Une Dernière Bataille
Chapitre 55 : La Lionne et le Serpent - Troisième Partie
9016 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 25/07/2026 16:14
8 mai 1998
Soudan, Désert de Nubie
Quelque part, en une zone semblable par bien des aspects au reste du désert, une tornade de sable s'effondra sur elle-même, recrachant un duo de silhouettes. Celles-ci roulèrent avec rudesse, dispersant une nuée de grains au cours de leurs culbutes qui s'achevèrent dans des grognements de douleur.
Un homme en armure conjuguant l'éclat de l'électrum avec des touches de bleu cendré se releva péniblement en grommelant. D'un pas rendu hésitant par ses blessures, il s'avança vers son compagnon qui pour sa part peinait à se redresser.
- Seigneur Setesh, vous …
- Lâche-moi, misérable ! Tu … c'est toi, Thésaï. Où sommes-nous ?
Le chèche couvrant la tête de l'homme s'était défait pendant ses roulades, révélant un visage à la peau mate qui aurait pu être avenant s'il n'était pas quelque peu émacié, de longs cheveux en désordre et une barbe noire striée de plusieurs bandes grises. Le regard de ce dernier était comme fiévreux.
- C'est vous qui nous avez amenés ici après que les Chevaliers ont tenté de …
- Oui. Oui c'est vrai. (Il marmonna indistinctement.) Nous y sommes. Oui, c'est ici.
- Ici ? Mais ...
Thésaï balaya l'étendue désertique d'un regard incertain. Setesh s'était remis debout en s'appuyant sur la lance que ses mains serraient convulsivement. Il se dirigea en boitillant en direction d'une toute petite éminence qui dépassait du sol et que lui seul semblait trouver digne d'intérêt.
L’Égyptien le suivit des yeux et s'il ne sut quoi en penser au début, il changea d'avis par la suite.
Une pression s'imposa sur son corps, comme s'il descendait de plus en plus profondément sous l'eau. L'air vibra et une vague de pouvoir qu'il n'avait jamais ressenti jusqu'à présent sourdait de Setesh, ses robes rouges s'agitant autour de son corps. La terre sous ses pieds trembla avec davantage de force à chaque nouvelle secousse, les grains de sable rebondissant à tout va comme sur la peau tendue d'un tambour.
Une secousse plus violente le déstabilisa et lorsqu'il se fut repris, Thésaï vit que la petite éminence aperçue plus tôt dépassait désormais de plus d'un mètre de la surface. Et elle continuait de s'élever. Le guerrier d'Horus devina qu'il s'agissait d'un obélisque.
Ensuite, les vibrations s'intensifièrent encore car une masse bien plus imposante que la colonne s'extrayait du sol. Tandis que l'air bourdonnait de plus belle autour de Setesh, un bâtiment entier émergea des profondeurs du désert, sable et poussière cascadant le long de ses murs avec un léger crissement.
Au terme de son érection, la structure affichait pas moins de dix mètres de haut et vingt mètres de long. Ses sombres parois en diorite étaient ornées de gravures ayant subi l'outrage du temps et une défiguration volontaire, ne laissant subsister que de vagues tracés.
Avant que Thésaï puisse faire un pas, Setesh s'effondra, épuisé par l'effort colossal qu'il venait de déployer.
Thésaï le déplaça précautionneusement à l'ombre d'une paroi rocheuse où il demeura ainsi durant une heure pleine, les yeux roulant sous ses paupières et son visage agité de tics nerveux. Pendant l'inconscience du dieu, le guerrier entreprit de panser ses blessures, devinant que les événements à venir allaient requérir toute la vigueur qu'il pourrait retrouver. Toutefois, il accusait la fatigue de ses précédents combats ainsi que des plaies associées. Il doutait quant à sa capacité à faire longuement face à de nouveaux ennemis.
Pendant un bref laps de temps, il avait été soulagé – bien qu'il ne le reconnaîtrait pas – de voir apparaître des alliés. Même s'il s'était avéré en fin de compte qu'ils ne les avaient aidés qu'avec une arrière-pensée. Pourquoi ne voulaient-ils pas comprendre l'intérêt de leur quête ?
Pourtant, se remémora-t-il, les mots de cette jeune femme avaient l'accent de la vérité. Enfin, même les meilleurs mensonges ont tous un fond de vérité.
Bizarrement, cette idée finit par le troubler plus qu'elle n'aurait dû. Comme si elle faisait résonner quelque chose de plus profond en lui. L'espace d'un instant, Thésaï ressentit une éclaircie au cœur de ses pensées brumeuses – un brouillard dont il ne paraissait pas avoir eu conscience jusque-là. Puis, juste avant qu'il ne puisse pousser sa réflexion plus loin, Setesh ouvrit les yeux, son regard papillonnant et cette impression s'évanouit.
- Vous vous sentez mieux, seigneur Setesh ?
- Qu'est-ce que je fais ici ? Qui … (Un fugace instant, un vent de panique souffla dans l'esprit du dieu.) Il faut y aller, Thésaï.
Ses doigts n'ayant pas desserré la hampe de la lance de tout son sommeil, il s'en servit pour se remettre debout. Le guerrier suivit le mouvement sans mot dire, devinant que cela serait inutile.
Le dieu s'avança jusqu'au seuil du temple et Thésaï craignit brièvement qu'il ne chute dans l'escalier qui marquait l'entrée. Cependant, ce dernier carra les épaules comme saisi d'un soudain regain d'énergie. S'engageant dans les marches, il descendit sur plusieurs mètres, progressant de palier en palier. Dans leurs dos, la lumière déclinante de l'astre du jour étirait de longues ombres devant eux.
Des larges et robustes colonnes de section ronde, s'alignaient de chaque côté du chemin. Éclairée par la lumière cuivrée, chacune comportait des portions gravées de figures et de symboles, même si là encore, un bon nombre avait été endommagé volontairement. Le reste des lieux était plongé dans l'obscurité.
Au bout d'une rapide marche, une porte se dressa face à Setesh. De forme ronde évoquant un disque solaire, elle présentait un orifice en son centre. Le dieu y introduisit sans hésiter le fer de la lance à l'horizontale, l'enfonçant sur les deux tiers de sa longueur et tourna la "clé" d'abord vers la droite jusqu'à ce qu'un déclic retentisse, puis vers la gauche avec un résultat identique. Un grondement s'éleva et le disque roula sur le côté, libérant un passage. Un air sec et renfermé s'échappa du couloir.
D'un tressaillement de son cosmos, Thésaï enflamma les torchères qui s'alignaient le long des parois du couloir libéré, créant une atmosphère fantasmagorique où se disputaient le bleu azuré des flammes et le noir de l'ombre. Le duo s'engagea sur un chemin que nul n'avait foulé depuis une éternité, leurs pas déplaçant une poussière séculaire, les yeux s'attardant sur les scènes représentées sur les murs habillés de pierres taillées. Après une centaine de pas, ils se retrouvèrent devant un nouvel obstacle On eût dit un mur de ténèbres liquides, car lorsque Thésaï y appliqua son index, des ridules se propagèrent depuis le point de contact. Il était couvert de hiéroglyphes dorés qui luisaient par intermittence.
- Un genre de barrière ? interrogea-t-il à voix haute.
L'écho de ses paroles rebondit contre les murs.
- Cela va me prendre un certain temps pour m'en débarrasser, répondit Setesh qui observait attentivement les hiéroglyphes. Va surveiller l'entrée.
L’Égyptien observa le dieu durant quelques secondes, se questionnant sur le fait de le laisser seul, comme s'il répugnait à lui obéir.
Du coin de l’œil, Setesh fixa le guerrier, exerçant une sorte de fascination sur lui. Au bout de plusieurs battements de cœur, Thésaï fut saisi d'une migraine. Il détourna le regard et s'éloigna.
Tandis qu'il remontait le couloir pour revenir à la première salle, il sentit le sol tressauter sous lui, mais cela ne dura qu'un si bref laps de temps qu'il pensa avoir rêvé. Un craquement résonna. Il se retourna d'un bloc pour découvrir que quelques dalles de pierre s'étaient détachées de la paroi. Du sable s'écoula de la paroi, comme le sang d'une plaie, formant un petit tas.
Thésaï compta mentalement jusqu'à dix. Rien d'autre ne se produisant, il reprit sa route.
Grimpant les escaliers, l'homme déboucha dans la lumière crue de la fin de journée, levant une main pour se protéger les yeux. Bien vite, il discerna un nuage de poussières à l'horizon.
Les Chevaliers ? pensa-t-il.
A peine cette question l'eût-elle effleuré que la réalité la balaya. A eux trois, les guerriers d'Athéna ne généreraient pas un tel tumulte. De plus, les sens de Thésaï l'informèrent rapidement que ce qui approchait était d'une envergure différente par rapport à ce que lui et le dieu avaient subis précédemment.
- Je protégerai le seigneur Setesh aussi longtemps que je le pourrais, se jura-t-il.
Au moment où il tournait la tête, il distingua autre chose. Un éclat au faîte d'une haute dune. Apparemment, le sort lui souriait et il allait pouvoir compter sur un soutien inopiné qu'il pensait encore loin d'ici. Il lui faudrait juste s'arranger pour se servir d'eux en les entraînant dans son combat.
S'étant orientés grâce au nuage orageux résiduel laissé par Setesh lors de sa fuite, les Chevaliers d'Athéna avaient remonté sa trace et stationné leur véhicule à trois cent mètres du temple, au pied d'une haute dune.
Plutôt que s'arrêter à proximité de leur destination, ils avaient préféré rester à une certaine distance dès qu'ils avaient repéré eux aussi l'arrivée imminente d'autres forces. Mais aussi parce qu'ils ignoraient tout de l'accueil que leur réservaient les deux fuyards.
Allongé au sommet de la dune, Jabu, jumelles en main, observait le déploiement des nouveaux belligérants.
- Je ne vois qu'un Éclat, mais il y a une bonne vingtaine d'Ajogun, dénombra-t-il. (Il déplaça légèrement l'outil de vision.) Il n'y a que Thésaï en face.
- Setesh se trouve probablement dans cet espèce de temple, avança Tahmirih.
- C'est une possibilité, mais impossible d'en être totalement certain.
- Qu'est-ce qu'on fait ? On file une nouvelle fois un coup de main à Thésai ?
- Malgré l'adage : « l'ennemi de mon ennemi est mon ami », commença la Licorne, je ne suis pas vraiment enclin à combattre aux côtés de quelqu'un qui peut nous prendre en traître.
- Ce qui ne serait pas complètement injustifié de sa part, marmonna Nkechi.
- J'ai entendu. Mais touché. Bon, notre mission n'a pas changé. Nous devons les stopper. (Il se tourna vers la Nigériane.) Nkechi, essaie de pénétrer dans le temple pour déterminer ce que fabrique Setesh. Nous deux, nous … oh, merde.
Remontant des yeux la piste qu'avait laissé leur véhicule, le Chevalier de Bronze repéra un seconde groupe d'Ajogun, plus réduit, venant dans leur direction.
- Je maintiens ce que j'ai dis. Vas-y. Nous, on se charge de ceux-là. (Le Poisson Austral invoquait déjà son cosmos quand il ajouta:) Au moindre signe de danger, tu décroches, c'est compris ? Ban va me tuer s'il t'arrive quoi que ce soit.
La Nigériane opina du chef et disparut dans le sol. A leur tour, les Chevaliers restants brûlèrent leur énergie, prêts à recevoir le choc. Et en comprenant que deux de leurs opposants étaient des Bálógun, ils estimèrent que ce dernier serait rude.
- Je vais tâcher d'en engager un maximum, annonça le Japonais, son aura flamboyant.
- Compris.
La Chevaleresse de Bronze progressa rapidement, se fiant à ses perceptions. Elle détecta le groupe qui s'approchait d'un individu isolé – Thésaï – et s'en détourna, s'orientant vers l'autre présence solitaire qu'elle sentait, bien que de manière très diffuse.
Les murs du vénérable édifice allaient se révéler un obstacle infranchissable pour elle, la capacité de son Armure ne lui permettant pas de jouer les passe-murailles aussi aisément qu'elle le faisait avec un sol naturel.
Nkechi évolua en périphérie encore quelques secondes, à cours de solution et bientôt d'air. Ne tenant plus, elle s'apprêtait à faire demi-tour lorsqu'elle capta une faille. Les échos d'une certaine zone changèrent subtilement, lui indiquant une partie perméable à son pouvoir. Elle s'y engouffra.
La jeune femme émergea dans un couloir éclairé par des flammes bleutées. Ses pieds crissèrent sur le sable répandu. Dans son dos, une sorte de balafre d'un mètre de large zigzaguait en travers du revêtement maçonné de l'endroit d'où elle venait de sortir. Un tremblement de terre avait-il endommagé le mur ?
Après quelques pas précautionneux, ses sens l'avertirent d'une présence effective. L'aura de l'individu correspondait à celle de Setesh sans aucune méprise possible.
Elle ne pouvait pas le voir, mais Nkechi sentait le cosmos du dieu de manière bien plus nette que lors de leur précédente rencontre. Et le moins qu'on puisse dire, c'était qu'il était très instable. Par moment, il enflait tel un ballon de baudruche sur le point d'exploser avant de se réduire à une pulsation si petite qu'on le croyait évanoui. C'était vraiment étrange.
Pas tant parce que ces fluctuations étaient normales lors de l'utilisation du cosmos, mais parce que leurs dilatations étaient bien trop chaotiques, comme si le contenant menaçait d'éclater sans prévenir.
Était-ce ce qu'avait voulu dire le seigneur Horus à Jabu et Tahmirih lorsqu'il leur avait parlé d'éveil incomplet, voire même de la folie qui avait gagné le réceptacle humain ? Elle s'approcha, attirée malgré elle, tel un papillon par une flamme. Jabu lui avait demandé un rapport sur la situation, alors autant faire son maximum.
Elle s'avança encore, aussi silencieusement qu'elle put tant elle sentait qu'elle progressait en eaux troubles. Même si l'attention de la divinité paraissait fixée sur une chose précise plutôt que son environnement direct, la Nigériane préférait éviter d'attirer son regard sur elle. Un pas supplémentaire et elle fronça involontairement les sourcils.
Nkechi discernait les parois droite et gauche, mais son "champ de vision" s'interrompait brusquement au-delà de la position occupée par les contours de Setesh. Au-delà de ce point, elle était bel et bien aveugle.
Ses perceptions ayant rarement été mises en défaut par le passé, elle se demanda ce qui pouvait bien provoquer cette interférence.
Soudain, le cosmos de Setesh grandit et le voile face à lui ondula, sa stabilité compromise le temps d'un battement de cils. Un irrépressible frisson glissa sur la peau de la jeune femme tandis qu'une sueur glacée s'écoulait le long de son échine.
L'espace d'une seconde, la Chevaleresse avait "vu" par-delà le vide et un unique mot lui vint à l'esprit : prédateur !
Nkechi se libéra de la paralysie induite par la peur lorsque le rideau revint en place.
Apparemment Setesh était en train de chercher à rompre le rideau existant afin de rejoindre la déesse endormie derrière. Et sa démarche progressait un peu trop vite apparemment.
Elle s'autorisa un bref instant d'utopie en songeant à s'en prendre au dieu tandis que son pouvoir fluctuait et que son attention était toute entière tournée sur son objectif. La jeune femme finit par se ressaisir, sachant pertinemment que c'était une action bien trop risquée et que si elle se faisait tuer, elle n'aurait aucune information à transmettre.
Le Poisson Austral se détourna donc de la scène et repartit par où elle était venue. Face à l'accès emprunté, elle constata du bout de ses doigts qu'un autre pan de maçonnerie s'était décroché. Peut-être l'édifice tout entier allait finir par s'effondrer sur lui-même, leur épargnant du travail ?
S'autorisant un minuscule soupir, Nkechi entreprit de retourner auprès de ses compagnons.
Revenant en sens inverse à vive allure, elle prit à peine le temps de noter l'absence de plusieurs des cosmos dénombrés à l'allée. Thésaï donnait visiblement du fil à retordre à ses adversaires.
Elle refit surface dix mètres plus à gauche par rapport à son point de départ, gravissant la dune d'où la Licorne avait observé les Ajogun approcher.
A peine eut-elle atteinte le sommet qu'un de leurs assaillants s'écrasa à côté d'elle, deux flèches argentées plantées dans la poitrine.
- Tahmirih ! appela la Nigériane.
L'interpellée regarda dans sa direction, mais reporta bien vite son regard sur son principal problème.
Un Bálógun au physique trapu, affublé d'un masque de léopard duquel s'échappaient de longues dreadlocks, bondissait sur elle. L'air lui-même sembla se déchirer lorsque les griffes de métal noir manquèrent leur cible d'un cheveu. Une partie du sol se retrouva éventrée par l'attaque, dispersant du sable en tout sens.
Tout juste remise sur ses appuis, la Chevaleresse d'Argent décocha plusieurs traits à toute vitesse. Le Bálógun se contorsionna avec une stupéfiante souplesse, laissant de nombreux projectiles le frôler en sifflant, ne lacérant que ses vêtements. Les seuls qui auraient pu le toucher furent proprement réduits en miettes par ses griffes.
Le guerrier, enveloppé d'une aura mordorée, se rua tel un fauve sur Tahmirih. Cette dernière intensifia son cosmos, des particules d'argent virevoltant partout pareilles à des étincelles s'échappant d'un feu crépitant. La jeune femme esquiva les premiers assauts, puis prit de la distance pour tenter de reprendre l'avantage.
La Flèche percevait les points faibles ou fragiles que son opposant lui présentait, mais son agilité était telle qu'ils ne subsistaient qu'un trop bref instant. Ses coups se perdaient dans le lointain ou s'échouaient au sol quand ils ne s’écrasaient pas sur la garde du Bálógun.
Tahmirih tenta de désorienter ce dernier avec un écran de fumée, néanmoins il ne laissa aucune chance au stratagème de se réaliser en déviant d'un revers le trait noir qui alla se perdre plus loin. Il se rapprocha d'un bond et la frappa alors d'un de ses pieds griffus. La jeune femme protégea son flanc de son bras gauche. Une décharge le parcourut.
Est-il cassé ? eut-elle le temps de penser avant que la force du coup ne l'envoie rouler dans la pente.
Nkechi ne savait que faire pour aider la Turque, tandis que les sons et la brève détresse qu'elle ressentit l'assaillirent. Elle se tourna vers Jabu, captant l'éclat de son aura, et dut promptement faire un écart pour éviter le Japonais soudainement transformé en projectile humain.
Le Chevalier cracha un mélange de sang et de sable en se remettant debout. Avisant la présence du Poisson Austral, il demanda :
- T'as réussi ?
- Setesh est bien à l'intérieur, commença-t-elle. (Son rythme s'accéléra, car elle devina qu'ils ne pourraient pas échanger plus de quelques mots :) Il y a quelque chose qui lui bouche l'accès. Une sorte de barrière qu'il veut briser, mais j'ai eu l'impression qu'il rencontrait des difficultés. Et … j'ai « entraperçu » Sekhmet.
- C'est vraiment le bordel, commenta la Licorne dans un souffle rauque.
A sa voix, la jeune femme sut que même si sa cécité était un obstacle à ça, il venait d'accrocher son regard aveugle.
- Nkechi, tu dois aller chercher les renforts du Sanctuaire, déclara-t-il. Tu es la mieux placée pour te repérer. Tu connais le chemin que nous avons suivi.
Les yeux du Japonais se déportèrent en direction d'un Bálógun coiffé d'un masque de hyène.
- Il n'y a plus qu'à croiser les doigts que nous tenions aussi longtemps que la barrière.
Il intensifia son cosmos tandis que son adversaire désigné agissait de même, tout en s'approchant.
- Pars.
La Nigériane s'orienta en sentant la chaleur du soleil sur sa peau. Elle prit la direction du sud-ouest et se mit à courir.
Quelques Ajogun demeurés en retrait des présents combats la prirent en chasse.
Le Chevalier de Bronze les fixa une seconde, tiraillé par l'idée de sécuriser le voyage de Nkechi, cependant il sut qu'il pouvait avoir confiance en ses capacités. Lui-même avait de toute façon fort à faire avec l'adversaire qui venait de franchir la distance les séparant.
Bien que son visage lui soit caché, Jabu avait deviné qu'il s'agissait d'une femme de part sa morphologie. Grande et élancée, elle était vêtue d'une tenue aux teintes cuivrée, dorées et noires dont les motifs géométriques rappelaient ceux de l'étoffe bogolan. A l'instar d'Ọran, elle était protégée par une armure combinant métal et fourrure d'un brun jaunâtre ornés de taches brun foncé ou roussâtre.
Des breloques et des colifichets en métal pendaient à sa ceinture et à ses chevilles, tintinnabulant à chacun de ses pas. Une énergie pourpre l'auréolait, imprégnant l'atmosphère d'une tension oppressante.
De ses ongles aux extrémités acérées, elle entailla la chair du haut de son biceps – déjà marqué de stigmates anciens – et du sang qui s'en échappa, la Bálógun traça rapidement mais méthodiquement des symboles ésotériques sur le dessus de l'un de ses gantelets. Son cosmos pulsa brièvement et les tracés se décollèrent pour flotter à côté d'elle, pareils à des bulles de savon.
La Licorne n'attendit pas d'en voir plus et chargea directement son ennemie. Parvenu à la bonne distance, Jabu délivra une grêle de coups de poing.
La Bálógun para plusieurs frappes, les interceptant sans réelle difficulté jusqu'à ce que la cadence s'accélère et que finalement quelques-uns traverse sa garde. Elle encaissa les heurts, grognant de douleur.
A la stupéfaction du Chevalier, il parvint même à engendrer une fissure sur le plastron lorsqu'il paracheva son enchaînement d'un coup de talon, faisant se courber l'Africaine sous la force de l'assaut. L'espace d'une seconde, il se demanda pourquoi il avait eu cette impression de malaise en sa présence.
Vive comme une anguille, elle saisit la jambe qu'il était en train de ramener vers lui. Dans cette position précaire, Jabu vit le cosmos aux nuances pourprées se coller au sien, comme s'il le mordait. Les curieux symboles se précipitèrent sur le membre prisonnier et y adhérèrent, s'y implantant à la manière de tatouages.
Le jeune homme contracta inconsciemment ses muscles, s'attendant à un effet qui ne vint étrangement pas.
Il était dans l'incompréhension la plus totale jusqu'à ce que la femme relâche sa jambe et qu'il constate que celle-ci lui renvoyait une sensation de lourdeur, tel un membre de plomb. Déstabilisé, le Japonais subit la contre-attaque de la Bálógun, qui en profita pour placer un second sceau sur l'un de ses bras au passage.
Un direct s'écrasa sur son visage, car il ne put dresser un rempart assez vite. Sa tête partit sur le côté et un filet de sang aspergea le sol.
Piqué au vif, Jabu enflamma son cosmos, y puisant le soutien nécessaire pour passer outre les limites imposées par la technique de son adversaire.
- Ikkakujū Shūho Ken !
En appui sur sa jambe « intacte », le jeune homme lança de l'autre une multitude de frappes qui fendirent l'air en grondant. Sa cible en esquiva ou en bloqua beaucoup, mais celles qui passèrent imprimèrent durablement leurs marques sur son corps. Le dernier fit mordre la poussière à la Bálógun.
- Ha ! se vanta le Japonais en la regardant se remettre debout et tituber. Ce n'est pas un peu de poids supplémentaire qui handicapera un Chevalier d'Athéna !
Son adversaire lâcha un petit rire à son tour.
- Oh, mais ce n'est que le début, lui assura-t-elle. Voyons de quelle manière tu vas gérer ça.
Son cosmos pulsa une nouvelle fois et Jabu eut la surprise de voir apparaître de nouvelles séries de symboles sur la jambe ayant lancé l'offensive.
Quand m'a-t-elle touché ?
Ceux-ci serpentèrent prestement le long de son mollet puis de sa cuisse pour atteindre son torse et disparaître à sa vue à la base de son cou.
Je ne sens rien de différent, songea le Chevalier de Bronze. Pourtant, je doute qu'elle dise ça …
Sa réflexion fut interrompue par son assaillante qui, s'approchant avec célérité, l'attaqua de nouveau. Bien que rapides, ses coups n'en restaient pas moins perceptibles aux sens de Jabu. Celui-ci se prépara à bloquer lorsque son monde bascula littéralement devant lui.
En l'espace d'un battement de cœur, il se retrouva à terre après avoir subi l'assaut de l'Africaine. Il tenta de bouger sa main droite, cependant ce fut son pied gauche qui réagit à l'injonction.
- Que … ?
Il se mit à frétiller, allongé sur le sable, tel un poisson hors de l'eau. Tous ses mouvements étaient saccadés et aucun ne fournissaient une réponse correcte à ses attentes.
Qu'est-ce qu'il m'arrive ? s'épouvanta-t-il.
- Où est donc passée ta belle arrogance ? s'amusa la Bálógun avec un ricanement en l'attrapant par les cheveux pour surélever sa tête.
De sa main libre, elle lui administra deux coups de poing en plein visage. Son nez se brisa en libérant un flot de sang. Le Japonais laissa échapper un grondement.
Avisant les quatre Ajogun qui observaient la scène à l'écart, la femme lâcha sa prise et leur ordonna :
- Achevez-le, je vais voir ce que fiche Eṣe.
Elle se détourna du Chevalier, laissant ses subalternes gérer la situation. Telle une meute, ils se dirigèrent vers Jabu prêts à le mettre en pièce.
Ce dernier ragea intérieurement. Leur mission était sur le fil du rasoir et lui était allongé là, à attendre la mort. Il ne parvenait pas à associer les signaux envoyés par son cerveau et les mouvements adéquats. Quelle malédiction !
Ses bourreaux étaient tout proches à présent.
Il lui revint soudain en mémoire que l'arcane d'Ọran n'avait pas eu d'effet sur lui, contrairement à Thésaï. C'était au moment où il avait initié sa propre technique.
Le jeune homme se morigéna pour ne pas y avoir pensé plus tôt. Il raviva son cosmos, dégageant une lueur violette qui vira progressivement en une intense blancheur. Les Ajogun plissèrent les yeux derrière leurs masques grossiers et levèrent leurs mains pour se prémunir de l'éblouissement.
La Licorne, fidèle à sa réputation de pureté, purgea les malédictions apposées par la Bálógun dans une tempête de flocons de lumière, tout comme elle rasséréna le cœur du Japonais.
Profitant de ce que ses adversaires soient encore troublés, le jeune homme prit l'initiative de l'attaque. Deux succombèrent avant que ceux restants puissent agir de nouveau. Le Chevalier de Bronze para un coup de pied et riposta en frappant un genou du talon. Un cri et un bris d'os s'élevèrent tandis que la victime basculait en arrière en criant sa souffrance. Le dernier Ajogun lui offrit davantage de défi.
Ils échangèrent de nombreux coups en l'espace d'un battement de cils, mais l'expérience de la Licorne lui permit de remporter le duel, éliminant son opposant d'un coup qui lui écrasa la trachée. Ce dernier s'effondra en s'étouffant alors que Jabu se lançait sur les traces de la Bálógun.
Tahmirih fit directement jaillir une chaîne du fût de la flèche qu'elle venait de tirer et la tint alors qu'elle l'entraînait à l'écart du Bálógun. Elle ne pourrait pas user de cette tactique indéfiniment, mais elle lui permettait de temporiser.
Son ennemi étant à première vue un spécialiste du corps-à-corps, garder ses distances semblait donc couler de source. Cependant, il était suffisamment rapide pour éviter ses projectiles. Il allait lui falloir pousser son cosmos plus haut afin de gagner en vélocité et en puissance.
La Turque s'assura que son bras gauche répondait à ses sollicitations et brûla son énergie avec davantage de volonté. L'intensité de son aura s'accrut au moment même où son adversaire opérait un virage dans sa course pour la rattraper.
La jeune femme arma son tir et décocha une salve de coups à moyenne portée. Tel un léopard dont il empruntait la force, le Bálógun zigzagua entre les tirs jusqu'à se rapprocher de sa proie.
Bien qu'étonnée, celle-ci paraissait s'y être attendue et ne chercha pas à fuir immédiatement.
L'Africain attaqua avec une puissante frappe verticale qui aurait certainement pourfendu la Chevaleresse si elle ne s'était pas décalée promptement. Profitant qu'il était légèrement déséquilibré, elle porta une attaque.
Le Bálógun s'apprêtait à parer lorsqu'il comprit qu'il s'agissait d'une feinte. Réagissant à la vitesse de l'éclair, il réajusta sa posture et chercha à placer un contre. Bien mal lui en prit, car la jeune femme changea à nouveau d'angle au dernier moment, établissant une double feinte. Il choisit d'encaisser l'assaut plutôt que de chercher vainement à s'y soustraire.
Le poing de la Flèche le toucha au niveau des côtes flottantes. La suite le décontenança totalement lorsqu'il ressentit un second impact presque instantanément après le premier. L'onde de choc le traversa, un goût de sang emplissant sa bouche. Mais il avait accepté de subir le coup afin de pouvoir placer son propre arcane.
- Èékánná Ìpọ́njú ! cria-t-il en lançant ses griffes gorgées d'un cosmos mordoré.
Tahmirih tenta de reculer, n'y réussit qu'à moitié et sentit cruellement la déchirure dans les chairs de son épaule gauche lorsque les griffes entaillèrent son épaulière pour la trouver au-dessous. Un revers tout aussi dangereux lacéra son casque, arrachant métal et fort heureusement la visière plutôt que l’œil au-delà. La Turque poussa un cri autant de douleur que de surprise, le sang la privant d'une partie de son champ de vision.
Le Bálógun voulut lui porter le coup de grâce, néanmoins elle parvint à se jeter en arrière. La jeune femme roula, dispersant des gouttes carmines dans son sillage, avant de parvenir à se remettre debout.
Par réflexe, elle lança son arcane Gölgeli Oklar, créant un voile noir dont elle profita pour aller se cacher derrière l'un des rochers alentour.
Le cœur de la Turque tambourinait durement contre ses côtes. Un liquide tiède et poisseux coulait le long de son visage. Elle avait tenté de le neutraliser au corps-à-corps et avait perdu son pari. Ses plaies la lançaient atrocement, l'obligeant à serrer les dents. C'était même étrange qu'elle ait aussi mal.
De son œil valide, elle observa sa blessure à l'épaule et fut stupéfaite d'y voir une sorte de matière semblable à de la boue y adhérer.
Du poison ? Est-ce que je vais mourir ? pensa-t-elle dans un brusque élan de panique.
Tahmirih tenta de frotter la zone avec sa main, sans résultat. Des idées macabres envahirent de plus en plus son esprit. Son souffle se fit plus court.
Non, calme-toi, s'enjoignit-elle. Ce ne sont pas des blessures mortelles en soi.
Et tandis qu'elle tentait d'apaiser sa souffrance en rationalisant, une autre pensée qu'elle cachait au plus profond d'elle-même fendit sa psyché tel un couperet.
Mon frère est mort.
Le fracas de la roche qu'on brise la tira momentanément de son hébétement. Elle risqua un coup d’œil et vit que le Bálógun venait de pulvériser un des rochers derrière lequel elle aurait pu se trouver.
Sa démarche – un peu courbée et épaules en avant – traduisait le fauve en train de pister une proie blessée. Sitôt qu'elle détourna le regard, la certitude revint quant au trépas de son frère.
Pourquoi aussi subitement ? s'interrogea-t-elle.
Plus elle se concentrait sur l'origine de ce malaise, plus il la hantait, occupant la quasi-totalité de ses pensées.
Jabu était le chef de cette équipe, il devrait la protéger ! Nkechi lui avait fait croire qu'elles étaient amies, mais elle l'avait lâchée à la première occasion ! Comment Marin avait pu la considérer prête pour une mission de ce genre !?
Toutes ses insécurités bouillonnaient en elle avec force et manquaient l'écraser sous leurs pressions cumulées, sapant esprit et cosmos. Elle tremblait, abattue, presque réduite à rien, des larmes bordant ses yeux bleus.
A l'improviste, un souffle de vent amena des particules d'un blanc aussi pur qu'un champ de neige au soleil jusqu'à elle. Papillonnant, elles se déposèrent sur ses blessures avec la légèreté d'une plume. Au milieu de la tempête tant physique qu'émotionnelle qui malmenait la Chevaleresse, celle-ci parvint par miracle à trouver un refuge, un îlot de calme auquel se raccrocher.
Bien sûr qu'elle voulait être à la hauteur. Bien sûr qu'elle souhaitait s'intégrer, mais comme une égale. Et bien sûr qu'elle s'inquiétait pour son frère alors que le lien les unissant depuis leur naissance s'était aminci, mais en réalité c'était un Chevalier on ne peut plus capable. Elle devait croire en cela et non pas se faire dévorer par ses angoisses.
Son cosmos brûla plus ardemment en réponse à sa volonté raffermie et la mystérieuse matière incrustée dans sa blessure à l'épaule disparu dans un flamboiement blanc. La Turque sentit une énergie nouvelle se ruer dans ses veines et dans ses muscles, chassant la souffrance physique et mentale.
La jeune femme se redressa, d'abord en s'aidant de la paroi de grès, puis seule. Il lui fallait conclure ce combat.
- Tu es loin de t'être débarrassé de moi, lança Jabu.
La Bálógun se retourna, une expression de surprise dans les yeux. Sans doute se demandait-elle par quel miracle le Chevalier avait réussi à ôter les malédictions que son cosmos lui avait infligé. Toutefois, la Licorne ne lui accorda pas plus de temps de réflexion et fonça sur elle à toute allure.
Il bondit et frappa l'Africaine d'un puissant coup de pied. Atteinte en pleine poitrine, elle décolla du sol et alla rouler dans la poussière du désert, s'écorchant à divers endroits. Elle toussa en se relevant, constatant avec douleur qu'elle devait avoir au moins une côte cassée.
Déjà le Chevalier approchait, son aura incandescente oscillant entre le violet et le blanc.
Dans un soudain élan de panique, elle fit gronder sa propre énergie et, récupérant de son sang, traça vigoureusement des symboles sur son gantelet. Lorsque Jabu la confronta, la Bálógun chercha à entrer en contact avec lui, prête à réitérer ses malédictions.
Il ne lui en laissa pas la possibilité, la martelant de coups de poing. Dans un sursaut, elle parvint à se saisir d'un de ses poignets et mêla son cosmos au sien comme précédemment.
Avec celle-là, c'est échec et mat, pensa-t-elle.
Les symboles glissèrent du gantelet vers l'avant-bras du Chevalier pour s'y enrouler. Jabu se dégagea d'une secousse et recula de quelques pas. Il arma son prochain coup.
- Je préfère te prévenir, dit la Bálógun en levant un doigt. A partir de maintenant, chaque blessure que tu m'infligeras te sera retournée. Autrement dit, si tu me tues, tu meurs aussi.
- Hé bien, testons ça dans ce cas.
Un air incrédule se peignit sur les traits de l'Africaine. Était-il devenu fou ?
Le Chevalier intensifia son cosmos dont la nuance vira totalement au blanc. Une sensation étrange envahit la guerrière, même si elle n'aurait su mettre de mot dessus. Les inscriptions se désagrégèrent comme si elles brûlaient.
Figée par ce spectacle impossible, la Bálógun eut un temps de retard qui se révéla fatal pour elle lorsque la rafale de coups du Japonais l'atteignit.
Les assauts endommagèrent en partie son armure, que sa baisse d'énergie avait fragilisée, et trouvèrent les points vitaux de sa cible. Le corps de l'Africaine s'affala sans un cri.
- En fin de compte, j'étais le pire adversaire auquel tu pouvais te mesurer, déclara Jabu à la dépouille.
Deux Ajogun s'étant joints aux recherches pour la débusquer, Tahmirih décida d'en tirer parti aussitôt, un plan d'attaque ayant germé dans son esprit. Les chasseurs allaient devenir les proies.
Elle décocha un trait et se servit de la chaîne pour se tracter à un autre endroit. Au passage, elle mémorisa la position de chacun de ses ennemis en un clin d’œil et tira derechef pour gagner une nouvelle place.
De là, la Chevaleresse tira plusieurs nouvelles flèches noires qui créèrent un long banc de brouillard pour occulter totalement leurs vues. Simultanément, elle glissa quelques traits argentés parmi sa salve qui se plantèrent aux pieds des deux Ajogun avant de dérouler leurs chaînes et les immobiliser durablement.
Présumant que le Bálógun saurait la retrouver malgré l'épaisse fumée, la Turque commença à zigzaguer au cœur du nuage noir, en lui tirant dessus. A chacun de ses déplacements, elle fit en sorte de toujours placer les Ajogun entre elle et son véritable opposant.
L'instinct animal du Bálógun le prémunit d'une blessure tandis qu'il bougeait à toute vitesse en cherchant à localiser la Chevaleresse. A trois reprises, il faillit entrer en collision avec ses subordonnés apeurés, alors qu'elle les frôlait au plus près.
Ce jeu de cache-cache tapa de plus de plus sur les nerfs du guerrier Africain.
Je suis pourtant plus rapide qu'elle. Comment fait-elle pour être aussi précise ?
- Je ne sais pas comment tu es parvenue à surpasser ma malédiction, mais cesse de fuir, lâche ! feula-t-il.
Chargeant en droite ligne sous une averse de flèches, confiant dans sa capacité à les esquiver, le Bálógun avisa soudain une forme devant lui.
- Je vais te mettre en pièces ! hurla-t-il en lançant ses griffes.
Il les sentit pénétrer avec satisfaction la chair de son ennemi et le sang couler. Cependant, il découvrit très vite que c'était un Ajogun qu'il venait d'empaler.
En réalité, Tahmirih avait gravé dans sa mémoire où chaque flèche perdue avait atterri et avait créé de très faibles liens entre elles plutôt que de solides chaînes, tissant une sorte de toile similaire à la Andromeda Nebula de Shun. Gardant en main un filin détecteur, elle percevait quels fils étaient endommagés par l'homme au masque de léopard à chacune de ses ruées et pouvait ainsi continuer à suivre ses mouvements.
Satisfaite de son stratagème, il était à présent l'heure de refermer le piège.
La Flèche, informée de la position exacte du Bálógun, transforma les fins fils en chaînes par l'action de son cosmos et tira fortement sur son lien-maître, ramenant toute la toile vers elle. Sur leur trajectoire, elle rencontrèrent leur cible et s'enroulèrent autour d'elle, les flèches se plantant dans le sol, agissant à la manière de crochets d'ancrage.
En dépit de leur nombre, Tahmirih savait qu'il restait une probabilité pour que le Bálógun réussisse à se libérer. Elle ne perdit donc pas de temps et enflamma son cosmos aussi haut qu'elle put et le concentra dans son bras droit. Coude pointé vers l'arrière, elle projeta son membre vers l'avant, poing fermé.
Une unique flèche, d'une diamètre un peu supérieur se retrouva propulsée sur l'adversaire immobilisé. Avec une force et une vélocité sans commune mesure avec les précédentes, l'arcane transperça la gorge du Bálógun. Un gargouillement moite lui échappa, ses yeux écarquillés traduisant toute sa stupeur. Son cadavre s'écroula lorsque les liens éthérés s'évanouirent.
Frissonnante, le souffle court, Tahmirih n'eut pas l'occasion de se réjouir, car leur mission était loin d'être terminée.
A l'horizon, le soleil déclinant teintait le ciel d'une couleur cuivrée, si ce n'était de carmin comme en écho au sang versé.
Nkechi courait toujours, enchaînant de grandes foulées que lui permettaient ses jambes élancées. Elle devait se réorienter sans cesse, mais elle-même était presque étonnée de s'y retrouver aussi bien. Comme si elle lisait une carte. Celle de lignes telluriques qui n’apparaîtrait qu'à elle. Était-ce lié à sa capacité à pénétrer ce que certains qualifiait de « monde souterrain ». Jabu avait-il parié là-dessus en l'envoyant elle ?
Si c'était le cas, il était encore plus clairvoyant que ce qu'elle pensait déjà de lui.
Pour autant, la Nigériane était également parfaitement consciente, d'une part, de la présence de ses poursuivants et d'autre part, de la faible probabilité de rentrer directement en contact avec les renforts du Sanctuaire. Si toutefois, ils étaient dans le coin. Et même avec le soutien de son cosmos, elle n'était pas certaine de pouvoir maintenir une telle allure sans y laisser l'intégralité de son énergie.
Brusquement, elle capta dans son dos une onde de pouvoir qui se rapprochait à grande vitesse. Le bolide se présenta sur sa gauche, son aura portée à son paroxysme.
Il ne va quand même pas …, pensa Nkechi.
Son cosmos brûlant au-delà de ses limites, l'Ajogun se rapprocha d'elle avec l'évidente intention … d'exploser !
La bombe humaine accomplit son office et disparut au cours d'une violente déflagration. Le Poisson Austral se réfugia dans le sol à temps, échappant de peu à de sérieuses blessures.
Cependant, au-delà du handicap de la respiration, sa vitesse étant bien plus limitée dans cet état, elle avait été rattrapée par ses ennemis lorsqu'elle réapparut.
Je n'ai vraiment pas de temps à perdre avec eux, ragea-t-elle.
Ils étaient quatre contre une. Un premier l'attaqua, l'obligeant à esquiver plutôt que parer, car elle se serait retrouvée à la merci d'un second assaillant.
Nkechi parvint à éviter d'être piégée, mais ne réussit pas vraiment à se sortir de l'impasse où elle se trouvait. Elle n'accusait pas de blessures jusqu'ici, néanmoins, à rester coincée dans cet espèce de statu quo où personne ne parvenait à prendre le dessus, elle finirait par s'épuiser la première.
La Chevaleresse embrasa son cosmos et se choisit une cible. Elle avança jusqu'à elle d'un mouvement fluide et, passant sous l'attaque qu'on lui destinait, elle plaça un enchaînement hérité de son maître, envoyant l'autre au tapis avec fracas.
Deux autres se précipitèrent sur la jeune femme, leurs auras criant leur animosité. Leurs techniques n'avaient pas été raffinées, ne consistant qu'en une débauche de force brute. Face à cette féroce vague, la Nigériane y opposa son propre arcane.
- Ayé ìsàlẹ̀ Fọwọkan !
La légende voulait que l'Oxyrhynque ne vive que dans des eaux troubles et sombres. Aussi, la créature avait-elle la faculté de se déplacer en émettant de courtes décharges électriques pour sonder son environnement et en identifier tous les reliefs. Néanmoins, cette capacité était également utilisée pour la chasse et la défense.
S'appuyant sur un principe similaire, Nkechi avait appris à générer de l’électricité grâce aux activités associées de ses muscles et de son cosmos.
La Nigériane frappa, ses membres libérant un choc au contact des corps adverses. En sus de leur provoquer des dégâts physiques, le flux de l'arcane s'infiltra en eux, ciblant directement un organe et provoquant un dysfonctionnement par la brûlure de plusieurs de ses cellules constitutives.
Elle ne pouvait cependant pas trop intensifier sa technique, car une fois son cosmos poussé à son paroxysme, un conflit se créait avec son champ personnel de perceptions, brouillant ses facultés. Ainsi, pendant un court laps de temps, elle pouvait perdre sa capacité à voir via son cosmos.
Remportant le duel, elle laissa le duo d'Ajogun mal en point – leurs esprits convaincus que la mort les avait effleurés de son toucher funeste –, mais en ressortit elle-même blessée suite à la collision de leurs énergies.
La devinant désorientée, son dernier poursuivant n'hésita pas et se jeta sur elle avant qu'elle ne puisse recouvrer un semblant de moyens. L'homme la heurta et la cogna à plusieurs reprises.
Hébétée, une lèvre éclatée la tiraillant, Nkechi peina à reprendre un aplomb correct. Une onde de choc la projeta à terre, meurtrissant une hanche dans sa chute.
Bordel, bouge-toi ! s'exhorta-t-elle.
Son assaillant lui flanqua un coup de pied qui la fit rouler deux mètres plus loin. Marchant implacablement vers elle, l'Ajogun voulut poursuivre son œuvre lorsqu'il manqua son coup suivant, tandis que Nkechi disparaissait à sa vue.
Une fraction de seconde plus tard, la jeune femme s'extirpa du sol et asséna une puissante droite à son tortionnaire, lui fracturant la mâchoire. Elle lui rentra dedans et le renversa. Ils luttèrent au sol, crachant, grognant, leurs muscles tendus tels des cordes.
Un craquement sec s'éleva. Le Poisson Austral relâcha le corps devenu mou. Elle se redressa sur les genoux, tâchant de reprendre son souffle. Encore une ou deux minutes se dit-elle et elle se remettrait en route.
Elle arrivait à la fin de son décompte lorsqu’une brise froide vint chatouiller le fin duvet sur sa nuque, offrant un contraste saisissant avec l'intense chaleur de cette toute fin de journée.
Tahmirih et Jabu, leurs plaies pansées mutuellement à la hâte à l'aide de bandages de fortune, entreprirent de se diriger vers le temple, espérant qu'ils n'arriveraient pas trop tard. Empruntant le chemin le plus direct – c'est-à-dire, dévaler la pente depuis la plus haute dune –, ils parvinrent sur un terrain plat.
Pour tout accueil, ils découvrirent les corps gisant de nombreux Ajogun, certains brûlés jusqu'à l'os. Le guerrier d'Horus ayant produit ce carnage n'était toutefois nulle part en vue. La Flèche se figea et la Licorne haussa un sourcil.
- J'ai cru déceler un faible cosmos, dit-elle en réponse à la question muette de Jabu. Là !
Elle pointa un rocher du doigt. Avec précaution, ils approchèrent de l'abri.
Adossé à la paroi, les jambes étendues devant lui, l’Égyptien les reçut avec un rictus sanglant. Son corps présentait de nouvelles blessures qui, sans qu'aucune ne soit clairement mortelle, aggravaient un état déjà inquiétant. Son armure n'était d'ailleurs pas en meilleure forme, des entailles et des bris la marquant.
- Vous vous en êtes mieux sortis que moi, apparemment.
Il se redressa en prenant appui sur le rocher qui lui offrit un soutien plus solide que ses propres membres.
- Thésaï, nous allons stopper Setesh dès à présent, dit le Japonais. Le réveil de Sekhmet apportera plus de mal que de bien. Il vous a menti.
- Je le sais, admit le guerrier d'Horus. J'ignore si c'est l'imminence de ma mort ou le fait que Setesh concentre tout son pouvoir sur l'ouverture de la barrière, mais mes pensées n'ont jamais été aussi claires.
Sa réponse conduisit à un relâchement de la tension dans les épaules des Chevaliers.
- Comme tu l'as dit, le temps presse, alors ne tardez pas plus.
- Mais …, protesta la Turque. Et toi ?
- Vous ne le ressentez pas ? Une puissante tempête approche.
Les Chevaliers se décalèrent pour apercevoir l’horizon. Celui-ci était sombre, comme chargé de promesses maléfiques tout autant que de particules de sable. Le front orageux avançait à toute allure. Jabu savait par expérience qu'il serait sur eux d'ici une poignée de minutes.
- Viens te mettre à l'abri avec nous, dit le Japonais.
- Si je peux opposer une quelconque résistance et vous offrir un délai supplémentaire, cela pourrait en partie racheter ma faute. Je n'ose espérer le pardon du seigneur Horus.
Des larmes brillaient dans ses yeux lorsqu'il déclara ces derniers mots. Jabu hocha la tête.
- Allons-y Tahmirih.
Un sentiment d'urgence vint peser lourdement sur leurs épaules, car il leur fallait non seulement trouver la force de stopper Setesh, mais aussi de soustraire aux forces ennemies la clé qu'ils ne manqueraient pas de récupérer si on leur en laissait l'occasion. Sans un regard en arrière, ils partirent rejoindre l'entrée de l'édifice au pas de course.
D'étranges vagues de pouvoir leur parvinrent, engendrant d’irrépressibles frissons pendant qu'ils dévalaient l'escalier. Dans le silence sépulcral des lieux, uniquement troublé par l'écho de leurs pas, ils avancèrent. Une onde de choc les frappa de face, éteignant presque toutes les torches, plongeant leur environnement dans une pénombre inopportune. Ils crurent entendre un sourd grondement devant eux.
- La barrière a dû être désactivée, murmura Jabu à voix basse.
- Il n'y a plus à hésiter dans ce cas, lança Tahmirih.
Dans un élan commun, le duo remonta le couloir jusqu'à la porte circulaire. Ils avisèrent la hampe de la lance d'Horus qui dépassait de la serrure et pressèrent encore l'allure, ne sachant absolument pas à quoi s'attendre.
Avant qu'ils n'en franchissent le seuil, une silhouette émergea des ténèbres face à eux, les stoppant net.
Au même instant, les Chevaliers ressentirent une vague de puissance à la profonde noirceur venant de la surface. L'ennemi paraissait avoir franchi le rempart que Thésaï avait souhaité leur offrir.
- Setesh ! Cessez cette folie ! lança Jabu à qui l'acuité de la situation donnait des ailes. Refermez cette porte et remettez-nous la clé.
Bien qu'en partie dissimulé dans l'ombre, la portion de visage du réceptacle humain visible exprima une réelle surprise.
- Où suis-je ? Qui êtes-vous ?
Son air perdu troubla d'autant plus le duo. Néanmoins, ils se rappelèrent les mots d'Horus concernant l’incarnation ratée de son oncle dans un hôte.
- J'ai fait un rêve ... très étrange.
- Nous allons vous aider, dit la Chevaleresse en s'approchant lentement tout en lui tendant une main amicale. Laissez-nous récupérer cette lance et nous vous conduirons en lieu sûr.
L'homme eut tout d'abord un mouvement de recul mais finit par l'accepter après une longue seconde d'hésitation. Son regard se figea dès lors que leurs mains se touchèrent et l'atmosphère se transforma d'un seul coup, devenant instantanément plus pesante.
- Menteurs ! cracha-t-il d'une voix déformée. Vous êtes des agents du chaos ! Et je suis le gardien !
Sa main libre s'empara de la hampe de la lance et d'une violente torsion la rompit. Bougeant avec la vivacité d'un serpent, son poing armé jaillit en avant. Le sang gicla, les gouttes s'écrasant par terre, pareilles à de la pluie.
- Tahmirih ! cria la Licorne en bondissant pour rattraper la jeune femme qui chutait en arrière.
Setesh recula d'un pas et jeta le débris de l'arme aux pieds des guerriers d'Athéna.
- Thésaï a semble-t-il péri, révéla le dieu en faisant la moue en direction du plafond. Mon neveu n'aura pas à le punir. (D'une main, il désigna l'objet au sol.) Vous pouvez lui rendre ça. Pars avec elle si tu veux qu'elle vive. Je dois réveiller Sekhmet afin qu'elle détruise ce qui se profile car aucun de nous ne le peut.
Il tourna le dos à Jabu et repartit vers le fond du couloir noyé dans l'obscurité. Passant tout près du fer de lance toujours enchâssé dans la porte, il arrêta ses pas, semblant se souvenir subitement d'une information. D'un geste sec, il retira le morceau de métal, y préleva quelque chose et jeta avec dédain le reste par-dessus son épaule. La tête de l’arme d'Horus rebondit sur les dalles dans un fracas métallique.
Le Japonais fixa avec intensité le dos du dieu, tiraillé entre son devoir et son inquiétude pour la jeune femme sous sa responsabilité. Il jura bruyamment.
En désespoir de cause, Jabu allongea Tahmirih et courut jusqu'à Setesh, son cosmos brillant de mille feux. Le dieu se retourna prestement et, levant une main, le repoussa d'un puissant flux énergétique, le chassant tel un fétu de paille pour l'envoyer rouler jusqu'au bas des escaliers.
Setesh reprit son chemin vers le fond du temple, la porte circulaire débarrassée de sa clé, se refermant lentement derrière lui dans un grondement caverneux.
Bogolan : terme désignant à la fois le tissu et un style particulier de teinture. Le mot vient de la langue bambara (Mali) et signifie littéralement « fait avec de la boue » .
Èékánná Ìpọ́njú : Griffes d'Affliction
Ayé ìsàlẹ̀ Fọwọkan : Toucher du Monde Souterrain