À la vie ou à l'amitié
Chapitre 1 : À la vie ou à l'amitié
4454 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour il y a 2 mois
Contribution au Troisième Concours proposé par Hammiy0404 de Wattpad sur le thème de la Différence, mot-clés retenus Amitié, Peur et Difficultés
À la vie ou à l’amitié
Été 1942, Sevastopol, Russie, Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).
Ludmila Mikhaïlovna arrive devant la porte du bureau du Commissaire, papier à la main, regard terne, en son âme affligée par la perte de son compagnon d’arme et amant, Leonid.
— Camarade Commissaire, Lieutenant Pavlitchenko demande l’autorisation d’entrer ! s’exclame-t-elle d’une voix claire, malgré la tristesse qui la ronge.
— Autorisation accordée !
La jeune femme aux yeux gris entre et salue militairement son supérieur, traits fatigués des nuits sans sommeil. Celui-ci se lève de son siège. L’austère pièce aux murs de bois, dépouillée de toute décoration, n’a que pour source de lumière deux lampes qui éclairent suffisamment le bureau recouvert de divers papiers et cartes.
— Lieutenant Pavlitchenko, vous avez une mission !
— Laquelle ? l’interroge-t-elle d’un ton morose, droite comme une bougie. Parcourant brièvement du regard la salle. Elle se désintéresse de tout.
Il contourne sa petite table de travail, une feuille à la main, et ordonne :
— Éliminez le tireur d’élite nazi qui vous recherche, Otto von Singer, en duel.
— Je ne peux le faire, lui signale-t-elle, observant rapidement la photographie, indifférente.
Son supérieur se raidit, fronçant des sourcils, tenant fermement la photographie, incertain de ce qu’il vient d’entendre.
— S’il vous plaît, pensez que si vous l’éliminez, il ne pourra plus continuer à nuire à nos rangs ! Et il est convaincu que vous êtes encore vivante !
— Je le sais, je connais votre argument, soupire-t-elle, reculant de quelques pas. Mais je ne peux accepter ce duel, camarade Commissaire.
Les yeux agrandis d’incrédulité, l’homme d’âge mûr réplique :
— Lieutenant Pavlitchenko, vous êtes notre meilleur tireur d’élite.
Elle secoue la tête.
— Non, je ne le suis plus. Le médecin Tchopak a raison avec son billet.
Son regard s’embue de larmes malgré elle.
— Je ne suis plus apte à être sur le terrain. C’est tout !
Elle tourne le dos à son supérieur, retirant d’un geste sec sa chapka ornée d’une étoile rouge.
— Attendez, lieutenant ! s’exclame-t-il d’une voix puissante. Pensez à vos camarades défunts !
Elle se retourne et affirme :
— Je ne le peux pas.
— Pensez à vous !
— Non plus !
— Pensez à Leonid Arkadievitch Kitsenko !
Elle soupire, des larmes lui montent aux yeux qu'elle retient avec beaucoup de difficulté, baissant le regard. Un lourd silence s’installe pendant quelques minutes avant qu’elle ne réponde.
— D’accord, j’accepte cette mission !
Relevant la tête pour affronter le regard de son supérieur, elle continue d’une voix assurée.
— Je l’accepte pour Leonid.
Le Commissaire lui donne la photographie du nazi. Elle la prend, ajuste son manteau et sa chapka, se retirant du bureau pour se préparer à sa mission.
Le lendemain matin, dans la clairière du futur champ de bataille où a lieu le duel.
Dissimulée entre deux rochers, fusil armé et épaulé, scrutant avec attention le moindre mouvement, la jeune tireuse d’élite est patiente. La journée entière passe sans que l’un ou l’autre des snipers ne se meuve. Chacun, doigt sur la détente, l’œil scrutant à travers la lunette, allongé derrière des rochers ou des arbustes, dans le silence, guette pour repérer l’autre. Une atmosphère oppressante règne, pas un bruit, pas un souffle d’un doux zéphyr n'interrompt la tension palpable de l’angoisse de la mort soudaine.
Vais-je mourir maintenant ou non ? Brillerai-je telle une constellation éternelle dans le ciel ou brillerais-je telle une étoile filante, passagère et éphémère ? Vivrai-je ou non ? pense Ludmila inlassablement. Malgré elle, une peur insidieuse s’installe, la mettant en proie aux affres de l’inquiétude. Cette posture lui rappelle tant les missions effectuées avec son compagnon et amant Leonid Arkadievitch, lui suscitant un faible sourire nostalgique. À cette époque, rien ne lui était impossible, maintenant, c’est tout le contraire. Elle a l’impression que le monde a perdu ses couleurs, devenant fade et insignifiant. Tout lui semble plus compliqué et insurmontable.
Le surlendemain, en après-midi, au même endroit.
Ludmila, œil sur sa lunette, discerne un imperceptible mouvment du nazi. Elle attend que l’occasion se présente. Soudain, elle ressent une sourde douleur à l’épaule. Une lueur de crainte de l’échec traverse ses yeux clairs. Un léger tremblement l’agite malgré elle. L’élégante et gracieuse femme s’enfonce davantage dans l’herbe haute, réfléchissant à son audacieux plan d’attaque. Elle tâte sa blessure, glissant sa main sous son uniforme, yeux agrandis de frayeur. La peur de rater sa cible à cause du sang qui coule et d’échouer dans sa mission la fait frémir. Se signant avec les doigts couverts de son sang encore frais, elle décide de se lever pour jouer le tout pour le tout.
Et, inattendu, de nulle part, entre les tireurs se matérialisent deux hommes vêtus comme au Moyen-Âge. L’un d’eux, un grand homme en armure moyenâgeuse, cotte de mailles, casque, épée à la taille sagement dans son fourreau décoré d’arabesques, promène son regard à gauche et à droite, tout en secouant le petit homme à ses côtés. Ce dernier, plutôt obèse vêtu d’oripeaux, aux yeux noirs, brillants et aux cheveux ébène, se lève prestement sur ses jambes. Il promène son regard à gauche et à droite, gesticulant à son compagnon, et parle en français :
— Où sommes-nous ? Je ne reconnais point ce lieu ?
Otto von Singer vise les Français, tire et Jacques-Henri Jacquart grièvement blessé à l’épaule tombe face contre terre. Dans ses yeux se lit une frayeur, un tremblement prend tout son corps, son visage perd toutes ses couleurs, à en devenir blanc comme un drap.
Godefroy, se ravisant de lui répondre, sort son arbalète et tire en direction du nazi. Ludmila, profitant de la confusion, appuie fermement sur la gâchette. Ainsi, le tireur d’élite allemand est mort, transpercé simultanément par une flèche de l’homme du Moyen-Âge et par une balle de la sniper soviétique. La jeune femme pose son arme à ses côtés pour démontrer aux nouveaux venus ses intentions pacifiques.
Godefroy, lueur d’étonnement dans ses yeux marron, traits tendus, observe avec méfiance la belle dame couverte de sang qui s’avance vers lui. Mais il range son arbalète sur le dos et s’exclame :
— En quel austre fief ai-je chu ? Qui est le roy de ces fiefs ?
Ne comprenant rien à ses propos, la soviétique l’observe avec méfiance, bien qu’elle comprenne qu’ils ne sont pas des ennemis. Un homme de trente ans à la tête ronde, avec un casque de fer sur la tête, une cotte de mailles par-dessus sa chemise en soie blanche richement décorée, des collants bruns et un manteau marron. Sur le manteau, un blason : un champ partitionné en chevron métal, le champ supérieur était azur aux deux aigles en gueule affrontés et le champ inférieur était sinople meublé d'un tourteau gueule; la taille, une épée dans son fourreau décoré d'arabesques. Son air sympathique et ses yeux sombres inspirent confiance à la militaire. Son comparse à ses côtés, grimaçant de douleur, inspire pitié à la sniper russe :
— Parlez en russe, camarade ! Je ne comprends rien ! Mais venez avec moi, il faut se mettre à l’abri ! Ce n’est pas un endroit convivial pour discuter !
— Mademoiselle, répond Jacques-Henri, se renfrognant, serrant sa manche sur sa blessure, où sommes-nous ? Sur le tournage d’un film sur la Seconde Guerre mondiale ! Pourquoi ce fou a tiré sur moi ?
Elle s’éloigne des Français, s’approche du nazi mort et fouille ses poches. Étonnée de trouver dans son portefeuille une photographie de mariage, elle murmure, avec les yeux pleins de larmes, traçant des sillons sur ses joues :
— Pauvre de votre femme et de vos enfants !
Le Comte se signe à la catholique, murmurant une prière pour les mourants en latin, alors que la jeune femme très émue ferme les yeux du défunt. Après un lourd silence, Ludmila Mikhaïlovna, toujours incertaine des intentions des Français, leur dit :
— Venez avec moi ! Je vous donnerais de quoi manger ! …
Désignant Jacques-Henri d’un geste de la main.
— … Et la balle doit être extraite de votre épaule.
Elle leur fait signe de la suivre. Ils obtempèrent, conscients qu’ils n’ont guère le choix, s’ils veulent se sortir de cette zone de guerre étrange et incompréhensible pour Godefroy.
Ludmila et Jacques-Henri arrivent à l'infirmerie pour se soigner. Boris Efimovitch les accueille poliment et s’informe sur les nouveaux arrivés, car il est intrigué.
Godefroy interroge le médecin soviétique.
— Jeune homme, pourriez-vous m’informer sur quel fief nous sommes ?
Une lueur de surprise traverse les yeux sombres du médecin.
— Pourquoi parlez-vous en ancien français, jeune homme ? Seriez-vous un comédien ? Que faites-vous ici ? D’ailleurs, je ne vous ai jamais remarqué dans nos rangs !
Godefroy répond d’une voix de stentor :
— Où sommes-nous ? Mon dévoué escuyer est blessé sur vos terres ! Et l’homme en uniforme aux armes que je reconnnois point ne peut plus nuire à quiconque !
Il se signe.
— Que Dieu ait son âme !
Il se tient debout, non loin du bureau du médecin, comprenant qu’il vient d’arriver en pleine zone de guerre. Le grand Russe en uniforme aux cheveux en bataille réfléchit en fixant le nouvel arrivé. Tout à coup, le médecin se précipite sur le téléphone dans la pièce voisine et appelle sa sœur, fébrile.
— Sonia, voudrais-tu venir à Sevastopol avec des dictionnaires en vieux français ? Et n’oublie pas les livres de notre arrière-grand-mère !
— Pourquoi, Borya, s’offusque la jeune femme. Pourquoi dois-je venir alors que la guerre fait rage ? l’interroge-t-elle avec une pointe de curiosité et de peur dans sa voix mélodieuse.
— J’ai à côté de moi un homme qui ne parle qu’en vieux français, donc pour m’aider à le comprendre, je te demande de venir ici…
Il tourne la tête à droite et à gauche pour être certain qu'aucun supérieur ne soit près de lui et murmure :
— … Sinon il risque le tribunal militaire, tu ne veux pas qu’il soit jugé ou pire exécuté, tué, injustement, alors qu’il n’est qu’un pauvre homme perdu… Et je pense, tout farfelu qu’il soit, le vieux livre d’Esther pourra nous aider…
— D’accord, soupire-t-elle. J’arrive.
Et chacun raccroche le combiné. Le Russe prépare une chambre d’invité dans son compartiment privé pour Godefroy.
Le lendemain matin, Godefroy retrouve Ludmila et Jacques-Henri, inquiet pour leur santé. Il arrive au chevet de la soviétique et lui demande :
— Gente dame, allez-vous bien ?
Ne comprenant rien, elle lui sourit poliment malgré la lueur de tristesse qui traverse ses yeux clairs et des larmes sous ses paupières.
— Ne pleurez point gente dame ! Nous vaincrons l’ennemi ! Je sais ce que c’estoit la guerre ! Contre les Anglois, je les bats vaillamment ! affirme-t-il, petit sourire dans le coin des lèvres, bombant son torse fièrement.
— Je ne comprends pas vos paroles, mais vous n’avez certainement pas perdu un être cher, murmure-t-elle amèrement.
— Je ne comprenois rien à vos paroles… Mais ce voyage est pour me racheter…
Le géant se tait, ému, versant une larme malgré lui. La militaire lui adresse un faible sourire et chuchote :
— Désolée, je ne voulais pas raviver de tristes souvenirs ! s’excuse-t-elle, baissant la tête.
— De quoi avoiz-vous honte, gente dame ! Tout étoit correct, jeune femme ! Mon impair ! Si je n’avois pas tué involontairement mon beau-père !
Se redressant du lit, Ludmila le fixe, incertaine de comprendre ses paroles, mais touchée par les larmes de cet étranger. Boris et des infirmières s’affairent autour d’elle.
Le médecin lui murmure, une fois que les infirmières sont parties :
— Luda, cet étranger parle en ancien français… Je pense qu’il est confus, mais il ne nous veut aucun mal… Alors que son ami, celui à l’infirmerie, parle un français moderne… Langue que j’ai appris du temps de mes études… Sonia devrait venir nous aider à mieux comprendre le vieux français ! D’ici-là, il sera mon invité… Il faut uniquement que ça ne s’ébruite pas et n’arrive pas aux oreilles de nos supérieurs, sinon, nous aurons de sérieux problèmes !
— Oui, je comprends bien, confirme l’interpellée.
— Je vais vérifier l’état de son compagnon d’armes.
Et Boris et Godefroy pénètrent dans la chambre du Français moderne. Ce dernier s’écrie :
— Qu’est-que c’est que ce binz ? Un fou qui tire sur moi ! C’est une folie ! En plein tournage !
— Calmez-vous, monsieur ! s’exclame en français avec un fort accent russe le médecin. Mais comprenez que nous sommes en pleine guerre ! …
Son regard se glace, ses traits se tendent.
— … Les nazis nous attaquent ! Ce n’est pas un film ! Ce n’est pas une blague ! D’où venez-vous pour ne pas savoir que nous sommes en guerre ? s’emporte-t-il, agitant des mains de nervosité. Pas de blague, jeune homme !
— Nous sommes en quelle année alors ? demande le petit homme avec une lueur d'inquiétude, malgré sa tentative de garder un air hautain. Il se tortille sous ses draps, tel un ver au bout d’un hameçon.
— Nous sommes en 1942, à Sevastopol, en URSS.
Les yeux marron du Français balayent nerveusement la pièce et il demeure coi.
— Venez avec moi, ordonne Boris à Godefroy.
Les deux hommes partent dans les quartiers privés du médecin, où Sonia les attend.
Boris s’informe sur l’homme du Moyen-Âge. Après les échanges d’informations, les Russes écoutent les explications du Comte.
— Je dois retrouver un livre… un livre enluminé, écrit en français… Une chronique de la famille… leur explique le Français posément, malgré le désespoir qui se lit dans ses sombres yeux. Je dois revenir en 1992 pour ramener le descendant de mon escuyer, Jacquouille… Maintenant blessé ! … et repartir avec Jacquouille pour revenir à mon espoque en l’an 1123 de Nostre Seigneur !
Le médecin consulte du regard sa sœur, perplexe et incrédule.
— Vous êtes des voyageurs du temps ? Non ?
Godefroy confirme d’un geste de la tête.
— Ne serait-ce pas le grimoire de notre arrière-grand-mère, interroge timidement Sonia de sa voix fluette.
Le médecin échange un regard entendu à sa sœur et s’exclame, illuminé par la soudaine compréhension :
— C’est le livre de notre arrière-grand-mère maternelle, Esther Bergstein …
Le regard interrogateur et confus du Français l’incite à développer sa pensée.
— … une Juive française qui s’est mariée à un Juif d’Odessa… Et la légende familiale dit que des voyageurs du temps devraient venir ! Et ce voyageur, c’est vous ! Impossible de feindre le perdu dans les couloirs du temps ! Sinon, le livre d’Esther contient des formules ésotériques que je n’ai jamais vu nulle part ailleurs.
— Comme le grimoire d’Eusæbus, commente Godefroy avec une lueur d’espoir dans le regard.
— Ces formules, continue Sonia, et ces recettes de potions, devraient permettre un voyage dans le temps, soit dans le passé, soit dans le futur ! Mais c’est dangereux, semble-t-il, puisque vous pouvez changer le cours de l’Histoire par ces déplacements !
Se tournant vers le médecin, la bibliothécaire, mine sérieuse, l’informe.
— Borya, tu m’aideras demain à recueillir tous les ingrédients nécessaires pour l’expédition dans le futur, en France en 1992, pour ces deux hommes. Et moi, je vais essayer de trouver le livre qui intéresse le Français…
L’interpellé opine du chef. Elle s’éclipse de la salle.
— Est-ce ce livre-ci ? interroge la jeune femme, ajustant sa robe bleue à motifs floraux, en donnant un ouvrage enluminé avec une couverture richement décorée, après plusieurs minutes de recherche.
Feuilletant rapidement les pages, le visage de Godefroy s’illumine et il fait un galant baisemain à Sonia.
— Merci beaucoup, je vais pouvoir immortaliser mon union avec Frénégonde de Pouille en suivant la tradition ! Que Dieu vous bénisse gente dame et gentilhomme !
Les deux hommes arrivent dans la salle d’attente de l’infirmerie. Godefroy cherche la sniper soviétique.
Le Comte, apercevant à l’extérieur Ludmila qui prépare ses munitions, s’approche d’elle et l’observe, intrigué. Sonia le suit, pour servir de traductrice.
— Je peux vous aider ?
Sursautant, elle lui opine du chef et lui montre comment faire. Il s'attelle à la tâche, bien qu’il ne comprenne pas le fonctionnement de l’arme. La militaire lui demande :
— Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous parvenu jusqu’ici ?
— Je suis Godefroy Amaury De Malfète, dit le Hardi, comte de Montmirail, d'Apromont et de Papimcourt, fils d'Aldebert de Malfète et de Thibaude de Montfaucon, brave serviteur de notre roy Louis VI, dit le Gros, premier de ma famille à porter le titre de comte.
— Mais en France, il n’y a plus de rois depuis longtemps !
Se penchant vers Sonia, Ludmila lui murmure :
— Cet homme est réellement d’un autre temps ! Il ne joue pas le perdu, le voyageur temporel ! C’est manifeste !
La sœur du médecin opine, mais ne rapporte pas les paroles au Comte.
— Je suis Ludmila Mikhaïlovna Pavlitchenko, tireur d’élite soviétique, fille de Mikhaïl Iourievitch Pavlitchenko et d’Elena Trofimovna Pavlitchenko, qui défend sa Patrie contre les nazis !
— En quelle année sommes-nous ? Moi, je l’ignore.
— En 1942.
Lueur d'étonnement dans ses yeux, le Français grommèle
— J’ai déjà fait un voyage dans le temps, en France de 1992…
Les yeux de la militaire brillent de curiosité.
— … Maintenant en 1942, dans un Royaume totalement inconnu, l’URSS, m’aviez-vous dit…
Les deux femmes approuvent. L’homme du Moyen-Âge soupire, laissant les munitions de côté.
— … Je suis définitivement confus avec ces changements temporels…
Un petit sourire s’esquisse sur le visage austère de la Soviétique, larme au coin des yeux, sincèrement émue. Elle laisse de côté l’arme, dévisageant son interlocuteur, sourcils levés.
— Comment voyagez-vous dans le temps ? J’ignorais qu'une telle incursion était possible…
Une expression rêveuse se peint sur son visage avant de redevenir triste et mélancolique.
— … Seulement si Liona pouvait être encore en vie… Il me manque cruellement ! Si seulement je pouvais lui éviter sa triste fin !
Elle éclate en sanglots, malgré son désir de demeurer forte et impassible. Le Français est ému.
— Gente dame, ne pleurez pas ainsi ! Je compatis à vostre souffrance ! Dieu a certainement son âme ! … D’ailleurs… Sans une faute de ma part, je n’aurois jamais voyagé par une erreur du mage dans les couloirs du temps ! Et mainstenant, je dois ramener le descendant de mon escuyer à son espoque… Pour revenir avec Jacquouille !
Ludmila sèche d’un revers de la main ses larmes.
— Vostre médecin, frère de notre traductrice, semble connoître la potion pour que je revienne dans mon temps ! Ainsi, je pourrois rentrer enfin chez moi et marier ma douce et chère Frénégonde de Pouille, ma promise.
Les deux Soviétiques affichent un sincère sourire joyeux.
— Votre histoire est sincèrement touchante ! s’exclame la tireur d’élite. Raison supplémentaire pour que vous demeuriez en sécurité ! Vous n’avez aucune chance contre les fusils… Vous serez rapidement tué ! Je vous souhaite bonne chance, notre ami Français, dans votre mission ! Vous êtes simplement arrivé en pleine guerre par hasard ! Il serait dommage que vous soyez tué ! J’ai perdu mon amour et je serais bien attristée si la femme chère à votre cœur vous perde, également, dans une guerre qui vous ait totalement étrangère.
Elle prend l’arme et sort de la tente, suivie par le Français, inquiet pour sa sécurité.
— Gente Dame, lui hurle-t-il, ne devez-vous pas vous reposer après une si grave blessure ?
Soupirant, elle se retourne et rencontre le regard sincèrement préoccupé du Comte. D'une sincérité telle qu’émue, elle verse discrètement une larme.
— Je suis touchée par votre gentillesse, mais la guerre, c’est la guerre ! Un nazi a osé s’attaquer à vous, les pauvres hommes qui n’ont aucune intention belliqueuse ! C’est une honte ! Otto von Singer n’est pas une personne honorable, il n’aurait pas dû tirer sur votre compagnon qui ne semble manifestement pas avoir les compétences pour manier une arme à feu et qui ne connaît rien à la dure réalité de la guerre. Vous m’avez redonné goût au combat ! Ce que je n’avais jamais conçu depuis la mort de Liona.
Elle baisse la tête pour mieux camoufler ses larmes, puis relève fièrement la tête, lueur de détermination dans ses yeux clairs.
— Au nom de notre amitié, les étrangers, je n’abandonnerai jamais, jusqu’à mon dernier souffle ! Et j’ai une mission !
Et elle chemine vers les zones dangereuses, tournant abruptement dos à son interlocuteur. Elle part en mission, marchant prudemment par des sentiers battus, sens aux aguets, arme à l’épaule. Godefroy la suit de loin.
Lorsque le Comte français repère, au loin, un homme, tapi dans l’herbe, avec le même étrange uniforme que celui qui a blessé le descendant de Jacquouille, il accourt aussi rapidement qu’il le peut vers Ludmila. Il s’arrête net devant elle, sortant théâtralement son arbalète, visant le nazi d’une main experte. Pris au dépourvu, l’ennemi tire maladroitement, malgré sa fraîche blessure au bras de la flèche française. Son sang coule abondamment, il se cache derrière une roche. La balle traîtresse vient se loger dans l’épaule du Français qui se précipite rapidement derrière un arbre, grimaçant sous la douleur lancinante. Cette action suffit pour distraire l’ennemi et permet à la sniper soviétique, doigt sur la détente, de viser son cœur, le tuant net.
Ludmila Mikhaïlovna, angoissée pour la vie de ce mystérieux Français qui est devenu, contre toute attente, son compagnon d’arme, le cherche du regard. De sa vue d’aigle, elle le remarque derrière l’arbre décharné non loin de sa position. Elle s’approche de lui, lui donnant à boire un peu d’eau de sa gourde, le secouant. Ouvrant les yeux, avec un petit sourire de reconnaissance, Godefroy la remercie d’un geste de la tête. Petit sourire complice sur son austère visage, il se lève, serrant les dents pour ne pas montrer sa douleur. Elle le soutient pour l’amener à l’infirmerie, le remerciant d’un regard de lui avoir éviter une balle qui l’aurait empêchée pendant quelques jours d’accomplir sa mission. Elle esquisse un faible sourire à cet étrange Français qui semble, à son instar, animé d’un idéal. Elle demeure à son chevet, ne comprenant rien à ses prières en latin qu’il psalmodie par intermittence, mais touchée en son âme par sa foi.
Le surlendemain, Boris et sa sœur convoquent les deux Français dans les appartements privés du médecin. Ce dernier, bien que réticent au début, à préparer les potions selon la recette de leur arrière-grand-mère, attend que les deux voyageurs boivent la potion blanche et fumante.
Ludmila aussi vient, désirant dire un dernier mot d’adieu à Godefroy.
— Godefroy de Montmirail… J’ignore tout de votre vie, mais vous êtes un valeureux guerrier ! Vous m’avez sauvé la vie et vous allez me manquer comme compagnon d’arme ! Vous poursuivez un noble idéal, sans l’ombre de doute ! Bonne chance pour la suite de votre aventure ! Il est bien dommage que nous n’ayons plus de temps pour discuter !
Elle s’avance vers le grand Français, émue. La jeune femme lui donne une dernière accolade fraternelle et amicale, un large sourire éclaire son visage, puis demeure droite comme un piquet près du mur blanc aspectisé de la petite salle. Avec nostalgie, regard dans le vague, Boris songe que depuis la mort de Leonid Arkadievitch, il n’a jamais vu un tel sourire sur le visage de Ludmila.
Le médecin, se raclant la gorge pour faire bonne contenance, interroge poliment dans la langue de Molière :
— Êtes-vous tous prêts pour ce voyage, nos camarades Français ?
Godefroy et Jacques-Henri approuvent d’un geste de la tête. Le Comte tient fermement la chronique de la famille entre ses mains. Le médecin russe prononce les paroles latines et françaises du grimoire.
— Per Horus Heper Ra Heper Sol Invictus duceres et par la Miséricorde du Tout-Puissant, que vous voyagiez dans les couloirs du temps sans grand danger !
Immédiatement, ils disparaissent dans un éclat de lumière irréellement pure et puis, la pièce redevient sombre, éclairée par l’unique ampoule électrique.
— Boris Efimovitch, ce Français à l’arbalète va me manquer, murmure Ludmila, serrant son arme près d’elle. Il est courageux et il a un idéal ! Je n’ai jamais pensé pouvoir sourire depuis la mort de mon cher Liona.
— Il fait des exploits, ce Comte du Moyen-Âge, confirme l’interpellé, petit sourire en coin, pour te remonter le moral !
— Effectivement !
La militaire donne une accolade à Sonia et à Boris quittant d’un pas léger la salle, plus déterminée que jamais à en découdre avec l’ennemi, remerciant silencieusement ce mystérieux Français qui lui a redonné l’énergie de lutter.