Je ne m’en sens pas la force.
— Je sais que je te demande beaucoup. Comme tu l’as dit, tuer de ses propres mains ou d’un simple regard, ce n’est pas la même chose, mais je te pense plus brave que moi.
Il ne me répond toujours pas. Je le vois se diriger sans bruit vers les statues que j’ai créées, s'agenouiller lentement devant son minuscule Vieux Maître pétrifié. Il caresse ensuite délicatement le visage de marbre de la jeune et jolie Naïade nommée Shunreï. Quand il se redresse enfin et qu’il se tourne vers moi, il m’annonce d’une voix assurée et douce :
— Je veux te voir, Méduse.
— Quoi ? Mais tu es aveugle ! Comment le pourrais-tu ?
— Je peux te voir avec mes mains. Si tu le permets, évidemment.
Qu’il est drôle ! C’est parfaitement inutile !
— Tu ne sais donc pas quel monstre je suis ? On m’a suffisamment décrite : hideuse chevelure serpentine, ailes d’or démesurées, terrifiantes griffes de bronze et écailles en argent…
— Non, je veux te voir toi, Gorgone. Pas les attributs monstrueux dont on t'a affublée. Ainsi, ton visage deviendra celui d’une amie et mes cauchemars cesseront d’en être.
J’en ai le souffle coupé. Une amie ? Jamais je n’ai été une amie pour quiconque. Comment refuser d’être la sienne ? Il ôte ses gantelets et tend ses mains dans ma direction, les paumes tournées vers le ciel, comme une offrande. Je m’approche et les attrape délicatement entre mes doigts griffus. Comme elles me paraissent puissantes et chaudes quand je les mène lentement à mes joues ! Malgré leur jeune âge, j’en découvre les callosités induites par le combat et les entraînements. J’ai affaire aux mains d’un vrai guerrier.
Du bout des doigts, il palpe avec douceur les contours de mon visage, s'attarde sur ma mâchoire, palpe mon menton, caresse les écailles de métal de mon cou. Il remonte ensuite vers mon front, dessine la frontière entre ma peau et mes serpents qui restent parfaitement immobiles, comme suspendus à ses effleurements. Il pose ensuite ses deux mains sur mes joues et ses pouces suivent le tracé de mes sourcils, de mes yeux, de mon nez, puis glissent sur le pourtour de mes lèvres. Je réalise alors que je retiens mon souffle depuis le début. J’ose à peine expirer sur ses doigts, alors que mon cœur s’emballe. Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ? Ses gestes sont si doux, presque tendres, imprégnés de respect sincère que j’en regretterais presque ma décision. Ma gorge se serre et je sens les larmes poindre au coin de mes yeux, puis s’en échapper sans que je puisse les retenir. Elles dévalent mes joues en direction de ses doigts. Non, pas ça !
— Cesse, Chevalier !
Il se fige, puis retire précautionneusement ses mains avant qu’elles n’aient pu recueillir les fruits de mes pleurs. Je soupire de soulagement et essuie silencieusement mes joues.
— Tu es belle, Méduse.
— Ne cherche pas à me flatter, tu uses ta salive pour rien, Chevalier.
Mon ton s’est voulu acerbe et détaché, mais je sais bien qu’il ne l’était pas autant que je l’aurais souhaité. Shiryu se contente de sourire, comme s’il s’attendait à ma réaction. Je lui tourne alors le dos. Il est incapable de voir ma détresse, mais je préfère me détourner de lui pour ne pas le regarder. Son intégrité, sa sincérité, sa force d'âme pourraient me faire changer d’avis. Or, il ne faut surtout pas que je change d’avis.
— J’aurais voulu être ta protectrice, à jamais dans ton bouclier du Dragon. Toi seul aurais mérité cet honneur. Mais je retournerai dans le bouclier de Persée pour que les choses redeviennent comme avant. J’espère que les futurs porteurs de cette armure sauront tout ce qu’ils te doivent, quand ils brandiront mon masque pour pétrifier les ennemis d’Athéna.
Il incline la tête :
— Je relaterai ta véritable histoire, Méduse. Ainsi que ton sacrifice. Tu as ma parole de chevalier.
— C’est grâce à toi que j’ai pu comprendre ce qui était en train de se jouer. Ne sois pas trop modeste et n’oublie pas de préciser quel a été ton rôle.
Je sens qu’il se crispe. J’aimerais tant croiser son regard à cet instant, me sentir humaine, voir ses yeux sans le condamner à mort, trouver du soutien dans un partage silencieux.
— De quelle couleur étaient tes yeux, Chevalier ? Ceux que tu as crevés pour me vaincre la première fois.
— Pers.
— Comme ceux d’Athéna ?
— Il paraît, oui.
— Alors, acceptes-tu de me tuer, Shiryu aux Yeux Pers, Chevalier du Dragon, porteur provisoire de l’armure de Persée et Héros de ce Temps ?
Il se redresse, brandit le poing :
— J’accepte.
Deux éclairs, l'un doré et l’autre pers, illuminent soudainement le promontoire et la Grande Cascade de Lushan. Shiryu n’entend que le tonnerre qui leur est associé, mais il reconnaît les vibrations qui en résultent. Elles résonnent dans son cosmos, familières. L'épée d’or de la Balance et le bouclier de bronze du Dragon flottent entre Méduse et lui. Alors, l’écharpe d’Iris semble se déporter de la chute d’eau et vient se refléter sur l’armure d’argent de Persée, qui se nimbe d’un halo mirifique. Méduse y voit une confirmation que sa décision est la bonne.
— Il semblerait qu’Athéna te désigne également, Shiryu, lui apprit la Gorgone. Ce glaive fera l’affaire et ce bouclier pourra accueillir ma tête le temps que l'écu de Persée soit pleinement réparé. Le sort en est jeté, jeune Chevalier, tu n’as plus le choix. Rends-moi à mon destin.
Shiryu s’empare de l'épée de son maître et son bouclier vient se fixer à son avant-bras. L’or, l'argent et le bronze entrent au diapason.
— Fais-toi confiance comme je te fais confiance, murmure Méduse à l’oreille de Shiryu.
Puis, avec une tendresse que le Saint ne lui supposait pas, elle saisit délicatement ses joues pour amener son front contre le sien. Sa peau est fraîche et le parfum d’oliban et de feuille d’olivier embaume ses narines. Les vipères se lovent un instant contre son visage, mais il n’en ressent aucun dégoût. Au contraire, leurs caresses calme ses doutes comme les doigts d’une mère sait apaiser son enfant angoissé. Quand elle sent que Shiryu est prêt, Méduse rompt doucement le contact, puis elle effleure les paupières encore ensanglantées du jeune homme.
— Quand cela sera fait, Héros de cet Âge, prends de l’ichor de mon côté droit et verse en une goutte dans chacun de tes yeux. C’est un grand remède, mais il ne s'activera que si tu transcendes un jour la frontière entre la vie et la mort. Ne te trompe surtout pas, le sang de mon côté gauche est un violent poison. Maintenant, frappe vite et fort. Je ne veux pas souffrir. Adieu, Chevalier du Dragon. Et ne te sacrifie pas trop vite. Je ne suis pas pressée de te croiser aux Enfers.
La Gorgone offre alors sa gorge argentée, écarte ses mains de bronze et déploie ses ailes d’or, majestueuse, digne et étincelante. Shiryu, paré d’argent, son bouclier de bronze au bras gauche, soulève son épée d’or de la main droite, imposant, brave et éclatant.
Quelque part, à travers le voile de l’arc-en-ciel et le mugissement de la cataracte, le désespoir rageur de Chronos résonne dans l’esprit de Méduse, faisant trembler les embruns d’eau pure.
— Nooon !
Tandis que, la mort dans l’âme, Shiryu brandit son glaive, Méduse regarde une dernière fois le soleil qui disparaît derrière les Cinq Pics.
Baignée par la chaude lumière du couchant, elle s’efforce de graver dans son cœur le souvenir de cette sensation délicieuse des embruns qui effleurent sa peau, du son de la cataracte qui l’entoure, de la bienveillante énergie émanant du Chevalier qui s’apprête à lui trancher la tête. Elle n’en éprouve aucune crainte, aucune tristesse, aucun regret. Au contraire. Méduse, Gorgone, Prêtresse et Talisman, comprend avec alacrité, que de la punition peut naître la récompense, que du trépas peut jaillir la vie. Elle s’en trouve soulagée, heureuse, affranchie de ses entraves. Cela fait longtemps qu’elle ne s’est pas sentie libre de ses choix !
Si, de sa première mort, elle n’a jamais oublié ni la douleur, ni l'humiliation, ni la tristesse, elle se rappelle soudain aussi de tout ce qui l’entourait alors, comme si ce souvenir, à son instar, se délivrait enfin de son carcan de colère.
Ce jour-là, Protectrice incomprise, elle était morte du glaive de Persée, en Grèce, terre mythique des Dieux et des Héros, au creux d’une grotte, sur une île bordée d’eaux bleues. Elle revoit le sang qui s’est écoulé alors se répandre dans la mer, où il s’est changé en ce magnifique corail rouge que l’on ne retrouve qu’en Méditerranée.
Aujourd’hui, Protectrice reconnue, elle meurt du bras de Shiryu, Chevalier du Dragon, en Chine, pays de spiritualité et de courage, au bord d’une cascade rugissante et puissante. Elle sait que l’ichor qu’elle s’apprête à verser va redonner vie à la Nature autour d’elle.
Aujourd’hui, c'est le soir et le cuivre d’un soleil fatigué flamboie sur le voile d’une cascade tumultueuse.
Ce jour-là, c'était le matin et l'or d’un soleil tout neuf tremblait sur les rides d’une mer paisible.