The Genesis of the Libra

Chapitre 5 : L'échine du dragon

4889 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 29/08/2026 11:28

CHAPITRE 05

L’Échine du Dragon

 

 

La nuit avait enveloppé Rozan de son manteau froid lorsque Dohko, exténué par la vision de la veille, s’endormit sur la natte de bambou. Son souffle se calma, son esprit s’enfonça dans le silence… puis quelque chose, imperceptible mais irrésistible, l’aspira vers le fond de lui-même.

Il se sentit tomber mais... pas dans un gouffre physique : dans un espace intérieur que même les mots n’avaient jamais tenté de décrire.

Le noir s’ouvrit sous lui comme une mer sans fin.

Les ténèbres n’étaient pas seulement obscurité : elles avaient une texture, presque vivante. Elles s’étendaient tout autour de lui, lourdes, menaçantes, patientes. C’était un monde primitif, un monde d’avant la lumière, un monde qui ignorait même le concept du temps.

Un frisson lui parcourut l’échine lorsqu’il réalisa qu’il n’était plus spectateur, comme lors de sa première vision : il s’y trouvait, pleinement conscient.

Le sol — ou cette absence de sol — vibrait sous ses pieds nus, émettant une rumeur étouffée, comme si les ténèbres murmuraient à travers lui.

Autour de lui, son aura lumineuse tremblait.

Elle semblait fragile, vacillante, les ombres se resserrant lentement vers elle comme des bêtes affamées par son éclat.

Pourquoi suis-je revenu ici ?

Un grondement monta, sourd, profond, pas un bruit, mais une vibration qui secouait jusqu’à ses pensées. Dohko recula, tendu, prêt à bondir bien qu’il ne sache ni où ni comment.

Subitement, les ténèbres s’écartèrent pour laisser apparaître une silhouette. Elle n’avait ni contours précis ni forme stable : un dragon sans écailles, sans yeux, une masse mouvante faite de nuit pure. Une présence colossale. Ancienne. Hostile et familière à la fois.

Plus il l’observait, plus il avait la sensation que cette chose n’était pas vraiment un être… mais un écho. Une ombre projetée par ce qu’il n’était pas encore.

La voix qui résonna, n’entra pas par ses oreilles. Elle lui sembla… vibrer en lui.

« Lumière qui cherche la lumière… tu n’es pas prête. »

Ses jambes tremblèrent.

Sa lumière faiblit encore, comme si chacune de ces paroles pesait sur elle.

La créature glissa vers lui, étendant une masse d’obscurité prête à l’envelopper.

Il sentit un froid absolu se faufiler jusqu’à son cœur.

Au moment où l’ombre allait l’engloutir, une étincelle jaillit de sa poitrine : un sursaut d’instinct, de volonté brute.

La lumière repoussa l’obscurité dans une onde brève, douloureuse.

La silhouette se figea. Elle recula de quelques pas — ou de quelques pensées, car rien ici n’avait de forme — puis parla de sa voix lointaine et rocailleuse.

« Lorsque tu brilleras sans peur… je cesserai d’être ton ombre. »

Alors, le monde se brisa.

Tout s’effondra autour de lui, et Dohko fut rejeté hors de cet espace comme expulsé par un souffle violent.

Il se réveilla d’un sursaut, haletant, trempé de sueur froide.

La maisonnette était silencieuse. La lune, à travers la brèche du toit, projetait une lumière pâle qui dessinait des ombres sur les murs de bambou.

Dohko resta immobile quelques instants. Le rêve — si c’en était un — pulsait encore dans son crâne.

Qu’était-ce ? Pourquoi moi ?

Repoussé par une inquiétude brûlante, il se leva sans un bruit. Se sentant incapable de retrouver le sommeil, il enfila sa tunique et sortit dans la nuit fraîche.

Rozan était magnifique sous les étoiles.

Les sommets se découpaient en silhouettes sombres, les arbres frémissaient sous la brise, et la cascade, loin en contrebas, murmurait comme une respiration éternelle.

Attiré par un besoin irrésistible de comprendre ce qu’il avait vu, Dohko gravit les rochers familiers, chaque pas frappant la pierre encore tiède du jour qui s’était écoulé.

Arrivé au sommet, il s’assit en tailleur, les jambes encore fatiguées.

« Je dois savoir… », murmura-t-il.

Il ferma les yeux.

Chercha.

Un souffle.

Une étincelle.

Une sensation similaire à celle de la Contrée Mystique…

Mais rien ne venait.

Il força, poussa son esprit jusqu’à ressentir la tension douloureuse de ses tempes, mais la lumière intérieure restait muette.

Avec acharnement, il tenta encore, jusqu’à ce que son corps proteste et que son esprit s’enfonce dans un brouillard épuisé.

Finalement, le sommeil le prit, là, assis, la tête inclinée, la cascade rugissant sous lui.

Ce fut une voix grave qui le tira du sommeil.

« Dohko. »

Il ouvrit les yeux et cligna contre la lumière du matin.

Hei-Dong se tenait devant lui, les bras croisés, le visage partagé entre la lassitude et un soupçon de contrariété.

« Je t’avais dit de te reposer. Et je te retrouve ici, frigorifié, couvert de rosée, crispé au point de ne presque plus pouvoir marcher. Tu brûles les étapes… et tu vas finir par t’écrouler. »

Dohko essaya de se redresser. Ses muscles le lancèrent.

« Maître… j’ai rêvé. Du monde sombre. De la créature. Elle m’a parlé. Je dois savoir ce que c’était. »

Hei-Dong observa un instant l’horizon avant de répondre.

« Tu as vu l’Interstice. Le lieu qui sépare ton esprit de son éveil. Là où ton Cosmos tente de naître, mais n’a pas encore trouvé de voie. L’ombre que tu as vue n’est ni un ennemi, ni un démon. Elle est ce qui se tient entre toi… et la lumière que tu ignores encore posséder. »

Dohko le fixa, les yeux écarquillés.

« Alors… elle fait partie de moi ? »

« De toi, oui. Comme de tout être vivant. Lorsque tu croîtras, elle reculera. Lorsque tu t’élèveras… elle disparaîtra. »

Le maître posa une main sur son épaule. Sa poigne était lourde, mais non dépourvue de chaleur.

« Tu veux comprendre ton Cosmos ? Tu veux voir ce qui se trouve derrière ces ténèbres ? Alors commence par renforcer ton corps. Car un Cosmos puissant dans un corps faible… c’est comme un fleuve contenu dans un vase d’argile. Il se brise. »

Il désigna la clairière.

« Aujourd’hui, nous reprenons l’entraînement physique. Ton souffle, ton équilibre, ta résistance. Tu dois devenir un roc avant de devenir une étoile. »

Dohko serra les dents.

« Je suis prêt. »

Hei-Dong répondit par un bref sourire.

« Alors suis-moi. Nous allons marteler ton corps jusqu’à ce qu’il puisse supporter la première Épreuve. Ton Cosmos ne naîtra que lorsque ton corps saura le porter. »

Avec assurance pour le premier, et prudence pour le deuxième, ils descendirent ensemble, le soleil du matin glissant sur les pierres humides et sur la cascade qui grondait.

L’aube n’avait pas encore brisé les brumes de Rozan lorsque Hei-Dong s’immobilisa au centre de la clairière. Dohko, encore engourdi par sa nuit passée à méditer sur les rochers, tenta de masquer la lourdeur qui chargeait ses membres, mais le maître n’était pas dupe. Il n’avait pas besoin de regarder longuement pour comprendre : il savait lire dans l’allure d’un disciple comme un ancien soldat lisait les cicatrices sur une armure.

« Aujourd’hui, » dit Hei-Dong, « nous commençons réellement. »

Il n’y eut pas de signal. Pas d’échauffement cérémonieux. Pas de geste introductif.

Seulement la voix du maître… et la volonté inexorable de Rozan.

Le premier exercice consista à courir. Non pas à simplement parcourir la clairière, mais à gravir les pentes abruptes qui ceinturaient la cascade, puis redescendre par un sentier si glissant que Dohko eut l’impression de lutter contre la montagne elle-même. Ses pieds frappaient la terre, puis la pierre, puis la mousse humide qui voulait l’entraîner au sol.

À chaque chute, Hei-Dong le relevait sans un mot, sans pitié.

« Encore. »

Puis vinrent les positions.

Des postures de combat si anciennes que même dans la Contrée Mystique, Dohko ne les avait jamais vues ainsi enchaînées.

Les jambes écartées, le corps bas, la colonne droite comme une lance. Les bras tendus ou repliés, vibrant sous la tension immobile. Les muscles brûlaient. Le souffle étranglait sa poitrine.

Pourtant, à aucun moment Hei-Dong ne le laissait s’écrouler. Il corrigeait. Il réajustait. Il exigeait.

« Le corps doit devenir un réceptacle. Pas une prison. Pas un poids mort. Un pilier. Plus solide que la roche. Plus endurant que l’eau. »

Dohko tremblait, ses bras menaçaient de céder, sa vision se troublait.

« Et si je deviens un roc… alors je serai lourd, Maître. Je ne pourrai pas bouger. »

Hei-Dong eut un léger rire, sec, presque ironique.

« C’est pour cela que tu apprendras ensuite le mouvement. Ce que tu vois comme une opposition… est la clef de ton éveil. Le dragon est ferme comme la montagne, mais fluide comme la brume qui l’entoure. Il ne choisit pas : il est les deux. »

Les heures passèrent.

Au soleil brûlant succéda l’ombre fraîche des pins géants, puis une pluie fine qui rendit la terre glissante. Dohko, couvert de sueur et de poussière, poursuivit les enchaînements martiaux jusqu’à ce que ses bras le portassent à peine.

Alors seulement, Hei-Dong l’aiguilla vers la cascade.

« Médite. Pas pour chercher la force. Pour la laisser respirer. »

Dohko s’assit sur la pierre humide. La brume de la chute d’eau enveloppa son visage. Ses paupières se fermèrent.

Il chercha la "force" que son maître évoquait depuis leur première rencontre. Ce souffle imperceptible qu’il avait toujours perçu dans la Contrée Mystique mais qui, ici, semblait camouflé dans les plis mêmes du monde.

Sa respiration ralentit. Ses épaules s’affaissèrent. Sa conscience s’étira, puis se dispersa…

Une vibration. Très faible. Comme si la montagne retenait un soupir.

Dohko ouvrit les yeux brusquement.

« J’ai… senti quelque chose. »

Hei-Dong hocha lentement la tête.

« Tu commences. Ce n’est pas encore ton Cosmos… mais l’écho de ses racines. »


Ainsi commencèrent les entraînements, jour après jour.

Chaque matin, Dohko se réveillait le corps meurtri, les muscles lourds, les articulations brûlantes.

Mais il ne plaignait jamais sa souffrance : elle était la preuve qu’il changeait.

Et chaque jour, Hei-Dong le poussait plus loin.

Course. Postures. Enchaînements fluides inspirés de son ancestrales expérience. Frappes violentes destinées à faire rugir ses os, à solidifier chaque fibre.

Parfois même, le maître l’emmenait dans l’eau glacée du lac, l’obligeant à combattre le courant fougueux de Rozan jusqu’à s’en faire déchirer les pneus des bras.

« Le dragon est partout, Dohko. Dans l’eau, dans l’air, dans la pierre. Lorsque tu sentiras ton corps bouger sans y penser, lorsque ton souffle trouvera le rythme de la cascade… alors tu commenceras à comprendre. »

Les nuits, Dohko passait captif d’une méditation sans fin.

Au début, elle était pure souffrance : la tension, la frustration, l’impuissance à ressentir ce qu’il percevait si facilement dans la Contrée Mystique.

Mais un soir — peut-être le cinquantième — quelque chose changea.

En s’enfonçant dans le silence, il sentit… une pulsation. Faible. Minuscule. Mais réelle.

Une chaleur, comme un feu encore étouffé qui attend qu’on lui donne l’air pour brûler.

Mon Cosmos… pensa-t-il.

Hei-Dong, derrière lui, devi­na aussitôt le bouleversement intérieur du jeune disciple.

« Voilà. Tu en as enfin touché les bords. Mais tu n’en es qu’aux fondations. Le Cosmos n’est pas une force que l’on convoque. C’est une réponse du monde à ton existence. Plus grande que toi. Plus ancienne que les dieux. »

Dohko avala difficilement sa salive.

« Alors… plus j’existe fortement… plus il répondra ? »

Hei-Dong sourit.

« Non. Plus tu es vrai, Dohko. Plus tu es toi-même, sans peur, sans doute… plus il brillera. »


Les mois passèrent.

Une saison entière fut dévorée par l’exigence constante de Lushan.

Puis vint l’hiver — non pas l’hiver brutal et écrasant des montagnes occidentales, mais celui, plus insidieux et perfide, des hauteurs chinoises. Ici, la neige n’ensevelissait pas tout d’un coup : elle tombait en fines poudres silencieuses, comme si le ciel hésitait à alourdir le paysage. Le froid n’était pas un choc violent, mais une morsure lente, précise, pénétrant les vêtements comme une aiguille glissant à travers la soie.

Les pins millénaires ne se courbaient pas sous des charges de neige ; ils se paraient d’une fine pellicule blanche qui scintillait comme de la poussière de jade.

Et la cascade de Rozan, elle, ne se figeait jamais entièrement. Elle ralentissait seulement, son torrent devenu un flot dense, presque visqueux, bordé de plaques de glace translucides dans lesquelles la lumière se brisait en éclats d’opale.

L’air de la montagne était coupant, mais immobile — un froid sec, cristallin, qui brûlait les poumons bien plus sûrement qu’une brise glaciale. À chaque inspiration, Dohko sentait son souffle devenir trop visible, trop fragile. Son corps réagissait mal au début : les muscles raides, les doigts engourdis, les articulations douloureuses.

Mais l’entraînement ne s’interrompit pas.

Hei-Dong ne connaissait ni repos, ni clémence.

Par ces températures sournoises, il exigea de Dohko qu’il frappe la roche à mains nues pour endurcir ses os, exactement au moment où le froid rendait la peau plus vulnérable et les impacts plus vibrants. Chaque coup résonnait dans la pierre comme un défi lancé à la montagne — et un autre lancé à son propre corps.

« Le froid n’est pas l’ennemi, » disait simplement Hei-Dong. « Il n’est qu’une frontière supplémentaire. Traverse-la. Deviens plus vaste qu’elle. »

Sous le ciel pâle de l’hiver chinois, où le soleil semblait toujours hésiter à se montrer derrière un voile laiteux, Dohko frappait encore et encore, jusqu’à ce que ses bras tremblent… puis recommence.

Ici, l’hiver n’était pas une tempête.

C’était une épreuve patiente.

 

Puis vint le printemps. Dohko avait changé.

Ses muscles s’étaient durcis, son souffle était stable même après de longues courses.

Son regard, autrefois impulsif et vif, avait gagné en profondeur.

Il ne s’entraînait plus pour prouver, mais pour comprendre.

Et, certains soirs, dans ses méditations, la petite flamme intérieure revenait, parfois plus vive, parfois plus timide.

Mais elle revenait.

Pourtant, le printemps n’arriva pas comme une explosion de couleurs — pas comme dans les plaines fertiles où les pêchers s’embrasent soudain de rose. À Rozan, le printemps se glissait dans le monde avec la délicatesse d’un souffle ancien, presque sacré.

La neige ne fondit pas. Elle se retira. Comme si elle cédait volontairement la place.

Petit à petit, les plaques blanches se résorbèrent en rigoles limpides qui serpentaient entre les rochers. L’air, encore frais, se chargea d’une humidité nouvelle, d’un parfum discret de terre réveillée. Les bambous, longtemps figés, recommencèrent à chanter doucement sous la caresse des vents tièdes.

La cascade, elle, retrouva sa voix.

Ce n’était plus le grondement lourd et étouffé de l’hiver, mais un chant clair, vibrant, comme un instrument dont on aurait retiré la poussière. La lumière du soleil — désormais plus audacieuse — se reflétait dans l’eau avec des éclats argentés qui dansaient sur les parois de pierre.

La montagne semblait soupirer, comme un être qui revient lentement à lui.

Le froid, encore perceptible à l’aube, se dissipait dès le lever du soleil, emporté par une brise qui descendait du sommet avec une douceur inattendue. Les journées restaient fraîches, mais la morsure de l’hiver avait disparu. À sa place, une énergie nouvelle imprégnait chaque feuille, chaque pierre, chaque goutte d’eau.

Hei-Dong modifia alors l’entraînement.

Il exigea de Dohko qu’il utilise la légèreté naissante de la saison pour transformer ses mouvements.

Le printemps, disait-il, était la saison du renouveau — et donc, celle où l’esprit se devait d’apprendre à renaître aussi.

« Les muscles se reforment », expliqua-t-il un matin, tandis que des brins d’herbe fraîche pointaient entre les roches. « Le froid a brisé ce qui était trop rigide en toi. Le printemps t’enseignera ce qui doit devenir souple, fluide… vivant. »

Dans cet environnement qui s’éveillait lentement, les exercices changèrent.

Les frappes violentes contre la roche furent remplacées par des enchaînements plus longs, plus gracieux, inspirés des ondulations d’un dragon invisible. Dohko devait apprendre à suivre les courants de la brise, à ressentir les pulsations discrètes de la terre sous ses pieds.

Ses pas, autrefois si lourds et déterminés, devinrent progressivement plus légers, plus silencieux.

Son souffle s’harmonisa avec celui de la montagne.

C’était un printemps discret, presque timide, mais d’une puissance profonde, celle qui façonne les racines plus qu’elle n’embellit les fleurs.

Un printemps qui faisait renaître et transformer.

Un printemps digne de l'endroit qui, avec sa douceur encore hésitante, céda peu à peu la place à l’été.

Il ne s’imposa pas violemment comme dans les plaines du sud ; à Rozan, il arriva avec une intensité lente, implacable, mûrie par la hauteur des montagnes.

Les journées s’étirèrent, de plus en plus longues, drapées d’une chaleur sèche qui semblait provenir autant de la pierre que du soleil. L’air vibrait, déformant légèrement les contours des rochers, comme si la montagne respirait plus vite.

La cascade, gonflée par les fontes du printemps, devint un torrent puissant dont le grondement emplissait chaque recoin du vallon. La brume qu’elle projetait rafraîchissait la base du rocher, formant un contraste saisissant entre la morsure du soleil et la fraîcheur de l’eau. Dohko y trouvait un répit, mais Hei-Dong lui interdisait d’en profiter.

« Le corps doit apprendre à supporter la chaleur. Le cosmos est une flamme : tu ne contrôleras jamais ce que tu ne peux endurer. »

Le maître exigea alors de Dohko qu’il s’entraîne sous le soleil le plus haut, là où la terre réchauffée semblait émettre sa propre lumière.

Il dut répéter des milliers de fois les mêmes mouvements, sa tunique collée à sa peau par la sueur, son souffle court, sa vue parfois obscurcie par la fatigue.

Les exercices ressemblaient à une danse — dure, exigeante, brisée par les consignes abruptes de Hei-Dong.

Pas un instant il ne relâchait la pression.

Les muscles de Dohko brûlaient, ses os vibraient sous l’effort, mais jamais il ne s’arrêtait. Et chaque soir, quand son corps semblait sur le point de céder, Hei-Dong exigeait encore une méditation au bord du lac, là où la lumière du crépuscule teintait l’eau d’or et de cuivre.

C’est durant cet été que Dohko apprit à sentir la chaleur monter en lui — non pas celle du soleil, mais quelque chose de plus profond, plus ancien, qui semblait murmurer dans son ventre avant de se dissiper dans ses bras et ses jambes.

Il ne savait pas encore l’appeler « cosmos », mais quelque chose… naissait.

 

 

Puis, presque sans qu’il ne s’en rende compte, l’été glissa vers l’automne.

L’air devint plus sec, plus vif ; les nuits se rafraîchirent.

Les montagnes chinoises revêtaient alors une beauté austère : les pins assouplissaient leurs parfums résineux, les bambous prenaient une teinte plus sombre, presque grave. L’ombre des pics s’allongeait de jour en jour.

Et Rozan changeait.

Les températures, moins écrasantes, rendaient les entraînements physiques plus supportables, mais Hei-Dong n’en profitait que pour en intensifier la dureté. Dohko devait désormais soulever des rochers polis par les eaux, courir le long des parois humides et glissantes, ou maintenir des positions statiques jusqu’à sentir ses os vibrer.

« L’automne dépouille ce qui n’est pas essentiel », disait Hei-Dong alors que les vents descendaient de plus en plus froids. « Toi aussi. »

C’est à cette saison que Dohko comprit que son corps obéissait mieux qu’avant, que ses respirations étaient plus profondes, que ses pensées se clarifiaient plus vite.

Il sentait la terre sous ses pieds, la cascade dans son souffle, la montagne dans son dos.

Et chaque nuit, il s’asseyait en méditation, luttant pour percevoir cette force que son maître évoquait sans jamais en prononcer le nom.

Parfois elle apparaissait telle une étincelle, un frémissement.

Parfois elle disparaissait comme si son esprit n’était pas encore digne de la saisir.

Le temps s’étira…

Et un matin, alors que la brise d’automne portait déjà dans son souffle la promesse d’un hiver nouveau, Dohko réalisa que cela faisait un an.

Un an qu’il vivait et respirait au rythme de Rozan.

Un an que la montagne façonne son corps, son souffle, et même ce qu’il ne comprend pas encore en lui.

Puis, un matin où le soleil perçait dans la brume comme une lance d’or, la voix d’Hei-Dong s’éleva.

« Une année est passée, Fils du tigre. Le temps n’a pas ralenti. Toi non plus. »

Dohko sentit alors, sans qu’on ne le lui explique, qu’une étape venait d’être franchie.

Ce n’était pas une fin mais un seuil. Un seuil vers quelque chose de plus vaste… de plus brûlant, de plus dangereux.

Et là, Dohko comprit.

Un an de lutte contre lui-même, contre les limites de sa chair, contre la lourdeur de ses peurs.

Un an où le maître observait sans jamais fléchir, sans jamais adoucir les épreuves.

A toute sa réflexion, il revint à la réalité quand la voix de son maître s'éleva de nouveau.

« Ta première grande étape est atteinte. Ton corps est prêt. Tes sens ont appris à entendre. Et ton esprit a commencé à ouvrir sa porte… »

Il s’approcha, imposant, majestueux.

« Dohko… le moment est venu. Tu vas maintenant affronter la Première Épreuve. »

Le jeune garçon déglutit, son souffle se figeant.

« Vous… vous êtes sûr, maître ? »

« Oui. »

La réponse fut simple, nue, implacable. Comme si rien au monde n’avait jamais été plus certain.

Un silence pesa entre eux. Seule la cascade, tonnante, semblait vouloir en être témoin.

Dohko sentit quelque chose remuer en lui : un mélange d’appréhension et d’un étrange enthousiasme qui lui montait le long de la colonne vertébrale comme une pulsation brûlante.

« Maître… »

Il releva les yeux, tentant de dompter le tremblement naissant dans sa voix.

« Je veux… je veux être digne. Je veux apprendre. Je veux avancer. Même si je dois être brisé pour cela. »

Hei-Dong ferma un instant les yeux, et la tristesse antique qui dormait dans son regard sembla frémir.

« Fils du tigre… Nul apprentissage véritable n’est possible sans abandonner quelque chose de soi. Aujourd’hui, tu vas laisser derrière toi l’enfant que tu es. »

Dohko inspira profondément. Il hocha la tête, le visage déterminé.

« Alors je suis prêt, maître. Même si mon corps tremble… mon cœur, lui, ne reculera pas. »

Hei-Dong sourit. Un sourire rare, et pourtant chargé d’une infinie gravité.

« Que cela soit. »

Étonnamment, la brume se leva autour d’eux.

Dohko sentit d’abord une vibration dans l’air, un souffle plus ancien que la montagne elle-même. La lumière sembla se tordre, les ombres se rassembler, puis se retirer comme effrayées.

Le corps de Hei-Dong s’illumina intérieurement — comme si sa peau n’était qu’un voile trop mince pour contenir ce qu’il était vraiment.

Les contours de l’homme se distordirent, Son souffle devint grondement et Son ombre s’étira, se fractura, se recomposa.

Comme un enchaînement de désastres précurseur, la terre trembla sous les pieds de Dohko.

Et en un battement de cœur, Hei-Dong n’était plus humain.

Devant le jeune garçon, se dressait le dragon millénaire qu’il avait connu à son arrivée : Hei-Long, le Dragon Noir du Mont Lushan.

Son corps, d’une obsidienne vivante, ondulait comme une rivière de nuit. Ses écailles scintillaient d’un éclat sombre, plus profond que le vide entre les étoiles. Et ses yeux…

Ses yeux brillaient d’un vert incandescent, d’un éclat si ancien que Dohko en sentit ses os vibrer.

Le dragon parlait, mais pas avec une voix : c’était comme si la montagne elle-même résonnait.

« Fils du Tigre... je suis ta Première épreuve. Affronte-moi. Et prouve que ton cœur peut supporter le poids de la puissance. »

Le garçon recula malgré lui. Pas de peur — non, mais plutôt à cause d'une sorte de vertige, comme si la réalité était devenue trop vaste autour de lui.

« M… maître… c’est… »

« Attaque. »

Le sol éclata sous le coup de sa queue, projetant des éclats de roche en tous sens, preuve de la colère qui grondait toujours dans le cœur de cet être qui semblait totalement différent de ce qu'il avait été durant l'année écoulée.

Dohko bondit en arrière et roula pour éviter un second impact qui aurait broyé un bœuf adulte.

Son souffle se hacha.

Son esprit hurlait.

Je ne peux pas gagner. Je ne peux même pas frapper ça ! Je ne peux le...

Mais son corps… lui, avançait.

Par réflexe. Par instinct. Par désir de ne pas mourir sans essayer.

Il jaillit vers l’avant, son poing traçant un arc net.

Le dragon pivota, et le mouvement souleva un vent si violent qu’il faillit renverser Dohko. Mais ce dernier planta ses pieds dans le sol, comme si elles prenaient racine. Et il tint bon avant de frapper de toute ses forces.

Sa main heurta une écaille. La douleur remonta jusqu’à son épaule mais le dragon ne bougea pas.

« Trop faible. Encore. »

La queue fondit sur lui comme un éclair noir.

Dohko l’évita d’un cheveu, les poumons en feu. Il frappa encore. Et encore.

Le dragon tournait autour de lui, immense, insaisissable, serpentant comme un courant d’ombre vivante. Il ne frappait pas pour tuer. Il frappait pour éprouver, mesurer, pousser Dohko au bord.

Le temps passa sans qu'aucun d'eux ne s'en rende compte. Les secondes devinrent des minutes. Et les minutes devinrent heures.

Chaque geste était violent, précis, mais toujours retenu.

Hei-Dong contrôlait la destruction avec la finesse d’un maître absolu, la déversant comme seul un dragon de mille ans pouvait le faire.

Dohko, lui, n’avait plus de souffle. Plus de force. Ses jambes tremblaient, sa vision se brouillait.

Je vais tomber… je vais…

Et pourtant, au moment où il allait s’effondrer, quelque chose en lui s’ouvrit.

Pas un bruit, pas une lumière, mais juste une sensation. Une chaleur pourtant connue, pratiquement familière. Comme Un courant, Un feu paisible, ancien, doux et terrible à la fois.

Il le connut.

Il l’avait déjà senti à diverses occasions, sans avoir réussi à la maintenir et lui.

Mais cette fois, il ne le regardait plus de loin, Il le touchait.

Le cosmos...

Le monde sembla soudain plus lent, plus clair. Les gouttes de brume luisaient comme des étoiles immobiles et Chaque battement de son cœur résonnait avec la montagne, avec chaque être vivant autour d'eux.

Dohko inspira… et frappa.

Un seul coup.

Mais ce coup portait plus que sa chair, Plus que sa volonté. Il portait cette flamme intérieure.

Percuter par la puissance du coup, les écailles de Hei-Dong vibrèrent.

Juste un peu.

Mais elles vibrèrent 

Le dragon recula d’une ondulation marquée, comme surpris.

Son œil vert se plissa.

Puis un grondement, profond, résonna :

« Ainsi… tu l’as senti. »

Dohko vacilla. Mais avant qu’il ne tombe, la tête gigantesque se pencha vers lui, le soutenant d’un souffle chaud comme une forge.

« La première épreuve est accomplie. Tu as éveillé ton cosmos et prouver, par la même occasion, que ton corps est devenu assez résistant pour la maintenir, même de façon tenue »

Le jeune garçon sentit son corps lâcher prise. La terre se rapprocha. La lumière s’éteignit.

Et la dernière chose qu’il perçut fut la voix du dragon, lointaine et douce comme un tonnerre endormi :

« Tu as fait ton premier pas, Fils du tigre. Repose-toi. Tu l'as bien mérité. »


Laisser un commentaire ?